La crise climathéologique

Septèmes – août 2012

Tout le monde admet aujourd’hui que le climat change de façon préoccupante ; la plupart des experts du climat affirment que si l’humanité et surtout les pays riches, ne changent pas immédiatement de mode de vie, nous allons à grand pas vers la 6° extinction majeure de la vie sur terre. Ce cri d’alerte prend pour les croyants des allures de séismes théologiques, remettant en cause le cœur de notre foi. La brutalité de ces propos demande quelques explications et surtout de la méditation et du débat.

A. Crise du climat : de quoi parle-t-on ?

Nous avons traversé la phase des climato-sceptiques affirmant que l’on manquait de preuves irréfutables et que tout cela avait toujours existé. Aujourd’hui, commence celle des sauveurs technico-financiers ; ils reconnaissent que nous allons effectivement vers un dérèglement complet, mais, disent-ils, avec beaucoup d’investissements et de nouvelles technologies [1], l’humanité réussira à s’adapter ; c’est la fameuse résilience [2]. En fait, les groupes les plus puissants de la planète y voient un incroyable marché potentiel, susceptible d’offrir une nouvelle jeunesse au capitalisme en crise... et de sauver au moins les plus riches. L’important est de ne pas changer de mode de vie ; c’est pourquoi ils sabordent les sommets internationaux sur le climat, et espèrent les récupérer comme plateformes pour leurs projets mégalomaniaques [3].
Mais dans le fond, qu’est-ce que le changement climatique : l’accroissement de la température, de la pollution, des catastrophes naturelles, l’anoxie des océans ? Oui, tout cela, mais c’est avant tout le dérèglement de la « machine naturelle » qui a permis la vie sur terre.
La terre fonctionne comme notre corps, la vie peut s’y épanouir parce que la température y est maintenue entre deux extrêmes. D’un côté, les gaz à effet de serre, essentiellement le Co², ont permis le réchauffement de la terre et par là le développement de la vie ; sans eux, la température moyenne serait de -18°C. Mais la nature s’est arrangée pour que celle-ci ne monte pas trop haut, essentiellement grâce à la captation du Co², à travers le processus calcaire (coraux et coquilles des crustacées notamment) et le cycle de la végétation (arbres, tourbe, charbon, pétrole) ; sans oublier d’autres mécanismes comme les hydrates de méthane bloqués sous le pergélisol [4]. Le problème est qu’avec l’industrialisation productiviste, on a porté atteinte à ce processus vital, surtout en relâchant dans l’atmosphère les énergies fossiles, mais aussi en déforestant, en laissant mourir les récifs coralliens qui sont, pour la mer, l’équivalent de la forêt amazonienne, etc…
D’un point de vue théologique, je crois que les humains sont sortis de leur rôle de jardiniers [5] pour s’arroger celui de « maîtres du monde », par idolâtrie du pouvoir et de la richesse pour quelques-uns, par obligation pour beaucoup, par fascination pour un grand nombre.
Les conséquences sont aujourd’hui catastrophiques, ainsi que deux rapports [6] viennent de l’affirmer : au rythme actuel, le thermomètre mondial augmentera de 3°C à 6°C d’ici la fin du siècle [7]. Or, pour les climatologues, franchir le seuil [8] des 2°C « accroit fortement les risques d’être confronté à un emballement climatique irréversible et dangereux pour l’ensemble de l’humanité. Pour l’éviter, il faudrait que le pic (d’émission de Co²) soit atteint en 2020, pour être réduit après de façon drastique. » [9]. Les travaux de James Hansen [10] montrent qu’en se rapprochant de 3°C, la terre atteindrait sa période la plus chaude depuis 3,2 millions d’années (Pliocène) et renverrait la planète à un état où la cryosphère [11] n’existait pas... Or, si tout fond, l’élévation globale sera de 70m, et l’eau se dilatant avec le réchauffement, cela peut monter à près de 120m… un véritable déluge qui, allié aux autres catastrophes comme l’accroissement de la désertification, des ouragans, la chute de la biodiversité, la mort des océans [12] … fait aujourd’hui parler de début de la 6e extinction majeure de la vie sur terre [13].
Pourquoi cette panique ? Parce que les scientifiques ont découvert deux phénomènes inquiétants :
Le 1er est l’effet boule de neige [14] : plus ça avance, plus ça s’amplifie et plus ça va vite ; par exemple : la neige fond, ce qui diminue l’albédo (renvoi du rayonnement solaire) et accroît le réchauffement et donc la fonte de la neige, etc… Le 2e est le point de bascule [15] ou de non-retour ; il concerne la déglaciation terrestre, la destruction des forêts primaires et des récifs coralliens, l’anoxie des océans… ce qui fait craindre un point de bascule global engageant la vie sur terre. Où le situer ? Certains pensent qu’au-delà de 3°C on ne maîtrisera plus rien ; James Hansen estime qu’il faut rester au-dessous des 2°C… le niveau que nous avons quasiment atteint aujourd’hui (1,7°C).

B. Qu’est-ce qui est en jeu ?

Adopter une démarche de foi

Le problème de cette crise climatique est qu’elle est essentiellement lente et invisible. Lente, car ses conséquences ne sont évidentes que sur plusieurs dizaines, voire centaines d’années ; les plus catastrophiques concerneront surtout nos descendants. La déglaciation complète prendra peut-être 300 ans, mais nous avons moins de 10 ans pour l’empêcher. Elle est aussi en grande partie invisible, comme les effets des radiations nucléaires, des ondes électromagnétiques, des OGM, des produits chimiques (bisphénol A, phtalates…), etc…
Pour faire acte de responsabilité, cette crise exige alors deux qualités, aujourd’hui à contrecourant : l’anticipation et la perspicacité. L’anticipation, le fait de regarder non pas l’archer qui tend son arc, ni même la flèche, mais les effets de celle-ci si elle est lâchée. Cela implique de cesser de vivre au jour le jour, de planter un arbre pour soi-même et non pour les générations à venir. La perspicacité, avoir un esprit pénétrant qui ne se contente pas des apparences, du superficiel, du look publicisé, mais recherche le sens profond.
Ces qualités sont pour moi des ressorts de la démarche de la foi qui consiste à porter attention aux choses fondamentales (les sentiments, la spiritualité, le sens) et à imaginer un avenir radieux pour tous (qu’on le nomme utopie, royaume de Dieu ou je ne sais quoi) dans le but de donner sens à notre vie aujourd’hui [16]. Bien entendu, la foi étant un acte de liberté, elle ne se conjugue qu’au pluriel et peut être religieuse, athée ou agnostique.
Dans le contexte actuel, cette démarche devrait provoquer la peur, mais elle est dynamisée par deux autres dimensions essentielles : la confiance et l’espérance. Le mot foi ne désigne pas la croyance, mais la fidélité (fidere), à des convictions, à des personnes, à Dieu ; c’est aussi croire à la fidélité de Dieu qui engendre l’espérance, les yeux toujours ouverts sur la réalité pour l’affronter et la transformer.
Lire cette crise avec les yeux de la foi, c’est donc la voir comme un « kairos ». Les Grecs anciens avaient en effet deux mots pour parler du temps : chronos, le temps froid de l’horloge qui avance imperturbablement et kairos qui désigne un temps de crise, c’est-à-dire de « jugement » (crisis en Grec) porté sur nos comportements et nos mentalités. Et comme Dieu juge pour sauver, il sonne comme un appel, non à la simple adaptation comme on nous y appelle aujourd’hui, mais à la conversion et la rupture. C’est à cette condition que cette crise peut ainsi devenir une « chance ». Pratiquement, quelles ruptures faudrait-il opérer ?

Sortir de l’économisme, du productivisme et du capitalisme

Le défi, me semble-t-il, est de rompre avec le modèle actuellement dominant sur la terre et que je qualifierais par l’économisme, le productivisme et le capitalisme ; ils sont liés, mais ne désignent pas la même chose.
Il nous faut sortir de l’économisme qui a placé la sphère économique à la première place, lui laissant les rênes de la gouvernance de la planète. A partir de la fin du 18° siècle, des penseurs libéraux [17] ont travaillé à la rendre autonome par rapport aux deux grands censeurs, l’éthique et le politique, abandonnant la notion de bien commun, considérant la nature comme une source illimitée de richesses exploitables, et limitant l’utilité des biens au prix que certains sont prêts à y mettre.
Il nous faut sortir du productivisme qui a donné l’illusion que produire en masse permettrait de faire des « économies d’échelle » et favoriserait l’enrichissement collectif. Cela s’est réalisé en partie… ainsi que l’explosion des inégalités, la division du travail et son lot d’aliénations, l’exploitation inconsidérée de la nature, la consommation et le gaspillage de masse [18].
Ces deux critiques concernent autant le capitalisme que ce qui a été nommé socialisme et communisme.
Il nous faut également sortir du capitalisme, véritable religion séculière de la richesse et du pouvoir [19] qui a fait de l’enrichissement personnel un absolu, et a porté le fétichisme de la monnaie à des sommets hymalayesques, allant jusqu’à lui donner des pouvoirs quasi-divins [20] qui soumettent l’ensemble de la vie et des vivants à ses appétits infinis.
Nous devons remettre en cause des ressorts de la modernité, notamment le refus de toute limite (la fascination de l’illimité) notoire dans des domaines comme la consommation, l’enrichissement, la vitesse, la recherche appliquée, le pouvoir… Dans le récit de la création (Gn 1-2) au contraire, la vie ne peut s’épanouir que dans la limite car elle permet à chacun d’exister [21]. L’infini, l’illimité sont les domaines exclusifs de Dieu, tout comme l’acceptation de la limite est le fondement même des sociétés humaines : en acceptant nos faiblesses, nous reconnaissons que nous avons besoin de la solidarité d’autrui.
Nous devons mettre fin au culte de la croissance censée être la source incontournable de la vie sociale, de l’emploi, de la richesse, de la satisfaction des besoins et désirs, en un mot du bonheur. Or, c’est justement ce type de croissance qui crée chômage, pauvreté, pollution… La question fondamentale n’est pas celle de la quantité, mais de la qualité de la croissance ; peut-être devons-nous rejoindre ceux qui remettent en cause la notion même croissance [22].
Nous devons refranchir le Rubicon des idées, passer d’une « société de marché » où ce qui n’a pas de prix n’a pas de valeur, à une société où ce qui a vraiment de la valeur n’a pas de prix [23].

Chercher à « vivre bien » et non toujours mieux

C’est une véritable révolution idéologique, une grande mutation, une véritable conversion à laquelle nous appellent aujourd’hui les Indiens des Andes qui, pour faire face à la crise actuelle, « offrent au monde » leur notion de « vivre bien » héritée des ancêtres et vécue pendant des siècles. Elle est l’antithèse de celle de « vivre (toujours) mieux » qui prédomine chez nous et que ces peuples refusent, car elle est essentiellement sacrificielle, pour la production, mais aussi la consommation, au dépend d’innombrables êtres humains et de toute la terre habitée. Ils la nomment Pachamama et la respecte au plus haut point, non comme divinité, mais comme être vivant.
L’humain, croient-ils, n’est pas l’outsider de la création, il n’en est qu’une partie ; il n’est qu’un être vivant au milieu d’autres êtres vivants, animaux et végétaux ; même les roches, la matière, bougent, évoluent, vivent d’une certaine manière. Certes, l’humain a, semble-t-il, seul la capacité de penser, créer, espérer… cela ne lui donne que plus de responsabilités et non de droits envers l’ensemble de la création. C’est, nous l’avons dit, le sens du récit du même nom.
Pour ces peuples Indiens, l’essence de la relation (aux autres, à l’ensemble de la nature vivante, à Dieu, à soi) est le respect. Il est l’équivalent de ce que Paul Ricœur nomme l’éthique avec ses deux critères : l’autre est comme moi, et doit toujours passer avant moi ; c’est parce qu’il passe avant moi qu’il peut réellement être comme moi ; telle est la clé du bonheur [24].
Ils rejoignent la distinction qu’Aristote faisait entre l’économie –la saine gestion de la maison-, la chrématistique –la recherche effrénée de la richesse-, et l’éthique, c’est-à-dire la joie de vivre, la bonne vie, autant dire « le vivre bien ».
C’est une conception non sacrificielle de la vie qui rejoint le cœur de la foi chrétienne : la croix du Christ est une condamnation de toutes les croix de l’histoire humaine et devrait être la dernière. Elle ouvre les portes du royaume de Dieu dans lequel plus personne ne sera sacrifié pour permettre à un autre de vivre mieux ou simplement de vivre. Un bonheur ne sera plus bâti sur un malheur ; l’humanité s’épanouira en harmonie avec l’ensemble de la « terre habitée » [25].
Un rêve, une utopie ? Oui bien sûr, car si l’on n’y croit pas, quel est l’objet de notre foi. Mais, peut-on encore aujourd’hui faire cette profession de foi ?

C. Repenser notre foi

Les scientifiques nous ont averti : si nous ne changeons pas de route dans les toutes prochaines années [26], il sera trop tard, même si par la suite nous nous « repentons », demandons pardon, nous convertissons… notre foi et nos prières ne suffiront pas à bloquer la débâcle funeste. Et alors, la promesse du Royaume de Dieu, la toute-puissance divine, la force de la conversion, le pardon, le salut, envolés ? Le cœur de notre foi à la poubelle des espérances illusoires ?
Cette crise climatique prend des dimensions de catastrophe climathéologique. A l’égal du séisme théologique de l’exil à Babylone d’où a émergé le Judaïsme et à certains égards le monothéisme, elle nous oblige à repenser les bases de notre foi, de peur de la voir engloutie sous les flots du déluge annoncé, envolée par les ouragans, brûlée à la fournaise apocalyptique qui lèchent déjà nos thermomètres. Je ne peux ici qu’évoquer quelques pistes de réponses pour ce qui apparaît comme un gigantesque chantier spirituel.

Repenser le « règne de Dieu »

La notion de point de bascule globale, de non-retour quasi définitif, remet en cause toutes les notions attachées à celle de Royaume de Dieu que je viens d’évoquer. Cela est d’autant plus important que ce n’est pas Dieu comme tel qui importe aux croyants, mais son règne et sa promesse de salut pour toute sa création. Par salut, j’entends le triptyque : amour – pardon – paix [27]. S’il ne règne pas, Dieu n’intéresse que les philosophes, car il nous attire moins pour ce qu’il est que pour ce qu’il fait.
Nous avons foi (fidere) en Dieu parce que nous croyons à la fidélité et fiabilité de ses engagements, de sa parole qui n’est pas une parole en l’air, mais une parole agie (praxis) ; à tel point qu’en Jésus, ce Dieu-Parole s’est incarné pour devenir compagnon de nos vies et de la vie (Jean 1,1-18). Or, si l’avenir de la terre habitée devient rapidement et irrémédiablement la mort, violente et lente selon les cas, l’espérance n’aura plus de sens ou devra se contenter d’une éventuelle vie après la mort. Le point de bascule remet donc en cause Dieu lui-même… ou la conception que nous avons de lui.
Je crois que le monothéisme, l’unicité de Dieu, a été un jour affirmé non par snobisme intellectuel, mais par soif de paix et de justice, d’une certaine manière, par intérêt : en finir avec les cascades de malheurs (guerres, dominations, exploitations…) que les promoteurs de cette révolution théologique attribuaient à l’idolâtrie, la vénération de multiples idoles façonnées par les humains dans le but de calmer leurs peurs (de la mort et de l’avenir, de la faim et de la solitude) et de justifier leurs appétits (de puissance et de richesse). L’idolâtrie ou le fétichisme repose sur la croyance que le mal vénéré peut être le remède du mal. Dans l’antiquité, on croyait que l’adoration d’un rat fétichisé pouvait écarter la peste ; aujourd’hui, on pense que se soumettre à la logique des armes thermonucléaires peut écarter la guerre ou que l’acceptation des logiques financières peut chasser la misère. Ce qui est grave dans le fétichisme, c’est l’inversion qu’il opère : l’humain passe du statut de sujet à celui d’assujetti, alors que l’objet adoré devient un vrai sujet qui impose sa « loi » et sa logique. Nous sommes dans une phase de dé-création, de déconstruction de la libération proposée dans le récit de la création (Genèse 1). L’humain n’est plus à l’image de Dieu, il retrouve le statut d’esclave des dieux comme dans le récit initial mésopotamien [28].
Le défi du monothéisme est avant tout celui de l’athéisme face à toutes les divinités que les humains fabriquent. Il demeure plus que jamais actuel face aux idolâtries modernes, notamment le fétichisme de l’argent/capital, le culte de la croissance et la fascination de la violence. Au-delà de nos confessions de foi, le monothéisme reste un projet inséparable du règne/royaume de Dieu [29].
Mais que veut dire « Dieu règne » ?
Tout d’abord que les valeurs qu’il prône (équité, respect, pardon…) constituent le cœur des comportements sociaux et de la Justice. Le Droit international qui doit bien entendu rester laïc, va dans ce sens, au moins sur le papier, mais de nombreuses lois nationales et européennes notamment, sont le fruit du travail de lobbying de grands groupes financiers, commerciaux et industriels agissant par simple cupidité. Cela doit cesser.
Ensuite, que « le marché » n’a pas à imposer sa loi et que la sphère de l’économie doit être replacée sous la coupe de l’éthique et de la politique, pour redresser l’inversion fétichiste.
Enfin, que ce ne sont plus les « représentants », qu’ils soient de Dieu ou du peuple, qui doivent gouverner, en fait comme ils l’entendent, mais directement le peuple, les peuples, tous les humains de la planète appelés à devenir tout un chacun « roi, prêtre et prophète », c’est-à-dire à se gouverner, à prier, à espérer et bâtir un avenir heureux pour tous sans intermédiaire.

Un nouvel œcuménisme

Mais la promesse de « royaume » qui qualifie le Dieu unique, est-elle inconditionnelle ? Serons-nous sauvés quoi que nous fassions ? Le règne de Dieu est-il immanquablement au bout du voyage de l’humanité, de son histoire ? Ce débat est très vieux et remonte aux sources prophétiques du monothéisme. Il est important de le reprendre, mais aujourd’hui, mais nous sommes obligés de constater que la réalité l’a tranché : la réalisation de la promesse divine ne dépend pas que de nous bien sûr, mais elle est bel et bien conditionnée à un changement de mode de vie, à une conversion, une mutation au sens propre du terme [30], de notre part et même de la part de tous les humains, de ceux qui croient en lui comme de ceux qui n’y croient pas.
Pour les croyants, notamment nous chrétiens, il est clair qu’avoir foi en Dieu ne consiste pas seulement à croire en son existence, à être d’accord avec les valeurs qu’il prône, à prier, aller au culte ou à la messe, suivre le catéchisme… mais à adopter un mode de vie [31] compatible avec l’épanouissement de toute vie sur terre, humaine, animale et végétale. On peut lire ainsi le texte du « jugement dernier [32] » (Matthieu 25) dans lequel les critères ne concernent ni la vie de l’Eglise (ecclésiologie), ni l’orthodoxie de la croyance (dogmatique), mais le comportement quotidien à l’égard d’autrui (social et donc aussi politique) et de toute la « terre habitée ».
Car l’humanité est de fait solidaire : nous nous en sortirons en semble ou nous mourrons ensemble, même s’il est vrai que les plus pauvres trinqueront avant et beaucoup plus que les plus riches qui sont d’abord responsables de cette situation funeste. L’humanité constitue bien une seule et même famille ou maisonnée vivant sur « une seule planète habitée » ; tel est le sens initial et profond de « oikuméné [33] » qui a donné le mot œcuménique. D’ailleurs, la nouvelle « maison » que nous avons à gérer (économie) et à gouverner ensemble (politique) n’est plus seulement la ville (polis), mais l’ensemble de la terre habitée (oikuméné) [34]. Le mot « oecuménitique » n’existe pas, mais il pourrait servir à désigner le nouveau défi politique : une gouvernance mondiale démocratique et participative pour un monde appelé à durer.
Cela signifie que le véritable défi de l’œcuménisme n’est pas tant le rassemblement des chrétiens que celui de l’humanité, réconciliée entre elle et avec toute la nature.
C’est donc une bonne partie de la pratique des Eglises chrétiennes (pour ne parler que de nous) qui se trouve remise en cause dans la mesure où elles se définissent comme préparant le règne de Dieu. Elles ne peuvent se contenter du culte liturgique ; elles doivent l’enraciner dans le culte au sens d’Isaïe : « « Voici le jeûne auquel je prends plaisir : détache les chaînes de la méchanceté, dénoue les liens de la servitude, renvoie libres les opprimés et que l’on rompe tout espèce de joug. Partage ton pain avec celui qui a faim, et fais entrer dans ta maison les malheureux sans asile… » » (Esaïe 58,6-11) [35].
Les Eglises [36] ont pour vocation d’être « église » c’est-à-dire « le rassemblement » des Chrétiens. N’ont-elles pas greffé le mot œcuménisme pour redire ce sens premier bien vite oublié dans les affres de divisions sans fin ? L’écologie nous a appris que l’unité pouvait, et même devait marcher de pair avec le respect et la promotion de la diversité. L’Eglise de demain, l’Eglise du kairos sera diverse et unie. Pour apprendre cette démarche, elles peuvent se tourner vers les Forum Sociaux Mondiaux [37] qui rassemblent une incroyable diversité humaine, et inventent des formes de démocratie participative et directe, car cet « autre monde possible » et urgent aura ce visage.
Pour cela, nous devons apprendre à vivre en fonction des deux idéaux de la vie chrétienne : d’une part la vie communautaire et ses perles de solidarités et de partages tant affectifs que matériels ; et d’autre part la simplicité de vie. Cela implique d’entrer en cohérence à travers le commerce équitable, la consommation de proximité, les placements éthiques… jusqu’à une véritable pastorale de l’écologie qui fait le lien entre la vie comme par exemple cette église de Tanzanie où le prêtre, pendant tout le temps du catéchisme, fait planter et prendre soin de dix arbres à chaque enfant. Je sais que pas mal de paroisses le font, au moins partiellement, mais cela pourrait-il devenir une démarche d’Eglise qui l’assume pour annoncer la « bonne nouvelle » aujourd’hui ?

Et Jésus dans tout ça ?

Alors justement, que devient « Jésus-Christ, fils de Dieu sauveur » dans tout ça ? De quoi le Sauveur peut-il nous sauver, et peut-il tout simplement nous sauver ?
Cette crise me dit que la foi est impensable sans nous comme sujets. Dieu n’est pas un bon dictateur, il n’impose ni son pardon, ni son amour, ni son règne, il les propose, il les offre gratuitement. Dans le domaine du salut, il n’y a ni consommation, ni publicité, ni loi du marché, que des artisans, des acteurs, des donateurs. Dieu est impensable sans l’humanité ; nous sommes sa force, ses bras, ses mains, ses jambes. Nous sommes promus « images de Dieu » ; pas dieux nous-mêmes [38], simplement images, représentations incarnées, représentants ; pas seulement porte-paroles, aussi porte-actions. La mission est terriblement exigeante, et je crois qu’en Jésus de Nazareth, Dieu est venu nous montrer comment être ses « images ».
Cette crise me dit que Jésus est l’image d’un Dieu unique qui n’est pas le tout-puissant, mais le tout-aimant. Il peut sûrement beaucoup de choses -je n’en connais pas les limites et ne veut en mettre -, mais à condition que nous l’acceptions librement et collectivement. Il représente Dieu lui-même, compagnon de vie, venu parmi nous subvertir ce qui atrophie la vie, délégitimer la conception sacrificielle de la vie, la croyance que le prix obligatoire d’un bien, c’est la mort de quelque chose ou de quelqu’un, parce que « on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs », parce que « la destruction (est) créatrice » [39], parce que c’est une loi de la nature… Non ! Nous voulons aujourd’hui sortir de cette logique funeste qui risque de devenir funèbre en présidant à notre enterrement. 
Mais, plutôt que de supprimer le sacrifice, peut-être s’agit-il de le redéfinir. Au départ, il s’agit d’une offrande rituelle à une divinité, caractérisée par la destruction, l’immolation réelle ou symbolique ou l’abandon volontaire de la chose offerte. (On peut se demander si le gaspillage n’est pas une sorte de sacrifice offert à la divinité de la consommation). Etymologiquement, « sacrum facere » c’est faire sacré, rendre sacré, rendre au sacré. Le sacrum désignait ce qui appartenait au monde du divin par opposition au profanum, celui de la vie courante. Le passage de l’un à l’autre se faisait par des rites dont le « sacrifice ». Dans le Christianisme notamment, il se réalise à travers une personne, le Christ et au-delà, la personne humaine, particulièrement les pauvres et les marginalisés [40]. Ce n’est qu’à partir du 16° siècle que le sacré désigne un domaine interdit et inviolable, digne d’un respect absolu [41].
Dans une conception chrétienne, l’incarnation de Dieu en Jésus met fin à la séparation « inviolable » le divin et l’humain, puisque le sacrum entre dans le profanum. Et inversement, le profanum prend des airs de sacré. Toute vie sur la « terre habitée » devient sacrée c’est-à-dire « inviolable » et exigeant un « respect absolu ». Les humains ne deviennent pas dieux pour autant, mais simplement « reliés » en permanence au divin, c’est le sens de la religion [42].

Au bout du « chemin… la vie » ?

Le règne de Dieu ne commence-t-il pas avec cette sacralisation de le vie, de toute vie, avec l’affirmation de la priorité absolue de la défense et l’épanouissement de la vie sur toute autre logique, qu’elle soit économique ou sécuritaire. Le règne de Dieu sonne le glas du règne des objets fétichisés de la domination des grands et petits chefs, d’un idéal de vie tourné vers l’enrichissement et la puissance ; « …car c’est à toi qu’appartiennent le règne, la puissance et la gloire » ; à toi et à toi seul, car tu es seul Dieu.
Aujourd’hui plus que jamais, se retrouvent réunis au banc des accusés ces deux fétichismes de base : l’enrichissement et le pouvoir personnels, car ils sont sacrificiels, mais aussi mensonge. On ne peut vendre et gouverner sans mentir, à soi-même et aux autres, au moins un peu, même par omission. C’est sans doute pour cela que Jésus qui se présente comme « le chemin, la vérité et la vie » (Jean 14,6), met en avant le partage et le service communautaires comme valeurs fondamentales du règne de Dieu. Par cohérence si ce n’est par conviction, les Eglises, les Chrétiens, devraient tenter de les vivre au maximum possible.
C’est utopique, oui sans aucun doute, mais le « vieux » réalisme est en train de nous mener au casse-pipe, alors il est probable que le réalisme de la Vie, soit plutôt cette utopie. Si la foi est un pari sur la Vie, je le fais.

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// Article publié le 26 mai 2014 Pour citer cet article : Jean-Pierre Cavalié, « La crise climathéologique », Revue du MAUSS permanente, 26 mai 2014 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?La-crise-climatheologique
Notes

[1C’est la géoingénierie avec des projets comme la dispersion de millions de tonnes de particules réfléchissantes dans la stratosphère pour diminuer le rayonnement solaire, ou de sulfates de fer dans les océans pour ensemencer les phytoplanctons afin de capter plus de Co². « ça n’est pas irréalisable, mais c’est un pari risqué qui pourrait virer au cauchemar » suggèrent plusieurs simulations conduites par l’institut météorologique Max-Planck de Hambourg.

[2Pour les métaux, c’est la capacité à encaisser un choc. Pour une personne, c’est la capacité à ressortir grandi d’une situation traumatisante. Pour les peuples, c’est sans doute le courage de changer radicalement de mode de vie et de société face à une crise profonde

[3Début juillet, une émission TV a présenté la montée des océans comme majeure et inéluctable. La seule issue serait de s’adapter en construisant de gigantesques digues, des villes flottantes… Rien sur les méga-ouragans, la désertification…

[4Le permafrost (en anglais) ou pergélisol (en français) est la glace permanente qui ne fond jamais.

[5Cf. le récit de la création – Gn 1 – où l’humain est promu simple jardinier d’une création qui ne lui appartient pas. Le serpent, image du sceptre, peut représenter l’idolâtrie du pouvoir et de la richesse.

[6Agence internationale de l’énergie, et Programme des Nations Unies pour l’Environnement.

[7Le Monde 29.11.11.

[8D’élévation moyenne de la température terrestre par rapport à la période préindustrielle.

[9Le Monde 24.11.11.

[10Expert à la NASA, il a été parmi les premiers, dès 1988, à prévoir un réchauffement climatique grave.

[11L’ensemble des glaciers existant sur la planète.

[12Par acidification (absorption excessive de Co²) et anoxie (manque d’oxygène).

[13Les 5 précédentes ont eu lieu il y a 443 Ma (millions d’années), 359 Ma, 251 Ma, 200 Ma et 65 Ma. « Elles ont toutes coïncidé avec des contraintes qui ont modifié l’atmosphère, l’océan et le climat » et c’est ce qui se produit actuellement, affirme un rapport sur les connaissances actuelles mené par Anthony Barnosky de l’université de Californie à Berkeley (USA) et publié dans la revue scientifique Nature (7 juin 2012).

[14« rétroactions positives du cycle du carbone ».

[15C’est le « tipping point » : au-delà, il n’y a plus de retour en arrière, de restauration ni réparation.

[16C’est la lecture proleptique qui consiste à lire un événement à partir de la fin de l’histoire, à lire le sens de la vie de Jésus à partir de sa résurrection, à lire et construire l’histoire à partir du message du Royaume ou Règne de Dieu.

[17Pour Malthus, la richesse ne provient pas de la terre mais de l’industrie ; la source du bonheur est dans les objets. Pour Jean-Baptiste Say, les richesses naturelles sont inépuisables, et l’utilité des biens provient du prix que l’on accepte d’y mettre. Avec Auguste et Léon Walras, Say rend l’économie autonome par rapport à l’éthique et le politique, et abandonne la notion de bien commun au profit de la raison calculatrice individuelle menée par le désir.

[18Il faut faire aussi la critique de la vieille dogmatique économique, notamment des concepts d’avantages comparatifs de David Ricardo, de destruction créatrice de Joseph Schumpeter, sans parler des bienfaits du marché autorégulé….

[19Cf : les travaux de Franz Hinkelammert en Amérique Latine et de Maurice Godelier, notamment, reprenant les thèses de Karl Marx sur le fétichisme de la marchandise, de l’argent et du capital (dans Le Capital).

[20Pouvoirs de vie et mort sur des millions d’humains, sans compter la faune et la flore, à travers l’application de ce que l’on appelle les lois du marché.

[21La terre et l’eau, la nuit et le jour… se limitent et se permettent d’exister. Le tohu-bohu, le chaos initial est la non-vie. La création est un acte de limitation ; c’est un peu l’idée que ma liberté s’arrête où commence celle de l’autre.

[22Notamment Serge Latouche, Jean Gadrey, Pierre Rabhi…

[23Cf. le rapport de Patrick Viveret : « Reconsidérer la richesse », avril 2002.

[24Article sur l’éthique dans l’Encyclopedia Universalis.

[25Oikuméné en Grec ancien qui a donné le mot œcuménique.

[262020, dit James Hansen, l’un des plus grands spécialistes, c’est-à-dire dans 7 ans…

[27Plus précisément shalom, c’est-à-dire le bonheur pour tous dans la justice et l’harmonie.

[28L’épopée babylonienne de la création, l’Enuma Elish, probablement du 12°siècle av. JC.

[29Je pense, après beaucoup d’autres qu’il vaut mieux parler de règne de Dieu, car le royaume est un objet (temps et lieu), alors que le règne évoque d’abord une personne.

[30Conversion est la traduction du Grec metanoia qui désigne d’abord la mutation comme celle de la chenille qui devient papillon.

[31C’est notamment le sens du texte sur « le jugement dernier » Matthieu 25 dans lequel les critères ne concernent ni la vie de l’Eglise (ecclésiologie), ni l’orthodoxie de la croyance (dogmatique), mais le comportement quotidien à l’égard d’autrui (social et donc aussi politique) ; on pourrait aujourd’hui rajouter à l’égard de la terre habitée.

[32Je préfère parler de « jugement ultime », car les critères qu’il prône sont valables plus pour l’aujourd’hui que pour la fin des temps.

[33De oikos = maison/maisonnée et de mono = une seule. Le mot oikuméné signifiait « la terre habitée ».

[34Serge Latouche, « Sortir de la société de consommation » p 75 ; c/o Les liens qui libèrent 2010.

[35« … Si tu vois un homme nu, couvre-le et ne te détourne pas de ton semblable. Alors ta lumière jaillira comme l’aurore et ta guérison germera promptement. Ta justice marchera devant toi et la gloire du Seigneur t’accompagnera, alors tu appelleras et le Seigneur répondra, tu crieras et il dira : me voici… »

[36Eglise est la traduction d’ecclesia qui signifie rassemblement.

[37Cf. : Chico Witaker « Changer le monde » c/o les éditions de l’atelier, Paris 2006.

[38Quand nous cherchons à l’être, nous devenons démons. En affirmant que « Dieu s’est fait Homme pour que l’Homme devienne dieu », Irénée de Lyon (II° siècle) a dit une bêtise dangereuse théologiquement.

[39Concept clé de l’économiste Joseph Schumpeter.

[40Cf : Le récit du « jugement dernier », Matthieu 25,31-46.

[41Dictionnaire historique de la langue française sous la direction d’Alain Rey, c/o Le Robert.

[42Religere signifie en latin relier.

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