Bulletin n°3/4. Présentation et sommaire

PRÉSENTATION : L’ÉCHANGE EN QUESTION

Marcel MAUSS victime ou prisonnier de l’illusion économiste ? Un tel soupçon porté sur son illustre éponyme ne pouvait bien sûr pas laisser indifférent le Bulletin du MAUSS et justifie une manière de numéro spécial. Encore convient-il de s’entendre sur la nature et sur la portée du soupçon. Que l’Essai sur le Don soit parsemé de notations ethnocentristes et s’inscrive dans le cadre d’une problématique évolutionniste ambigüe, cela est peu douteux. En un mot, à s’en tenir aux propos les plus explicites de Mauss lui-même, les sauvages seraient des dissimulés. Sous leurs airs cérémonieux et splendides, ils masqueraient un calcul d’intérêts guère différent, au fond, de celui auquel se livre l’homo oeconomicus. L’Essai sur le Don paye ainsi son tribut à la banalité de dons dont la consciente réaffirmation incantatoire est ce qui autorise les sciences sociales à se penser scientifiques. Si la critique de Mauss toutefois se bornait à signaler sa dépendance vis à vis de l’Idéologie commune, elle ne mériterait guère qu’on s’y attarde. Il est trop évident en effet que l’Essai sur le Don excède de partout cette idéologie, quitte à contredire sans cesse son auteur C’est le propre d’une grande œuvre que de donner ainsi à penser au-delà de ce qu’elle croit ou se sait penser.

La question posée ici, de façon indépendante mais peut-être convergente, par Pierre Lantz et Annette Weiner, semble d’un autre ordre. Ce ne sont pas les motivations utilitaristes ultimes que R. Kauss attribue aux échangistes primitifs qui lui valent l’accusation d’économisme, mais, bien plus profondément, le fait même de raisonner en termes d’échange et de réciprocité. A faire de l’échange le moment du rapport social par excellence, ne se contente-t-il pas, en définitive, d’universaliser Adam Smith et l’idée de la naturalité de la « proponity to truck, harter and exchange ? » De généraliser indûment les problématiques du contrat social et l’utilitariste individualiste qui les sous-tend ? Le privilège excessif accordé à l’échange, suggère P. Lantz, implique la dichotomie lévi-straussienne de la culture et de la nature et le renvoi du rapport à la nature, et donc au sexe et à la mort, dans les limbes de l’infrasocial. Ou encore, pour faire de l’échange et de la réciprocité les catégories anthropologiques premières, il faudrait pouvoir isoler un champ homogène et simple des transactions. Or de fait, même la, réciprocité généralisée de Lévi-Strauss (A donne à B qui donne à C qui donne à A) se réduit à un mécanisme assez linéaire et rudimentaire, clair uniquement parce qu’on a découpé et isolé certaines transactions élémentaires au sein d’un procès de circulation infiniment plus varié et complexe. Les dons, indique notamment A.Weiner, ne témoignent pas tant d’une logique échangiste que de la nécessité absolument générale de reproduire et de régénérer les valeurs, les biens et les êtres, y compris les êtres cosmiques. « Les flux doivent être nourris ». Parce que tout meurt, pourrit et se corrompt, il convient de remplacer en permanence la mort par le vivant. En discutant la notion trobriandaise de « mapula », centrale chez Malinowski, A. Weiner montre comment dons et contre-dons ne s’inspirent pas du souci de l’équivalence mais de celui du remplacement. Comment parler alors de réciprocité, qui implique une relation de type bilatéral, dans le cadre d’un cycle sans fin qui, à la considérer de façon synthétique, met en rapport plusieurs générations dont celles des défunts et de ceux qui ne sont pas encore nés. C’est cet enchevêtrement complexe des morts et des vivants que P. Lantz, en s’inspirant d’un texte fascinant de F. De Coppet, met en lumière dans son deuxième texte (« Le Fossoyeur »). La monnaie chez les Are-Are n’est pas un moyen d’échange mais ce qui ponctue les cérémonies régénératrices de la vie ou accompagnatrices de la mort. Elle est bien, si l’on veut, encore de la valeur, mais en un sens tout particulier, puisque la « valeur » n’est pas autre chose que le souffle des morts.

Voilà donc réunies les premières pièces du débat. Ce qu’elles mettent en évidence, incontestablement, c’est qu’il est introuvable d’asseoir un raisonnement anthropologique sur l’étude de transactions détachées de leur contexte d’ensemble. Les prestations s’avèrent encore infiniment plus « totales » que ne l’envisageait Mauss. Totales non seulement parce qu’elles amalgament biens utiles ou luxueux, femmes, enfants, prestige, politesse et pouvoir. Mais totales, aussi bien, parce qu’elles portent la trace des prestations passées comme de celles qui doivent suivre, et parce que leur espace ne s’arrête pas au social mais englobe la nature et le cosmos, l’infra et le suprasocial.

Si tout ceci justifie un appel à l’enrichissement de l’analyse maussienne, rien ne permet de conclure par contre qu’on doive se hâter de délaisser le terrain défriché, celui de la réciprocité et de l’échange. Après tout, dans les sociétés modernes elles aussi, on pourrait montrer, et un certain marxisme ne s’en prive pas, que les actes d’échange restent inintelligibles hors du cadre des rapports de production. Ne consomme-t-on pas, nous dit-on, pour reproduire sa force de travail ? Certes ! Mais, à trop tordre la barre de ce côté- là, on s’expose au risque de penser le moment de l’échange comme un simple épiphénomène là ou Marx lui-même voyait bien, au contraire que, réduit à l’imaginaire de l’équivalence, il est constitutif de la socialité moderne. Et, symétriquement, à tout vouloir subsumer sous l’étiquette de la reproduction ne menace-t-on pas de basculer dans le fonctionnalisme et de postuler implicitement que l’ensemble des relations sociales est toujours déjà, et totalement, prédéterminé par des normes qui s’imposent aux individus sans leur laisser de marge de jeu ? Au questionnement de M. Mauss par P. Lantz et A. Weiner il convient donc d’adresser la question reconventionnelle de savoir si c’est la catégorie même de l’échange qui leur parait devoir être abandonnée ? Et dans ce cas, que perdrait-on d’essentiel ?

Probablement, pour reprendre l’expression de Claude Lefort (cf. « Les Formes de l’Histoire », NRF), le moyen de penser « la lutte des Hommes », ce rapport anthropologique qui allie ou oppose des sujets et non de simples supports des rapports de reproduction. Des sujets qui font l’épreuve de leur subjectivité dans la rivalité. Dans tout autre chose, donc, que le calcul des avantages relatifs ou que la capacité à reproduire des normes de reproduction. Dans de telles relations entre sujets, c’est le génie Agôn qui domine, pose Jean-Luc Boilleau dans les deux textes ici présentés (extraits d’une thèse de sociologie, « L’Agôn dans le Judo », Univ de Caen) et qui esquissent une sorte de généalogie du sport. Le sport dont les Jeux Olympiques signent sans doute l’acte de baptême, contrairement aux apparences, n’est pas tant la célébration du culte d’Agôn que celle de sa mine à mort. Ou encore, il institue un Agôn second, délimité et pacifié là où l’agôn primitif diffusait dans tout le social. Et dès lors qu’Agôn est ainsi enfermé, les relations entre les Hommes, de rapports entre sujets assoiffés d’affirmer leur différence et leur supériorité, se métamorphosant en rapports entre individus que travaillent désormais la question de leur identité. Agôn est le dieu de l’absence de loi. Pourvu qu’ils marchent, tous les coups sont permis, de la témérité la plus insensée à la traitrise la plus infâme. Là où il règne, Mètis est reine. Mais sous ce règne il n’est pas d’autre loi que celle, immanente, de la reconnaissance que s’accordent les héros. À cette non-loi, les Grecs vont substituer la loi de l’idée, de l’identité tendancielle de tous à tous. Autre manière de dire que c’est d’un même mouvement vers l’idem, vers « l’égalité des conditions » dirait Tocqueville, que procèdent la découverte du sport, de la tragédie, de la philosophie, du marché et de l’armée. L’invention du judo par Jigore Kano (deuxième texte de J.L. Boilleau) constitue une sorte d’apothéose de la normalisation d’Agôn. À la folie dépense d’énergie agonistique et à la profusion des bottes secrètes, Jirore Kano va substituer, selon une logique parfaitement taylorienne, l’obligation d’économiser nos forces et la codification du one best way combattant. Le sport au fondement de la modernité marchande et, comme elle, étayée sur la dénégation de la violence ? On est loin ici, en tout cas, de la dénonciation bêtifiante de la violence du sport et de l’immoralité de la compétition qui sont le pain commun de la formation civique des professeurs d’éducation physique.

Reste que le problème soulevé n’est pas mince. Doit-on, au nom de la critique de l’Idem utilitariste et normalisé souhaiter un come-back d’Agôn, c’est à dire d’une violence sans loi et dominatrice ? Ce qui revient à se demander, à nouveaux frais, quelle est la leçon des sauvages ? Ambigüe à coup sûr. Une lecture trop hâtive de P. Clastres induirait trop aisément à penser qu’ils nous offrent le modèle d’une société égalitaire et préservée de la domination. Mais si égalité ils connaissent, il ne s’agit certainement pas d’une égalité social-démocrate, difficilement compatible avec le désir constant et manifeste d’écraser l’autre et le persuader de son infériorité. G. Berthoud s’attache à un premier débroussaillage du paradoxe et suggère, en suivant la voie ouverte par P. Clastres dans son beau texte sur le guerrier sauvage, que souvent c’est la démesure même de la dépense économique et guerrière qui produit l’indispensable mesure, l’antidote à la domination. Ainsi est-ce l’affirmation de la supériorité, parce qu’elle oblige à dépenser toujours plus de richesse ou de force guerrière, qui permet non pas de nier ou de dénier l’inégalité, mais de la conjurer. Dans la société moderne au contraire, pourrait-on ajouter, c’est à travers la proclamation de l’égalité imaginaire de tous que se reproduit l’inégalité de fait.

C’est encore la question de la nature de l’échange qui est au cœur de la critique de Braudel esquissée par Alain Caillé et dont on trouvera ici la première partie. L’enjeu du débat est d’autant plus important que F. Braudel est certainement l’auteur qui incarne au mieux la vision de l’école historique française et qu’il trouve, à des degrés divers, des partisans jusqu’au sein du MAUSS… Et pourtant, si Braudel entretient quelque rapport avec l’Essai sur le Don, c’est certainement avec la lecture la plus économiste qu’il soit possible d’en avoir. Celle qui tient que le marché est un phénomène qui n’est étranger à aucune société. À l’encontre de cette lecture, A. Caillé reproche à Braudel d’identifier largement toute forme d’échange à l’échange marchand et de postuler l’universalité, tant historique que géographique de celui-ci. Deux critiques corrélatives s’ensuivent. L’une d’ordre proprement conceptuel : Braudel ne peut affirmer l’universalité du marché qu’en dichotomisant marché et capitalisme, là où A. Caillé tient que l’un n’est pas pensable sans l’autre. Du coup, semble-t-il, et c’est là la seconde critique, plus empirique, Braudel surestime considérablement l’ancienneté et l’importance de la mercantilisation des diverses sociétés qu’il étudie, y compris celle de la société européenne.

Le prochain numéro du bulletin sera plus précisément consacré à l’histoire du marché et à sa conceptualisation.

Dans celui-ci, enfin, le lecteur trouvera la fin de l’article de Jérôme Lallement sur l’ère du signe et de celui de Serge Latouche sur le sous-développement analysé comme forme et processus d’acculturation. Ce dernier article, avec ceux de G. Berthoud, fera l’objet de la première et prochaine réunion publique du MAUSS (cf. la rubrique consacrée aux activités du MAUSS).
A.C

SOMMAIRE

Présentation : l’échange en question

Les incertitudes de l’échange
Pierre LANTZ

Reproduction : a replacement for reciprocity
Annette B. WEINER

Le Fossoyeur propos des travaux de D. de COPPET)
Pierre LANTZ

Les Grecs, l’Agon et l’Idem
Jean-Luc BOILLEAU

Le Judo comme métaphore économique
Jean-Luc BOILEAU

Le Paradoxe communautaire :
l’Inégalité {}créatrice d’Inégalité
Gérald BERTHOUD

Comment on écrit l’histoire du marché  : une critique de BRAUDEL
Alain CAILLE

Le sous-développement est une forme d’acculturation (fin)
Serge LATOUCHE

L’ère du signe (fin)

Jérôme LALLEMENT

Comptes rendus, Annonces, Activités du MAUSS

« La civilisation quotidienne en Côte d’Ivoire »
de M. ARDOU TOURE
(par P. M. BRETON)

« Plaidoyer pour l’Autre » de Gérald BERTHOUD
(par A. Caillé)

Le MAUSS après un an

// Article publié le 7 avril 2020 Pour citer cet article : , « Bulletin n°3/4. Présentation et sommaire », Revue du MAUSS permanente, 7 avril 2020 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Bulletin-no3-4-Presentation-et-sommaire
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