(A propos de « Du mana au salut par la transformation du don. Durkheim, Mauss, Weber »). Esquisse de réponse à Étienne Autant (II)

Une esquisse de réponse par François Gauthier aux questions posées par Etienne Autant

Voir le texte d’Etienne Autant (http://www.journaldumauss.net/spip.php?article800).

L’ouvrage de Park Jung Ho est disponible en ligne sur ce site (accès payant : http://www.journaldumauss.net/spip.php?article655).

À la suite de l’excellente thèse de Park Jung Ho publiée par le MAUSS sous forme de livre électronique au titre de Don, mana et salut religieux [1], Étienne Autant soulève la question des conditions de la croyance et de l’incroyance. Si le religieux se définit par des rapports (notamment de croyance) à des entités invisibles, se pose la question de l’existence ou non de ces entités. Au fond, pourquoi croit-on à des choses dont on ne peut, scientifiquement, prouver l’existence ? Vieille question que celle-là, sur laquelle il peut effectivement valoir la peine de revenir. Je ne peux évidemment pas me substituer à Park Jung Ho, mais je hasarderai néanmoins quelques commentaires en commençant par dire qu’il me semble que, formulée ainsi, la question reste mal posée. D’où son insolubilité.

Suivant la lecture que fait Autant, la croyance en l’invisible serait le fruit d’une tentative d’échapper à la finitude. D’où la proposition normative : ne convient-il pas « d’accepter la condition humaine dans sa finitude et la mort comme son terme normal, inéluctable et définitif et ainsi de n’avoir pas ou plus besoin de religion » ? Nous retrouvons dès lors le cadre conceptuel dans lequel les Lumières militantes et l’évolutionnisme scientiste ont pensé le religieux : ce dernier est Hétéronomie, et l’avenir de l’Homme commande à rebours l’Autonomie, à savoir que soit assumée pleinement la condition humaine définie par cette finitude. Voilà en fait le projet kantien croisé avec la vieille thèse de Feuerbach et de Marx de la religion comme illusion. Vaste débat que celui de l’autonomie et de l’hétéronomie, dont on a écrit plusieurs versions (dont celle de Marcel Gauchet pour qui l’âge de l’autonomie serait néanmoins condamné à traîner un rapport constitutif à l’hétéronomie) et sur lequel je ne m’étendrai pas.

On ne saurait à mon sens réduire le religieux à un « besoin », sous-entendu individuel. C’est là succomber à l’idéologie du marché et son anthropologie individualiste et utilitariste. Cela appelle les remarques suivantes.

Tout d’abord, il y a eu de toutes les époques et de toutes les cultures une répartition inégale de la « croyance », et cela n’a rien en soi de particulier à notre époque. Dans le Québec des années 1920, les historiens nous enseignent qu’on était loin de l’homogénéité croyante que l’on imagine à tort. Certains croyaient, certains ne croyaient pas, et tous composaient avec cette distance ou cette proximité avec la religion prescrite. Tel est la réalité de la religion vécue dans toute société. La question de l’incroyance n’est d’abord pas une question d’assomption de la finitude, mais de normale sociologique (je pense au Durkheim du Suicide).

Aussi, on ne saurait rabattre le religieux sur la croyance en des entités invisibles. Cet argument a été fait avec force dans Les formes élémentaires de la vie religieuse par Durkheim. Le bouddhisme Theravada, notamment, et le confucianisme, ne postulent aucune divinité ou entité supérieure, et ce sont bel et bien des religions. De plus, une bonne partie des religiosités contemporaines s’inscrivent pleinement dans la proposition d’Autant : trouver dans l’ici-bas le sens de l’existence. La littérature en sociologie des religions est pleine d’exemples attestant l’immanentisation du salut et du religieux aujourd’hui, jusque dans le christianisme où, comme l’écrivait feu Yves Lambert, ce dernier est désormais de ce monde où il n’est pas.

J’insisterais enfin sur un point. Formulé ainsi par Alain Caillé, l’invisible n’est pas l’objet de croyances individuelles, c’est une condition de possibilité des sociétés et des cultures. Voilà d’ailleurs pourquoi je n’aime pas, pour ma part, parler en termes « d’invisible », et que je préfère parler d’altérité. Parler d’invisible, et à plus forte raison « d’invisibles », c’est substantiver ce qui ne doit pas l’être dans l’analyse. De la même manière que le couple identité-altérité se présuppose, toute société aura son extériorité, son fondement qui l’échappe. Et ce dernier n’a aucunement besoin d’être situé dans un monde radicalement autre. Comme l’écrivait si pertinemment Camille Tarot, la transcendance peut être plus ou moins immanente, allant de la transcendance radicale du Dieu du protestantisme aux divinités, aux esprits en allant jusqu’au flux du cosmos, du destin, sans oublier, et ceci est capital, l’inquiétante étrangeté intérieure, l’inconscient subjectif de la psychanalyse, à savoir le fondement du Sujet, du Soi.

Du coup, on ne saurait être incroyant, dans la mesure où nous existons dans une culture qui, en son fondement même, est adossée sur une mouture particulière de l’arbitraire, de l’altérité. En ce sens, le souhait d’Étienne Autant de trouver le sens de la vie dans la vie elle-même (à l’instar de bien des religiosités holistes et nouvel-âgeuses aujourd’hui) équivaut en fait… à une profession de foi dans la religion de l’époque : la vie mondaine et son projet de Soi autonome !

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// Article publié le 29 avril 2011 Pour citer cet article : François Gauthier, « (A propos de « Du mana au salut par la transformation du don. Durkheim, Mauss, Weber »). Esquisse de réponse à Étienne Autant (II) », Revue du MAUSS permanente, 29 avril 2011 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?A-propos-de-Du-mana-au-salut-par-804
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