Bulletin N°2. Le sous-développement est une forme d’acculturation (1)

Première contribution de Serge Latouche au Bulletin du MAUSS (n°2).
A suivre dans le suivant ...http://www.journaldumauss.net/?Le-sous-developpement-est-une-forme-d-acculturation

« Il y a beaucoup d’escroquerie à parler de “civilisation” occidentale, puisque l’Occident est justement le contraire de la civilisation communautaire. Bien plutôt, un mouvement étrange et transversal qui traverse toutes les civilisations et aboutit à leur éclatement : un vent de mort... Je ne connais qu’une civilisation qui ait voulu systématiquement la destruction des communautés humaines, c’est l’Occident sous ses multiples formes ».
R. Jaulin

La désignation même des problèmes du Tiers Monde par un terme où figure le mot « développement » (sous-développement, en développement, non développement et même « mal développement ») est l’illustration la plus frappante du consensus qui existe pour considérer qu’il s’agit de problèmes d’abord essentiellement économiques. Pour récente qu’elle soit, cette conception est désormais universelle (au moins en Occident). La thèse bourgeoise dominante analyse les problèmes du Tiers Monde « en développement » comme ceux d’un retard économique (fruit d’une politique contraire au libre-échange, d’une fatalité géologico-géographique, voire au bout du compte d’une forme d’infériorité ethnique...). La thèse marxiste du développement « contrarié » des forces productives, à cause du « blocage » et de la dépendance, aboutit à un résultat voisin : l’impérialisme et les « survivances » se partagent les responsabilités du mal-développement de l’économie. L’une et l’autre de ces conceptions témoignent d’une vision des phénomènes en cause réduite étroitement à l’économique. Pour l’instant, nous avons, nous aussi, assumé la conception économique de la misère du Tiers Monde. Nous avons proposé une explication du sous-développement de nature essentiellement économique. Celui-ci résulterait de la conjonction de l’antériorité nécessaire de l’impérialisme et du principe d’entropie du capital. Pourtant, nous avons tenté de montrer que les survivances, loin d’être responsables de la misère des sociétés périphériques sont une forme de résistance au sous-développement. Nous voulions suggérer par-là que l’important dans le raz-de-marée provoqué par la pénétration occidentale n’est peut-être pas la destruction économique mais la perte de l’identité culturelle.

L’explication économique n’est pas le dernier mot de l’affaire. Les facteurs économiques ne sont ni exclusivement déterminants ni autonomes ; ils sont intimement liés aux autres facteurs. Par exemple, si l’introduction du modèle agro-alimentaire des économies industrielles produit la ruine des paysannats du Tiers Monde, engendrant famine, prolétarisation rurale, exode massif et « clochardisation » urbaine, ceci résulte de la destruction des capacités autonomes de réactions positives, de la perte de la maîtrise de son destin et finalement de la perte de l’identité culturelle.

Le sous-développement est certes une situation économique, mais, en tant que tel, précisément, il est déjà un jugement de valeur. C’est la façon dont le Centre industriel juge les sociétés différentes de lui, en choisissant de ne voir que la dimension économique de la situation et en obtenant, en fin de compte, l’effacement et la disparition de toutes les autres dimensions.

Selon nous, le sous-développement est, avant tout, une nomination occidentale, un masque posé sur la réalité de l’acculturation des sociétés du Tiers Monde. Une telle thèse soulève un certain nombre d’objections dont l’examen nous permettra d’approfondir certains aspects de ce qu’on appelle l’impérialisme culturel.

I. La thèse : Le sous-développement est un jugement porté de l’extérieur sur une réalité façonnée de l’extérieur.

Le sous-développement est beaucoup moins et beaucoup plus qu’un retard économique ou qu’un blocage des forces productives. C’est (ou ce n’est que) l’imposition et l’intériorisation de la valeur « développement économique ». La destruction économique, le retard et le blocage seraient en eux-mêmes anodins s’ils n’étaient que cela. L’essentiel se joue au niveau imaginaire ; toutefois les retombées « matérielles » sont bien plus sinistres qu’un pillage ou un décalage. Pour le comprendre, il faut d’abord s’efforcer de voir les sociétés du hors Monde avec un regard différent. Non point seulement comme elles se voient elles-mêmes, puisque pour leur malheur, elles se volent désormais comme nous les voyons, mais de façon autre que le regard économique. Comme les ethnologues se sont penchés sur des sociétés, encore assez préservées du contact et des valeurs de l’Occident, ils ont dû se décentrer et intérioriser dans une certaine mesure la vision que ces sociétés ont d’elles-mêmes. Nous proposons donc cette plongée ethnologique : voir les sociétés du Tiers Monde avec un regard d’ethnologue, c’est-à-dire, pour caricaturer les choses, leur poser d’autres questions que celles du P.N.Q. par tête.

I.1 - Le regard ethnologique : sociétés primitives et sociétés sous-développées

Les ethnologues, d’une manière générale, nous apprennent que les sociétés « primitives » ne sont pas en retard, elles sont à tous égards nos contemporaines, malgré leurs différences [1]. Ils insistent sur l’absurdité de l’idée « d’infériorité culturelle » et manifestent estime et admiration pour leur « savoir » traditionnel. Ce qui est vrai des sociétés « primitives » doit l’être, a fortiori, des sociétés du Tiers Monde. Celles-ci, loin d’être « primitives », ont connu dans un passé lointain ou parfois très proche des civilisations brillantes. Pourtant, nous l’avons vu, sur tous ces points l’opinion de l’économiste est radicalement différente...

I.1.1 - La contemporanéité des cultures primitives.

Écoutons Claude Lévi-Strauss : « Il est bien certain qu’aucune période, aucune culture n’est absolument stationnaire. Tous les peuples possèdent et transforment, améliorent ou oublient des techniques suffisamment complexes pour leur permettre de dominer leur milieu. Sans quoi, ils auraient disparu depuis longtemps. La différence n’est donc jamais entre histoire cumulative et histoire non cumulative : toute histoire est cumulative, avec des différences de degrés » [2]. Cette position traduit tout simplement le refus de l’évolutionnisme cher à l’économie politique, du libéralisme au marxisme. Pierre Clastres est encore plus explicite que Lévi-Strauss : « Les peuples sans écriture, ne sont donc pas moins adultes que les sociétés lettrées, leur histoire est aussi profonde que la nôtre et à moins de racisme, il n’est aucune raison de les juger incapables de réfléchir à leur propre expérience et d’inventer à leur problème les solutions appropriées » [3].

Si les ethnologues sont dans le vrai, alors l’économie politique est raciste, même dans sa version marxiste, car elle prétend bien apporter des solutions aux problèmes des sociétés différentes, jugées économiquement inférieures. Le nombre de chercheurs et d’experts du Centre Ouest et du Centre Est est un vivant témoignage de ce « paternalisme ».

Cette attitude méprisante, on s’en souvient, se trouve au fondement même de l’économie politique classique. Celle-ci assoit son univers sur le mythe du fossé entre la richesse matérielle du prolétaire anglais et l’indigence du despote barbare.

Les anthropologues se sont plus intéressés aux sociétés sans histoire ou sans écriture qu’aux économies sous-développées, mais celles-ci incorporent souvent de nombreuses ethnies traditionnelles plus ou moins éclatées, articulées avec des sociétés plus « évoluées » en crise. L’incapacité des sociétés du Tiers Monde « à réfléchir à leur propre expérience et d’inventer à leur problème les solutions appropriées » ne vient ni de leur infériorité congénitale, ni de leur retard, elle résulte de la destruction par l’Occident de leur cohérence. La seule supériorité de l’Occident, en effet, et elle n’est pas négligeable, n’est pas d’avoir mieux maitrisé son environnement (on sait qu’il n’en est rien et que l’on s’oriente peut-être, vers des catastrophes écologiques), mais d’avoir inventé des forces matérielles et morales de destruction capables d’assurer sa domination sur toutes les autres sociétés et finalement de leur imposer sa valeur suprême : le développement économique.

I.1.2 - Le non-sens de l’infériorité culturelle et technologique.

L’infériorité culturelle se juge en privilégiant de façon abusive la dimension économique et en « fétichisant » la technique. L’économie, dans les sociétés non capitalistes, n’est pas autonome par rapport aux autres aspects de la vie sociale. Si l’on met de côté la capacité de développer des forces destructives et de résister à l’agression de l’Occident, la seule manière pertinente de juger une société est d’évaluer sa capacité à surmonter ses propres crises. Suivant les critères choisis, le classement sera très différent. « Si le critère retenu, écrit C. Lévi-Strauss, avait été le degré d’aptitude à triompher des milieux géographiques les plus hostiles, il n’y a guère de doute que les Eskimos d’une part, les Bédouins de l’autre, emporteraient la palme » [4]. Les technologies et les techniques que développe une société sont des moyens pour parvenir à ses fins. Les actuelles sociétés du Tiers Monde n’avaient jusqu’à l’intervention de l’Occident aucune raison d’être considérées comme inférieures. Certes, on ne peut manquer d’être impressionné par le fait que les techniques agro-alimentaires industrielles permettent de multiplier les rendements de l’exploitation paysanne par cent, donc de libérer 90 % des travailleurs de la quête directe de nourriture et de multiplier la population d’une région par deux à cinq ; toutefois, ceci n’est une supériorité que si l’on entretient le culte des forces productives ou de la population. Ici encore, l’attitude des ethnologues contraste avec celle des économistes. Ils s’extasient volontiers sur la technique de la pêche des esquimaux, l’art des potiers amérindiens, l’habileté des forgerons Sénoufos. Lévi-Strauss tente même de nous convaincre que la technologie des travailleurs de silex atteint le sommet de la sophistication ! La taille des outils de pierre nécessite marteaux et contrepoids pour contrôler l’impact et la direction du choc ; il faut en outre un dispositif amortisseur pour éviter que la vibration ne rompe l’éclat. Tout cela implique une connaissance des procédés d’extraction des structures et de la résistance des matériaux [5].

De telles techniques ne peuvent permettre de résister victorieusement à la concurrence occidentale ! Seulement, les techniques occidentales inventées pour résoudre les problèmes sociaux de nos sociétés ne peuvent pas forcément résoudre les problèmes de toute société, surtout si ces problèmes ont précisément été engendrés par l’introduction de ces techniques trop sophistiquées ! Ce n’est pas une amélioration de la situation dramatique des sociétés du Tiers Monde que l’on peut attendre de l’introduction des « techniques » occidentales, mais leur élimination pure et simple, au moins en tant que « société ». Comme nous l’avons souligné plusieurs fois, s’il y a une alternative à ce processus destructeur et suicidaire, il est dans une créativité différente et dans la résistance.

I.1.3 - La pertinence des savoirs traditionnels.

La pensée scientifique et la philosophie positiviste qui se sont développées en Occident en même temps que le capitalisme ont entraîné une dévalorisation souvent injuste et injustifiée des savoirs différents et des connaissances des sociétés non capitalistes.

Tous ces savoirs ont été volontiers assimilés à l’obscurantisme cléricalo-féodal. Le triomphe des lumières et de la Raison nous ont fermé la compréhension même des modes de pensée qui ne s’inscrivent pas dans ce paradigme. Ici encore, les ethnologues, malgré leur formation, ont soupçonné la valeur de la pensée « sauvage ». Claude Lévi-Strauss a le grand mérite de réhabiliter partiellement cette forme de connaissance. Les épistémologues, de critique rationnelle de la raison en critique de la déraison raisonneuse, ont fini (pour certains) par détrôner la science de son « impérialisme » sans partage sur les autres modes de savoir. Jürgen Habermas, Michel Foucault et Paul Feyerabend aboutissent par des voies différentes à démystifier notre prétention narcissique à une quelconque supériorité intellectuelle.

Après une analyse minutieuse, brillante et documentée, ce dernier n’hésite pas à soutenir que « la science est beaucoup plus proche du mythe qu’une philosophie scientifique n’est prête à l’admettre ». Il poursuit : « C’est l’une des nombreuses formes de pensée qui ont été développées par l’homme, mais pas forcément la meilleure. La science est indiscrète, bruyante, insolente ; elle n’est essentiellement supérieure qu’aux yeux de ceux qui ont opté pour une idéologie, ou qui l’ont acceptée sans avoir jamais étudié ses avantages et ses limites » [6].

Évoquant incidemment le Tiers Monde, il conclut :

« La science moderne a écrasé ses adversaires sans les avoir convaincus. La science a pris la relève par la force, non par le raisonnement (ceci est particulièrement vrai pour les anciennes colonies où la science et la religion de l’amour du prochain furent introduites comme si cela allait de soi, sans consulter les habitants ni discuter avec eux) » [7].

Ce savoir des sociétés « différentes » est tout aussi, ou le cas échéant, tout aussi peu adapté à leur situation que la science occidentale à notre civilisation. Son efficacité, à l’intérieur de ce cadre, est aussi grande et aussi limitée. Les shamans peuvent compter à leur actif à peu près autant de réussites (et d’erreurs) que nos savants. Il n’y a pas d’étalon nous permettant de jauger les différents savoirs. L’efficacité pratique, encore qu’elle ne puisse être attribuée à la science pure, ne peut elle-même se mesurer que dans le cadre d’un système culturel de référence. C’est précisément en imposant ce cadre que nous nous sommes abusivement attribué la palme.

Les multinationales, qui se moquent des préjugés culturels et qui s’intéressent d’abord aux bonnes affaires, trouvent, mérite dans le cadre de nos valeurs, un certain intérêt aux connaissances des « primitifs ». Elles financent des expéditions pour découvrir de nouvelles plantes, et les propriétés curatives auprès des hommes-médecines.

Sur ce plan aussi, les sociétés du Tiers Monde sont dans une situation comparable à celle des sociétés « primitives », à ceci près que la dévalorisation de leur savoir se perpétue avec leur complicité active [8]. Toute recherche d’une issue alternative pour sortir du sous-développement doit passer par une revalorisation de ces savoirs traditionnels.

I.2 - L’Impérialisme culturel.

L’impérialisme culturel n’est pas le fait d’un apport de tel trait culturel (une plante, une technique, une façon de vivre ou de penser) d’une civilisation à une autre où cet aspect des choses était inconnu. L’impérialisme culturel est une « invasion » qui asphyxie et détruit la culture réceptive.

Ce processus aboutit à une dépossession : la culture envahie ne se saisit plus elle-même à travers ses propres catégories mais à travers celles de l’autre. Elle n’a plus de désirs propres, mais uniquement le désir de l’autre. Cette identification à l’autre ne se produit qu’au niveau imaginaire, la « base matérielle » ne suit pas, ne peut pas suivre. Atomisée par son inversion dans le cadre culturel étranger, et jugée avec les critères de la civilisation étrangère, l’entité agressée est déjà misérable avant d’avoir été détruite. Le sous-développement préexiste dans l’imaginaire avant même de s’inscrire cruellement dans la chair des peuples du Tiers Monde.

I.2.1 - Le changement du regard : culture différente ou société de clochards.

La thèse que nous soutenons, à savoir que le sous-développement s’institue d’abord dans l’imaginaire par la dépossession de la connaissance de la réalité et l’intégration du jugement de l’autre, est très difficile à « vérifier » en l’état actuel des choses. Les sociétés sous-développées ne sont pas seulement des victimes d’une invasion culturelle, leurs structures économiques ont été détruites, modifiées, remodelées dans le sens d’une extraversion. La misère que connaissent plus d’un milliard d’hommes dans le monde résulte plus, désormais, de la destruction de leur outil de travail et de leur gagne-pain que des destructions morales et de l’imposition des valeurs occidentales. Pourtant, on peut encore saisir dans la disparition contemporaine des dernières sociétés « primitives » la genèse du sous-développement comme processus imaginaire. Cette quasi-expérience de laboratoire se déroule sous nos yeux, en Amazonie, en Guyane, en Nouvelle Guinée et autres réserves pour ethnologues. Cette genèse du sous-développement en éprouvette porte sur des mini-quantités, mais cela ne peut manquer de nous remémorer les descriptions plus anciennes des missionnaires et explorateurs sur des sociétés plus vastes.

Que montrent les études des ethnologues sur la disparition de ces derniers témoins de la différence culturelle ? On voit la même « réalité » se modifier suivant le regard et apparaître tantôt comme une expérience culturelle et sociale autonome, riche et pleine de promesses, tantôt comme un enfer de misère et de sous-développement. L’univers de telle poignée d’indiens de Guyane dont le monde se limite avant tout à leur terre de chasse est un univers différent, mais à tout prendre tout aussi « intéressant » que n’importe laquelle des expériences occidentales (et pour les dégoutés de la civilisation plus intéressant...). Que ces seigneurs de la jungle se rapprochent du Centre spatial de Kourou, ils deviennent des sous-prolétaires. Cette culture originale « équivalente » à toute autre, qui résolvait ses problèmes et assurait le bonheur de ses membres, devient un ramassis d’alcooliques misérables et de prostituées syphilitiques. « Quel abîme, note un observateur, entre les indiens édentés misérables, du Paraná, qui se réclament de la famille des Guaranis, et ces superbes athlètes du Monto-Grasso, résolus à se battre pour conserver leur “espace vital” nécessaire à la chasse et à la pêche » [9].

Ce que nous montre l’analyse de J.-M. Hureault sur les indiens de Guyane et que confirment les déclarations des truculents chefs indiens d’Amazonie, Hario Juruna ou Raoni, c’est que l’intégration, qui signifie la mort des indiens, en tant qu’entité culturelle et souvent même en tant que réalité physique, est d’abord un processus culturel.

« II n’y a pas de bon indien, il n’y a que des indiens morts ». À cette formule cynique de la conquête de l’Ouest nord-américain correspond le slogan brésilien d’aujourd’hui, moins brutal mais tout aussi « exterminateur » : le bon indien, c’est l’indien intégré. « L’indien en Jean et en T-shirt, l’indien “civilisé”, coupé de sa vraie culture, l’indien clochard, alcoolique, manœuvre sur les chantiers de construction ou travailleur agricole de “base” dans les plantations » [10].

Certaines tribus, dans les limites étroites des contraintes qu’elles subissent, ont ainsi le choix du regard qu’elles portent sur elles-mêmes et qui va déterminer leur vie réelle. Certaines ont même pu renoncer aux trompeuses séductions de l’Occident et rejoindre la forêt, répétant l’extraordinaire expérience de ces « tribus » de nègres marron qui réinventèrent une vie forestière à la frontière du Surinam.

Ce processus d’acculturation et de lutte contre cette agression culturelle se déroulant encore devant l’objectif de nos caméras de télévision est celui-là même qui a engendré le sous-développement transformant les « bons sauvages » d’hier en clochards [11]. Ceci vaut pour l’agriculteur Sénouio ou l’indien araucan ; ceci vaut à un autre niveau pour l’artisan fassi ou le marchand yéménite.

L’histoire du processus du sous-développement, malgré ses innombrables variantes et son infinie diversité, pourrait se résumer de façon exemplaire et mythique dans le destin de l’Île de Pâques ; dans cet univers minuscule de 118 km2, perdu au milieu du Pacifique, les quelques milliers d’habitants pensaient qu’ils étaient seuls au monde jusqu’au 5 avril 1722 où l’Africaansche Galey du Hollandais Jacob Roggeven mouilla près de l’île [12].

Au-delà de leur plage, il n’y avait que les Dieux, dont les images de pierre, les gigantesques moai, étaient fièrement dressées au bord de l’océan, témoins muets du monde des hommes. Mais les Dieux qui débarquèrent un certain jour de Pâques 1722 n’étaient que des Dieux de chair et de sang. Avant même que s’introduisent la mort, l’épidémie, la prostitution, la déportation, l’exploitation, l’esclavage, le tourisme international et la bible (puisqu’ils ont hélas connu tout cela), le monde des pascuans n’existait plus et les Dieux mis à bas ne voyaient plus que de misérables indiens frappés de stupeur [13].

I.2.2 - L’invasion culturelle.

L’invasion culturelle est un processus qui a une longue et complexe histoire. Il faudrait remonter à l’époque où les premiers missionnaires partaient dans les bagages des conquistadores, et sans doute analyser la christianisation des païens en Occident même (Saxons sous Charlemagne, Slaves sous ses successeurs). L’invasion culturelle, c’est la destruction massive des « idoles » par des prêtres zélés aux Amériques au XVIe, en Afrique jusqu’au milieu du XXe siècle, c’est l’autodafé des bibliothèques aztèques et mayas par des inquisiteurs soupçonneux, c’est la bible répandue par millions d’exemplaires par des sociétés protestantes créées à cet effet.

C’est la circulation à sens unique de mots, d’images, de gestes, de représentations, de pensées, de théories, de croyances, de critères de jugement, de normes juridiques. Les sociétés du Tiers Monde sont des consommateurs passifs. Le système scolaire et éducatif est calqué sur l’Occident. Si l’on n’apprend plus « nos ancêtres les Gaulois » aux petits Sénégalais, l’essentiel du matériel scolaire est produit en Occident ou conçu dans l’esprit du Centre. La science a remplacé la religion et cela est plus important que les indéniables tentatives de reconquêtes de « l’authenticité » par la négritude ou l’arabisation. À l’heure actuelle, la plupart de la « communication » provient du centre. 65 % des « Informations » mondiales partent des USA le marché de l’information est le quasi-monopole de quatre agences dont deux américaines : Associated Press, Press international, Reuter (Angleterre), France Presse. Toutes les radios, toutes les chaînes de télévisions, tous les journaux du monde entier sont les abonnés de ces agences. 30 à 70 % des émissions de télévision du Tiers Monde sont importés du Centre. Le cinéma, les disques, les livres, la publicité sont soit directement importés du Centre, soit produits ou diffusés par des groupes du Centre. Cette invasion culturelle est sans contrepartie ; rien ou presque ne « passe » dans le sens périphérie-centre, et très peu dans le sens périphérie-périphérie. Cette « masse » de produits culturels est souvent fournie gratuitement ou à un prix très en-dessous du coût. Comment refuser une telle manne ? Spectateur d’abord indifférent, l’homme des sociétés sous-développées, qui n’a bientôt plus d’autre « produit culturel » à consommer, finit par « intégrer » cette vision étrangère. « L’autocolonisation » est en marche. Dans ces conditions, faut-il regretter que le sous-développement, soit aussi le fait que les pays du Tiers Monde consomment 16 fois moins de papier journal, 5 fois moins de cinéma, 15 fois moins de télévision, 8 fois moins de radio, que les citoyens du Centre ? [14]

Donnons encore une fois la parole à Feyerabend :

« Aujourd’hui, ce mouvement s’inverse progressivement – avec beaucoup de mauvaise volonté naturellement – mais il s’inverse. La liberté est reconquise, les vieilles traditions sont redécouvertes à la fois dans les minorités des pays occidentaux, et dans une grande partie des populations des continents non occidentaux. Mais la science règne encore en maître. Elle règne en maître parce que ses praticiens sont incapables de comprendre des idéologies différentes, et ne veulent pas composer avec elles parce qu’ils ont le pouvoir d’imposer leurs désirs et parce qu’ils se servent de ce pouvoir exactement comme leurs ancêtres se servaient de leur pouvoir pour imposer le christianisme aux peuples qu’ils rencontraient au cours de leurs conquêtes » [15].

I.2.3 - L’intériorisation du regard extérieur : l’autocolonisation.

L’invasion culturelle prive en fin de compte les sociétés du Tiers Monde de leur histoire, d’une mémoire collective. Les structures de communication et d’information transnationales propagent et reproduisent les modes de comportement et de consommation des sociétés du Centre. Le terme ultime est l’incapacité des sociétés du Tiers Monde à engendrer des projets socioéconomiques autonomes et libérateurs. Le stade intermédiaire est « l’autocolonisation culturelle ». Ce regard extérieur, à l’opposé du regard ethnologique, est pour l’essentiel un regard que nous connaissons bien : celui de l’économiste. Le regard économique, y compris le regard marxiste, dévalorise la différence et le réduit à un retard. Toutes les cultures sont visualisées dans ce champ européocentriste et ordonnées selon l’ordre quantitatif du plus et du moins. Le concept de sous-développement s’invente tardivement en Occident dans l’après guerre, mais l’idée est présente chez les premiers économistes. Le sous-développement est « un pseudo-réel tout entier produit à partir de la combinaison d’un code technique et idéologique » [16].

Dépossédés de la connaissance de leur propre réalité, « déracinés » de l’intérieur, les membres des sociétés du Tiers Monde n’ont tous qu’un désir, s’identifier aux Occidentaux, et le moyen fétiche qui signifie ce désir s’appelle développement économique.

Qu’est-ce que le développement économique ? Pour tous les gouvernements du monde, c’est la possibilité d’accéder au club atomique ; pour tous les peuples du monde, c’est la possibilité de vivre comme des Américains moyens. On trouve ces désirs exprimés aussi bien à l’Est dans les fameux discours de Khrouchtchev en 1956, ou ceux de Teng Hsiao Ping en 1978, qu’au Sud dans les revendications des principaux leaders du Tiers Monde. Ce désir de puissance, que l’on trouve dans les tentatives tragi-comiques du Pakistan de se doter d’une force atomique pendant que les populations mangent des sauterelles, que l’on rencontre dans le programme nucléaire irakien comme dans celui des Indes, a d’abord historiquement été celui de l’URSS. La soif de rattraper « ce retard-là » se trouve dans les nombreuses déclarations de Staline.

« Freiner les rythmes, cela signifie retarder. Mais les retardataires se font battre. Et nous, nous ne voulons pas être battus. Non, nous ne le voulons pas ! L’histoire de l’ancienne Russie consistait, entre autres, en ce que la Russie était continuellement battue pour son retard. Battue par les Khans mongols. Battue par les beys turcs, battue par les féodaux suédois. Battue par les seigneurs polono-lituaniens. Battue par les capitalistes anglo-français. Battue par les barons japonais. Battue par tout le monde, pour son retard. Pour son retard militaire, pour son retard culturel, pour son retard politique, pour son retard industriel, pour son retard agricole. Nous retardons de cinquante à cent ans sur les pays avancés. Nous devons parcourir cette distance en dix ans. Ou nous le ferons, ou nous serons broyés » [17].

Si l’exaltation nationaliste fait commettre au petit père des peuples quelques contresens historiques, le propos est révélateur. Il est confirmé par de nombreux autres discours.

« Nous sommes terriblement en retard sur les pays capitalistes avancés du point de vue du niveau de la production de notre industrie », s’exclame Staline le 28 mai 1930 : « ce n’est qu’en accélérant à l’avenir le rythme de développement de notre industrie que nous pourrons rattraper et dépasser les pays capitalistes tant dans le domaine technique que dans le domaine économique » [18].

Enfin, ce propos triomphaliste : « Nous marchons à toute vapeur dans la voie de l’industrialisation, vers le socialisme, laissant derrière nous notre retard “russe” séculaire. Nous devenons le pays du métal, le pays de l’automobile, le pays du tracteur. Et quand nous aurons installé l’URSS sur l’automobile, et le moujik sur le tracteur, qu’ils essayent de nous rattraper, les honorables capitalistes qui se targuent de leur “civilisation”. Nous verrons alors quels pays on pourra “qualifier” d’arriérés, et lesquels d’avancés » [19].

Le marxisme théorique et pratique a largement contribué à propager le virus du développement et le socialisme réel a montré la voie pour l’élimination du paysannat et la destruction des structures traditionnelles. Il a fait la démonstration que l’une des deux significations du développement (la puissance militaire) pouvait être obtenue en sacrifiant durablement l’autre signification (l’accès au Coca-Cola). L’URSS fait même profiter ses amis de son savoir-faire. Elle installe à Karachi une aciérie destinée à participer à la fabrication des chars T 59 !

On sait que cette « perversion » du développement a atteint en Union Soviétique un degré inquiétant [20]. L’incroyable part des équipements militaires et policiers dans les importations du Tiers Monde, ainsi que le pourcentage de technologies « répressives » dans les transferts, montrent à quel point le message a été entendu.

Quoiqu’il en soit, tout conjure à faire du « désir de développement » un désir désormais implanté au cœur du Tiers Monde, et qui se reproduit automatiquement sans qu’il soit besoin d’une intervention extérieure.

Selon la belle formule d’Ivan Illich, « le révolutionnaire n’est plus qu’un entraîneur sportif ; champion du Tiers Monde ou porte-parole des minorités sous-consommatrices, il endigue la frustration des masses à qui il canalise la violence populaire et la transforme en énergie de rattrapage » [21].

L’autocolonisation, déjà analysée au niveau de ses mécanismes économiques de reproduction, est un processus global qui se met en place d’abord au niveau culturel, il est l’aboutissement de cette forme particulière d’impérialisme culturel.

Serge Latouche

// Article publié le 9 avril 2020 Pour citer cet article : Serge Latouche, « Bulletin N°2. Le sous-développement est une forme d’acculturation (1) », Revue du MAUSS permanente, 9 avril 2020 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Le-sous-developpement-est-une-forme-d-acculturation-1
Notes

[1« Nous sommes, d’abord en présence de sociétés juxtaposées dans l’espace, les unes proches, les autres lointaines, mais à tout prendre contemporaines ». Lévi-Strauss (Claude) - Race et histoire, col. Médiations 1978, p. 13.

[2Lévi-Strauss (Claude) - Race et histoire, op. cit. p. 66.

[3Clastres (Pierre) - Préface à « Age de pierre, âge d’abondance » de Marshall Sahlins p. 19.

[4Lévi-Strauss - Race et histoire. Op. cit. p. 46-47.

[5Lévi-Strauss (Claude) - Race et Histoire. Op. cit. p. 58, voir aussi Zaoual (Hassan) - La dialectique de la dépendance. Thèse Lille ; novembre 1980 ; p. 277.

[6Feyerabend (Paul) - Contre la méthode. Esquisse d’une théorie anarchiste de la connaissance, Seuil 1979, p. 332.

[7Ibid. p. 333.

[8Notons encore cette remarque de Feyerabend : « La montée de la science moderne coïncide avec la suppression des sociétés non occidentales par les envahisseurs occidentaux. Ces sociétés ne sont pas seulement physiquement supprimées, elles perdent aussi leur indépendance intellectuelle et sont forcées d’adopter la religion sanguinaire de l’amour de prochain - le christianisme. Leurs individus les plus intelligents obtiennent un bonus supplémentaire ils sont introduits dans les mystères du rationalisme occidental avec à son sommet la science occidentale » ibid. p. 337.

[9Niedergang (Marcel) - Indiens intégrés ou Indiens morts. Le Monde du Dimanche du 14/12/1980.

[10Ibid.

[11Ainsi le fameux Raoni, cacique des Txucarramaé jouait le bon sauvage emplumé dans une coproduction franco-brésilienne de 1976 avant de mettre pour de bon ses peintures de guerre et mener ses hommes en août 1980 massacrer à coups de gourdin les fazandéros installés sur les terres de la tribu.

[12On estime qu’au XVIIIe siècle, 10 000 habitants environ ont pu y vivre simultanément. Le recensement officiel de 1934 en donnait 456.

[13Quelques repères :

1770 - L’espagnol Felippe Gonzalez fait signer un traité aux indigènes et plante les premières croix.

1786 - La Pérouse introduit des moutons, des porcs et de nouvelles plantes.

1804 - L’équipage du navire américain Nancy tente de kidnapper hommes et femmes.

1859-62 - Rafles péruviennes d’esclaves pour l’exploitation de guano. Capture du roi ; la population est décimée. À la protestation de la France et à la demande de Mgr Jaussen, évêque de Tahiti, la centaine de survivants repart pour l’ile ; 15 seulement y arrivent porteurs de diverses maladies.

1870 - L’aventurier français Jean Baptiste Dutrou-Bornier installe une exploitation agricole et se proclame roi, trafique de la main-d’œuvre qu’il envoie à Tahiti pour régler ses dettes.

1872 - Le Flore (avec Pierre Loti à bord) rafle une statue colossale pour le musée de l’homme. 1889 - Le chilien Don Policarpo Toro vient prendre possession de l’ile au nom de son pays. 1864-1933 - les missionnaires font brûler les derniers bois « parlants », tablettes recouvertes de signes.

1967 - L’ile devient département chilien, première implantation touristique.

[14Mattelard (Armand) - Multinationales et systèmes de communication, Ed. Anthropos, et Lefebvre (Antoine) et Roual (Maurice) « La guerre des données », Monde diplomatique nov. 79.

[15Op. cit. p. 337.

[16Cette formule par laquelle Jean Baudrillard désigne la société de consommation est parfaitement transposable pour le sous-développement.

[17Staline - « Les tâches des dirigeants de l’industrie » in « Questions du léninisme » Ed. Sociales Paris 1947, tome II, p, 38.

[18Staline - L’année du grand tournant — Questions du Léninisme — tome l, p. 285, op. cit.

[19Cité par Ellenstein in Histoire de l’URSS, ed. Sociales, tome II, p. 135, Paris 1973.

[20Voir l’étonnant livre de C. Castoriadis sur ce point : Devant la guerre. Le Seuil, Paris 1981.

[21Illich - La convivialité, op. cit. p. 50.

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