Sur Violence dans la raison. Conflit et cruauté

L’Herne, 2014. Note de lecture publié in La Revue du MAUSS semestrielle, n°45, premier semestre 2015.

A travers cet ouvrage, notre ami Marcel Hénaff revient à ses anciennes amours, sadiennes. Il leur avait consacré, en 1978, un ouvrage important, Sade. L’invention du corps libertin (PUF). Il y interrogeait déjà les relations entre violence et raison, cette Raison conquérante qui, dans la prose outrancière du divin marquis, manifestait le stade ultime de sa domination. Cette domination de la raison, la provocation critique de Sade la mettait en scène sous la forme d’une « domination sexuelle des corps », d’un « éros comptable et mécanicien », d’un « stakh-casanovisme » de la jouissance. Et déjà, pointait-il les liens entre cette économie libertine de la dépense et la question de l’échange et du don. Il y montrait notamment combien, à travers son éloge du vol, de l’inceste, de la sodomie ou de la masturbation, Sade faisait l’éloge du « prendre », du « gaspiller », contre le « donner » et le « recevoir », marquant ainsi un refus radical du système de la réciprocité et de la réversibilité du don.

Hénaff reprend ici à nouveau frais ce dossier, mais en articulant tout autrement raison, violence et don. Tout d’abord dans une critique, toute kantienne, de la critique, dialectique, de la raison de Horkheimer et Adorno, lecteurs de Juliette, il rappelle combien il est intenable d’identifier la raison à la seule raison instrumentale et, par là, savoir et pouvoir, pouvoir et domination, domination et destruction. La « raison de Sade » (Blanchot) peut alors ouvrir un tout autre horizon et une toute autre question. Confrontant la « terreur libertine » de la fiction sadienne et la « terreur jacobine » des révolutionnaires, Hénaff suggère que Sade proposait avant tout un exorcisme face à cette violence nouvelle. Un plaidoyer pour une violence passionnelle, gratuite et ludique, au moment même où les révolutionnaires la théorisaient, la pratiquaient et la légitimaient au nom d’une cause supérieure, contraignant l’humanité à entrer dans un projet collectif payé au prix fort : celui du sacrifice du bonheur particulier des individus. La violence n’est plus alors ce « Jeu » où chacun est invité à « battre les cartes de ses passions » mais devient « Loi », loi de la civilisation et du progrès, loi des forces motrices de l’histoire, loi du mouvement, celle-là même des totalitarismes.

Mais plus encore, pour Marcel Hénaff, Sade nous inviterait à penser, au delà de la violence dans l’histoire, la violence dans la violence, bref à soulever la question de la cruauté, dans ses formes les plus extrêmes, propres à l’animal humain. C’est là l’apport le plus précieux de cet ouvrage, d’autant que les fils du don s’y renouent de belles façons. S’appuyant tant sur l’éthologie que sur la théorie contemporaine de l’évolution, il démontre en quoi l’animal humain, « l’animal, parlant, cultivé et technicien » est aussi l’animal cruel. Homo duplex, le processus de l’évolution lui aurait légué, d’une part, un potentiel agressif inédit, de moins en moins dirigé contre d’autres espèces, mais contre ses frères humains, et d’autre part, notamment par le langage verbal, une capacité de concevoir des actions totalement disjointes des nécessités vitales et des finalités fonctionnelles, d’autre part. Et c’est lorsque ces deux instances se croisent que s’ouvre la possibilité d’une violence non envisagée par le processus évolutif. Comme si, pour l’homme, ce processus avait déraillé… Et, poursuit l’auteur, si l’humanité a pu survire à cet alliage diabolique, c’est, en premier lieu, en raison d’inhibitions étrangères au monde animal : les interdits moraux, exprimés par tout un ensemble de rites et de structures symboliques.

Pour autant, corrigeant Konrad Lorenz par Franz de Waal, Hénaff souligne que, si fondamentale que soit l’agression, elle ne saurait être considérée plus originaire que son envers, l’empathie. Dés lors, si « agressivité et empathie sont des données du vivant, dans le cas du vivant humain, ce qui est fondateur, ce ne sont pas ces données, mais le geste qui les assument et les dépassent ». Or ce geste n’est autre que celui de l’alliance, celle qui se noue entre les hommes par l’échange de dons, de biens offerts comme témoins et garanties publiques de ce pacte, de cette reconnaissance mutuelle. Comme l’indiquait Mauss (et le MAUSS), le don apparaît alors comme un phénomène résolument total et fondamentalement hybride, toujours en tension où la réciprocité généreuse contient la violence, au double sens du terme, dans le registre de l’agon. En ce sens, souligne-t-il, « le don cérémoniel n’est pas un état de paix ; il est un conflit dominé ».

Néanmoins, comme il l’avait déjà souligné dans Le prix de la vérité, cette procédure ne constitue plus selon l’auteur la procédure pertinente dans les sociétés « étatiques » : « dés que la relation n’est plus de deux à deux (…) alors s’opère le passage de la réciprocité agonistique à la mutualité contractuelle ; chacun implicitement s’accorde avec l’autre devant la loi qui est mise au milieu et qui arbitre ». Désormais ce ne sont moins les dons, symboles de l’alliance, qui jouent le rôle de tiers, que le nomos, la loi. Une autre histoire commence alors, initiée par la polis grecque, depuis ce centre vide, le meson, où est proclamée la loi-arbitre et autour duquel se forme l’assemblée délibérante. L’histoire même de la démocratie. Grosse elle-aussi d’ambivalences, car l’histoire de ce tiers, sous sa forme institutionnalisée, celle de l’Etat moderne, c’est aussi celle de son « devenir-Léviathan », de cette « machine de gestion et de contrôle » tendant « à s’imposer par elle-même et pour elle-même ». Bref, la nouvelle raison, délibérative, ouvre autant qu’elle contient le déchaînement d’une raison instrumentale potentiellement déchaînée, arme de la puissance et de cette violence proprement humaine qui fait de nous non seulement une espèce dangereuse, mais une espèce en danger.

// Article publié le 28 août 2018 Pour citer cet article : Philippe Chanial, « Sur Violence dans la raison. Conflit et cruauté », Revue du MAUSS permanente, 28 août 2018 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Sur-Violence-dans-la-raison-Conflit-et-cruaute
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