La littérature et le bien I. Ludmila Oulitskaia, Romain Gary

Cet article constitue la première partie d’une série d’études consacrée aux liens entre la littérature et la question du bien. Il en fixe la perspective général et invite à la lecture de la novelliste russe Ludmila Oulitskaia (1943) et à celle d’un roman peu connu de Romain Gary, L’angoisse du Roi Salomon.
Ce texte a été préalablement publié dans La Revue du MAUSS Semestrielle, n°37, « Psychanalyse, Philosophie et Science sociale », La découvrte, premier semestre 2011.

Le lucre, la cupidité, le cynisme, la lâcheté, l’égoïsme, l’ambition, l’ensemble des vices humains mais aussi la souffrance et la détresse, toute la palette, infiniment riche et diversifiée, de l’expérience humaine du mal constitue un fonds inépuisable dans lequel romanciers, dramaturges et poètes ne cessent de s’alimenter, comme s’il s’agissait là, indiscutablement, d’une ressource bien plus riche et féconde du peu qui pourrait être tiré du bien, de la bonté et du bonheur. Parce que la vie des hommes est pour la plupart une vallée de larmes et la méchanceté, sous toutes ses formes, une veine qu’on n’a jamais fini d’explorer, arrosant toujours à neuf l’imagination, il y a là une source de l’inspiration créatrice tout simplement inextinguible. À quoi il faut ajouter que la littérature est, chez nous, l’ultime tentative de salut d’une humanité déchue – sans ce vieux fonds du péché originel, où donc en seraient nos bibliothèques ? – lorsque s’avance sur la scène de l’histoire (en Occident tout d’abord) la figure nouvelle d’un Dieu à l’agonie, bientôt mort. Mais cette rédemption ne va pas jusqu’à transformer de vieilles outres en outres neuves. Ce sont bien les mêmes hommes, avec leurs désirs et leurs passions dévastatrices ou banales, qui peuplent nos livres. Mais du bien et de la bonté, on ne saurait rien dire, sauf à tomber dans un romantisme de mauvais aloi. Rien donc d’intéressant, de profond et d’un peu vrai. L’affaire est entendue. Le dossier est clos. Mais l’est-il tout à fait ? Telle est la question incongrue, gratuite apparemment, que nous voudrions poser, à nouveaux frais comme on dit. Et, pour y répondre, suivre un sillon qui ne l’a pas été suffisamment, s’il l’a jamais été, non pas dans les contes pour enfant (ils sont souvent bien cruels) ou les romans pour jeune fille, enfin rien qui se rapporte à une littérature édifiante, mais dans l’œuvre d’écrivains de premier plan qui, eux aussi, travaillent et pétrissent la pâte humaine à pleines mains, et voir ce qu’on peut en dire. À ce stade, nous n’en savons encore rien. Sauf, encore à titre d’hypothèse, ceci.

Tout porte à croire que la bonté droite, directe et sans défaillance n’est pas du domaine de l’humain, saturée comme elle l’est par son incarnation christique. Et de fait, ce sont bien des figures christiques – le prince Mychkine dans l’Idiot de Dostoïevski ou Billy Budd dans le roman éponyme de Melville – qui, dans notre tradition littéraire, sortent de la boîte lorsqu’il s’agit de donner une voix et un visage à la bonté. Mais les exemples sont rares, et pour cause ! Chez Dickens peut-être, mais là encore cela lui vient de son optimisme chrétien, et il n’est pas sûr qu’aujourd’hui on ne préfère s’en tenir à distance, quand on ne s’en gausse pas tout à fait. L’humour féroce et le cynisme de Thackeray, son contemporain, nous paraissent tellement plus justes. Hugo encore peut-être. Bernanos sans doute. Mais, dans ces deux cas, on reste dans le registre de la sainteté, qu’elle soit laïque ou non. Chez Shûsaku Endô, également, mais s’il est japonais, l’écrivain est surtout un fervent catholique. Dieu est encore la référence dans L’angoisse du roi Salomon de Romain Gary, quoique cette fois-ci il s’agisse de le remplacer et pour l’homme de faire le bien qu’Il ne fait pas. Mais la bonté simplement humaine qui ne renverrait à rien d’autre, où la trouvera-t-on dans notre panthéon d’œuvres ? Quelle expression aura-t-elle ? Pure, entièrement désintéressée, ou équivoque et grise, ou encore mêlée à d’autres traits ? Chez Camus, ah oui, il faudra y venir, parce que là on tient le bout : non le fil qui nous mène vers la sainteté et la perfection, mais celui qui conduit vers la fraternité et la solidarité des humains. C’est une première piste, parce qu’elle nous permet d’élaborer une première formulation de la question : n’y a-t-il d’expression romanesque de la bonté qui ne soit, implicitement ou non, chrétienne, c’est-à-dire qui ne doive, par définition, être entièrement désintéressée et sacrificielle ?

Lorsqu’on tire les fils et que la pelote se dévide, finalement on s’aperçoit qu’elle est plus longue et complexe qu’on ne le pensait. Les textes qui suivent sont une première contribution à cette aventure inédite, une sorte de pendant au livre célèbre de Georges Bataille, La littérature et le mal et qui prendrait le contre-pied de ce qu’il affirmait en 1958 lors d’un entretien télévisé : « Si la littérature s’éloigne du mal, elle devient vite ennuyeuse » [1].

Ajoutons ce que nous savons déjà, cette fois-ci de façon certaine : le portrait multiforme de l’homme qui se dégage de l’invention littéraire, qu’elle soit de chez nous ou d’ailleurs, n’est pas soluble dans la vision réductrice que voudrait nous imposer l’utilitarisme dominant, aussi sophistiquées puissent être ses variations. C’est déjà ça et c’est un début prometteur. Peut-être la pluralité des motivations humaines, des facteurs sociaux et des finalités symboliques qui s’entrecroisent sans s’annuler dans le don maussien est-elle la bonne manière d’envisager ce que les écrivains ont à nous apprendre sur la richesse et les formes diverses de la bonté humaine, si l’on veut éviter de s’en tenir uniquement aux expressions, évidemment admirables, de kénose christique que lui ont données certains de nos plus grands romanciers.

Un dernier mot. Il convient de distinguer les traits distinctifs d’un personnage, comme le romancier les conçoit et les fait vivre, de la nature du regard que lui-même porte sur le monde, amer, sceptique, féroce, ou froidement objectif et clinique ou, au contraire, empli de sympathie et de compassion. Ces distinctions générales, encore trop simples, appellent à d’autres complications qui viendront en leur temps.

I. Ludmila Oulitskaia. Une leçon d’humanité

« La nature a logé dans le Russe une capacité extraordinaire de foi, un esprit perspicace et un don de la réflexion, mais tout cela vole en poussière au choc de l’insouciance, de la paresse et de la frivolité des rêveurs… Eh oui… »

Anton Tchékhov, « En chemin », Nouvelles

Il est des écrivains qui deviennent avec le temps les compagnons fidèles de nos vies. À les lire, une sympathie délicate se noue qui nous lie à eux comme avec des amis proches et, bien que nous ne les connaissions pas personnellement – en quoi serait-ce nécessaire ? –, nous partageons l’univers dans lequel se meuvent leurs personnages, la tonalité affective et sensible qui traverse leur monde et qui est inséparable d’un style. Ainsi en est-il pour moi de l’œuvre du grand écrivain russe, Ludmila Oulitskaia (née en 1943), aujourd’hui célébrée comme un des auteurs les plus remarquables de sa génération [2]. Ce fut d’abord le charme inoubliable de Mensonges de femmes [3]. Six récits, qui ne sont ni des nouvelles – Oulitskaia est cependant une nouvelliste de grand talent [4] – ni un roman, mais des histoires de petits mensonges inutiles, pathétiques ou gracieux – en cela différents du caractère stratégique, pratique ou utilitaire du mensonge masculin – proférés par divers personnages qui tous gravitent autour de Génia, aux âges divers de son existence. Puis, avec gourmandise, tous les autres livres, parmi lesquels Sonietchka et De joyeuses funérailles, à mes yeux les plus réussis, que j’évoquerai brièvement dans cette petite « mise en bouche » (je laisserai de côté, pour l’heure, Daniel Stein, l’interprète, le récit émouvant, entre fiction et réalité, de la biographie d’un Juste polonais, devenu moine carmélite en Palestine, mais qui tranche trop avec le reste de l’œuvre pour qu’on s’y attarde ici).

Mensonges de femmes

« Mon Dieu, comme elles [les femmes] peuvent mentir ! Bien entendu, nous parlons uniquement de celles qui, contrairement à Pénélope, sont douées pour cela… En passant, par mégarde, pour rien, avec ferveur, à l’improviste, en douce, à bâtons rompus, désespérément, sans la moindre raison… Celles qui possèdent ce don mentent depuis leurs premières paroles jusqu’à leur dernier mot. Que de charme, que de talent, que de candeur et d’insolence, que d’inspiration créatrice et de panache ! Il n’y a là ni calcul, ni espoir de profit, ni machinations… C’est juste une chanson, un conte, une devinette. Mais une devinette sans réponse. Chez les femmes, le mensonge est un phénomène de la nature, comme les bouleaux, le lait ou les frelons », écrit Ludmila Oulitskaia aux premières pages de Mensonges de femmes. Ce n’est pas là une thèse, une formule théorique, évidemment, mais un programme comme on en reçoit à l’entrée d’un concert.

Dans la première histoire, Diana, Génia s’installe avec son fils dans une maison de campagne et, plusieurs soirées durant, écoute, tout en vidant des bouteilles de Xérès, le récit de sa voisine, Irène, une rousse flamboyante au destin malheureux. Fille de parents aux origines on ne peut plus rocambolesques et mariée une première fois à un alcoolique invétéré, elle perd à l’accouchement un garçon, puis donne naissance l’année suivante à une petite fille, prénommée Diana, qu’elle va bientôt idolâtrer, tant elle est douce, adorable et intelligente. Mais à l’âge d’un an, celle-ci attrape la grippe et meurt soudainement, laissant sa mère dans un profond désespoir. Génia ne peut retenir ses larmes en apprenant tant de douleur injuste : voici à vingt ans une jeune femme, déjà mère de deux enfants morts. Après une longue période de dépression, Irène rencontre l’homme de sa vie, un musicien aristocrate, dont elle s’éprend follement et qui lui donnera bientôt des jumeaux. Mais poursuivie par le malheur, elle perdra son mari et ses deux garçons quelques années plus tard dans un accident de voiture dont elle sera la seule à sortir vivante, désormais insensible à toute souffrance.

" Lorsque l’histoire fut terminée, le soleil s’était complètement levé.
— Si on faisait du café, proposa Irène.
—  Non, merci. Je vais aller dormir un peu.
Génia se retira dans sa petite chambre et s’allongea, le visage sur l’oreiller. Avant de s’endormir, elle eut le temps de penser : « Comme ma vie est stupide ! On peut même dire que ce n’est pas une vie du tout… J’ai cessé d’en aimer un, je suis tombée amoureuse d’un autre… Vous parlez d’un drame ! Pauvre Irène… Perdre quatre enfants… » Elle éprouvait un chagrin particulièrement déchirant pour Diana, la petite Diana aux yeux bleus et aux longues jambes qui aurait quinze ans aujourd’hui." 

Quelques jours plus tard, Génia rencontre Véra, une amie d’Irène, et lui répète, encore pleine de compassion, la triste histoire qu’elle vient d’entendre. Génia découvre alors que tout a été inventé et n’est que le fruit d’une imagination particulièrement féconde. Blessée, honteuse, emplie du sentiment amer d’avoir été prise pour une gourde, elle quitte aussitôt le village pour une destination où personne ne viendra assassiner en imagination des enfants et un mari qui ne furent jamais.

Dans le second récit, intitulé Le grand frère, nous retrouvons Génia de nouveau à la campagne en été avec quatre enfants, ses deux fils et deux autres garçons, de huit à douze ans. Ceux-ci passent leurs journées avec Nadia, une fillette enjouée de dix ans, à la fois exaspérante et charmante, qui s’avère être une parfaite mythomane. Mais de tous les mensonges qu’elle invente, le plus pathétique est celui où elle prête à son grand frère Iouri l’origine des jeux auxquels elle s’adonne avec ses compagnons. Car ce grand frère… n’a jamais existé !

Dans le troisième, Fin de l’histoire, Génia a trente-cinq ans. Elle devient la confidente de sa nièce, Lialia, une adolescente de treize ans qui lui raconte les amours clandestines qu’elle entretient avec un homme marié plus âgé qu’elle (le cousin germain de Génia, un illustrateur de renom). Une confession dont elle apprendra de la bouche même du soi-disant coupable qu’elle est une pure affabulation de la jeune fille.

Le quatrième récit, Un phénomène de la nature, raconte la délicieuse relation entre une jeune fille au physique ingrat, Macha, et une dame âgée, Anna Véniaminovna, ancien professeur de littérature, adulée de ses élèves, qui lui fait découvrir la passion de la poésie et lui récite les merveilleux vers qu’elle a composés sans jamais oser les publier. Au lendemain de l’enterrement de la vieille dame, tous se retrouvent dans son appartement et Macha, désireuse d’honorer sa mémoire, déclame à haute voix quelques-uns de ces poèmes que, dans son admiration, elle a appris par cœur. Cherchant à comprendre la gêne de son auditoire, elle apprendra de Génia que les auteurs de ces petits bijoux sont les plus éminents poètes de la littérature russe du xxe siècle, Marina Tsvétaïeva et autres.

« Génia se dirigeait vers le métro en traversant le parc où la pauvre petite victime avait un jour rencontré une dame brillante qui avait enseigné la poésie russe pendant cinquante ans, et elle essayait de comprendre pourquoi Anna Véniaminovna avait fait cela. Peut-être avait-elle eu envie de ressentir, une fois dans sa vie, ce qu’éprouve tant un grand poète qu’un insignifiant scribouillard quand il récite ses vers devant un public et sent les émotions qu’il inspire à des cœurs ingénus et sensibles. »

Dans le cinquième récit, Une bonne occasion, Génia est engagée par un réalisateur connu afin de conduire des entretiens avec de jeunes prostituées russes à Zurich et d’écrire le scénario du film qu’il a l’intention de réaliser. Au fur et à mesure de sept rencontres qui se déroulent dans des bars de strip-tease, le fil d’une même trajectoire, d’une « métahistoire » imaginaire, se déroule invariablement : le père capitaine, tôt décédé, le beau-père violeur, la fuite du domicile familial, la rencontre avec l’homme aimé qui à son tour meurt brutalement, la prostitution, puis les fiançailles avec un riche banquier suisse et le conte de fée qui s’annonce. La réalité, bien entendu, est tout autre, vile et sordide : « Une vie de chien. Des mensonges misérables. Et une vérité qui l’était plus encore. »

Le dernier récit, « L’art de vivre », le plus long de tous, met en scène Génia alors qu’elle s’apprête à partir à l’étranger pour son travail et court dans tous les sens pour achever les derniers préparatifs que réclament enfants, mari et une amie encombrante, Lilia, récemment convertie au judaïsme orthodoxe, partiellement handicapée et toujours désargentée. L’esprit libre, une fois installée dans le taxi qui la mène à l’aéroport, songeant aux jours qu’il l’attend, elle est victime d’un effroyable accident de voiture. Le reste de l’histoire est consacré à la lente convalescence de Génia et son retour à une espèce de vie normale après une longue période pendant laquelle, le corps brisé, elle ne songe qu’au suicide. Ici, le mensonge prend une forme différente que dans les récits précédents. Non pas l’imagination d’une réalité qui n’existe pas et qu’on s’invente, mais le renoncement à ses propres principes, et qui va à l’encontre de ce que Génia avait toujours transmis aux autres, à Lilia en particulier : l’énergie de vivre, coûte que coûte. Dans l’incapacité de la mettre soi-même en œuvre, au moment où cela est le plus nécessaire, la leçon apparaît rétrospectivement comme un mensonge.

"— Je ne sais pas, Lilia. Je ne sais plus rien maintenant. C’est comme si je n’existais pas.
Génia sourit à l’écouteur, mais celui-ci ne pouvait pas transmettre ce sourire et, à l’autre bout du fil, Lilia poussa un gémissement et fondit en larmes.
— Si tu n’existes pas, cela veut dire que personne n’existe. Alors comme ça, tu m’as toujours menti ? Tu mentais quand tu me disais qu’il fallait que je me lève, que je fasse travailler mon bras, que je réapprenne tout ? C’étaient juste des paroles en l’air ? Dire que moi que je me donnais du mal, et peut-être uniquement pour que tu me félicites ! Tu existes ! Tu existes ! Si tu n’existes pas, alors tu es une menteuse et une lâcheuse ! Génia, dis- moi quelque chose…"

Ces six récits se passent durant les années 1980-90, dans la période qui suit l’effondrement du régime soviétique. Mais Oulitskaia ne peint ni ne critique un monde social qui n’est indiqué que par quelques traits très brefs et laconiques. Comme Tchékhov – un autre grand auteur de nouvelles –, elle peint des individus vivants, de chair et d’os, généralement dans le cadre domestique d’un capharnaüm bruyant – et dans quel autre monde sommes-nous davantage dévoilés, mis à nu sans ces fards protecteurs de la vie sociale et mondaine ? – avec une amitié, une compassion délicate, une sensibilité aimante, qui ne font l’objet d’aucun jugement moral. Et bien qu’il ne se passe pas grand chose dans ses récits (hormis le dernier), pas plus que dans son œuvre en général – on fait les courses, on rapièce des chaussettes, on travaille, on repasse, on picole, plutôt beaucoup, on songe aux ardeurs physiques de l’amour et l’on s’y abandonne parfois, à tous les âges de la vie (un thème qui apparaît également dans les nouvelles La maison de Lialia, Goulia ou Une vie longue, longue [5]) – on est comme envoûté par le charme tendrement ironique qui se dégage de son écriture et de son univers romanesque fantasque. Et le bonheur qu’on prend à suivre ses personnages, à la fois forts et fragiles, dont la vie est plutôt « bancale » – tel est le jugement que Génia porte sur sa propre existence –, et que la créativité du mensonge rend plus vivante et riche, est à coup sûr l’indice que l’on a affaire à un écrivain de premier ordre.

Le mensonge chez ces mères et ces épouses ordinaires, prises dans le cours (souvent échevelé) de la vie quotidienne et pleines de talents enfouis ou développés, n’est pas le travestissement de la réalité à des fins utilitaires, égoïstes ou de profit, mais le moyen de la colorer, de lui donner une dimension gracieuse et gratuite de poésie et de rêve, d’ouverture à l’ailleurs, au possible. Bien que les victimes de ces petites trahisons se sentent flouées et trompées, aux yeux du lecteur, leur auteur échappe à l’indignation morale qui accompagne le fait de mentir. Parce qu’ici mentir, cela signifie vivre, sur un autre plan. Les personnages, dans le monde d’Oulitskaia, se meuvent toujours dans la réalité et les difficultés du quotidien – et à l’époque soviétique, comme durant la période qui lui succède, ces difficultés étaient nombreuses – mais, par un génie qui leur est propre, ils échappent à la grisaille, à l’ennui, à la morne torpeur des jours, par le rêve, le mensonge, la sexualité, l’anticonformisme, parfois une certaine dose de folie, qui est une manière de « poétiser » leur existence. Et c’est à cette capacité humaine proprement poétique de se mettre à l’écart du réel et de l’enchanter qu’elle attache son talent, bien plus qu’à la critique d’un système social ou politique particulier, bien qu’elle ne cache rien du dégoût qu’il lui inspire. La dissidence à l’égard du régime se joue à un autre niveau que l’engagement politique, qui ne constitue pas le thème principal de son œuvre. Plus que la valeur des idéaux, et la capacité de les défendre publiquement, c’est la qualité humaine secrète des êtres qui l’intéresse et retient son attention, quels que soient leurs croyances, leurs convictions ou leur mode de vie et, de fait, chez elle, ils sont très divers. De ce point de vue, on peut être un dissident admiré pour son courage et un parfait salopard dans la vie privée, ce qu’elle laisse entendre de façon tout à fait explicite [6]. La dissidence, telle que la pratiquent ses personnages, s’exerce au plan de l’existence individuelle et domestique – une sorte de résistance passive si l’on veut – plutôt que dans des prises de position publiques.

Si Ludmila Oulitskaia est une moraliste – de fait, elle peint (mais toujours sans acrimonie ni cynisme) le cœur de l’être humain tel qu’il est, tour à tour, médiocre et talentueux, étriqué et inventif, grave et insouciant, égoïste et généreux –, c’est qu’elle ne fait pas profession de morale. Mais quel grand écrivain l’a jamais fait, s’appellerait-il Dostoïevski, Bernanos ou Mauriac ? Ludmila Oulitskaia est une romancière d’une infinie délicatesse, compassion et tendresse pour les êtres humains – particulièrement pour les marginaux, ainsi ceux qui étaient obligés, à l’époque soviétique, de mener leur vie intime dans le secret, tels les homosexuels [7] – et à chacun de ses livres, nous lui ouvrons la porte comme à une amie longtemps attendue. Plus que tout autre, celui sur lequel plane l’aile légère et tranquille de la bonté, d’une bonté à toute épreuve, est le court roman, Sonietchka. [8]

Sonietchka

Sonia est d’abord une jeune bibliothécaire au physique ingra qui, ayant renoncé à l’espérance de l’amour, trouve consolation à son existence terne et insipide – cette fois-ci, à l’arrière-plan, l’horizon gris et maussade de l’univers soviétique est omniprésent – dans la lecture de tous les livres qu’elle peut emprunter. Puis le miracle inattendu, absolu, total, frappe un jour à sa porte : la rencontre avec un homme exceptionnel bien plus âgé qu’elle, Robert Victorovitch, un artiste de talent libéré des camps, à cette époque ouvrier à l’usine et qui, au bout de quinze jours, la demande en mariage. Et c’est le bonheur sans ombre entre ces deux êtres si disparates que vient couronner bientôt la naissance d’une fille, Tania. La lumineuse et paisible Sonia, éperdue de gratitude envers le sort heureux qui lui est réservé, consacre ses années aux tâches ménagères et à son foyer, tandis que Robert Victorovitch se remet à son art, trouvant progressivement un certain succès et l’aisance qui l’accompagne. Puis un jour, alors que Tania est devenue adolescente, entre dans la maisonnée une malheureuse jeune fille de son âge à la beauté éblouissante, Jasia, avec laquelle elle s’est liée d’amitié et qui s’installera bientôt à demeure. Une liaison finira par s’installer entre Robert et ce petit elfe, que Sonia découvrira par hasard et qu’elle bénira : « Comme c’est bien qu’il ait désormais à ses côtés cette belle jeune femme, tendre et raffinée, cet être d’exception, comme lui ! songeait Sonia. Et comme la vie est bien faite de lui avoir envoyé sur ses vieux jours ce miracle qui l’a incité à revenir à ce qu’il y a de plus important en lui, son art… »

« Vidée de tout, légère, les oreilles bourdonnant d’un tintement limpide, elle entra chez elle, s’approcha de la bibliothèque, y prit un livre au hasard et s’allongea en l’ouvrant au milieu ».

Lorsque Robert meurt d’une hémorragie cérébrale, Sonia retourne à sa solitude paisible et à ses lectures chéries, sans jamais cesser de bénir le ciel de lui avoir donné ce qu’elle pensait ne jamais connaître et qu’elle ne s’est jamais approprié. Sonietchka est le roman du Grand Merci à la vie. Et de tous les livres d’Oulitskaia, c’est celui qui baigne dans la lumière poétique la plus pure. Le plus drôle, et qui est une véritable ode à la joie de vivre, est De joyeuses funérailles.

De joyeuses funérailles

Ce roman cocasse, joyeux, se passe à New York (au moment du putsch de Moscou en août 1991) dans le loft délabré d’un peintre juif russe émigré aux États-Unis, Alik, qui est sur le point de mourir. Autour de lui, toute une cohorte de personnages plus ou moins loufoques, sa femme Nina, à demi-folle, ses anciennes maîtresses, Valentina et Irina, une ancienne acrobate devenue avocate, et sa fille presque autiste, Maïka, surnommée Tee-shirt, qui n’accepte de communiquer qu’avec le vieil homme, et d’autres visiteurs que personne ne semble connaître. L’argent manque toujours, les factures s’accumulent, payées de temps à autre on ne sait trop par qui. Sous les fenêtres, un orchestre paraguayen joue une bruyante musique qui casse les oreilles de tout le monde, mais avec lequel danseront les invités lors de l’enterrement. On entre, on sort, on boit, dans une agitation permanente autour du lit où plaisante encore l’agonisant. De cet univers, il a toujours été et reste le centre. On ne sait trop si c’est ou non un peintre de talent, mais ce qui est certain, c’est qu’il a fait de son existence une œuvre d’art réussie et que sa mort en est presque l’apothéose. Au centre de la scène, le duel que se livrent un prêtre orthodoxe libéral et un rabbin qui l’est moins pour le salut de cette âme impénitente qui finira par être baptisée in petto par sa femme aux derniers instants. Après l’avoir inhumé, ses amis se réunissent une dernière fois et il leur adresse, par l’intermédiaire d’un message enregistré par Tee-shirt, son ultime hymne à la vie :


"— Les gars ! Les filles ! Mes chéris !
Nina se cramponna à l’accoudoir. La voix d’Alik poursuivait :
— Je suis là, les gars ! Avec vous ! Allez, servez à boire ! Buvons et mangeons ! Comme toujours ! Comme d’habitude !
Avec quelle simplicité il avait, par des moyens mécaniques, démoli en une seconde le mur séculaire, lancé un caillou depuis l’autre rive recouverte d’un brouillard impénétrable, et échappé avec désinvolture, l’espace d’un instant, au pouvoir de la loi implacable, sans recourir aux violences de la magie, ni à l’aide des nécromanciens ou des médiums, des tables bancales ou des soucoupes sautillantes… Il avait simplement tendu la main à ceux qu’il aimait."

Que retient-on lorsqu’on a refermé l’œuvre d’Oulitskaia ? Outre le bonheur d’avoir goûté le style d’un écrivain de grand talent, une fraternelle et puissante leçon d’humanité. Quelque chose de profondément bon irradie ses livres et pourtant Ludmila Oulitskaia ne fait jamais profession de « bons sentiments ». Elle a raison, bien évidemment : c’est ainsi qu’il faut s’y prendre. On perçoit même en elle des colères à peine dissimulées : envers les régimes qui corrompent les hommes et anéantissent la spontanéité de la vie, bien sûr, mais aussi, en vrac, les postures morales ou idéologiques, certaines expressions imbéciles de l’athéisme, ou encore la fascination pour Dostoïevski qu’elle juge un écrivain plutôt douteux. Après coup, ce n’est pas seulement l’auteur brillant et doué que l’on en vient à aimer, mais la personne libérale, intelligente et chaleureuse qu’elle est certainement dans la vie, et qu’on a le sentiment d’avoir vraiment rencontrée. Un verre à la main, à la terrasse d’un café, qui ne voudrait s’inviter à sa table ?

II. « L’angoisse du roi Salomon » ou le cœur bête de Romain Gary

« C’est ce qu’on appelle sentimentalisme, chez les salauds. »
Romain Gary (Emile Ajar), L’angoisse du roi Salomon


« Ce n’est pas avec de bons sentiments qu’on fait de la bonne littérature ». Le mot d’André Gide, passé en adage, est si unaniment accepté qu’à peine on oserait en discuter la véracité. Existe-t-il seulement des contre-exemples ? Jean Valjean dans Les Misérables de Victor Hugo, Alexis Karamazov dans Les Frères Karamazov de Dostoïevski ou Rachel dans Les temps difficiles de Dickens sont des êtres parfaitement bons, mais cela ne fait pas de ces œuvres, où se rencontrent également des personnages d’une noirceur et d’une perversité singulière, des exemples convaincants de ce que pourrait être une littérature des « bons sentiments ». Ce n’est pas que de tels sentiments n’existent pas et que les hommes soient incapables de répondre parfois aux incitations de la bienveillance, de la bonté et de la générosité, mais écrire un roman où il ne s’agirait que de cela conduirait inévitablement l’auteur à tomber dans le « sentimentalisme » insipide, dans une naïveté larmoyante et ridicule, le cul-cul-la-praline, le tout-le-monde-il-est-beau-il-est-gentil, le joli-joli, un angélisme de pacotille. Quel écrivain de talent voudrait se rendre aussi risible ? Mieux vaut admettre ce qu’écrivait François Mauriac dans son Journal : « Rien ne pourra faire que le péché ne soit l’élément de l’homme de lettres et les passions du cœur le pain et le vin dont chaque jour il se délecte. Les décrire sans connivence […] est sans doute à la portée du philosophe et du moraliste, non de l’écrivain d’imagination dont l’art consiste à rendre visible, tangible, odorant, un monde plein de délices criminelles, de sainteté aussi. » [9] Eh bien ! Il ne s’agira ici ni de l’un ni de l’autre, mais de la bonté tout de même, sans rien de sirupeux ni de rose bonbon.

Dans le magnifique (et avant-dernier) roman de Romain Gary, publié en 1979 sous le pseudonyme d’émile Ajar, L’angoisse du roi Salomon [10], la bonté dispendieuse, la bienveillance munificente du héros, Salomon Rubinstein, est insatiable, inconditionnelle et totalement désintéressée, mais s’il en est ainsi, c’est qu’elle provient d’abord d’une protestation. Une protestation rageuse et colérique contre la vieillesse qui interdirait les plaisirs de la vie et vous apprête à la mort, contre la misère et la détresse des oubliés de l’existence, contre l’impuissance ou l’indifférence du Dieu qu’il faut bien remplacer puisqu’il fait si mal son travail ; du moins est-ce ainsi qu’un des personnages, Chuck, interprète la raison métaphysique des largesses et de la bénévolence de ce vieil homme solitaire de quatre-vingt-quatre ans qui dépense sa fortune au bénéfice de l’association SOS-Bénévoles, fondée par lui au soir de sa vie. Le roman est tout entier traversé par un humour étincelant qui est comme la sublimation d’une rage à peine contenue : la générosité pleinement gratuite est une sorte de pied de nez, de résistance ironique, lancé avec panache à la figure de Dieu et à la cruauté imbécile des hommes.

Faire la leçon à Dieu

Le narrateur, Jean, est un chauffeur de taxi, bricoleur à ses heures, qui se trouve engagé par M. Salomon. Par quoi leur relation, qui deviendra bientôt une profonde amitié, commence-t-elle ? Par une première course en ville au terme de laquelle le vieil homme l’invite à prendre un verre, et tout à trac, sans raisons convenables, moins encore rationnelles, sort son chéquier et liquide le restant dû pour l’achat du véhicule.

« Je sentais que j’avais rencontré quelqu’un de spécial et pas seulement un marchand de confection qui avait réussi au-delà de toute espérance. J’an ai parlé le soir même avec Chuck et Tong, avec qui je partage la piaule, et ils m’ont d’abord écouté comme si j’étais tombé sur la tête et avais eu des visions religieuses entre le boulevard Poissonnière et le Sentier […] C’est vrai que monsieur Salomon avait quelque chose de biblique, et pas seulement à cause de son grand âge. » [p. 16]

S’il a fait fortune en ouvrant des magasins dans l’Europe entière, il dépense désormais son argent en finançant une association dont les bénévoles prennent nuit et jour les appels téléphoniques de désespérés qui n’en peuvent plus avec les malheurs de la vie. À l’occasion, ils leur rendent visite et leur apportent petits cadeaux ou aides diverses, selon les besoins. Salomon Rubinsten, le roi du pantalon et du prêt-à-porter, a besoin de quelqu’un qui le conduise, ce sera Jean. Et pourquoi donc ? Parce qu’il a la tête de l’emploi. Non du point de vue de l’apparence – de ce côté-là, il a plutôt une gueule de voyou – mais du fait de sa sensibilité aux causes perdues, les bébés phoques qu’on massacre en Alaska, les goélands qui crèvent suite à la marée noire en Bretagne. Voilà qui vous prépare dangereusement au bénévolat, parce que la « désensibilisation », c’est la condition première du fascisme et du terrorisme, et que c’est justement ce talent dont Jean est dénué : « J’ai toujours été prêt à faire n’importe quoi pour diminuer quand ça souffre » [p. 59]. Deux de ses amis se joignent à lui, un jeune homme noir, Yoko et Chuck, à la froide tête métaphysique, mais qui n’est guère mieux loti que lui : « C’est un grand mystère que Chuck, qui n’a que des idées en tête, se met à avoir du cœur dès que quelqu’un s’adresse à lui dans le malheur. » [p. 33]

Et voici que Salomon les subjugue tous trois par son élégance souveraine, son refus obstiné de se laisser aller aux renoncements de la vieillesse, ses largesses dispendieuses, sa manière de faire « pleuvoir ses bontés sur tous les cas humains qui lui étaient signalés » [p. 23] et que Chuck interprète comme une manière de se substituer à Dieu : « Pour Chuck, le roi Salomon fait du remplacement, de l’intérim vu que le titulaire n’est pas là et il se venge de lui en Le remplaçant pour Lui signifier son absence […] Pour lui, le roi Salomon faisait de l’intérim pour donner une leçon à Dieu et lui faire honte » [p. 45]. Et ça, si l’on suit Gary, c’est le propre de la relation que les Juifs entretiennent avec le Créateur :

« Il [Salomon] gesticule, voilà. C’est comme s’il brandissait le poing et faisait des signes pour protester et pour faire comprendre à Jéhovah que c’est injuste de tout faire disparaître, de tout emporter, et, en premier lieu lui-même […] Tu ne comprendras jamais le vieux tant que tu ne sauras pas qu’il a avec Jéhovah des rapports personnels. Ils discutent, ils s’engueulent. C’est très biblique, chez lui. Les chrétiens, dans leurs rapports avec Dieu, ils ne vont jamais jusqu’à l’engueuler. Les juifs, si. Ils lui font des scènes de ménage. » [p. 33]

La protestation, l’humour et l’angoisse

Au cœur du roman, la relation compliquée qu’entretiennent Salomon et Jean avec Cora Lamenaire, une ancienne chanteuse réaliste de soixante-cinq ans, qui fut célèbre avant-guerre mais qui tomba dans l’oubli à cause de la relation amoureuse qu’elle entretint avec un collabo. Le vieil homme envoie Jean lui apporter une corbeille de fruits confits, parce que, une nuit, elle a appelé SOS-Bénévoles. Quoi qu’il prétende ne pas la connaître, on apprendra bientôt qu’il a été amoureux d’elle à l’époque de sa gloire, qu’elle a protégé sa clandestinité lorsqu’il est resté enfermé durant plusieurs années dans une cave (pour échapper à la déportation) ; après sa déchéance, alors qu’elle travaillait comme dame pipi dans un restaurant, il lui a acheté un appartement et continue de lui verser une rente. Mais entre les deux, c’est depuis des décennies le refus de se revoir et l’échange de reproches vindicatifs : pour l’un, parce qu’elle n’est pas venue lui rendre visite dans sa cachette ; pour l’autre, parce qu’il continue de la poursuivre de ses reproches alors qu’elle lui a sauvé la vie. Toute l’affaire du jeune homme sera de réconcilier ces deux-là que leur fierté sépare l’un de l’autre, alors qu’ils vivent dans une triste solitude. Quand il ne prend pas des appels au milieu de la nuit, M. Salomon collectionne des timbres-poste et des cartes postales.

Jean se prend d’amitié pour la vieille dame, vient souvent lui rendre visite, la sort en boîte de nuit, l’emmène canoter au Bois de Boulogne, puis devient son amant parce que ce n’est parce qu’on est âgée qu’on n’y a plus droit. Dans le même temps, Jean tombe amoureux d’une jeune libraire, Aline, chez qui il s’installe bientôt sans rien lui cacher de sa liaison avec l’ancienne étoile de la chanson. Si c’est par amour qu’il lui offre une dernière fois les plaisirs de l’union physique, c’est au nom d’un amour en général :

[…] C’était pas personnel avec mademoiselle Cora, Chuck, c’était personnel avec l’injustice. J’ai encore fait le bénévole .[p. 163]

Et, plus loin encore, cet aveu :


"— On n’a pas idée de baiser une femme par pitié.
J’ai dû me retenir. J’ai vraiment dû me retenir.
—  Je ne l’ai pas baisée par pitié. J’ai fait ça par amour. Tu comprends très bien ce que c’est, Chuck. C’est par amour, mais ça n’a rien à voir avec elle. […]
—  Oui, l’amour du prochain, dit-il.
J’ai sauté de mon lit et je suis sorti. Il me faisait trop sentir." [p. 165]

Toute la contradiction de la relation de Jean avec la vieille dame éclate dans ce dialogue. Car c’est tout à la fois elle qu’il aime – sans quoi, ce serait vraiment trop dégueulasse, de la pitié ou de l’aumône justement – et elle, en tant qu’elle est une femme âgée à laquelle il serait injuste de préférer une jolie jeune fille de son âge sous prétexte que cette dernière n’aurait pas de rides et que la vie ne lui est pas encore « passée dessus ». Bien sûr, ça ne peut pas tenir. Jean s’emploie à réunir Cora et Salomon, qui partiront tous deux, à la fin du roman, vivre ensemble à Nice.

L’angoisse qui travaille les personnages, Salomon et Jean, est liée aux ravages du temps, à l’injustice cruelle de la vieillesse qui n’est pas une raison pour ne plus pouvoir profiter des joies de l’existence et espérer dans tout ce qui nourrit l’espoir des plus jeunes. Et toute l’admiration et l’amour que Jean éprouve pour le vieil homme – lequel se fait refaire les dents pour vingt ans ou plus, s’habille avec l’élégance d’un homme qui a la vie devant soi, et se fait conduire chez une prostituée, on ne sait pas si c’est pour le plaisir ou pour l’humour encore – vient de l’immense protestation que celui-ci proclame comme si ses actes et ses largesses désintéressées gueulaient pour lui contre le grand désordre de l’univers. Jean fait face, à sa manière, contre ce chaos, plus métaphysique qu’humain ou social, en passant son temps à vérifier la définition des mots dans les dictionnaires, parce que, là du moins, les choses sont à leur place et c’est sans mauvaise surprise.

La bonté, chez M. Salomon, chez Jean aussi, procède d’une sensibilité à fleur de peau qui refuse bien sûr de se plier aux calculs de l’intérêt bien compris, mais aussi à toutes les formes d’apaisement que procurent les leçons de la sagesse. Mais le caractère déraisonnable de la générosité tous azimuts – « Quand on n’a pas le cœur bête, c’est qu’on n’a pas de cœur du tout » [p. 70] – obéit à une raison supérieure lorsqu’elle est une protestation contre la grande déraison de l’ordre des choses. Dès lors, elle n’a rien de naïf, d’imbécile ou d’angélique : elle est l’expression souveraine de la liberté de dire Non à l’injustice cosmique dont les hommes sont les complices et les artisans en second. C’est pourquoi, chez Gary, la bonté dispendieuse est le propre des êtres d’une intelligence supérieure. Et, comparable en cela à ce que devrait être la bonté divine, elle s’exerce sur les bons et les méchants, sur les cons aussi.

De cette dernière catégorie, M. Tapu, le concierge de l’immeuble cossu où habite Salomon, est le parfait représentant, caricatural même avec son béret et son mégot aux lèvres. Mais, en homme de cœur, Jean ne l’oublie pas, quoi que ce soit d’une façon particulièrement adaptée à son cas :

« J’avais de la peine pour lui et je faisais des trucs exprès pour le motiver, j’arrachais une baguette métallique de la moquette, je cassais une vitre ou je laissais la porte de l’ascenseur ouverte pour lui donner satisfaction. C’était un mec qui avait besoin d’assistance […] Il avait besoin de moi, il lui fallait quelqu’un de personnel à détester, parce que sans ça c’était le monde entier et c’était trop grand. Il lui fallait quelqu’un et quelque chose de palpable […] Quand j’ai compris que je lui manquais, je me suis mis à l’aider. J’ai commencé par pisser contre le mur dans l’escalier, à côté de sa loge. Il n’était pas là mais il m’a tout de suite reconnu quand je suis redescendu. Il m’attendait […] Je lui ai fait un bras d’honneur et je suis parti. Depuis, il me considère avec satisfaction… » [p. 96-97]

On l’aura compris, la bonté, chez Roman Gary, est tout sauf une affaire de morale. Si elle répond à une obligation, celle-ci est d’un autre ordre que le respect de principes, de règles et de prescriptions, qu’elles soient sociales ou autres. Quelque chose comme un don inconditionnel qui s’adresse, comme un vivant reproche, à l’antidon divin, pour lui dire son fait, et qui s’enracine dans la colère d’une protestation qui se refuse au désespoir tout autant que dans les élans de la sensibilité. On pourrait voir en cela une forme de naïveté – de fait, elle est assumée comme telle puisque Jean tente parfois en vain de s’en guérir (« J’aimerais bien être un truand qui n’a pas froid aux yeux et qui a tout le confort. Tout le confort ? Le confort moral. Qui s’en fout quoi » [p. 19]) – mais quand cette naïveté commence à manquer, c’est le monde entier qui court à la « désensibilisation ». Et lorsque cela advient, ce sont les Juifs qu’on extermine, les bébés phoques qu’on tue à coup de gourdin et Aldo Moro qu’on assassine.

Moquer la sensibilité, la brocarder du nom insultant de « sentimentalisme », au fond c’est l’emploi des salauds. Mais c’est le « cœur bête » de l’homme en colère qui voit l’injustice, qui la dénonce et la combat jusque dans ses conséquences métaphysiques et théologiques. Aussi pourrait-on dire que Gary « voltairise » lorsqu’il reprend les armes de l’humour et de l’ironie de son illustre prédécesseur à des fins assez semblables. En 1979, lorsqu’il écrit L’angoisse du roi Salomon, Gary dresse le poing contre la déficience de Dieu et la méchanceté imbécile des hommes ; bientôt, il tournera la main contre lui-même. Mais cela, il est nous interdit de l’interpréter.

// Article publié le 15 février 2014 Pour citer cet article : Michel Terestchenko, « La littérature et le bien I. Ludmila Oulitskaia, Romain Gary », Revue du MAUSS permanente, 15 février 2014 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?La-litterature-et-le-bien-I
Notes

[2Après d’autres récompenses, Ludmila Oulitskaia vient de se voir attribuer le prix Simone de Beauvoir 2011. Son œuvre a été admirablement traduite en français, principalement par Sophie Benech, qui dirige les éditions Interférences.

[3Trad. Sophie Benech, Paris, Gallimard, 2007, coll. « Folio ».

[4Voir également, Un si bel amour et autres nouvelles, trad. Sophie Benech, Paris, Gallimard, 2002, coll. « Du monde entier », ou encore Les pauvres parents, trad. Bernard Kreise, Paris, Gallimard, 1993, coll. « Folio ». Le dernier ouvrage paru en français, Les sujets de notre tsar (trad. Sophie Benech, Paris, Gallimard, 2010), est également un recueil de trente-sept très courtes nouvelles.

[5Publiées dans Les pauvres parents, op. cit.

[6Voir De joyeuses funérailles, trad. Sophie Benech, Paris, Gallimard, 1999, coll. « Folio », p. 103-104. C’est le seul endroit dans son œuvre, à ma connaissance, où Oulitskaia évoque un « dissident connu », et le portrait de l’homme, à la fois héroïque et débauché, n’est guère flatteur : « Mais, apparemment, il y avait chez lui une ligne de démarcation entre les moitiés supérieure et inférieure : si le haut était d’excellente qualité, le bas était fortement avarié ». Ludmila Oulitskaia ne saurait pourtant être suspectée de complaisance envers le régime communiste. Proche des dissidents, elle avait perdu son poste de biologiste à l’époque soviétique lorsque les autorités avaient découvert qu’elle prêtait sa machine à écrire à des auteurs de livres clandestins (samizdat). Ludmila Oulitskaia vient de faire paraître un ouvrage (non encore traduit) sur la dissidence qui a connu, dès sa sortie, un immense succès en Russie.

[7Voir la nouvelle Un si gentil garçon, dans Un si bel amour, op. cit.

[8Trad. Sophie Benech, Paris, Gallimard, 1996, coll. « Folio ». Prix Médicis étranger ex aequo, 1996.

[9Cité dans Mauriac devant le problème du mal, Actes du colloque du Collège de France, réunis et publiés par André Séailles, Paris, Klinsieck, 1994, p. 90.

[10Paris, Mercure de France, 1979, réédité chez Gallimard, dans la coll. « Folio ».

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