Une brève réaction au texte d’Alain Caillé sur les indicateurs de richesse alternatifs

Ce texte est une réponse de Jean Gadrey à l’article d’Alain Caillé publié récemment dans nos colonnes : « Les indicateurs de richesse alternatifs, une fausse bonne idée ? ».

Le texte d’Alain Caillé [1] est stimulant pour les « avocats d’autres indicateurs », dont beaucoup sont réunis dans un collectif ouvert et divers (FAIR, Forum pour d’autres indicateurs de richesse) que je co-anime.

Je ne m’exprime ici qu’à titre personnel, mais compte tenu des débats et controverses internes de FAIR depuis sa création au début 2008, une bonne partie de ses membres devrait se retrouver dans mes commentaires.

Le paradoxe que je ressens est le suivant : je suis pleinement d’accord avec la conclusion nuancée du texte d’Alain (à partir de « Il est donc hors de question… »), mais en désaccord plus ou moins net avec certaines des analyses qui y figurent.

N’avons-nous pas été assez clairs et avons-nous prêté le flanc à des confusions ou malentendus ? Ce n’est pas impossible, mais en lisant nos écrits (et pas ceux de la NEF ou de la commission Stiglitz ou de la LOLF), chacun peut vérifier que nous ne sommes pas dans cette catégorie globale ainsi décrite par Alain : des avocats de la quantification de tout, de la monétarisation de tout, de la mesure quantitative de l’utilité sociale des associations, du remplacement du PIB par un indicateur unique qui globaliserait la richesse ; des victimes d’un nouveau « chant des sirènes », des partisans de la mesure du capital social à la Putnam ou du fantasme de la transparence sociale totale.

Nos principaux textes se trouvent sur le site http://www.idies.org/index.php?category/FAIR. Le seul texte qu’Alain cite en provenance de nous, au tout début de son article, est celui de la NEF. Or la NEF n’a rien à voir avec FAIR et ce texte n’a pas été mis sur notre site, il a juste été diffusé (comme beaucoup d’autres) sur notre liste de diffusion comme information à partager. Pour ma part, je ne prends pas au sérieux la méthode de monétarisation employée par la NEF, même si les résultats sont cocasses.

Oui, c’est vrai, nous pensons qu’il faut reconsidérer la richesse et que l’une des façons de le faire est de se doter collectivement d’un nombre limité d’indicateurs ou boussoles que les citoyens peuvent comprendre et co-élaborer et qui correspondent à certaines finalités sociales et écologiques mesurables et mises en débat. C’est aussi pour nous une façon de relativiser l’économisme ambiant et ses propres indicateurs dominants. Là s’arrête notre credo, et il est parfaitement compatible avec la conclusion du texte d’Alain.

La monétarisation ? Il y a certes un bon débat interne à FAIR avec des amis experts comptables qui pensent que, pour les entreprises, il ne faut pas exclure d’introduire dans leurs comptes des externalités évaluées monétairement. Mais, s’agissant des grands indicateurs sociétaux, nationaux ou internationaux, nous nous battons très clairement contre les tentatives économistes faisant directement ou indirectement confiance au marché pour « révéler les préférences » ou mesurer des richesses non monétaires. Voir sur notre site le texte collectif : http://www.idies.org/index.php?post/Le-rapport-Stiglitz-%3A-un-diagnostic-lucide-une-methode-discutable-et-des-propositions-qui-ne-sont-pas-a-la-hauteur-des-enjeux2.

En quoi l’indice de développement humain (IDH), l’indicateur de santé sociale (ISS), le baromètre des inégalités et de la pauvreté (BIP 40), l’empreinte écologique, qui font partie des indicateurs que nous citons le plus souvent, sont-ils concernés par la confusion (dénoncée par Alain) entre compter et monétariser, par exemple dans ce passage : « pour évaluer cette autre richesse on semble devoir en passer par sa monétarisation comptable ce qui revient en fait à dilater indéfiniment la place de l’imaginaire économique » ? La plupart des « indicateurs alternatifs » échappent à la monétarisation et reviennent à contester l’imaginaire économique.

Ces mêmes indicateurs ne sont donc pas concernés non plus par l’appréciation : « Loin de faire apparaître une toute autre richesse que la richesse marchande, les indicateurs de richesse alternatifs, parce qu’ils tendent à se couler dans le moule même du PIB - la mesure unique et synthétique du désirable pour un esprit économiciste -, et parce qu’ils procèdent en définitive d’une même fascination pour la quantification, mettent en forme des mesures et un imaginaire quasi-marchands. »

La quantification de tout ? C’est à l’opposé de ce que nous préconisons en disant qu’il faut certes compter ce qui est convenablement quantifiable et associé à des finalités jugées essentielles (ce qui passe donc par des jugements de qualification), mais refuser de tout compter. Nous nous battons contre de nouveaux fétiches venant simplement remplacer les anciens.

Remplacer le PIB par un indicateur unique qui engloberait toutes les richesses « oubliées » ? Même la commission Stiglitz a refusé cette perspective, et nous plus encore, et avec d’autres arguments.

Quantifier « l’utilité sociale » des associations ? Nous ne nous y sommes pas intéressés collectivement dans FAIR, mais je me permets de citer l’une de mes interventions récentes sur le sujet : « Mesurer la contribution des associations au « lien social » n’est-il pas illusoire, alors qu’on peut en parler sérieusement avec des approches « qualitatives » ou sociologiques, des témoignages, etc. ».

Alain estime que les citoyens rassemblés ne sont pas mieux armés que les experts dans ce domaine. Cela se discute : ce ne sont pas les citoyens et les associations ou ONG qui auraient l’idée saugrenue de l’ENA (Epargne nette ajustée) et bien d’autres. Cela ne peut être le fait que de macroéconomistes néoclassiques ! En revanche, ce sont des militants associatifs et syndicaux qui sont à l’origine du BIP 40, et ce sont des ONG écologistes qui popularisent l’empreinte écologique.

Si la conclusion de cet échange qui commence est qu’au fond nous sommes d’accord pour contrer la tendance économiste à la monétarisation de tout, la quantophrénie galopante des bureaucraties néolibérales, la tentation de la mesure de l’utilité sociale associative, et que notre compromis se trouve dans la conclusion du texte d’Alain, nous aurons eu des désaccords féconds. Mais cela veut dire qu’il faut s’interroger sur les tendances et les contradictions qui traversent les débats sur les nouveaux indicateurs et sur les représentations de la richesse.

La réponse (à titre provisoire) d’Alain Caillé

Il me faudra, bien sûr, répondre avec précision à cette critique amicale et étayée de Jean Gadrey. Il me semble que l’aspiration à un indicateur alternatif, ou, en tout cas, à un très petit nombre, est plus forte qu’il le dit, et pose problème, au–delà de la monétarisation des indicateurs qui n’est pas, je crois, l’aspect principal du problème. Mais il me faut trouver le temps de lire sérieusement les contributions auxquelles il me renvoie pour que la discussion puisse prendre toute son ampleur.

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// Article publié le 26 novembre 2010 Pour citer cet article : , « Une brève réaction au texte d’Alain Caillé sur les indicateurs de richesse alternatifs », Revue du MAUSS permanente, 26 novembre 2010 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Une-breve-reaction-au-texte-d
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