Introduction à la science sociale — Première partie : le triomphe de l’économisme — Chapitre I

CHAPITRE I : DE L’ÉCONOMIE POLITIQUE À L’ÉCONOMISME GÉNÉRALISÉ

À partir des années 1970, la sociologie comme la philosophie morale et politique se mettent à parler le langage de l’économie. Partout triomphe le ’modèle économique’. Mais pour que ce dernier puisse se généraliser ainsi, il lui aura fallu se transformer. Dans ce chapitre, nous nous efforcerons de caractériser ces deux états du modèle économique, standard et standard élargi.

Quant au cœur du modèle économique en général, Saint Augustin (354-430) n’en avait-il pas dit l’essentiel en racontant l’histoire suivante ? : Un jour, un inconnu parcourt la cité en proclamant : « Ce soir, je vous dirai ce que vous désirez tous. » Le soir venu, la foule est immense. Et notre homme lui dit : « Oui, je sais ce que vous pensez tous. Vous voulez tous acheter au meilleur marché possible, et vendre le plus cher, possible. » Une société est-elle possible, fondée sur de telles prémisses ? Comment, et à quelles conditions ? Avec quels résultats ? Telle est la question centrale posée par la science économique standard jusque dans les années 1960.

Ce qui la caractérise, c’est qu’elle limite sa réflexion à l’étude de ce qui se passe sur le marché des biens et des services. À ce qui fait l’objet d’une vente et d’un achat médiatisés par l’argent. Mais ne pourrait-on pas étendre le raisonnement aux situations et aux relations sociales dans lesquelles il n’y a ni prix ni argent puisque, là aussi, après tout, il est plausible de dire que nous essayons tous de gagner le plus possible — même si on ne sait pas trop bien quoi, l’amour, le prestige, le pouvoir etc. -, pour l’investissement le moins grand possible ? Telle est la question qui va surgir dans les années 60 avec les « théories du capital humain » [Schultz T.W., 1961. Becker G., 1964,1976]. Peu à peu l’hypothèse économique va s’étendre à l’ensemble des champs de la pratique humaine. Est-il rentable de se marier, et dans quelle mesure ? Quel est le taux de rendement du mariage ? Le crime peut-il payer ? Et la croyance religieuse ? Etc. Sur le coup, cette universalisation tendancielle du ’modèle économique’ [Van Parijs, 1987] pouvait surprendre, y compris un grand nombre d’économistes, habitués à plus de modération. Rétrospectivement, elle apparaît presque logique et nécessaire. Comme si elle constituait en somme l’actualisation et la généralisation d’une idée plus ancienne et plus profondément ancrée au sein de la pensée économique que celle-ci ne l’avait jusqu’alors imaginée.

Le modèle économique standard

Appelons modèle économique standard [Favereau] celui qui se préoccupe uniquement du système et de l’action proprement économiques — i.e. marchands. Il gravite autour de deux séries d’hypothèses relatives, respectivement, (a) aux agents économiques et à leurs intérêts ; b) à la coordination des agents et de leurs intérêts.

a) Les hypothèses relatives aux agents sont caractérisées et résumées par la figure de l’homo oeconomicus (H.O.). Le point de départ canonique de l’économie politique scientifique et l’acte de naissance putatif de notre homo œeconomicus sont contenus dans la célèbre proposition d’Adam Smith au tout début de La Richesse des nations, considéré comme l’acte de naissance de l’économie politique scientifique [Smith A.,1991 (1776)] :

« Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière et du boulanger que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu’ils apportent à leurs intérêts. Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme ; et ce n’est jamais de nos besoins que nous leur parlons, c’est toujours de leur avantage. »

Il vaut la peine de citer également ce qui précède, qui est moins connu que cette citation fameuse mais qui l’éclaire admirablement :

« Quand ’l’homme n’a pas d’autre voie pour les (ses semblables) engager à faire ce qu’il souhaite, il tâche de gagner leurs bonnes grâces par des flatteries et des attentions serviles. Il n’a cependant pas toujours le temps de mettre ce moyen en œuvre. Dans une société civilisée il a besoin à tout moment de l’assistance et du concours d’une multitude d’hommes, tandis que toute sa vie suffirait à peine pour lui gagner l’amitié de quelques personnes... »

On saisit ici parfaitement ce qu’économise notre H.O. Pas tant ces ’ressources rares’, quelque peu indéfinies, que la science économique place au cœur de son objet, que du temps de socialité fastidieuse et contraignante. Économiser, c’est faire l’économie du rapport social. Se dispenser des relations de don-contredon, jugées trop lentes et hypocrites. Voici donc un premier trait de notre H.O. Il est ’intéressé’ (égoïste) et ne table que sur l’égoïsme des autres. Quel intérêt le meut ? Voilà qui n’est pas toujours clair à suivre les discours des sciences sociales contemporaines, qui ont tellement euphémisé la notion d’intérêt qu’on ne voit plus trop de quoi il s’agit. Mais pour A. Smith, les choses sont encore limpides. L’intérêt c’est d’abord l’intérêt matériel, l’intérêt de bien être : « le désir d’améliorer notre sort (bettering our own condition) ; désir qui est en général calme et sans passion, mais qui naît avec nous et ne nous quitte qu’au tombeau... Or, une augmentation de fortune est le moyen par lequel la majeure partie des hommes se propose d’améliorer son sort… » (Smith, 1991, II, p.13) [1].

Ajoutons trois autres traits : cet H.O. est ’rationnel’, i.e. il calcule systématiquement l’emploi le plus avantageux des ressources dont il dispose en hiérarchisant clairement ses préférences. S’il préfère A à B et B à C, alors il préfère A à C (hypothèse de transitivité). Mais encore faut-il qu’il puisse le faire. Pour cela deuxième trait, il lui faut être libre (i.e. indépendant). Et pour être libre, est-il posé depuis John Locke au moins, il lui faut être propriétaire — troisième trait. Avoir donc quelque chose à vendre, ne serait-ce que lui-même et sa force de travail. Résumons donc : l’H.O. est un individu libre et indépendant, propriétaire de lui-même et de ses biens, qui vise à maximiser rationnellement la satisfaction de son propre intérêt en n’imputant pas aux autres d’autres motivations que les siennes.

Ce qu’il importe de comprendre c’est que pour les économistes classiques et même néoclassiques, et ceci jusque vers les années 1970, cette figure de l’H.O. n’était réputée pertinente que dans le seul ordre économique. John Stuart Mill (1806-1873) écrivait ainsi ([Demeleunaere, p. 117] : « Il existe une classe de phénomènes où cette cause prédomine » ; et, ’c’est là tout ce qu’il faut pour le but des sciences politiques et sociales’ [id. p. 118]. Écoutons surtout Vilfredo Pareto (1848-1923), qui figure aussi bien au panthéon des économistes que des sociologues : « Le même homme que je considère comme homo ɶconomicus pour une étude économique, je puis le considérer comme homo ethicus pour une étude morale, comme homo religiosus pour une étude religieuse etc. » [Pareto, p.18. In Demeleunaere, p. 175]).

b) La coordination des intérêts. La deuxième idée force de l’économie politique est aussi simple à formuler : si on laisse agir librement, les H.O ainsi définis, alors il en résulte ce que Leibniz appelait « le meilleur des mondes possibles », les philosophes utilitaristes le « plus grand bonheur du plus grand nombre », les économistes la meilleur utilisation possible des ressources générales disponibles, ou encore un « optimum walraso-parétien ». La condition pour que naisse ce petit paradis terrestre n’est rien d’autre que le libre fonctionnement de marchés en état de concurrence libre et parfaite, c’est-à-dire sur lesquels personne, ni firme ni agent, ne soit puissant au point de pouvoir peser sur la liberté des autres et l’aliéner. Dans ces conditions (où tout le monde veut vendre au plus cher et acheter au meilleur prix, comme le disait déjà Saint Augustin), on montre que sur le marché d’un bien donné, le prix qui se forme est celui qui équilibre au mieux l’offre et la demande, et que, tous les marchés étant interdépendants, l’ensemble des prix obtenus est le plus rationnel — le plus efficace -, possible, i.e. pour autant qu’il équilibre l’offre et la demande générales. Plus précisément : dans un tel état, on ne peut pas améliorer la situation d’un agent sans dégrader celle d’un autre (définition de l’optimum walraso-parétien). À croire qu’il existe une force miraculeuse dans le libre marché, une ’main invisible’ comme disait encore A. Smith (II, p.42) qui transmue l’intérêt individuel égoïste en satisfaction générale.

Le modèle économique standard peut ainsi se résumer en quelques mots. Soit des individus (HO) qui cherchent systématiquement à faire le meilleur usage possible des ressources dont ils disposent (acheter le moins cher et vendre au meilleur prix). Si on les laisse commercer librement, alors c’est la société dans son ensemble qui fera le meilleur usage possible des ressources dont elle dispose [2]. Il existe en effet un isomorphisme, une co-extensivité et une interdépendance étroites, entre le niveau de l’individu (micro) et celui de la société (macro). L’économie politique dite classique, s’est plus intéressée au plan macro, à l’étude des relations entre les classes et au fonctionnement général du marché qu’à la rationalité des sujets individuels. La microéconomie, dans le sillage du marginalisme, à dater des années 1870, a tenté de mieux préciser l’hypothèse de rationalité individuelle et de montrer comment l’ensemble du système était mû par elle [3]. Les outils analytiques sont différents. Mais le sens général du propos et les résultats globaux fort voisins — si on n’entre pas dans les détails, évidemment.

À lire les manuels de microéconomie des années 1960/70, on aurait pu croire que le modèle économique standard était fermement et définitivement établi. Il restait néanmoins nombre de postulats implicites et de difficultés cachées. Ce sont elles qui allaient faire l’objet d’un nouveau traitement théorique. Or, c’est en tentant de surmonter ces difficultés et d’expliciter l’implicite, que les théoriciens de « la nouvelle microéconomie » [Cahuc, 1993] allaient forger des outils analytiques qui permettraient la généralisation du modèle et son extension à l’ensemble de la science sociale.

Le modèle standard élargi.

Présentons brièvement, trois séries d’approfondissements et d’explicitations du paradigme standard. Pris ensemble ils dessinent ce qu’on a pu appeler le « modèle économique standard élargi » [Favereau, 1989].

a) La première se présente sous les traits de la théorie des droits de propriété. Ses fondateurs sont Ronald H. Coase[1960] et A. Alchian [1961]. Nous avons vu que dans le modèle standard les individus sont libres et propriétaires. Mais ces hypothèses relatives à l’H.O supposent qu’il soit répondu à la question de savoir qui est réellement propriétaire et par où passe la frontière entre individus propriétaires. Soit, par exemple, un producteur A qui pollue. Appelons cette pollution une externalité négative. Soit un sujet B qui a un droit à ne pas être pollué. Comment arbitrer entre A et B ? La tentation est grande ici d’en appeler à l’État. Mais, écrit Coase « le problème est de nature symétrique (reciprocal nature). Pour éviter de causer un dommage à B, on voudrait infliger un dommage à A. ... (en lui interdisant de polluer) . Le problème consiste à éviter le dommage le plus grave » (Coase, 1960, p.1.2, in Gomez, 1996 p. 46).Et il est soluble explique Coase, si A peut négocier un dédommagement auprès de B [4]. Dès lors, la problématique de la science économique doit être généralisée : ’L’allocation des ressources rares dans une société est l’allocation des droits à utiliser ces ressources... la question de la science économique, i.e. comment les prix doivent s’établir, est la question de la définition et des termes de l’échange des droits de propriété’ [Alchian, 1967, pp.2-3, Gomez, p. 46].

La définition de la solution implique que les droits de propriété revêtent trois caractéristiques. Ils doivent être :

- 1°) subjectifs (i.e. attribués à un individu déterminé), car ’seule une personne peut se voir investir du droit sacré à la pleine propriété’ (Gomez, p.37) ;

- 2°) exclusifs : un droit/un individu, et

- 3°) librement cessibles.

Il résulte de ces analyses qu’un ordre économique et juridique optimal qui ne serait tissé que des relations entre libres individus contractants, sans que l’État ait à s’en mêler, est en principe concevable et désirable [5].

Mais si la théorie a raison, si seuls les marchés mettant en relation des individus propriétaires, procèdent à l’allocation optimale des ressources, comment expliquer qu’il existe malgré tout des acteurs collectifs et des organisations ? Et même des entreprises. Ne devraient-elles pas se dissoudre dans l’infinité des contrats individuels ? La réponse donnée par la théorie est que l’entreprise, et plus généralement les organisations, sont nécessaires à chaque fois que la poursuite de l’intérêt individuel empêche une coopération qui serait pourtant rentable pour tous et enferme dans une situation sub-optimale. L’analyse est approfondie par :

b) La théorie des coûts de transaction. Ici encore se détachent deux noms principaux : R.H. Coase (toujours lui), [Coase,1937), et O.Williamson [1975,1985]. Tout part de l’idée suivante de Coase : « La principale raison qui rend avantageuse la création d’une entreprise paraît être qu’il existe un coût à l’utilisation du système d’ajustement par les prix ». Il apparaît que la théorie standard repose en fait sur une masse énorme d’hypothèses implicites : non seulement que les sujets soient pleinement rationnels (quoi que cela puisse signifier) mais aussi totalement informés, sur le passé, le présent et l’avenir, comme sur le degré de fiabilité de leurs partenaires etc. Dans les faits l’information est toujours limitée et elle a un coût. Elle est elle-même une ressource rare. Et, en réalité, les relations avec les autres agents ne sont pas instantanées. Elles ont un passé et un avenir. Il faut ménager cet avenir etc. Le problème devient donc de savoir non pas tant comment agir rationnellement dans une instantanéité coupée de tout contexte, mais comment produire dans le temps et l’espace les règles des relations avec les autres (les normes).

Dans le cadre de cette théorie, tout, règles, conventions, normes, doit être interprété comme résultant de la passation d’un contrat (une transaction). La nouvelle microéconomie, en faisant de la théorie des contrats un de ses outils analytiques montre comment le calcul économique doit arbitrer et faire son choix entre divers types de contractualisation. « L’économie des coûts de transaction maintient qu’il existe des raisons économiques rationnelles d’organiser certaines transactions d’une manière et d’autres transactions d’une autre » [Williamson, 1994, p. 75. Gomez, p. 79]. Le choix à effectuer peut être, par exemple, d’arbitrer entre marché, contrat ou entreprise (entreprise vue comme un « nɶud de contrats »). C’est donc le contrat et non la vente qui se trouve placé au centre du dispositif transactionnel [Gomez, p. 78]. « Le marché n’est plus qu’une forme particulière de gouvernement des contrats » [p.82]. Droit et science économique fusionnent tendanciellement en s’interprétant mutuellement.

c) La théorie de l’agence, d’abord formalisée par S. Ross à la suite d’un article de A. Alchian et H. Demsetz [Alchian et Demsetz, 1972 ; Ross, 1973] pose le problème des modalités du pouvoir au sein des organisations. Nous avons vu le paradigme standard élargi se résoudre dans le contrat, après spécification préalable des droits de propriété. Mais surgit ici la question de savoir si le contrat sera respecté. Le problème se pose notamment lorsqu’un des contractants, qu’on appellera le principal, est obligé de confier une tâche à un autre, plus compétent ou mieux informé que lui, l’agent. Songeons aux relations patient/médecin, épargnant/banquier, propriétaire /employé etc. Puisqu’il y a asymétrie d’information et que nos sujets sont des H.O. la tromperie est le comportement le plus probable. Comment l’éviter ? Tel est le problème qualifié de principal/agent, ou encore de ce que l’on nomme la théorie de l’agence. Qui se déploie en une typologie des types d’opportunisme probables, des types de tromperie possibles et des types de surveillance souhaitables. Retenons seulement ici la conclusion générale de la théorie, qui est au cœur de l’actualité récente du capitalisme (ce qui atteste assez de la codétermination de la théorie et de la réalité) : la seule surveillance efficace de l’agent par le principal passe par l’information la plus transparente possible, et l’information la plus claire est la rentabilité. Un bon gestionnaire est donc celui qui dégage le plus de profit pour les actionnaires. D’où les théories récentes de la corporate governance [Peyrelevade, 1998] qui consacrent le triomphe de la bourse et des institutions financières sur le capitalisme industriel. Ainsi la boucle se boucle. Dans le modèle économique élargi c’est la maximisation de la rentabilité des actions qui signale la vertu utilitariste, la capacité à contribuer au mieux au plus grand bonheur du plus grand nombre.

Conclusion. Théorie de l’action rationnelle (RAT) et praxéologie (L.von Mises). Le modèle économique généralisé

En élucidant les hypothèses cachées du paradigme standard — l’instantanéité des échanges et de la production, la non spécification des droits de propriété, des coûts de transaction et d’information, bref l’ensemble des questions qui étaient supposées réglées par la figure mythique du commissaire priseur du marché walrasien [6] -, le paradigme standard généralisé se renforce à la fois par en bas et par en haut. En intensité et en extensivité. En intensivité : il devient plus dense et cohérent. En extensivité : puisque le modèle général n’est plus tant le marché que la contractualité [J. Bidet, 1990], pourquoi ne pas l’étendre au-delà des limites de la seule économie marchande et monétaire ? Peuvent alors apparaître des analyses économiques générales de l’éducation (théories du capital humain), du crime, de l’amour, du mariage, de la justice etc. etc. Mais, pour généraliser ainsi, il faut une théorie plus formelle de l’action. Une théorie de l’action rationnelle en général, et pas seulement de l’action économique rationnelle. Une théorie qui ne s’intéresse pas seulement aux intérêts matériels, comme Smith, Marx et les classiques, mais à l’intérêt rationnel en général. C’est cette théorie, la Rational Action Theory (RAT) [7], véritable lingua franca des sciences sociales et de la philosophie morale et politique contemporaines, qui va présider à l’extension du modèle hors du champ de la seule science économique. Le meilleur théoricien en est également le précurseur, L. Van Mises, un des plus grands économistes du XXe siècle, autrichien, qui désigne cette théorie générale de l’action rationnelle du terme de praxéologie.

L. Van Mises et la praxéologie

Dans son livre L’action humaine, Traité d’économie [1985 (1949)], L. Van Mises (1881-1973), l’un des pères de l’ « individualisme méthodologique » [8] nommait praxéologie cette théorie générale qui se présente aujourd’hui sous l’étiquette de la RAT. La praxéologie, écrit-il est une « théorie générale du choix et de la préférence » (p. 3) et « l’économie devient une partie — encore que la mieux élaborée jusqu’à présent — d’une science plus universelle, la praxéologie » (p.4). « Il n’y a pas, ajoute-t-il, d’objection valable à un usage qui définit l’activité humaine comme la recherche du bonheur » (p. 17), ainsi clairement posée comme axiome central de la théorie générale de l’action. ’Établir ce fait ne se rattache en aucune manière aux antithèses entre égoïsme et altruisme, entre matérialisme et idéalisme, individualisme et collectivisme, athéisme et religion... la praxéologie est indifférente aux buts de l’action. Ses conclusions valent pour toute espèce d’action quelles que soient les fins visées. C’est une science des moyens, non des fins. Elle emploie le terme de bonheur en un sens purement formel. Dans la terminologie praxéologique, la proposition : le but unique de l’homme est de trouver son bonheur, est une tautologie. Cela n’implique aucune prise de position quant à l’état des choses dans lequel l’homme compte trouver son bonheur’ (p.17). La praxéologie n’est pas à proprement parler une théorie de l’action rationnelle car, écrit-il, « l’agir humain est nécessairement toujours rationnel. Le terme ’action rationnelle’ est ainsi pléonasmatique et doit être évité comme tel. Lorsqu’on les applique aux objectifs uniques d’une action, les termes rationnel et irrationnel sont inappropriés et dénués de sens. La fin ultime d’une action est toujours la satisfaction de quelque désir de l’homme qui agit. Comme personne n’est en mesure de substituer ses propres jugements de valeur à ceux de l’individu agissant, il est vain de porter un jugement sur les buts et volitions de quelqu’un d’autre. Aucun homme n’est compétent pour déclarer que quelque chose rendrait un homme plus heureux ou moins insatisfait » (p. 21). Et il conclut : « Nous parlons du subjectivisme de la science générale de l’activité humaine. Elle prend pour données les fins ultimes choisies par l’homme agissant... si l’eudémonisme dit bonheur, si l’utilitarisme et l’économie parlent d’utilité, nous devons entendre ces termes d’une façon subjectiviste » (p.24). Mais, « en même temps, ajoute-t-il, c’est dans ce subjectivisme que réside l’objectivité de notre science » (p. 25).

Dans l’ensemble, les formulations de Van Mises représentent ce qu’il y a de plus cohérent du côté de l’économie généralisée. Elles identifient clairement son point de vue à celui du rationalisme pratique en général. Autant ne pas dissimuler notre propre position au lecteur et dire tout de go que ce point de vue nous paraît singulièrement limité. La cohérence d’ensemble n’est en effet acquise qu’au prix d’un formalisme largement autoréfutant. La praxéologie (ou la RAT) peut en effet se résumer ainsi :

- 1°) Le but des hommes est le bonheur ;

- 2°) La praxéologie ne s’occupe que des moyens mis en œuvre pour acquérir ce bonheur. Elle n’a rien à dire sur les fins ;

- 3°) Comme la praxéologie présuppose que toutes les actions sont également rationnelles, elle devrait en déduire que tous les hommes devraient être également rationnels (et heureux...).

Mais, conclurons-nous, elle ne peut en fait rien déduire du tout. Puisque elle se refuse à rien dire d’objectif sur les fins (est-il meilleur du point de vue du bonheur d’être Crésus ou un moine bouddhiste ?), présupposant l’indépendance absolue des fins poursuivies et des moyens employés, elle ne peut donc pas se prononcer sur l’efficacité réelle de l’action qui vise le bonheur. Partant, elle ne peut rien dire de ce qui constitue pourtant son objectif déclaré, constituer la science de l’action qui vise le bonheur. On le pressent : de raffinement formel en raffinement formel, on peut se demander si les sciences sociales ne risquent pas de disparaître peu à peu dans des tautologies formalistes élégantes.

// Article publié le 22 novembre 2015 Pour citer cet article : Alain Caillé, « Introduction à la science sociale — Première partie : le triomphe de l’économisme — Chapitre I », Revue du MAUSS permanente, 22 novembre 2015 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Introduction-a-la-science-sociale-1262
Notes

[12015. J’ai suivi ici l’opinion dominante dans l’histoire des idées, qui veut voir en Smith l’inventeur de la figure de l’homo ɶeconomicus. Opinion discutable, et qui ne doit en tout pas faire oublier que dans sa Théorie des sentiments moraux, écrite avant La richesse des nations mais reprise par lui après la publication de La richesse des nations, Smith présente une des meilleures critiques existantes encore à ce jour – une critique radicalement anti-utilitariste -, de la figure de l’homo ɶconomicus. Illustration exemplaire de l’idée que la dialectique et l’opposition entre utilitarisme et anti-utilitarisme ne doivent pas être recherchées seulement entre auteurs ou entre doctrines, mais au sein même de l’ɶuvre d’un auteur ou d’une doctrine. Marx, par exemple (cf. infra) peut être considéré comme un auteur radicalement utilitariste ou radicalement anti-utilitariste.

[22015. Le principal théoricien du néolibéralisme, Friedrich Von Hayek, se débarrassera de tout l’argumentaire walraso-parétien et du fantasme scientiste selon lesquels il serait possible de calculer un état optimum, mais pour conserver en définitive la conclusion ; l’histoire atteste que seul le libre jeu de l’ordre spontané par excellence que constitue le marché permet aux individus d’aboutir librement et de manière satisfaisante à leurs fins, sous réserve du fait que cet ordre spontané fonctionne comme un jeu, ce qui implique qu’il produit donc non seulement des gagnants mais aussi des perdants.

[3Il ne suffit pas de dire que des hommes économiques rationnels cherchent ce qui leur est utile, il faut préciser cette notion d’utilité. Un même litre d’eau est évidemment beaucoup plus « utile » lorsqu’on est assoiffé dans le désert que lorsqu’on est tranquillement installé chez soi et qu’on a déjà bu. Ce que nous cherchons à maximiser c’est donc l’utilité marginale, l’utilité de la dernière unité d’un bien consommée. Mais qu’est ce qui est utile, de manière générale ? De quoi avons-nous besoin ? Dès le début du XXe siècle le « néomarginalisme » décidera d’exclure définitivement cette question du champ de la science économique.

[42015. C’est cette analyse qui est censée justifier la gestion des problèmes environnementaux par l’institution d’un marché des droits de pollution. La thèse centrale est que « si l’on ouvre un marché concurrentiel des droits à polluer, le prix d’équilibre des droits à polluer sera égal à la désutilité marginale provoquée par la pollution » (Defalvard H, 2015, p. 75)

[52015. Alain Supiot commente ainsi ce résultat : « Le théorème de Coase généralise l’extension des droits individuels et ce retrait corrélatif de l’interdit légal. Il dessine un univers juridique sans impératif catégorique, peuplé de particules contractantes armées de leurs droits », [Supiot, 2015, p 199]. Ces analyses sont au cɶur de la très influente théorie du droit américaine, Law and Economics, impulsée par Richard Posner, qui ne veut voir dans le Droit qu’une mise en forme des calculs d’intérêt rationnel des sujets économiques. « Le sujet de droit de la doctrine Law and Economics, poursuit A. Supiot, « est une monade régie par le seul souci de soi, qui ne connaît d’autres lois que celles auxquelles elle consent dans ses rapports contractuels avec les autres monades […] Dans un tel ordre il n’y a plus de place pour les principes incalculables car inestimables sur lesquels reposait le règne de la loi. Toutes les valeurs défendues par ces principes sont converties en valeurs quantifiables. C’était déjà le cas de la protection de l’environnement…c’est aussi le cas de la valeur de la parole donnée et de la dignité humaine. S’agissant de la valeur de la parole donnée, elle pourra être mesurée à l’aune d’un bilan coûts-avantages. C’est ce que préconise la théorie dite de l’efficient breach of contract, selon laquelle le calcul d’utilité doit conduire un contractant à ne pas tenir sa parole lorsqu’il s’avère pour lui plus avantageux d’indemniser son co-contractant plutôt que d’exécuter le contrat ». [id., p 201].

[62015. L’agent impartial qui enregistre toutes les propositions d’offre et de demande aux divers prix possibles et annonce le prix d’équilibre avant que les transactions n’aient effectivement lieu. Si celles-ci survenaient avant la proclamation du prix d’équilibre, alors le marché ne serait pas en équilibre optimal.

[7Encore appelée Théorie des choix rationnels.

[8Dans un passage intitulé « Le principe de l’’individualisme méthodologique », il écrit (p. 46) « Nous devons prendre acte du fait que toute action est accomplie par les individus » (p.48). Il est même le père de ce qu’il nomme le singularisme méthodologique : « Non moins que de l’action d’un individu la praxéologie fait partir ses études d’une action au singulier. Elle ne traite pas en termes vagues de l’agir humain, mais de l’action concrète qu’un homme défini a à accomplir à une date définie et en un lieu défini » (p. 49). C’est un type de position analogue que l’on retrouve aujourd’hui chez le sociologue Ehrard Friedberg.

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