Mort d’un maître-penseur : Roy Bhaskar (1944-2014)

Roy Bhaskar, philosophe britannique, socialiste, convivialiste et fondateur du réalisme critique, un mouvement philosophique dans les sciences sociales, est décédé le 19 novembre. Fils d’une mère anglaise et d’un père indien, Ram Roy Bhaskar a étudié l’économie (rapidement abandonnée en raison de son irréalisme, son autisme et son utilitarisme) à l’université d’Oxford où, sous la direction de Rom Harré, il a fait une thèse en philosophie. Sa thèse, qui portait sur les problèmes de l’explication dans les sciences sociales, fut rejetée à deux reprises par le jury, non seulement parce qu’elle était trop longue (6 tomes !), mais, soi-disant aussi, parce qu’elle ne contenait rien de neuf. Cette thèse contient néanmoins la levure de trois livres qui vont révolutionner la philosophie des sciences naturelles (A Realist Theory of Science, 1975), la philosophie des sciences sociales (The Possibility of Naturalism, 1979) la théorie critique analytique (Scientific Realism and Human Emancipation, 1986). Est-ce parce qu’en France on confond encore la philosophie anglo-saxonne avec une philosophie analytique d’origine néopositiviste que le réalisme critique n’a pas réussi à percer et qu’aucun des livres de Bhaskar n’est disponible en français ?

A Realist Theory of Science, son premier et principal livre, est un véritable classique, d’une même ampleur que Logik der Forschung de Popper, The Structure of Scientific Revolutions de Kuhn ou Le nouvel esprit scientifique de Bachelard. En rupture avec le tabou imposé à l’ontologie, Bhaskar a le mérite d’en avoir souligné, bien avant tous les autres, l’importance pour les sciences. Etant donné qu’en sciences on n’échappe pas plus à l’ontologie qu’à la métaphysique, il vaut mieux l’examiner et la systématiser plutôt que de l’introduire en catimini, au nom d’une scientificité mal pensée et déplacée. Ce qui importe dans les sciences, ce sont les choses elles-mêmes, leurs propriétés causales, et non pas les théories et les concepts dont nous, les humains, avons besoin pour comprendre ce que l’on n’a pas fait. Ceux qui confondent nos connaissances et nos modèles de la réalité avec la réalité elle-même tombent sous le coup du paralogisme épistémique. Comme Kuhn, ils croient qu’avec chaque révolution scientifique, le monde change également. Le monde est ce qu’il est. Contrairement à ce que pensait Wittgenstein, le monde n’est pas la totalité des faits, mais un ensemble des choses, de structures, de mécanismes, de processus et de relations dotés de propriétés causales qu’il convient d’étudier.

La principale contribution de Bhaskar à l’humanité est d’avoir ruiné toute philosophie positiviste des sciences. Moyennant une investigation philosophique des expériences scientifiques en laboratoire, il a démontré de façon rigoureuse que le modèle déductif-nomologique de Mill, Popper et Hempel ne tient pas la route. Les scientifiques ne cherchent pas tant à établir des conjonctions constantes entre des évènements (‘loi de couverture’) qu’à démontrer l’existence de mécanismes générateurs (generative mechanisms) qui expliquent et rendent raison du lien causal entre les évènements comme un lien nécessaire (et non pas seulement contingent, comme le voulait Hume). Tout en rabaissant systématiquement le critère empiriste de l’observation et en revalorisant l’imagination abductive et la spéculation, Bhaskar reconnaît que ces mécanismes générateurs peuvent échapper à l’observation et néanmoins être réels. Cela n’a rien d’antiscientifique ou d’obscurantiste. Il introduit avec soin une distinction importante entre les domaines du réel, de l’actuel et de l’empirique. Ainsi, les mécanismes générateurs (comme les champs électromagnétiques, par exemple) peuvent être réels, sans être actuels ou actifs (lorsque d’autres mécanismes sont actifs et neutralisent son pouvoir causal) ou, encore, qu’ils peuvent être actuels, sans pour autant être empiriques (puisqu’il n’y a personne pour les observer).

Si le positivisme ne tient pas dans les sciences naturelles, on peut se demander comment il est possible qu’on ait pu penser si longtemps qu’il puisse valoir dans les sciences sociales et humaines. Si les atomes ne se comportent pas de façon prévisible, comment pourrait-on penser que les humains (et les animaux) puissent agir comme des atomes ? Dans son second livre, The Possibility of Naturalism, Bhaskar a étendu sa réfutation transcendantale du positivisme à une analyse des conditions de possibilité non pas seulement des activités scientifiques, mais des pratiques humaines en général. Tout en soulevant des questions similaires à celles qu’Anthony Giddens et Jürgen Habermas se posaient dans New Rules of Sociological Method et Logik der Sozialwissenschaften, il donnait une réponse légèrement différente, plus proche à vrai dire du naturalisme bachelardien d’un Bourdieu que du culturalisme néo-kantien d’un Habermas. Suite à une exploration praxéologique des limites du naturalisme et de l’herméneutique, il a élaboré une ontologie sociale d’inspiration aristotélicienne capable d’intégrer de façon systématique une conception relationnelle de la structure (glanée chez Althusser) et une théorie néo-wittgensteinnienne de la pratique. A la différence de la théorie de la structuration, le modèle transformationnel de l’action reconnaît cependant pleinement le phénomène de l’émergence et donc de l’autonomie relative des structures sociales par rapport aux pratiques. Outre-Manche, des théoriciens comme William Outhwaite, John Urry, Ted Benton, Bob Jessop et Margaret Archer, sans doute la plus connue parmi les sociologues qui ont rejoint le réalisme critique, ont tout de suite reconnu l’importance de la conception relationnelle-praxéologique de la vie sociale de Bhaskar et forgé le réalisme critique comme une alternative philosophique au positivisme et à l’herméneutique dans les sciences sociales. Dès lors qu’une troisième voie fut ouverte, on pouvait être radicalement anti-positiviste sans pour autant être obligé de retomber dans l’idéalisme.

Tandis The Possibility of Naturalism développe une critique philosophique (au sens de Kant) des sciences sociales, Scientific Realism and Human Emancipation propose, en revanche, une critique sociologique (au sens de Marx) du positivisme, de Peter Winch et Richard Rorty. Dans le sillage de la critique marxienne de l’économie politique, Bhaskar a proposé une lecture symptomatique des épistémologies positiviste, idéaliste-analytique et pragmatique-postmoderne comme autant d’idéologies qui souffrent d’un double déficit, à la fois philosophique et sociologique. Elles ne sont pas seulement incapables de penser le monde indépendamment de la science (anthropomorphisme), mais tout autant de penser la science comme un produit et une pratique sociale (fétichisme). A l’encontre des orthodoxies humienne et wébérienne concernant la distinction entre les faits et les valeurs, il a mis en place la critique explicative comme une herméneutique critique qui vise l’émancipation des forces de domination. Si on peut démontrer que des idées fausses sont systématiquement engendrées par des structures de domination, on peut, du même coup, passer du descriptif à l’évaluatif et lutter pour l’abolition des structures.

Ensemble, les trois livres susmentionnés – ainsi que sa critique décapante du post-modernisme de Rorty dans Philosophy and the Idea of Freedom (1991) qui est, malheureusement, passée inaperçue – ont posé les fondements d’un renouveau radical de la théorie sociale, d’abord en Angleterre et, mieux vaut tard que jamais, depuis peu, également aux Etats-Unis. Le travail philosophique de Bhaskar et la démolition du positivisme qu’il proposait étaient tellement innovateurs et prometteurs qu’ils ont suscité la formation du réalisme critique comme un nouveau mouvement ou, si l’on veut, une nouvelle école philosophique dans les sciences sociales et humaines.

Bhaskar n’a jamais caché son radicalisme et s’est toujours défini comme socialiste. Le tournant dialectique du réalisme critique n’est donc pas tombé du ciel. Mais lorsque Dialectics. The Pulse of Freedom fut publié en 1993 chez Verso, la critique fut plus que sévère. Certains ont même jugé le livre carrément illisible. Tout en développant son propre système philosophique avec son propre langage et des diagrammes à N-dimensions, la lucidité de la première vague du réalisme critique s’était visiblement perdue dans une forêt de néologismes impénétrable. Malgré les difficultés inhérentes à tout système de concepts totalisants, interanimés, intrareliés, autoréflexifs et alloplastiques, le livre a néanmoins trouvé son lectorat. Réunis autour de Mervin Hartwig, les fidèles des fidèles ont lancé une association (International Association for Critical Realism), une revue (Journal of Critical Realism) et un dictionnaire (Dictionary of Critical Realism) pour promouvoir le RCD (réalisme critique dialectique) comme une contribution majeure de la philosophie contemporaine.

Comme toujours, la dialectique est tentée par l’Absolu (fut-il relatif) et la transcendance (fut-elle immanente). Le tournant dialectique fut rapidement suivi par un tournant spirituel. Ayant adopté le Reiki et le New Age, Ram est allé jusqu’au bout, en Inde. Dans la grande tradition du Buddha (qu’il a décrit, au passage, comme ‘un des plus grands sociologues’), Shankara et Sri Aurobindo, il s’est mis à méditer sur la sagesse des temps immémoriaux, la non-dualité et l’expérience d’un self plus profond, plus haut, plus beau, divin et aléthique. Lors du passage au troisième millénaire, il est sorti du placard spirituel et a développé la philosophie de la métaRéalité comme un supplément spirituel au réalisme critique. Alors que son langage devenait de plus en plus inspiré et poétique, sa philosophie devenait de plus en plus intuitive, ésotérique et généreuse.

Ram Roy Bhaskar fut un homme à plusieurs vies, chacune remplie de projets annoncés, mais non réalisés. Il était un homme remarquable, obèse, avec ses longs cheveux noirs, sa chaise roulante, ses bracelets, ses T-shirts aux couleurs vives. Il vivait et pratiquait ce qu’il prêchait : la gentillesse, l’attention, l’amour. Bon enfant, il était généreux. Toujours de bonne humeur et positif, jamais aigri ou sarcastique. Non pas que sa vie ait été facile. Relégué aux marges du système académique, il avait perdu tout son argent dans les années 90 et, souffrant de la maladie de Charcot, également son pied droit. En dépit de ses problèmes financiers et médicaux, il ne se plaignait pas. Reconnu comme un géant de la philosophie des sciences, il ne se considérait pas comme un génie et ne se comportait pas comme un guru. Si les gens démontraient un intérêt pour le réalisme critique, il était content, même si lui-même s’efforçait sans relâche de
transmettre le paquet ficelée du réalisme critique (non pas seulement la première vague, classique, mais aussi le RCD et sa philosophie de la métaRéalité). Bhaskar n’est plus parmi nous, mais le réalisme critique lui survivra comme un système philosophique puissant qui questionne les certitudes empiristes, les orthodoxies positivistes et tous les formes d’exploitations coloniales, industrielles et capitalistes. Dans la forme et dans le fond, il était anti-positiviste et anti-utilitariste, convivialiste et socialiste, sans être pour autant Maussien.

// Article publié le 10 décembre 2014 Pour citer cet article : Frédéric Vandenberghe, « Mort d’un maître-penseur : Roy Bhaskar (1944-2014) », Revue du MAUSS permanente, 10 décembre 2014 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Mort-d-un-maitre-penseur-Roy
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