L’identité

Bauman Zygmunt, L’identité, Editions de L’Herne, collection « Carnets », Paris, 2010, 136 pages.

Ce livre résulte de l’initiative de Benedetto Vecchi, lequel a en effet décidé d’entamer une conversation avec Zygmunt Bauman sur la problématique de l’identité à partir de courriers électroniques. Cette dernière précision a son importance car les échanges par mails ont permis l’aménagement d’un temps de réflexion et la formulation de demandes d’éclaircissements, ce qui donne au final un ouvrage dense, très plaisant à lire et entrecoupé de quelques questions de fond posées par l’initiateur de cette discussion.
Pour Bauman, il est clair que nous sommes entrés dans l’ère de la « modernité liquide » marquée par la multiplicité des croyances et des idées et, par voie de conséquence, par la nécessité de faire des choix d’identité, d’opérer des réajustements, de comparer et de négocier ; autant dire que les identités individuelles, ainsi que les appartenances qui les sous-tendent, ne sont jamais gravées dans le marbre. « Dans notre modernité liquide, insiste Bauman, le monde se découpe en tranches dépareillées, nos vies individuelles s’émiettent en une succession de moments incohérents. Tout autant que nous sommes, nous traversons successivement des « communautés d’idées et de principes », qu’elles soient authentiques ou illusoires, consistantes ou éphémères. » (p. 22). Il en résulte une difficulté d’appréhender l’identité subjective en termes de continuité dans le temps (mêmeté) et de cohérence (ipséité). Autrement dit, c’est le sentiment de soi qui est ici contrarié dans son existence même.
L’impossibilité de savoir que l’on est vraiment à sa place, que l’on est enfin soi est déroutant, fatiguant, psychiquement douloureux. L’identité a perdu les apparences du naturel avec la fin des sociétés d’interconnaissance où le sens de la vie apparaissait évident, allant de soi. Mais l’identité a aussi perdu ses garanties holistes avec la remise en cause de l’Etat-nation. On ne croit plus d’une façon générale à la fable selon laquelle être né là, c’est être de facto français par exemple. L’Etat qui s’était érigé en instance de sens ne peut plus revendiquer une emprise décisive et exclusive sur des existences individuelles articulées autour de multiples cadres de références, et ce d’autant plus que l’Etat s’est lui-même désengagé en partie de nos vies, sans compter qu’il se trouve dépassé par des enjeux et des questions qui débordent son champ d’intervention. Si cette nouvelle situation explique en partie le succès des intégrismes quels qu’ils soient, il n’en reste pas moins qu’elle est surtout à l’origine de cette figure centrale et caractéristique de la société liquide, « l’homme sans attaches » (p. 87), successeur de cet « homme sans qualités » dépeint par Robert Musil.
L’individu liquide est en perpétuelle quête de soi, d’un soi évanescent à la recherche d’ancrages éphémères mais nécessaires pour exister. Il est pris dans des ambivalences profondes : d’un côté il veut être libre ; de l’autre il est désireux d’obtenir des cautions de sens, des garanties sécuritaires. Mais plus encore, l’individu moderne se voit animé d’un désir profond de ne pas être dissout, diffracté par le monde qui l’entoure : « L’identité, c’est le combat simultané contre la dissolution et la fragmentation, une pulsion vorace couplée à un refus obstiné de se laisser dévorer... » (p. 107). Pour autant, souligne Bauman, il ne faut pas croire que l’individu liquide veut à tout prix se forger une identité stable, unifiée et cohérente, car elle serait vécue comme un « fardeau, une contrainte, une restriction de liberté et de choix. Elle empêcherait de laisser la porte ouverte aux nouvelles opportunités. En un mot, elle induirait l’inflexibilité [...] » (p. 75). En d’autres termes, l’heure n’est plus à la défense de valeurs auxquelles on consacrerait sa vie tout entière, au respect de règles appréhendées comme immuables et non négociables. L’intégrité personnelle n’est plus de ce point de vue très à la mode, « mieux vaut surfer sur la vague des opportunités mouvantes et éphémères » (p. 76).
A cet égard, la métaphore du puzzle pour décrire et mieux comprendre la subjectivité liquide n’est pas très heureuse. Car même si on est aujourd’hui amené à composer notre identité un peu à la manière d’un puzzle, il reste que l’on ne possède pas, loin s’en faut, toutes les pièces du puzzle de notre vie dans une boîte qui nous serait prédonnée. Et surtout, personne ne conduit sa vie en ayant en tête une image de soi définitive et aux contours parfaitement délimités comme on peut en trouver sur les couvercles des boîtes de puzzle. La société n’est plus en mesure de nous offrir un horizon de sens défini une fois pour toutes. Nous ne cherchons pas, selon Bauman, à coller à une image de soi préfigurée en assemblant des morceaux parcimonieusement découpés. Et cela serait de toute façon impossible dans la mesure où, outre le fait qu’il nous manque plus ou moins un certain nombre de pièces, aucun emboîtement cohérent et totalement finalisé n’existe désormais – si tant est que cela ait déjà existé. Pour le dire autrement, on ne part pas d’une image finale pour être soi, mais d’un certain nombre de supports glanés ici et là à partir desquels on va tenter de bricoler, tant bien que mal, une définition de soi et d’éprouver un sentiment de soi plus ou moins durable et supportable.
Dans une société de consommation qui enchaîne les vérités, supprime les prothèses sociales, flexibilise le travail, cultive les paradoxes, accroît sans cesse l’offre de biens, d’images et d’informations, multiplie les risques et continue à nous exposer à des questionnements humains, trop humains, sur l’infinité du Cosmos par exemple, l’avenir devient plus que jamais incertain. Il devient même « l’autre absolu » (p. 94), c’est-à-dire une dimension impénétrable, imperméable, inconnaissable et donc incontrôlable. Sur un plan plus fondamental, c’est notre être-au-monde qui est mis à mal. D’où l’importance de l’autre présent dans le présent qui seul peut nous proposer des points d’ancrage, de la reconnaissance, de la légitimité... Mais une relation durable peut être synonyme d’engagement, lequel peut limiter les possibilités d’un monde infini offrant/imposant en permanence de nouvelles stimulations. L’individu liquide est décidément un être pris dans les « tourments de l’ambivalence » (p. 95), oscillant entre repli et ouverture, authenticité et superficialité, durabilité et éphémérité, liberté et sécurité, stabilité et versatilité, etc.
Mais l’identité, ce sont aussi des revendications collectives destinées à se démarquer de l’autre, à le stéréotyper, à le dénier... Quand l’identité se radicalise à travers toutes sortes de discours dépouillant l’autre de son humanité, il reste une solution, celle proposée par E. Kant, lorsqu’il faisait du respect de l’universalité du genre humain la seule règle morale à appliquer. Mais force est de constater que l’humanité comme support de sens est plus que jamais prise dans des contradictions délétères. Il suffit d’être lucide sur le coût humain de la mondialisation pour voir que les êtres humains n’ont pas toujours à l’esprit le fait d’être porteurs de dimensions universelles et de partager un même sort, celui de vivre sur la même planète. A bien y regarder, l’humanité n’est pas absente des horizons de sens individuels et collectifs, elle est simplement une échelle identitaire parmi d’autres, parmi bien d’autres... Parfois, il est vrai, elle peut être oubliée, voire sacrifiée sur l’autel de la différence exigée pour mieux se protéger des exclus de la mondialisation. Il faut dire qu’à partir du moment où, comme le souligne Bauman, « les ports d’attache officiels ne sont plus protégés par aucun brise-lames, les marins pris dans la tourmente cherchent une rade où jeter l’ancre et abriter leurs fragiles identités à la dérive. Se défiant des couloirs de navigation, ils vont jalousement défendre l’accès de leurs petits îlots privés et refouler les intrus » (p. 66). Ainsi se dessine ici à la fois en creux et en saillance l’un des enjeux de demain, celui de ne pas oublier notre commune humanité dans les tourments de la modernité liquide, peut être trop liquide pour être en mesure d’arrimer les êtres humains à un point d’ancrage aussi solide que leur propre universalité ou, mieux, leur propre humanité...

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// Article publié le 18 février 2010 Pour citer cet article : Hervé Marchal, « L’identité », Revue du MAUSS permanente, 18 février 2010 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?L-identite
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