Kojève, la politique et la philosophie 

À propos de la dernière biographie d’Alexandre Kojève par Marco Filoni

Au mois de septembre 2021, Marco Filoni, biographe d’Alexandre Kojève, réédite sa très connue biographie sur le philosophe, augmentée d’environ 150 pages. [1] Même si Filoni s’était promis de ne plus écrire sur Kojève, la contingence en a voulu autrement, contingence décidée en grande partie par la découverte de nouveaux textes inédits de Kojève, cédés par l’ayant droit de l’auteur, Nina Kousnetzoff, à la Bibliothèque nationale de France. Nous relisons donc à nouveau la biographie de Filoni et avec autant d’enthousiasme que la première fois, quand nous avons lu la première édition « Le philosophe du dimanche » [2], volume qui a vu le jour il y a plus de dix ans déjà, où l’on suit l’évolution de cette figure hors pair, qui a su influencer une bonne partie de l’intelligentsia parisienne des années 1930. Il est à peine nécessaire de rappeler que des intellectuels tels que George Bataille, Raymond Queneau, Michel Leiris, Gaston Bachelard, Raymond Aron, Jacques Lacan, et tant d’autres, dont certains ont eu une influence majeure dans la politique française tels que Raymond Barre ou Robert Marjolin.

Filoni nous mène donc à nouveau, avec une plume très habile, de la Russie post-tsariste à l’Allemagne, et pour finir en France, notamment à Paris où Kojève, à la demande d’Alexandre Koyré, commence à donner un cours sur Hegel en 1933, à l’Ecole Pratique des Hautes Études. Le style de Kojève est tellement nouveau pour son auditoire qu’il hypnotise toute une génération d’auteurs qui porteront, pour certains, la marque de cet enseignement premier, bien au-delà de la philosophie et, même, au-delà de l’auteur Hegel. À titre d’exemple, l’on pourrait considérer l’influence décisive que Kojève aura sur l’œuvre de Lacan et sa formulation du désir comme « désir de l’autre » ou encore les formulations sur « le maître et l’esclave », ou bien le rôle crucial du concept de médiation et la structure ternaire qu’elle implique dans l’accès au symbolique chez l’« être parlant ». Mais on pourrait également citer R. Queneau chez qui, comme le souligne Filoni, le titre du roman « Loin de Rueil » ne veut rien dire d’autre que « loin de Kojève ».

Du nouveau

Mais ce qu’il y a de nouveau dans cette dernière biographie actualisée concerne ce qui est déjà annoncé dans le nouveau titre de l’ouvrage de Filoni, à savoir la référence à l’action politique de Kojève. Même si l’ouvrage a été en partie réécrit, et surtout augmenté, en raison de nouveaux textes découverts à la Bibliothèque nationale de France, il nous est difficile de ne pas voir que c’est le biographe lui-même, Filoni, qui a en partie accomplit une sorte de retour sur sa propre œuvre de jeunesse, en réalisant qu’au fond, il n’y a pas de philosophie sans « action politique ». Par ailleurs le même Filoni, collaborateur du journal italien La Repubblica, n’est pas étranger non plus aux contingences politiques et sociétales que côtoie le journalisme : il est aussi devenu une plume en lien avec l’action, bien au-delà de la recherche universitaire de ses années de formation.

Qu’y a-t-il de nouveau donc dans ce livre de Marco Filoni consacré à Kojève ? Plusieurs éléments, parmi lesquels un qui n’est pas sans rapport, précisément, avec l’œuvre de Marcel Mauss. En effet, Filoni nous montre comment, dans des différents textes inédits, la référence à la théorie maussienne du don est plus qu’explicite (p. 241-244). Mais Filoni nous fournit les preuves, en citant les archives Kojève de la BnF, que Kojève a assisté au moins à un cours complet de Mauss (en 1931). Ainsi, les notions de « reconnaissance », de « prestige » et de compétition chez Kojève doivent probablement tout à l’étude maussienne sur le potlatch plutôt qu’à Hegel (p. 242). Comme preuve, nous savons que le terme « lutte du pur prestige » ne se trouve pas chez Hegel (Filoni cite ici un propos de Carlo Ginzburg sur Kojève). En effet, Filoni nous indique que dans son texte Lectures de Mauss, Ginzburg met en rapport le potlatch et la dialectique du maître et de l’esclave déployée par Kojève dans son cours, en suivant une hypothèse de Remo Bodei, mais aussi de Bruno Karsenti et Alain Caillé (p. 325, n. 38). On pourrait encore aller plus loin, et se demander l’impact que la théorie du don a eu sur Bataille et sa « notion de dépense », qui doit tout à Mauss, mais qui a été sans doute inspiré par la médiation de Kojève et son cours sur Hegel. Mais allons encore plus loin : la notion de don est aussi clé chez Lacan ; l’on pense aussitôt à Lévi-Strauss, mais rien ne nous empêche de supposer que le psychanalyste en aurait eu aussi accès à travers le Franco-russe.

La lettre à Staline

Un autre élément nouveau apporté par la biographie de Filoni, même si cela avait déjà fait l’objet d’autres recherches [3], est une fameuse lettre de Kojève adressée à Staline, en pleine Seconde Guerre mondiale. Pendant longtemps d’aucuns supposaient qu’il s’agissait d’un canular, et que Kojève n’avait jamais écrit une telle missive. Pourtant, la lettre aurait bel et bien existé, et selon le témoignage d’Eugène Rubin, il s’agissait, au moins en partie, d’une version écrite en russe du cours sur Hegel donné à l’École Pratique des Hautes Études. Apparemment ce serait la raison pour laquelle Kojève quitta Paris très rapidement après avoir déposé le contenu de la lettre à Staline, car ce n’est que deux semaines après avoir laissé la missive à l’ambassade russe que le pacte germano-soviétique fut rompu (p. 196). Si l’ambassade soviétique n’avait pas brûlé le contenu de la lettre, celle-ci serait tombée aux mains des nazis « avec toutes les conséquences » que cela aurait impliqué. En fait, Filoni, quant à lui, fait l’hypothèse qu’il ne s’agissait pas du cours sur Hegel mais, très probablement, d’un autre manuscrit trouvé récemment, intitulé « Sofia. La Phénoménologie ou Essai d’introduction dialectique à la philosophie sur la base de la Phénoménologie de Hegel interprétée à la lumière du Marxisme-Léninisme-Stalinisme » (p. 197). Ce texte est daté du 8 juin 1941, donc deux semaines avant l’invasion allemande de l’Union soviétique.

Bien entendu, la question que l’on peut (et l’on doit) se poser est : pourquoi diable Kojève, qui allait militer dans la résistance en France, a-t-il trouvé pertinent d’écrire à un Staline encore allié d’Hitler ? Apparemment le but était seulement de s’assurer que son manuscrit soit déposé à l’Académie de sciences de Moscou (p. 197), mais pourquoi fallait-il écrire à Staline ? Comme se demande Filoni : « Mais que contenait vraiment le courrier envoyé à Staline ? Pourquoi un traité de philosophie eut-il été considéré aussi dangereux par son même auteur au point de le pousser à quitter Paris ? » (p. 198).

Kojève et Vichy

Même si le texte La notion d’autorité [4] est maintenant bien connu des spécialistes de Kojève et aussi du public en général, on ne s’arrête pas assez sur le fait qu’après avoir traité des formes classiques d’autorité, telles que le père, le maître, le chef et le juge, notre auteur écrit aussi deux appendices « embarrassants » (p. 205) où il analyse en particulier le rôle politique et symbolique du Marechal Pétain. Il s’agit en fait de deux appendices, la première à propos de Pétain, alors que la seconde traite d’un projet de « Révolution nationale » français. Comme l’indique Filoni, ces deux appendices « projettent sur le livre entier une ombre inquiétante ». La première chose qui nous frappe, remarque Filoni, est « l’objectivité » avec laquelle Kojève analyse la figure de Pétain comme celle d’un chef, sans pour autant se référer à Hitler, de qui Pétain dépend complètement en devenant son fidèle allié.

Mais ce n’est pas tout. Un des points les plus délicats exploré dans cette nouvelle biographie de Kojève est rien de moins que le rapport entretenu entre Kojève et le gouvernement de Vichy. En fait, en 1942, Kojève fait partie de la résistance de manière active appartenant au groupe « Combat ». Mais en même temps, selon Filoni, même « pour des raisons de sécurité personnelle », Kojève voulait probablement avoir un rôle à la « cour du prince ». Le biographe fait même l’hypothèse que peut-être il voulait infiltrer l’ennemi et jouer un « double jeu » (p. 206) ou bien encore parce qu’il voulait entrer dans la logique du pouvoir. Mais selon Filoni il y aurait une autre hypothèse encore plus convaincante, à savoir qu’avec le texte sur l’autorité, Kojève aurait commencé à dessiner la conceptualisation de l’État français. C’est ainsi que le philosophe commence un échange important avec un ministre de Pétain, Henri Moysset, car c’est précisément à lui que notre auteur envoie le texte La notion d’autorité au point que l’on pourrait supposer, selon Filoni, que Kojève l’ait écrit expressément pour lui.

En 1942, Moysset travaillait en fait sur deux textes importants : une « Charte du travail » et rien de moins que la Constitution française sous Vichy. Moysset est en général décrit comme un catholique, anti-allemand, au point qu’en 1939 il va soutenir la déclaration de guerre contre Hitler. Même plus : il aurait participé à quelques séances du séminaire sur Hegel dicté par Kojève, de telle manière que les deux hommes se connaissaient d’avant la guerre. Nous avons par ailleurs le témoignage d’Eric Weil, qui indique que le même Moysset avait protégé des Juifs pendant la Guerre et qu’il n’était pas du tout antisémite (p. 208-9). Il n’en reste pas moins qu’il s’agit d’un ministre de Pétain, travaillant avec le gouvernement collaborationniste dès 1940, qui allait être jugé après la guerre par la Haute Cour de Justice.

Les échanges avec Moysset tournent autour de l’élaboration d’un texte sur une prochaine constitution de Vichy, et le positionnement de Kojève peut se lire dans un dossier trouvé à la BnF dont le titre est « Projet Kojevnikov » (p. 212). Ce texte proclame d’emblée la nécessité d’entamer une « Révolution nationale » dans laquelle il faut redéfinir une nation en fonction d’un but. En ce sens, pour Kojève, c’est en 1939 que le « peuple français n’a aucun but à accomplir », aucune « mission universelle », alors que c’est en 1940 qu’apparaîtront des buts à atteindre pour les Français. Voilà pourquoi il faut renaître comme nation — à quoi Kojève ajoute : « De Gaulle : simple retour, ce qui veut dire : a) utopie, b) inefficacité » (p. 213). Par la suite, Kojève écrit des propos concernant Pétain, en le comparant à Robespierre, mais un Robespierre sans la terreur, en l’articulant, à la manière du cours sur Hegel, ainsi : « (Maréchal = Robespierre – la Terreur) » (p. 214).

Puisqu’il s’agit vraisemblablement de donner les bases pour la confection d’une Constitution, Kojève explique à son probable ancien élève du cours sur Hegel, l’importance de la définition de « citoyen ». Pour lui, l’homme finit d’être un animal à travers la « négation » (l’action négative) soit à travers la guerre, soit encore à travers le travail. Étant donné que les Français ne peuvent (en 1942) être en guerre, il ne leur reste que le travail pour se définir comme des citoyens. Après quoi donc Kojève élabore un raisonnement dans lequel la valeur « travail » devient le point clé, en arguant que c’est à travers le travail que l’homme s’humanise et se libère. Mais ce travail endort l’humain s’il ne se réfère pas à l’État, de là la notion de « citoyen-travailleur » forgée par notre philosophe. Filoni : « Si l’Etat existe, il existe seulement grâce au travail ». Mais cette équation serait trop simple si l’on n’expliquait pas ce que l’on entend par travailleur, qui devient alors un terme équivalent à celui de citoyen. Il s’agira donc de décider qui est travailleur, car ceux qui ne sont pas des travailleurs seront seulement des « sujets », selon la nomenclature proposée. Kojève stipule donc que ce ne sont que les citoyens qui ont droit au vote, donc les « travailleurs productifs », de telle sorte que tous les autres ne seront que des « sujets », et cet ensemble inclut : « les femmes au foyer, les prêtres, les intellectuels, les commerçants, les personnes âgées, etc. » (p. 215).

Les étrangers et les Juifs

Il s’agira maintenant de mettre en rapport ces définitions du citoyen avec la fonction de l’État et son rapport aux colonies, par exemple. La France sera ainsi, selon Kojève, un modèle à suivre, pour les États libres, mais cela ne revêtira pas un caractère obligatoire, alors que d’autres peuples (« arriérés ») devront suivre le modèle français de manière obligatoire. Les personnes qui habitent les colonies, quant à elles, pourront être de deux types : soit des « sujets français auxiliaires » (différents des « sujets français ») soit encore des « sujets français associés ». En ce sens, l’on pourra « transformer » un « sujet » ou un « citoyen indésirable » en un « sujet auxiliaire » et l’envoyer dans une colonie. Kojève : « On peut assigner le titre de “sujet auxiliaire” aux étrangers [ils] doivent être envoyés aux colonies — Madagascar pour les Juifs (accord international ?) ». Filoni précise : « Quelques pages avant, il avait écrit, à propos des citoyens-travailleurs, qui ont droit au vote, que : “s’il y avait des groupes ethniques plus ou moins inadaptés au travail productif (Juifs, Gitans), on peut en faire des sujets in corpore (en admettant des exceptions individuelles et en leur demandant dans la mesure du possible de changer leur caractère ‘inné’)” (p. 216).

Filoni, bien entendu, essaie de comprendre cet ensemble “théorique” et de le mettre en perspective avec les faits suivants : a) Kojève était très loin d’adhérer au national-socialisme allemand (il cite des critiques de Kojève à l’idéologie nazie, par exemple à travers des textes publiés dans la fameuse revue Recherches Philosophiques) ; b) Kojève appartenait à la résistance. Pourtant, il y a de quoi trouver inquiétant ces propos du philosophe. Pour Filoni, l’hypothèse selon laquelle Kojève aurait tenu des propos antisémites dans le seul but de complaire à Moysset et à Vichy ne lui semble pas soutenable.

Alex, la conscience pure

Si l’on s’arrêtait à ces dernières lignes, il y aurait assez de matériel pour cataloguer Kojève comme un collaborateur de Vichy. Bien entendu, l’histoire est plus complexe, et surtout les faits sont têtus. Car non seulement les pages du “projet Kojevnikov” s’éclairent en partie par un autre écrit de propagande anti-nazi signé par Kojève et un certain “J. Bass”, mais, aussi et surtout, il y a le fait que Kojève avait milité dans la résistance. D’une part, Filoni rappelle que le projet de déporter les Juifs à Madagascar n’est pas une idée de Kojève mais bien plutôt une idée du ministre des Affaires étrangères Yvon Delbos qui, en 1937, aurait envisagé cette “solution” avec son pair polonais (p. 218). D’autre part, parmi les papiers du fond Kojève de la BnF, il existe un texte daté d’octobre 1944, sans titre, avec comme seule indication “Aussenpolitische Blätter”, où l’on peut lire en français et en allemand, un long texte de propagande adressé aux Allemands, où l’on tente de convaincre de la défaite définitive de l’Allemagne. En fait, le texte se concentre sur la relation russo-allemande (petit retour du refoulé de la lettre envoyée à Staline ?) où les auteurs argumentent dans deux directions qui nous éclairent sur la démarche de Kojève : a) d’une part il s’agit de faire comprendre aux Allemands l’erreur faite par Hitler en envahissant la Russie, et ceci aussi bien pour des raisons stratégiques et logistiques que pour une question culturelle, en ce sens que la Russie n’est pas le communisme et qu’il ne s’agit pas de confondre l’empire russe avec le bolchevisme ; b) le “problème” des Juifs n’est qu’un faux problème crée de toutes pièces par Hitler dans la mesure où les Juifs peuvent parfaitement s’adapter au pays dans lequel ils vivent et qu’en Allemagne, vu leur petit nombre, ils n’ont jamais été une menace pour le pays.

Il est vrai qu’il s’agit d’un texte destiné à convaincre l’ennemi, et c’est pourquoi il est naturel que l’on emploie ses propres signifiants. En effet, si l’on devait critiquer à notre tour le texte propagandiste de Kojève, on devrait dire que l’argument de l’erreur de Hitler à Stalingrad n’est rien d’autre que l’argument plaintif de tout vrai nazi qui pense que si Stalingrad n’avait pas eu lieu, Hitler aurait gagné la guerre (à nouveau : sommes-nous face à un retour du refoulé de “la lettre volée” adressée à Staline ?). D’autre part, il est dit dans le texte en question que si les Juifs s’adaptent au pays (et il en va de leur nature de s’y adapter), ils ne posent pas de “problème” dans la mesure où précisément ils ne sont plus vraiment Juifs (p. 221).

Mais qui était “J. Bass” ? Filoni nous dresse ici le portrait passionnant d’un homme étranger, Juif né en Lituanie, émigré en France en 1925. Cet homme fut Joseph Bass, qui a monté un réseau de résistance dans le Sud de la France. Hormis ses qualités cognitives hors pair, Bass semblait être une force de la nature, dormant quatre heures par nuit et prenant des risques démesurés qui l’ont conduit à être arrêté à deux reprises par la Gestapo, suite à quoi il a réussi à s’évader à chaque fois. Il avait créé donc le “Réseau André”, grâce auquel, selon le témoignage de son assistante Denise Siekierski, Bass avait sauvé des centaines, voire des milliers, de Juifs pendant l’occupation allemande. L’on peut ainsi donc reconstruire le texte propagandiste de Kojève-Bass.

Mais il y en a plus. Grâce à la rencontre avec Bass, avec qui Kojève signe ledit pamphlet, Filoni fait l’hypothèse, plus que vraisemblable, qu’un réseau de résistance existant au Puy-en-Velay en août 1944, avait comme protagonistes principaux le nommé Bass, mais aussi un autre résistant qui se faisait appeler “Alex la conscience pure”. Pour Filoni, il va presque sans dire qu’il s’agit du même Kojève. L’histoire racontée ici par Filoni s’achève quand les deux résistants sont arrêtés par un régiment allemand qui juge ces deux hommes et décide de les fusiller le lendemain. Et ce n’est grâce qu’à la force de négociation d’“Alex la conscience pure” qu’ils ont pu être libérés : Kojève, écrit Filoni, qui tient pour acquis qu’il s’agit de notre philosophe, s’est entretenu avec le commandant du régime avec son “inviable allemand”, et connaissant une galerie d’art dans laquelle ce dernier avait été commissaire, finit par le convaincre que tous les deux étaient des hommes de la culture qui se trouvaient accidentellement dans une situation de guerre. Les deux résistants furent donc libérés, indiquant déjà la qualité de négociateur que Kojève allait déployer quelques années après en tant que haut fonctionnaire français.

Dans son chapitre dédié à l’action politique, Filoni se demande donc quelle a été l’action politique de Kojève pendant ces années de guerre ? Comment expliquer le contenu de son texte sur l’autorité, le texte de propagande, les échanges avec Vichy et même la lettre à Staline ? S’agit-il d’un double jeu de Kojève ? A-t-il toujours eu besoin d’être dans la cour du tyran et de côtoyer le pouvoir en place ? Ou bien s’agit-il plutôt de ce propos que Jacques Lacan a pu avoir à l’égard du philosophe : “mon ami Kojève, l’homme le plus libre que j’aie connu » [5] ? La réponse, pense Filoni, on la trouvera en partie dans l’échange avec Leo Strauss, où l’on voit que pour Kojève le philosophe ne peut pas et ne doit pas quitter l’action politique. Notre biographe reconnaît que la pensée de Kojève l’éloigne donc d’un Leo Strauss, alors qu’elle se rapproche de celle de Carl Schmitt. Et c’est ainsi que l’on peut comprendre le “double jeu » [6], pense Filoni, parce que, selon Kojève, c’est plutôt l’immoralité qui prime quand l’Histoire juge selon la réussite ou l’échec, l’action des hommes d’État et les tyrans plutôt qu’en tentant de définir la nature de leurs actions. C’est ainsi aussi que l’on doit comprendre l’art d’écrire, comme le propose le texte de Kojève sur l’empereur Julien, dans le sens tout platonicien de pratiquer une écriture ironique et dissimulée, celle à laquelle aurait eu recours le même Platon afin d’éviter la persécution. Autrement dit, la vraie philosophie sera la philosophie politique ou, ce qui revient au même, cette dernière sera dorénavant la seule philosophie qui vaille.

// Article publié le 7 octobre 2021 Pour citer cet article : Juan Pablo Lucchelli, « Kojève, la politique et la philosophie , À propos de la dernière biographie d’Alexandre Kojève par Marco Filoni », Revue du MAUSS permanente, 7 octobre 2021 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Kojeve-la-politique-et-la-philosophie
Notes

[1Filoni, M., L’azione politica del filosofo. La vita e il pensiero di Alexandre Kojève, Bollati Boringhieri, 2021.

[2Filoni, M., Le philosophe du dimanche : La vie et la pensée d’Alexandre Kojève, Paris, Gallimard, 2010.

[3Weslati, H., Kojeve’s letter to Stalin, Radical Philosophy 184, March-April 2014.

[4Kojève, A., La notion d’autorité, Paris, Gallimard, 2004.

[5Lacan, J., Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 497.

[6Nina Kousnetzoff, ayant droit de Kojève, a pu me confier ceci : « Un jour Kojève m’avait raconté (en riant) que pendant la guerre il faisait de la résistance, et en même temps rédigeait une Constitution pour Vichy » (communication personnelle).

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