A propos de Sociologie urbaine, de Jean-Marc Stébé et Hervé Marchal

Paris, PUF, collection Que sais-je, 222 p., 16 €.

L’objet et la thématique de ce livre pourraient, en quelque sorte et si l’on osait pousser audacieusement la réflexion, symboliser le domaine principal de la sociologie car s’y résument les grandes orientations de la discipline depuis le début du 19e siècle et les écrits de ses pionniers. Mais ce n’est pas le but de cette recension que de tenter de prouver cet argument. Jean-Marc Stébé et Hervé Marchal y présentent, avec un souci à la fois didactique et épistémologique, les grandes lignes de la sociologie urbaine avec un plan en trois parties (dont deux d’ordre socio-historique) : Les précurseurs d’une réflexion sociologique sur la ville et leurs filiations ; Les promoteurs d’une sociologie de la ville et de l’urbain ; La ville et l’urbain : les grandes problématiques de recherche. Comme dans tout ouvrage de la collection « Cursus Sociologie », chez Armand Colin, on y disposera d’un glossaire, d’une bibliographie, d’index notionnels et des noms propres.

L’un des premiers à avoir théorisé l’impact macrosocial, techno-industriel et économique de la ville a été, bien entendu, Karl Marx. Dans le chapitre premier (« De Marx à la sociologie urbaine marxiste française ») qui traite de son apport et de ses prolongations théoriques au XXe siècle, on peut appréhender la pertinence de ses analyses et particulièrement quand elles portent sur les liens entre l’essor des grandes villes, l’évolution des systèmes de production et la division du travail. Divers exégètes des années 1960-1970 forment alors un courant dit « structuralo-marxiste » dont l’influence sur la politique de la ville est connue, surtout durant la politique de décentralisation impulsée par la Gauche à partir de 1981. Le chapitre 2 (« Durkheim et Halbwachs : La ville comme révélateur social et cadre morphologique ») nous introduit à l’univers et aux effets des représentations collectives dans leur précipité spatial et morphologique. Des deux auteurs commentés, c’est le second qui aborde directement l’objet « ville », tout d’abord dans une thèse, puis dans ses écrits ultérieurs. L’espace et sa matérialité structurée, générateur d’effets identitaires spécifiques, devient alors un objet focal d’étude avec des disciples comme Jean Rémy notamment. Le chapitre 3 (« Weber ou comment la ville permet de remonter aux origines du monde moderne ») rappelle que le sociologue allemand a publié un ouvrage, La Ville, en 1921, où sont décrits les processus et facteurs (dont les phénomènes d’extra-territorialité, d’autonomie politique et de relations basées sur l’intérêt financier) d’émergence du capitalisme dans les communes médiévales du nord de l’Europe et du bord de la Baltique. Dans la pensée wébérienne, la ville est aussi abordée dans sa genèse intellectuelle et éthique, comme un lieu nouveau de démocratie pratiquée, de médiation et donc comme instance originale de régulation politique (domination rationnelle légale) des activités marchandes et innovantes. Face aux princes, monarques et seigneurs locaux, ces villes médiévales accèdent à l’exercice d’une relative indépendance politique. Cette autonomie s’accompagne de la pratique de la raison expérimentale et de l’efficacité fonctionnelle techno-industrielle. Enfin, les espaces urbains vont favoriser, selon Weber, l’expression de formes plurielles d’affirmation de soi et d’alliance, entre communalisation et sociation. Le dernier chapitre de la première partie est dédié à Georg Simmel et à sa pensée interactionniste, multiforme et subtile sur la « les grandes villes et la vie de l’esprit ». Celui-ci a proposé plusieurs clés de compréhension (par exemple, le couple complémentaires « socialisation/individuation ») de l’urbanité et des reconfigurations citadines de l’identité, plus adaptées à la complexité de ce qu’il nomme la « culture objective » de la grande ville. La comparaison avec le système formel et psychosociologique de l’argent permet de décrire le caractère subsumé de l’organisation complexe des modes de vie urbains où émergent des types de comportement humains adaptés (blasés, cyniques excentriques). Fourmillant d’intuitions et de propositions théoriques défendant une conception morphologique, représentationnelle et interactionniste de l’urbanité, son influence sur d’éminents chercheurs comme Maurice Halbwachs, Isaac Joseph ou Walter Benjamin a été forte.

Après l’examen des fondateurs, Stébé et Marchal tracent le portrait des « promoteurs » (seconde partie de l’ouvrage). Cela signifie, en peu de mots, que la sociologie urbaine devient, avec ces chercheurs-là, une activité normalisée et centrale. On peut dire que ce livre se transforme alors, et en partie, en précis d’histoire de la sociologie urbaine tout en respectant la nécessité de présenter pédagogiquement des thématiques essentielles de la discipline. Le chapitre 5 (« L’école de Chicago ou la sciences sociales de la ville ») décrit l’essor de l’écologie urbaine dans la fameuse ville du Middle-West américain. Les emprunts aux sciences de la nature (le terme « écologie » est inventé au milieu du XIXe siècle) et la construction de l’objet « ville » comme entité globale d’observation vont mener Ernest Burgess, Homer Hoyt, Robert Park ou Louis Wirth à des recherches sur la structuration spatiale, les interactions entre communautés, l’articulation, l’expansion des zones urbaines et les formes de la marginalité. Les « aires naturelles », les ségrégations et agrégations, l’organisation en zones concentriques ou en noyaux différenciées des extensions urbaines et les formes d’assimilation des immigrés constituent autant de thèmes d’études ayant marqué l’histoire de la sociologie de la ville elle-même et donc bien au-delà des recherches chicagoanes. Ces dernières ne se diffusent cependant qu’à partir des années 1960, en France. Paul-Henry Chombart de Lauwe, élève de Marcel Mauss, a été l’un des premiers chercheurs français de sociologie urbaine (chapitre 6 : « Chombart de Lauwe ou la sociologie utile ») a s’en inspirer. Après avoir travaillé sur les cultures ouvrières, il s’est d’ailleurs proposé d’appliquer l’approche des aires concentriques d’Homer Hoyt à la ville de Paris, lors d’une enquête de terrain. Il développe, durant sa vie entière, une conception appliquée de ses recherches et il oriente une bonne partie de ses travaux vers l’étude de l’appropriation et des représentations de l’espace urbain dans une perspective psychosociologique. Le chapitre 7 (« Lefebvre, sociologue de la modernité et penseur de l’urbain ») est organisé autour de l’œuvre d’un philosophe hétérodoxe, prolixe, dénonciateur du « mal des grands ensembles », dès les années 1960, qui a écrit plus de six ouvrages sur la ville en moins de sept années (1968 à 1974), en plus de ses autres thèmes de publication. Spécialisé initialement (depuis 1943) dans l’anthropologie de la ruralité, Lefebvre entreprend ensuite d’analyser le phénomène urbain à partir d’une conception critique de la vie quotidienne et du droit de la ville (citoyenneté, participation, réagencement et réappropriation des espaces publics). Il propose alors la très mobilisatrice notion de « ville-œuvre » dans le but d’inciter à un renversement pragmatique et résistant de l’industrialisation, au sens élargi du terme, des villes. Dans ce sens, la ville-œuvre est conçue comme un mouvement d’intégration réfléchi, multifactoriel et structuré. Elle implique des finalités culturelles, architecturales, artistiques, de civilité communes et une organisation concertée de la citoyenneté. L’urbain, au sens large du terme, est, selon les intuitions fulgurantes lefebvriennes des années 1960, voué à devenir planétaire et à dépasser les limites habituelles de la ville elle-même. Dans le chapitre 8 (« Ledrut, Raymond, Rémy : d’autres promoteurs de la sociologie urbaine »), on rappelle que Raymond Ledrut a entrepris de riches travaux sur l’image et la symbolique de la ville. Ce sociologue pointe l’existence d’une sorte de déphasage structurel entre la symbolique urbaine et des zones fonctionnelles d’activité. Henri Raymond, influencé par Lefebvre et la sociologie compréhensive, a, pour sa part, coordonné une riche et impressionnante monographie des zones pavillonnaires et décrypté les effets de l’utopie du bonheur matérialisée par cette forme d’habitat. Il pense, de manière originale, à étudier les liens entre sociologie, usagers et architecture, dans un livre édité en 1984. Il interroge courageusement l’absurdité de l’« ignorance des experts » (administrateurs, urbanistes, architectes) qui se manifeste régulièrement par une assurance et une raideur dans les procédures et les canevas technocratiques. Jean Rémy s’intéresse, lui aussi, à ce problème crucial de la participation des habitants et à la prise en compte de leurs représentations, en se souciant des transactions sociales à l’œuvre dans les protocoles de planification urbaine. Il se concentre notamment sur les caractéristiques socio-économiques de la ville en insistant sur ses fonctions et ses dysfonctions de centre dense d’acculturation, de gestion et de production. Les objectifs contrastés entre producteurs et consommateurs urbains présupposent alors la recherche de transactions équilibrées entre eux.

La troisième partie (en trois chapitres) se présente comme une classification des angles d’approche du terrain en sociologie urbaine. Là aussi, l’épistémologie rejoint la pédagogie et la visée d’organisation thématique structurante des recherches dans cette spécialité. Le chapitre 9 (« Une sociologie dans la ville ») traite des processus de segmentation, de ségrégation et d’agrégation. Les auteurs qui ont publié, fin 2010, une excellente synthèse sur La ville au risque du ghetto, chez Lavoisier, indiquent que les villes européennes manifestent un mode de spatialisation et de fragmentation particulier (en comparaison avec d’autres continents). Ils s’appuient ensuite sur un article de Jacques Donzelot pour définir trois grandes classifications agrégatives urbaines : la relégation, la périurbanisation et la gentrification. La « boboïsation » de certains quartiers, le phénomène du ghetto, celui du bidonville ou la vie repliée dans les lotissements ou les gated commnunities sont alors autant d’exemples éclairant différentes configurations. Le chapitre 10 (« Une sociologie de la ville ») privilégie une lecture sociopolitique des processus de gouvernance, très souvent réformés et complexes administrativement parlant (mais aussi de gouvernement plus ou moins élargi à des fédérations de communes), de planification et d’aménagement. La description des activités professionnelles des urbanistes et des architectes et l’historique de leur insertion dans l’ensemble des métiers centrés sur le bâti et le développement urbain permettent de mieux comprendre les limites des utopies (écologiques, citoyennes, artistiques, esthétiques) qu’ils défendent et celles de leurs prérogatives opératives, de plus en plus réduites. La pression des transformations environnementales et sociologiques ainsi que l’impact techno-économique et communicationnel de la mondialisation contraignent les aménageurs à composer avec la multiplicité des centres décisionnaires et à compliquer leurs projets dans le but d’affronter des défis multiples tant écologiques, esthétiques que sociaux. « La cité idéale est et sera globo-locale » affirment d’ailleurs Stébé et Marchal. Le dernier texte (« Une sociologie de l’urbain ») tente d’ordonner les multiples formes prises par l’urbain en ce début de XXIe siècle. Du rurbain à la ville composite, infinie, débordante, en passant par la socialisation associée aux mass-médias et à l’internet ou au tourisme rural, Stébé et Marchal composent un chapitre en quatre actes (1. Le rural conjugué à l’urbain ; 2. La ville en voie de disparition ; 2. L’urbain s’installe dans le monde ; 4. La ville, encore et encore (épilogue). Plusieurs thèmes y sont exposés dont ceux de la globalisation et de la différenciation des expériences humaines de l’urbanité.

La lecture de ce livre est captivante. L’écriture de Stébé et Marchal, conformément à une orientation simmelienne de la sociologie, position qu’ils ne revendiquent pas explicitement dans cette contribution, se veut attentive à filer les formes émergentes, à penser l’intuition de l’actuel tout en soupesant finement les acquis des recherches académiques. Le plan du livre a aussi l’ambition de mieux catégoriser (et spécifiquement dans la partie III) les domaines de recherche. En un sens et même sur plusieurs plans, ce manuel permet de visiter la sociologie urbaine et d’y trouver des chemins variés et pertinents. Il offre aussi une carte et des directions pour se repérer dans les formes proliférantes et hallucinées de la ville.

Jean-Marie Seca, Laboratoire Lorrain de Sciences Sociales
Université de Nancy-2

Messages

  • Je viens de terminer la lecture de cette recension qui m’a fait découvrir une référence académique intéressante : Je suis professeur de sociologie urbaine à Beyrouth et je serais ravi d’acheter ce livre pour la bibliothèque de l’Institut des beaux arts où je professe.

    Comment j’en suis venu à la lecture de cette revue ? Très simplement, une de mes étudiants l’avait plagiée en guise de compte rendu de lecture !

    Très belle recension : fidèle, détaillée et synthétique ; quoique un peu difficile même pour des initiés.

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// Article publié le 10 juin 2011 // 1 commentaire Pour citer cet article : Jean-Marie Seca, « A propos de Sociologie urbaine, de Jean-Marc Stébé et Hervé Marchal », Revue du MAUSS permanente, 10 juin 2011 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?A-propos-de-Sociologie-urbaine-de
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