Ne pas rentrer

Ce texte a été publié dans le n°42 de La Revue du MAUSS semestrielle, « Que donne la nature ? L’écologie par le don », 2e semestre 2013.

Vallées

Je n’ai jamais été capable d’autre chose que cela : vallée après vallée, redire à l’infini ce que je trouvais là et qui n’est pas moi, mais auquel j’appartiens. À quel point, en effet, j’étais moins important !… Comment psychologiquement je faisais défaut, ébloui par la lumière et rafraichi par l’eau, rejoint par un souffle sur les herbes du Plateau… J’ai toujours cherché à ne pas être un corps étranger trop coloré, trop visible, à ne pas faire de ces vallées un lieu d’exercice, mais à être proche par mon silence et mon vêtement, de la pierre, des arbres et de l’eau pour accentuer et maintenir ce sentiment d’appartenance primitive jusqu’à vouloir me confondre, comme si de la sorte, à défaut de résoudre la puissante énigme qui me conduisait là, je participais à l’unicité du monde, fétu au fond des vallées, dans le flot d’un temps devenu indolore.

Plateau

La rumeur du vent, le froissement des hêtres, de blancs nuages que le soleil aveuglant déchire, acquiescement au plus profond comme tout ce qui, visible et présent, se tend à l’extrême. Là je suis bien autre chose, bien que je sois encore agi par une foule de décrets. Mais au moins j’ai le sentiment de la liberté parce que je suis proche de tout ce qui m’entoure, gagné par le silence, par la simple beauté des murs du Plateau, des vieux frênes esseulés que les orages malmènent et déchirent. Là, les fermes à elles seules sont un résumé des méditations les plus sévères, on comprend que l’Église réformée y ait trouvé refuge, on y apprend vite à ne pas se surestimer ; et c’est là que m’est redonnée ma part d’homme. Ce ne sont pas, dans ces lueurs crépusculaires, des pensées vespérales mais une façon d’être présent, soumis à un ordre différent mais présent. Tout ici rappelle qu’on ne domine pas la nature, il faut s’en faire accepter et croire à ce qu’elle peut vous donner en retour, les paysans sceptiques savaient cela d’instinct.

Elle nous trahit, nous vole, elle fait défaut, et semble reprendre ce qu’elle avait donné : l’hiver est long et dur, et lorsque les premiers froids tombent sur les sapinières, que les vallées sombrent dans l’oubli et la brume, chacun sait qu’il faut rentrer, qu’il y a dans la vie cette part de menace et qu’en avoir peur n’est pas une faiblesse. La maladie, les crues, la neige et l’orage font partie d’un destin commun partagé avec les bêtes, je veux dire toutes les espèces qui luttent interminablement les unes contre les autres. Mais ce qui nous est donné en échange, c’est la beauté, la puissance symphonique de cette énergie qui monte de la terre pour traverser mon propre corps comme un flux sourd et constant, dont j’éprouve le besoin lorsque je suis trop longtemps éloigné de ces vallées, ce besoin de l’eau et de sa parole qui devient murmure vers les sources et le haut du Plateau et qui vous libère de cet amour trop violent lorsque vous la quittez dans les grands prés ouverts au crépuscule.

Allier

Je descends dans cette gorge par un chemin aujourd’hui gagné par les genets et les ronces, si vieux chemin qu’un immense effort avait arraché à la pente laissant dans le granit la marque de ceux qui avaient triomphé des obstacles. Je vois par instant l’eau briller en bas et le chemin brûlant me porte sous des ruines très anciennes vers d’autres ruines, celles d’un pont, dit romain, mais qu’en sais-je ? Je descends, arrêté à nouveau par la majesté silencieuse des grands oiseaux héraldiques qui blasonnent cette vallée, milans et buses dont les cris sont lancés de si haut vers le lointain qu’ils semblent dilapider du temps et en suggérer la continuité et l’étendue. Le ciel, lui, est si peu voilé que l’on peut toucher la lune de la main quand elle se lève au sud, au dessus de ces masses de granit antédiluvien, qui appartiennent à l’extraordinaire assemblage de cette vallée. Je descends vers l’eau dont j’entends maintenant distinctement le timbre puissant monter vers moi et m’appeler à travers les arbres, et me faire hâter le pas pour ces retrouvailles essentielles avec l’eau et la lumière, qui me sont données en partage sur ces rives toujours bouleversées…

Des rochers abrasés, tenant à l’immense masse de la terre dans l’incessant mouvement de reflets que le courant, vers le bas, allonge, accélère et déchire, et je sais que ce soir la rivière cristalline ne sera plus qu’une épaisse et longue coulée d’acier bleutée, que je quitterai très tard avec un immense regret. Combien d’heures ai-je passé là, volitif et comblé par le foisonnement symphonique des grands courants de l’Allier, où le choc de l’eau contre les rochers se tend en une ligne perpétuelle, multiple, continue ? Son timbre puissant, que je ne confondrai avec aucun autre, je peux l’entendre à des milliers de kilomètres, et maintenant, par-delà les années, cette voix, amplifiée par les parois des grands rochers, me semble être, dans son entêtement obstiné que rien ne semble pouvoir rompre, dans cette façon d’être donnée, l’image même de ce à quoi j’appartiens et qui me dépasse tellement. Libre, être libre, c’est cela, ce même désir, cette façon de faire corps, sans doute est-ce cela aimer. Là, je suis parcelle de ce qui unit les éléments du granit, de ce qui loge l’olivine dans le froid du basalte, la ligne sonore des peupliers et le chemin poudreux, l’unique froid d’or des chaumes quand bascule l’été, mais aussi la gaité des eaux printanières, l’orage, comme l’herbe qui pousse au rocher, je suis aussi les jours de vent du sud qui rendent la vie insupportable et la lumière d’août qui se charge d’une telle tristesse qu’il faudrait fuir en septembre pour échapper à sa lame… Rivière à l’étiage, que le regard ne peut dissocier de son lit de rochers, tenant à l’immense masse de la terre qui résiste au mouvant triomphe de l’eau. Ce dialogue immémorial, j’en suis le gardien en raison d’une appartenance non moins primitive au point d’avoir, même si je reste une présence dérisoire au regard de l’ancienneté des grandes dalles de granit et de l’infini mouvement de l’eau, le sentiment que ma part m’est donnée et que je fais partie de la commune tresse, comme lorsque dans une conversation les mots tombent inconnus l’instant d’avant et pourtant immédiatement nécessaires et seuls à pouvoir combler une attente qui facilement s’épanouit dans une reconnaissance réciproque.

Il semble même, alors, que je sois indispensable à ces lieux au même titre que la ronce qui tombe dans l’eau, que le rocher qui affleure, le hêtre qui signale la puissance de la terre, le milan là-haut. C’est le destin de chacun d’être là aussi intensément : l’eau qui emporte les heures depuis tant d’années et tant d’années, la lumière d’été, son reflet aveuglant comme sa transparence et toute cette imperfection brutale, inharmonique, qui donne un sens à l’ensemble à ces accidents et ces grands obstacles, qui me rappellent que retraverser la rivière à la nuit ne sera pas facile, mais que je serai heureux d’en triompher et que rien d’autre ne me sera donné, ce rien d’autre sans quoi je ne saurais vivre. Je me suis souvent demandé quelle était la nature de ce qui me poussait ici, la difficulté du retour et le goût de la fatigue qu’elle implique quand il s’agit de remonter ? Une forme de fidélité obscure, une façon de me sentir éternel et dissout dans cette confrontation avec la matière des éléments dont le bienfait m’apparaît comme une joie secrète ? Sentir, je crois, la profusion qui afflue, baume de toutes les infortunes.

Le froid

Le froid a quelque chose d’exact, d’impeccable, d’irréprochable, il est à seule fin d’être là ; pénétrant sans intention, sans murmure, précisément ramassé. Dans l’effloraison printanière, il y a tant d’appel, d’attente, de légèreté soudaine, d’être en mouvement, de satisfaction cabotine… le froid, lui, nous tire au dedans, l’espace a déjà été coupé pour qu’il l’emplisse, il ne se déverse pas, pas plus qu’il n’accueille ni manne, ni lacté, ni semence, il est d’être, volonté immobile. La neige, c’est bien autre chose, du temps immémorial que l’on prend plaisir à voir tomber d’un gigantesque sablier, et ce temps retenu-volant, doux à l’âme, aspiration à la paix, cherche tout ce qu’il peut de lumière pour une offrande infinie.

Veyradeyre

Dans l’urgence parce que je devais partir le jour suivant, je suis descendu dans le haut de la Veyradeyre et j’ai naïvement pris quelques photos au-delà du ruisseau du Tombarel. Une fois encore, comme il y a vingt ans, le fait de devoir agir au nom de principes jamais énoncés, la terre avait subi une dévastation plus grave encore : arbres arrachés, berges emportées qui laissent la terre nue à sécher au soleil et s’en aller au printemps, lorsque fondra la neige. Il avait fallu presque vingt ans pour que se reconstitue un semblant de vie et tout avait à nouveau sombré. Je ne pensais même plus aux truites, je n’en avais pris aucune et ceci pour la première fois. Je pensais seulement que je n’aurais peut-être plus le temps de revoir cette profusion de vie. Le grand pré qui faisait face au moulin abandonné avait été gagné par les chardons, et les genets commençaient leur ouvrage de destruction, obstruant le chemin de la crête que je devais prendre pour redescendre. Aller ailleurs ne changerait rien, je saurais toujours que cette vallée souffrait. Ces pentes où je pouvais marcher du lever au coucher du soleil et ne croiser que quelques bêtes en estive, ces pentes avaient été délaissées, la main de l’homme n’était plus là, le moulin avait disparu, les pierres, même, étaient emportées et certainement vendues, les bois de sapin avaient remplacé les hêtres, les grands hêtres ici appelé fayards, que je voyais abattus et débités, le fuel devenant trop cher… Parti pour une journée de plaisir, je revenais envahi par le sentiment de la perte.

Se réêtrer

Bien sûr, me vient l’idée du repos, au bord des bois, dans la rudesse, là où le premier réflexe sur cette terre rude est de rentrer. Il s’agit seulement de retrouver le sentiment du rythme et des heures, de ce qui, sur ces plateaux, où le ciel immense est toujours découpé par l’horizon, croît et meurt silencieusement sans attendre mes discours. Il y a dans l’obstination vitale de ce qui nous entoure tout ce qu’il faut pour rompre la chaîne des absurdités consenties, le fait d’être agi au nom de principes jamais énoncés contre lesquels chaque jour je vitupère et qui m’atteignent ; il y a ce qu’il faut pour devenir l’orgueilleuse sentinelle des chemins visités par la sauvagine, des grands bois, des lointains, des rivières qui souffrent et qui débordent. Il y a là de quoi se réêtrer. Mais je n’ai pas le cœur si allégrement champêtre : la stupidité de l’esprit d’entreprise ayant gagné les campagnes, la terre, qui l’était déjà, nous devient encore plus hostile et nous souffrons ensemble. Les hivers si tenaces qui font éclater les pierres et confinent la vie qui se réfugie toujours, malgré tout, au cœur de quelque chose, mais elle ne saurait constamment triompher, elle est aussi précaire : les hivers rappellent cette soumission et l’idée que la perte fait partie de ce décor dont nous n’aurions pu concevoir la beauté. Mais quand le froid s’accumule sur le plateau bleui et que les derniers rayons du soleil aveuglent encore les sommets, il suffit de s’asseoir un instant à côté de cette masse de silence pour se sentir lié à l’amplitude même qui, loin de nous faire dérisoire, nous entoure et nous sert d’appui. C’est un amour interminable, il ne faut pas le négliger, la liesse est encore possible.

Plaine de Thrace

Dans ce taxi, un déluge de ciel bas qu’attriste encore la plaine où le communisme a laissé ce qu’on croit être des ruines et qui n’en sont pas, des choses laides et sales restées là inachevées, des pans de Kolkhozes, le béton d’où sortent hurlantes, tordues, des tiges, d’immenses conduits boulonnés d’acier que la rouille dévore ; il suinte encore quelque chose de cette laideur et qui à elle seule est menaçante. La Maritza charrie maintenant l’eau des égouts capitalistes emportant ce gris huileux qui recouvre les herbes prisonnières et aucun orage ne les pourrait vraiment laver. Il y a seulement un siècle, elle descendait si joyeusement des neiges du Rhodope, ensoleillée, essentiellement jeune et digne de recevoir ce déluge de lumière des Balkans qui accédaient enfin à une liberté toute nouvelle. La plaine de Thrace repue d’ancienne violence semble ne pas respirer, comme si la beauté de la nature était à suspecter et qu’il faille, elle aussi, la soumettre et l’humilier. Pour moi, sans doute, la peine est moindre, demain je serai parti, laissant à mes amis ce masque de liberté que ni eux ni moi n’avons envie de porter, même si, au fond, nous nous montrons tout à fait serviles. Mais comment être volubile à voir ainsi la pluie tomber sur le Rhodope, arroser la cape d’un berger, sentinelle immémoriale d’un monde reparu dans l’urgence ? La pluie oblique et combat la lumière toujours possible, la grande lumière capable de tout dont la respiration est aujourd’hui dispersée. La vie en retrait s’enferme dans le taxi, escamotée par des nuages épinglés à mi-pente, des nuages qui ne laissent rien voir de la neige dont je sais le Rhodope ébloui.

// Article publié le 15 novembre 2014 Pour citer cet article : Jean-Paul Rogues, « Ne pas rentrer », Revue du MAUSS permanente, 15 novembre 2014 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Ne-pas-rentrer
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