Jouer/Donner

Quelques préalables

Nous reproduisons ici cet article déjà publié dans la version numérique du n°41 de La Revue du MAUSS semestrielle, 1er semestre 2013.

Jouer/donner

par Alain Caillé

Aucun événement ne mobilise aussi régulièrement l’attention et la ferveur universelles que les compétitions sportives, ces formes modernes du jeu. Nous ne manquons pas d’études économiques sur leur coût ou leur rentabilité, ni d’analyses sociologiques sur la composition socioprofessionnelle de leurs publics divers, ni, enfin, de descriptions ethnographiques sur les rituels qui les accompagnent. Mais rien de tout ceci ne nous permet de comprendre véritablement les raisons d’une telle passion. Sur ce qui se joue en profondeur dans le jeu nous n’avons somme toute guère avancé depuis le livre fondateur de l’historien J. Huizinga, Homo ludens et, s’en inspirant pour s’en démarquer en partie, Les jeux et les hommes de l’écrivain Roger Caillois. Chacun de ces deux ouvrages, à sa manière, dresse le constat d’une certaine universalité, transhistorique et transculturelle du jeu, attestant ainsi que nous sommes bien là face à une dimension essentielle de la condition humaine. À les lire nous comprenons que l’homme n’est pas seulement un homo faber, un homo œconomicus ou un homo sapiens, mais tout autant, voire plus encore, un être qui joue, un homo ludens, en effet.

Or si tel est le cas, puisque tel est le cas, n’est-il pas surprenant qu’anthropologues ou ethnologues aient si peu à nous en dire ? À vrai dire, leur refus de s’affronter au sujet n’est peut-être pas aussi étonnant qu’il pourrait sembler tout d’abord. Outre le fait que le jeu n’est plus guère pensé spontanément en occident que dans sa dimension de légèreté, de frivolité ou d’insignifiance, il faut prendre en compte le fait que les normes de la profession ethnologique interdisent à ses membres de se hasarder à des généralisations théoriques allant au-delà de la description du terrain particulier qui leur vaut la reconnaissance de leurs pairs. Curieusement, du coup, l’anthropologie qui, en son principe, devait être la connaissance des traits communs à tous les humains, ne veut en réalité connaître que des cas particuliers. Il faut donc être reconnaissant à une ethnologue de haut rang comme Roberte Hamayon, spécialiste incontestée de l’aire mongole et sibérienne, d’avoir su procéder à son tour, dans son important ouvrage récent sur la question [1], au repérage d’une certaine universalité de ce qu’elle appelle le « jouer », dont la notion semble présente dans toutes les langues, et de l’avoir fait sans renoncer aux canons de la rigueur descriptive et empirique – idiographique - propres à sa profession.

Car c’est bien l’essence du fait de jouer, son critère distinctif, qu’il s’agit de cerner par-delà l’infinie diversité des multiples jeux et en amont de leur diversification en spectacles, rituels, danses, sports ou jeux de société. Qu’est-ce qui se joue et qui est en jeu dans tous ces jeux ? La réponse est nécessairement complexe, parce que le jeu est un opérateur de complexité. On ne saurait donc résumer en quelques lignes l’analyse minutieuse de l’auteur, qui permet de faire un nouveau pas, décisif, dans la voie ouverte par Huizinga et Caillois. Mais pour faire un bon usage du très riche matériau anthropologique et analytique qu’elle nous livre, il importe, de clarifier d’entrée la perspective dans laquelle ce matériau prend selon nous tout son sens proprement théorique. Même si l’auteur ne s’en réclame en rien, sa démarche rappelle celles de Durkheim et de Mauss dans ce qu’elles avaient de plus ambitieux. Plus spécifiquement, et quoiqu’elle répugne à aborder ce terrain, l’ample moisson de faits qu’elle rapporte, atteste des rapports si surprenants mais si étroits et si importants qui existent entre jeu et don. Ce qui ne devrait pas trop surprendre si l’on se rappelle que le livre de base sur le jeu, l’Homo ludens de Huizinga, s’inscrivait explicitement dans la continuité de l’Essai sur le don de Mauss. Quel rapport entre don et jeu ? Entre jouer et donner ? C’est sur cette question, trop laissé à l’état d’ébauche par Huizinga et Caillois, et plus généralement, sur les rapports entre don, jeu, rituel et échange qu’il nous faut revenir en mettant à profit les multiples pistes de réflexion nouvelles ouvertes par R. Hamayon.

Les harmoniques méthodologiques du Jouer de R. Hamayon avec Durkheim et Mauss

La proximité duJouerde R. Hamayon avec Mauss, si frappante quoique non revendiquée, et même contestée par l’auteure [2], est double. Dans son Essai sur le don (1925), sous-titré « Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques », Mauss partait, on le sait, à la recherche du type de relations sociales qui ont précédé l’apparition des logiques plus différenciées et spécialisées de l’ échange marchand et du contrat, en faisant le pari que quelque chose de l’ethosarchaïque du don persistait, etdevaitd’ailleurs subsister au cœur même de l’économie et du droit modernes. En employant le vocabulaire à, la fois de Niklas Luhmann et de Roberte Hamayon, on pourrait dire que Mauss tentait d’appréhender ledonnerdans toute sa généralité avant sa perdifférenciation (Ausdifferenzierung) en différents domaines peu à peu disjoints. De la même manière, R. Hamayon s’interroge sur la forme et la raison du jouer dans les sociétés archaïques – ou, plutôt, dans un type de société archaïque – en soutenant que quelque chose de cet esprit immémorial du jouer subsiste et se manifeste encore aujourd’hui dans tout type de jeu. Ou encore, que toutes les dimensions du jouer qu’elle s’attache à démêler, sont présentes dans tout jeu même si elles n’y sont pas toutes et pas toujours également actualisées. D’où la nécessité pour elle de parler dujoueret non du jeu. Par ailleurs, elle montre que le jouer archaïque, constitue ce que Mauss appelait un fait social total, aux trois sens qu’il est possible d’attribuer à cette notion : il ne se déroule pas tant entre individus qu’entre groupes entiers, ou entre individus représentant ces groupes ; il concerne et met en branle toute la société. Enfin, il est multidimensionnel [3]. Une grande part du travail de R. Hamayon consiste dans la mise en lumière de cette multi-dimensionnalité, présente en tout jeu, aussi simple soit-il.

Une autre différence avec Mauss est qu’elle ne va pas chercher ses exemples ou ses cas dans toutes les sociétés archaïques sur lesquelles nous disposons d’une documentation fiable, quand bien même elle fait apparaître que toutes pensent sous le registre du jouer un très vaste ensemble de pratiques, aussi variables soient-elles. Sa démarche, même si elle ne s’en réclame en rien là encore, rappelle plutôt celle de Durkheim qui, dans Les Formes élémentaires de la vie religieuse partait de l’idée que « à la base de tous les systèmes de croyances et de tous les cultes, il doit nécessairement y avoir un certain nombre de représentations fondamentales et d’attitudes rituelles …des éléments permanents qui constituent ce qu’il ya d’éternel et d’humain dans la religion », et qui se demandait : « Comment est-il possible d’arriver à les atteindre ? » [4]. Il y répondait, on le sait, en disant qu’il faut chercher et analyser en profondeur la forme la plus originelle possible, la plus simple et élémentaire, même s’il précisait aussitôt qu’il faut donner « à ce mot d’origines, comme au mot de primitif, un sens tout relatif » [5]. R. Hamayon pour sa part appuie ses analyses sur le terrain qu’elle connaît parfaitement – ce qui lui permet de ne pas déroger aux canons de la scientificité ethnologique -, celui de l’aire mongole et sibérienne et, plus spécifiquement, de la société bouriate, dans laquelle avant l’ère soviétiquetoutela jeunesse était tenue de participer à deux types de jeux : la danse et la lutte (réservée aux hommes). Il serait, à vrai dire, difficile de soutenir qu’il s’agit là d’une forme de jouer élémentaire et « simple » puisque, au contraire, comme le don archaïque, elle se révèle éminemment complexe. Mais il est peu douteux qu’il s’agisse d’un ensemble de pratiques qu’il est légitime de considérer comme plus archaïques et plus originelles que ce que l’on observe dans les sociétés étatiques hiérarchisées.

Reste le problème méthodologique et épistémologique, épineux, de savoir ce qu’il est possible de déduire ou d’induire sur le jouer en général à partir de l’étude d’un cas particulier, aussi approfondie soit-elle. À cette question il ne peut exister aucune réponse assurée. Que peut-on déduire, ou induire, demandions-nous ? Mais sans doute ne sont-ce pas là les bonnes catégories. On ne saurait trouver l’essence du jeu en général, ou son bon concept, en accumulant les analyses particulières comme le voudrait la logique de l’induction. D’où d’ailleurs, l’impuissance de l’anthropologie à tenir ses promesses aussi longtemps qu’elle se veut strictement monographique, empiriste et inductive. Mais il n’est pas plus tenable de prétendre forger spéculativement ou eïdétiquement un pur concepta prioridu jouer dont on pourrait déduire toutes les formes de jeu empiriques et particulières possibles. C’est plutôt ici la voie épistémologique moyenne de l’abduction, d’abord théorisée par C.S. Peirce, qui s’impose. Elle consiste en un saut en généralité supérieur à ce qu’autorise en toute rigueur la masse des matériaux empiriques existants, mais qui en procède pourtant, et qui n’aura de valeur qu’autant que la notion générale ainsi obtenue ne sera pas réfutée par eux [6]. C’est d’une démarche de ce type que l’Essai sur le don de Mauss retire toute sa puissance. Par delà la multitude des études spécialisées qu’il mobilise, il fait apparaître un fait humain d’une extrême importance et d’une grande généralité. Mais il ne le fait pas sur le mode philosophique en prétendant subsumer cette réalité sous la pureté d’un concept, et se borne à utiliser une notion de don partiellement indéfinie mais qui reste au plus près des réalités empiriques. À partir de là, il est possible, et à de nombreux égards nécessaire, de rayonner en de multiples directions. Soit pour affiner le concept et monter en généralité, soit, à l’inverse pour insister sur les différences entre les divers types de don historiques. C’est ce que permet également le livre de Roberte Hamayon qui accumule et classe suffisamment de données empiriques pour s’autoriser une montée en généralité sur le jouer comparable à celle effectuée par Mauss à propos du don. Mais voilà qui doit nous conduire maintenant à réfléchir avec plus d’attention aux rapports entre don et jeu. Nous voudrions en effet suggérer ici que toutes les composantes du jouer dégagées par R. Hamayon ne sont pleinement compréhensibles et significatives qu’une fois explicitement rapportées au paradigme du don, autrement dit au modèle d’intelligibilité anthropologique et sociologique générale qui s’élabore depuis trois décennies au sein du MAUSS (Mouvement anti-utilitariste en science sociale) dans le sillage des découvertes et des formulations de Mauss, et que, réciproquement, le paradigme du don s’en retrouve bien utilement éclairé.

Les dimensions du jouer

Huizinga, dans son Homo ludens, insistait sur la parenté de ses analyses avec celles de Mauss. C’est à la dimension agonistique du jeu qu’il s’intéressait, de la même manière que Mauss avait centré son étude sur la dimension agonistique du don. Sur les prestations agonistiques, et non sur les « prestations totales » (non agonistiques) en général. À le lire, il apparaissait que rivaliser dans et par le jeu est de même ordre que rivaliser dans et par le don. Point de vue trop restrictif, objectait Caillois, qui faisait valoir qu’outre les jeux agonistiques il faut également prendre en compte ceux qui reposent sur le hasard (l’aléa), l’imitation (mimicry) ou le vertige (ilinx). Une manière commode de résumer en quelques lignes les résultats obtenus par R. Hamayon serait de dire qu’elle fait apparaître l’ensemble des dimensions ou des composantes du jouer qui entrent dans tout jeu et dont seule l’inégale répartition fait basculer dans un des quatre types distingués par Caillois. Une petite quinzaine. Dont chacune se laisse difficilement nommer ou subsumer sous un seul signifiant tant elle est elle-même complexe, mais que l’on peut présenter en disant que dans le jouer entrent toujours en jeu, à des degrés divers, mais dans leur interdépendance :

- Une mobilisation du corps.

- Une part d’imitation.

- L’idée que le jeu prépare à autre chose que lui-même, à l’action véritable.

- Une dialectique de l’opposition et de la complémentarité des joueurs entre eux.

- Une dialectique de l’opposition et de la complémentarité du ou des joueurs avec une part de non ou de supra-humain.

- Une dimension de représentation et de mise en scène d’un drame.

- Une activation des émotions, entre joie et tristesse, croyance ou perte de foi.

- Un rapport à l’aléa, à la chance, au destin.

- Une part de stratégie et de ruse.

- Une logique de la reconnaissance et de la hiérarchisation, réversible ou irréversible.

- Une dimension sexuelle mettant en scène la dissymétrie des sexes.

- Une marge de jeu, une part d’indéterminé qui fait toute la distance du jeu à la « réalité ». Cette marge de jeu qui est en somme l’écart de la réalité à elle-même.

- une dimension métaphorique.

- Une production de quelque chose. Un résultat.

Le paradigme du don. Brefs rappels.

Quel rapport avec le « paradigme du don », qui tente d’expliciter et de systématiser certaines analyses de Mauss, et notamment celles de l’Essai sur le don  ? Dans cette perspective, le don apparaît comme un opérateur politique, comme l’opérateur de l’alliance entre les membres d’une société donnée, instituée, précisément et spécifiquement, par cette alliance. Il est ce qui permet de passer du cycle du ignorer – prendre – refuser – garder, à celui du demander – donner – recevoir et rendre [7]. Ou, plus précisément, il est l’opérateur d’une triple alliance. D’une alliance, horizontale, entre les guerriers ; d’une alliance, diagonale ou longitudinale entre les générations par l’intermédiaire du don des femmes et des enfants ;d’une alliance, verticale, entre les humains et les entités invisibles. À chacun de ces trois niveaux se joue une dialectique spécifique. Au plan horizontal, le don agonistique est ce qui permet aux guerriers de passer de la guerre et de la violence à la paix et à la coopération. Au plan diagonal, l’enjeu est celui du passage de la mort à la vie, du passé à l’avenir, des ancêtres aux descendants, de la règle à la liberté, de la stérilité à la fécondité, du déterminé à l’indéterminé. Au plan vertical, enfin,le don aux entités invisibles vise à obtenir la conversion du néfaste en faste, de l’adversité au propice et, plus généralement à garantir l’obtention ou la possession de la puissance, dumana, de la force efficiente, de la chance. Ajoutons, enfin, que dans tout type de don comme d’ailleurs dans tout type d’action, il entre un jeu un mélange, un « hybride » disait Mauss, d’obligation et de liberté-créativité, d’une part, et d’intérêt pour soi et d’intérêt pour autrui, d’ « aimance », de l’autre.

Il nous faut nous demander maintenant comment ces composantes du don entrent en résonance avec les composantes du jouer dégagées par R. Hamayon. Reprenons celles-ci, dans un ordre différent pour aller du rapport le plus évident à ce qui l’est moins.

Quatorze dimensions du jouer vues sous l’angle du don

1. -Une dialectique de l’opposition et de la complémentarité entre joueurs. C’est bien évidemment sur ce point que la proximité entre le don, le jeu agonistique en tout cas, et le jeu est la plus forte. De même qu’un rituel de don réussi permet de passer de la guerre ou de la rivalité à la paix et à l’amitié, de même dans un jeu agonistique bien réglé, après avoir tout fait pour l’emporter, les rivaux se serrent la main ou se donnent l’accolade et, d’une certaine manière, deviennent d’autant plus amis, ou en tout cas se respectent d’autant plus, que la lutte aura été plus intense. Aux deux mi-temps d’un match de rugby succède la troisième mi-temps, où il s’agit alors de rivaliser de démonstrations de convivialité et de capacité à absorber force nourritures et boissons [8]. Le jeu est plaisant en lui-même, mais une bonne partie du plaisir qu’il procure vient de ce qu’il permet d’éprouver et de mettre en scène à la fois la puissance et l’impuissance, la défaite ou la victoire, l’hostilité ou l’amitié, ainsi que leur réversibilité. Car, en tout état de cause, de même que dans le don le gain ne peut être que provisoire, puisqu’il est assorti de l’obligation de rendre, de même dans le jeu, il n’est de victoire que temporaire, toujours à charge de revanche et ouverte à la possibilité que le perdant du jour soit le gagnant de demain. S’il devait ne jamais l’être et rester perdant éternel, alors on cesserait de jouer, ou bien on jouerait avec d’autres partenaires-adversaires.De la même manière que dans le don (agonistique) on ne donne pas à n’importe qui mais seulement à ceux dont on sait qu’ils sont suffisamment puissants pour pouvoir rendre.

C’est dans les jeux agonistiques, ceux dans lesquels il y a un gagnant et un perdant, que cette dialectique de l’opposition et de la complémentarité saute le plus aux yeux. Mais elle est tout aussi évidente dans les rituels de danse collective qui voient jeunes hommes et jeunes femmes s’affronter et se compléter, se donner et se refuser,se prendre ou se rendre [9]. De même encore, les jeux apparemment solitaires, les jeux d’ilinx, l’escalade, les courses en solitaire à travers l’Atlantique ou autour du monde etc. doivent-ils se comprendre comme des jeux et des épreuves dans lesquels on s’affronte à soi-même pour se retrouver et devenir ou redevenir son propre ami.

2. -Une dimension sexuelle mettant en scène la dissymétrie des sexes. La dimension sexuelle des jeux est particulièrement patente dans toutes les danses collectives, souvent associées à des rites de fertilité [10]et où il s’agit à la fois de mimer les animaux et de symboliser l’acte sexuel. Mais c’est d’ailleurs ce dernier qui doit lui aussi être pensé dans le langage du don. Il reproduit en effet les différentes phases des boucles entrecroisées, de la double hélice, positive et négative, symbolique et diabolique, du don. À la demande de l’un répond soit le don soit l’ignorance de l’autre. Le prendre s’articule au (se) donner, au don reçu ou refusé, et, enfin, au contre don, au rendre, ou à son refus. Dans ce double cycle, les positions des deux sexes sont bien dissymétriques, quand bien même cette dissymétrie est toujours susceptible de s’inverser. Au sexe masculin, au départ, le demander et le prendre, au féminin le refuser ou le (se) donner. Parce que le jeu reproduit le don il reproduit également cette dissymétrie des sexes en assignant de préférence les hommes au jeu agonistique, au combat, à la rivalité, et les femmes à la danse et à l’harmonie. Encore faut-il compliquer ce schéma élémentaire puisque, comme le montrent les exemples analysés par R. Hamayon, dans les jeux agonistiques originels, c’est la victoire d’un mâle sur un autre mâle qui lui permet d’accéder aux femmes. Et il est peu douteux que cette dimension reste au moins symboliquement présente dans les jeux agonistiques contemporains.

3. - Une logique de la reconnaissance et de la hiérarchisation, réversible ou irréversible. Un des théorèmes centraux du paradigme du don est que les sujets humains ne cherchent pas tant à posséder qu’à être reconnus, et qu’ils désirent être reconnus pour leur générosité-générativité, comme des donateurs ou comme participant du domaine de la donation, i.e.de la grâce, de la spontanéité, de la gratuité, de le beauté ou de la créativité. Une fois ces précisions apportées, c’est sans doute ici que l’équivalence ou la réversibilité du don et du jeu apparaît la plus manifeste. Si le don représente l’opérateur politique par excellence, s’il fonctionne comme un convertisseur de l’hostilité en amitié, c’est en tant qu’il garantit à l’autre, jusque là ignoré, méprisé ou haï, qu’il est reconnu comme sujet humain et social à part entière, digne d’amitié ou au moins de considération. Il est la mesure de la valeur qui lui est accordée. Et, réciproquement, il demande que soit reconnue par le donataire la valeur du donateur telle qu’exposée par son don ou sa donation [11].

Don ou donation : il y a là deux champs connexes mais néanmoins distincts. Dont le jeu en général, et le sport en particulier font bien apparaître les ressorts spécifiques comme les interpénétrations. Gagnant ou perdant, un sportif peut recevoir la reconnaissance recherchée, celle de l’adversaire ou celle du public, pour deux motifs bien différents. Soit parce qu’il s’est donné à fond – on dit alors qu’il a « tout donné », qu’il a « mouillé le maillot » -, parce qu’il a été généreux dans l’effort ; soit parce qu’il a réussi des coups particulièrement, beaux, fluides ou improbables qui suscitent des cris d’admiration et de joie. Le premier est laborieux et méritant, méritant parce que laborieux, le second est gracieux et efficace, reconnu parce qu’au-delà du mérite [12]. Le premier est reconnu au prorata de ses efforts, le second parce qu’il semble ne pas avoir besoin de faire des efforts. Ou encore, le premier doit conquérir la victoire, en (se) donnant, le second semble élu des dieux qui lui ont tout donné. Et ces observations valent, bien sûr aussi bien pour les jeux non agonistiques, la danse ou le théâtre par exemple, la mimicry, que pour les jeux agonistiques. Dans tous les cas de figure, c’est une dialectique complexe qui se joue entre le travail, l’effort et la technique d’une part, la fluidité, l’allant de soi, la créativité et le gracieux de l’autre.

L’inégalité et l’irréversibilité des efforts et des dons entraînent nécessairement la formation d’une hiérarchie. Le don non rendu entraîne la supériorité du donateur de la même manière que le coup non rendu, non retourné, le smash imparable ou le passing shot victorieux assurent la victoire. Lorsque tout espoir de revanche et de réciprocité s’avère vain, il faut que les joueurs se rangent dans des catégories différentes pour pouvoir continuer à jouer entre pairs en conservant le plaisir du jeu. De la même manière l’instauration des hiérarchies sociales crée des strates d’acteurs sociaux entre lesquels les dons peuvent circuler à parité.

4. - Une dialectique de l’opposition et de la complémentarité du ou des joueurs avec une part de non ou de supra-humain.
5. - Un rapport à l’aléa, à la chance, au destin

Cette recherche de la grâce, de l’inspiration, de la créativité nous renvoie clairement au troisième registre de l’alliance scellée par le don, celui de l’alliance avec les entités invisibles. Ce que le jeu vise à produire, sur le mode d’une efficacité symbolique généralisée, c’est la chance, ou, au moins le sentiment d’avoir de la chance. D’être à même de pouvoir obtenir tout ce qui ne peut pas s’obtenir dans le monde réglé du travail, de l’utile, du fonctionnel et de la répétition. Le sentiment d’une élection. Dans le jouer sibérien, le chamane joue et accomplit ses rituels pour permettre aux chasseurs de séduire le gibier en l’incitant à se donner aux hommes qui le poursuivent. Au-delà, il faut comprendre que, comme l’écrit R.Hamayon, « le chamane chasse de la chance comme il chasserait du gibier ». Voilà une bonne caractérisation du joueur, tous jeux confondus : tout joueur est un chasseur de chance. Chez le jouer professionnel, l’accroc au jeu, cette chasse, bien sûr, devient nécessairement une chasse infinie, une chasse à l’infini, qui, comme le chante Leonard Cohen, court après le rêve de trouver la carte si improbable, « so high and wild », qu’il n’y aura plus jamais besoin de jouer une autre fois. De même, disait Lévi-Strauss que l’idéal serait de faire un don qui ne puisse être rendu. Un don, en somme, sans réplique.

Or, cette carte, comme le don sans retour, est introuvable. C’est pourquoi le joueur est toujours en relation avec une instance extra-humaine, avec les entités invisibles qui, seules, peuvent décider en dernière instance tant de ses capacités que de son sort. La dispensatrice du succès possible, la fortune, la bonne fortune, la déesse Fortuna, a les traits d’une femme. Elle peut être séduite – Machiavel était particulièrement attentif à ce point - par les manières viriles du guerrier-joueur-donateur, par son allure un peu voyou, bad boy, par son audace, par ses ruses qui seules peuvent la convaincre de donner. De se donner. Tout dépend au fond de l’habileté du joueur-guerrier-donateur à mobiliser tantôt le registre du prendre-refuser-garder, ou celui du donner-recevoir-rendre. Mais quelle que soit son habileté il ne pourra jamais que tenter de faire au mieux avec ladonnequ’il a reçue au début de la partie, ou au début de sa vie. « Chacun, écrit R. Hamayon, est censé posséder un potentiel de chance à titre d’attribut latent. Celui-ci est perçu comme à la fois lié à sa force vitale, amin en bouriate, kut en yakoute, et pourtant d’une certaine manière externe à sa personne » (p. 155). Comme le mana, ou comme le hau, l’esprit de la chose donnée selon Mauss. Le but du jeu est d’attester la possession de cette force vitale. Chacun, à partir de la donne initiale, i.e. l’ensemble des dons et des talents reçus au départ, suit une route particulière. Le jeu doit confirmer que c’est la bonne, ou bien permettre d’espérer en changer.

6.Une part de stratégie et de ruse. Toute personne intéressée à la question du don archaïque connaîtLes Argonautes du Pacifique occidental de Bronislaw Malinovski, point de départ des analyses de Mauss sur la kula. On peut y lire le récit détaillé de tous les plans ou de toutes les rêveries qui parsèment la navigation des Trobiandais en route vers d’autres îles dans lesquelles ils espèrent se faire offrir certains vaygua’s, certains bien précieux, mwalis ou soulawas, particulièrement convoités. Pour cela il leur faudra séduire leurs détenteurs, en être reconnus et se rendre désirables à leurs yeux. Il y faut toujours une part d’artifice.Mais c’est dansSorciers de Dobu de Fortune qu’on voit le mieux apparaître la dimension de stratégie, y compris sorcière, déployée par les Dobuans, ces partenaires particulièrement redoutés de tous les acteurs du cycle kula. Combien de fois faudra-t-il rappeler que le don archaïque est à mille lieues de la charité et du désintéressement même s’il y entre une part de désintéressement et de gratuité ? Le but du jeu du don est d’apparaître comme le meilleur donateur, mais aussi comme le meilleur receveur, celui qui recevra à la fois le plus et le plus élégamment. Or rien de tout cela ne peut s’accomplir sans habileté, ruse et stratégie. De même aucun vrai joueur ne peut jouer et encore moins gagner sans tout un ensemble de trucs, de coups spéciaux ou de bottes plus ou moins secrètes.

Mais il ne suffit pas d’observer que ruse et stratégie sont mobilisées à titre de moyens dans le jeu et en vue de la victoire. Dans une certaine mesure elles sont le véritable but du jeu, le jeu même. Ce sont elles qui sont sources de plaisir. Cela est évident dans le cas des jeux de stratégie, comme les dames, le bridge ou les échecs, ou comme dans le cas de ceux qui mêlent étroitement ruse et stratégie comme le poker. Mais même dans les jeux de pur hasard, comme les dés, la loterie ou la roulette, tout est fait pour avoir de la chance et séduire Fortuna, qu’on lance les dés en force ou en douceur, qu’on mise en fonction de sa date de naissance ou de son mariage, ou encore qu’on imagine des martingales toujours plus sophistiquées.Et tromper l’adversaire peut être à soi seul un plaisir suffisant. C’est « beau comme le mensonge », dit-on dans certaines cultures.

Dans une certaine mesure, la même chose est vraie du don. Il faut savoir se faire donner quelque chose. Etre aussi bon demandeur que donneur ou receveur. Se faire donner non pas nécessairement parce que la chose importe mais parce que ce qui importe véritablement c’est grâce à la manifestation d’une demande d’avoir su déclencher chez l’autre le geste du don. Don Juan s’intéresse infiniment moins aux faveurs que lui offrent ses mille trois conquêtes qu’au fait qu’elles les lui cèdent. La coquette, insatiable, ne sait trop que faire des diamants, des perles ou des fourrures, sauf attester par leur profusion même qu’elle est celle qui a su se faire beaucoup donner parce qu’elle a beaucoup demandé.

7.Une mobilisation du corps. 8.Une activation des émotions, entre joie et tristesse, croyance ou perte de foi.

La mise en lumière du rôle central de la mobilisation des corps par le jeu représente un des principaux apports de l’analyse de R. Hamayon. Ce que l’Église interdit dans le jeu c’est sans doute d’abord, montre-t-elle, le saut et les cabrioles qui l’accompagnent ou le constituent. Ainsi Jean Chrysostome (344-407) interdit-il les jeux parce qu’il les associe au rire, au saut et à la danse, qu’il juge démoniaques. Et parce que, de toute façon, avec Dieu, on ne joue pas. On ne rit pas. Mais, réciproquement, si le jeu séduit et attire, s’il déchaîne les passions c’est, précisément,parce qu’il ne mobilise pas seulement des ressorts abstraits, comme le sont en définitive le gain, la victoire ou la reconnaissance réduits à eux seuls, mais parce qu’il met en branle tout l’être. Non seulement l’âme mais aussi le corps et l’esprit.

Il faudrait pour en rendre compte lier l’analyse des rapports entre don et jeu à une théorie des affects et des émotions. Et recourir aux neurosciences pour se demander quelles hormones de plaisir, endorphine ou dopamine etc., ils secrètent respectivement. Mais l’essentiel en la matière a sans doute été formulé par Spinoza : produit de la joie tout ce qui accroît notre puissance d’agir, de la tristesse tout ce qui la restreint. Or qu’est-ce qui traduit le mieux l’effectivité de notre puissance d’agir sinon la victoire, et plus encore si elle est obtenue « avec la manière », et notre impuissance que la défaite, sauf peut-être si, avec « la manière », nous sommes passés tout près du but ? R. Hamayon fait bien ressortir que dans le cas sibérien, - mais on en trouverait de nombreux équivalents ailleurs -, la joie est une attitude de principe, qui doit se manifester même AVANT d’avoir commencé à jouer. Il faut que le jeu produise, ou mieux, secrète de la joie. Et, pour se donner les meilleures chances que ce soit le cas, il faut le prescrire aux joueurs. Bel exemple de ce que Mauss appelait l’expression obligatoire des sentiments.

Il convient toutefois d’aller au-delà du seul rapport au gain ou à la perte. Et même peut-être de la thématique de la puissance d’agir sauf à la débarrasser radicalement de ses connotations de pouvoir pour penser le pouvoir de sans le réduire au pouvoir sur. Nul doute, pourtant, que dans le jeu, comme dans le don, on ne cherche à tenir l’autre en son pouvoir, à montrer qu’on est plus fort, plus puissant que lui [13]. Ou, en tout cas, qu’il n’est pas le plus puissant. Que l’on peut réciproquer, lui rendre la pareille et lui tenir la dragée haute. Mais il y a autre chose. Gagner ou perdre est à la fois essentiel et dérisoire. Les joueurs comme les donateurs désirent être reconnus, disions-nous, mais pour ajouter : reconnus comme ayant donné quelque chose ou, plus profondément, comme participant de la donation, du mouvement même de la vie, de la spontanéité, de ce qui coule de source et va de soi. Même dans les jeux agonistiques, le but ultime n’est pas tant de vaincre l’adversaire que de s’allier avec lui pour jouer le jeu le plus qu’il est possible de le jouer, jusqu’à, peut-être, vaincre le jeu lui-même [14]. On joue à la fois avec et contre quelqu’un, mais au bout du compte en vue de jouer avec et contre le jeu. De jouer pour enfin ne faire qu’un avec lui. Lorsque les coups s’enchaînent et se répondent avec toujours plus d’efficacité de part et d’autre, c’est tout le cycle du demander/donner/recevoir et rendre qui se déploie, de plus en plus vite ou de plus en plus régulièrement et sereinement, dans l’évidence partagée de la naturalité du jeu et des gestes, les joueurs sont pris dans un rythme qui les dépasse et les plonge dans un état second, quasi hypnotique et proche de l‘extase ou de la transe. Peu importe alors que l’un ou l’autre gagne, ce qui compte c’est de garder l’harmonie du rythme. L’idéal n’est plus de faire un don ou un coup qui ne puisse être rendu, c’est que le jeu ne s’arrête jamais. Les jeux agonistiques sont alors au plus près de la danse. Ou de l’amour.

9.Une production de quelque chose. 10.L’idée que le jeu prépare à autre chose que lui-même, à l’action véritable. R. Hamayon, par ailleurs, insiste sur le fait que, contrairement à ce qu’on pense habituellement, jouer est toujours productif de quelque chose. D’un résultat positif quelconque. Cette productivité est assez facile à identifier dans le cas du jouer archaïque, total et multidimensionnel. Du bon déroulement des jeux ritualisés dépendent le succès à la chasse ou l’abondance des récoltes. Ce point mérite une attention toute particulière. De quelle nature, doit-on en effet se demander, est le résultat, la productivité d’un jeu, lorsque désencastré de la totalité du jouer (disembedded ou ausdifferenziert), il n’est plus joué que pour lui-même et devient à lui-même sa propre fin ? De manière plus générale, quelle peut bien être l’efficacité propre du jouer dès lors que le fait même de jouer semble justement échapper aux règles ordinaires de l’efficacité ? « La fonction performative du jouer, écrit R. Hamayon, n’est pas d’ordre causal » (p. 151). Elle concerne, et cette notation est décisive, « les voies et les moyens de l’obtention de « l’improductible » (p. 152), de tout ce qui n’est pas susceptible d’être obtenu par le travail, l’industrie humaine ou la persévérance ». De l’impondérable. Comment obtient-on de l’impondérable ?

« Être le premier, le plus beau, le plus chanceux, le plus fort et le plus riche, voilà ce qu’on cherche et comment on l’obtient », écrivait Mauss à propos du don agonistique dans ses « Conclusions de sociologie économique et d’économie politique » à la fin de l’Essai sur le don (p. 270, PUF, 1966). Dans cet ensemble de buts, au-delà de la victoire et de la richesses le plus important est en réalité la chance. Il faut en avoir pour gagner dans un jeu, assurément. Mais, plus subtilement, ce que produit la réussite au jeu, symétriquement, c’est le sentiment d’avoir de la chance et de savoir s’en rendre maître. Une chance qui vaudra non seulement dans ce jeu donné ou cette partie particulière mais dans tous les secteurs de l’existence. L’assurance qu’on participe du rythme de la donation, de la vie même et de la grâce. Qu’on est un capteur ou un récepteur de mana. « L’homme est un animal rythmique », écrivait Mauss. Jouer est avant tout une manière d’accéder à l’eurythmie [15]. Nous y reviendrons.

11.Une part d’imitation. La dimension de l’imitation est celle que R. Caillois mettait au premier rang dans le registre de la mimicry. C’est à elle que renvoie en anglais le play, par différence avec les games. C’est dans le théâtre ou le mime qu’elle se manifeste à l’état le plus pur puisque on y joue explicitement des rôles. Elle est également au cɶur des rituels chamaniques et des jeux sibériens décrits par R. Hamayon, dont une bonne part consiste en l’imitation des animaux. Mais elle est aussi infiniment plus présente qu’on ne le croirait tout d’abord dans le cadre des jeux agonistiques, qui ne se réduisent nullement à un affrontement déterminé et momentané entre deux rivaux particuliers. Passé le stade des jeux purement occasionnels et sans lendemains, chaque joueur joue en suivant les conseils et en imitant les gestes ou les coups d’un ou de plusieurs initiateurs ou maîtres. Plus il se familiarise avec son jeu et plus il s’inscrit dans une lignée de pratiquants et d’aficionados.

Revenons au langage du paradigme du don. Nous avons vu que les joueurs nouent entre eux une alliance agonistique comparable à l’alliance scellée par le don horizontal entre les guerriers. Ils cherchent par ailleurs à obtenir la chance via une alliance verticale avec les entités invisibles. En imitant les grands joueurs du passé tout en cherchant à innover, ils instituent une alliance longitudinale entre les générations. Entre le passé et l’avenir du jeu. Ils perpétuent sa tradition, son don à travers les générations.

12. Une dimension de représentation et de mise en scène d’un drame. Tous les éléments sont maintenant réunis pour nous permettre de comprendre pourquoi dans tout jeu il entre, nécessairement, ou plutôt constitutivement, une dimension de représentation et de mise en scène d’un drame. Tout drame pose la question de savoir si l’on parviendra à passer du cycle inexorable du ignorer- prendre – refuser – garder au symbolisme dudemander – donner – recevoir –rendre. Ou, à l’inverse, si au cɶur du cycle de don harmonieux et positif le mieux installé – celui de l’endettement mutuel positif, dans lequel chacun s’efforçant de donner toujours plus, tout le monde se retrouve gagnant – ne se cache pas le ferment de la discorde qui fera rebasculer de l’amitié à la haine. Du donner au prendre. De la confiance à la défiance. Tout drame, encore, pose la question de la chance ou de la malchance, de la force du destin, de l’élection ou de la déréliction. De la victoire ou de la défaite. De la séduction et de la trahison. Du succès et de l’efficacité, ou de l’échec et de l’impuissance. Tout drame enfin met en scène des lignées brisées, des successions impossibles, et la stérilité qui en résulte. Tout joueur est l’acteur de l’un ou l’autre de ces types de drame. Il représente aux yeux du public ou, au minimum, aux siens propres, un des personnages possibles de tel ou tel d’entre eux [16].

13.Une marge de jeu, une part d’indéterminé qui fait toute la distance du jeu à la « réalité ». 14. Une dimension métaphorique. Il y a en réalité deux marges de jeu et deux types d’indétermination à penser. La marge de jeu et l’indétermination internes au jeu, d’une part, la marge de jeu et d’indétermination inhérentes à la « réalité » elle-même. Les premières ne sont guère difficiles à concevoir. Il n’y aurait aucun jeu possible si le résultat de l’action était connu à l’avance, si l’on savait à coup sûr qui sera le gagnant, sur quelle face le dé va retomber, si tel personnage de théâtre devait être interprété de la même manière par tout acteur possible, si chaque danseur dansait exactement comme n’importe quel autre etc. Le sport n’est réellement intéressant qu’en raison de sa glorieuse incertitude.

Plus intéressante et plus difficile à penser est la marge de jeu interne à la « réalité » puisqu’elle force à s’interroger sur le degré de consistance et de réalité de la réalité. Et, du même coup, sur le statut de l’opposition entre jeu et réalité. Une partie de la réponse réside dans la dimension métaphorique du jeu. Dans le jeu on fait « comme si ». Comme si on était un animal, un cow boy ou un indien, Jules César ou le Cid, un guerrier ou une séductrice, un général ou un porteur de mana. Etc. Et cette dimension métaphorique est évidemment exacerbée par les jeux vidéos et internet, dans lesquels on peut être à volonté Zinedine Zidane ou Zlatan Ibrahimovic, un pilote émérite, un chef mafieux ou tout personnage possible dans une second life. Parce que le jeu est de l’ordre de la métaphore et du symbolisme, ses issues n’ont pas de conséquences directes dans la « vrai vie ». « Ce n’est qu’un jeu ». On ne meurt pas qu’une fois, mais autant de fois que l’on veut.

Et il y a bien là une différence cruciale entre le jeu et la réalité. Sauf à « intéresser » les parties ou à devenir addict au casino comme le Joueur de Dostoievski, ou si est un joueur professionnel, dans le jeu on ne risque pas de perdre, sa fortune, sa femme, sa maison, sa vie même [17].

Mais cet écart entre la réalité et sa métaphore est malgré tout infiniment plus brouillé et ténu qu’il pourrait tout d’abord sembler parce que le monde réel est lui-même largement d’ordre symbolique et métaphorique. Camille Tarot explique que le mérite premier de M. Mauss est d’avoir découvert qu’il n’y a pas d’un côté la réalité et de l’autre les symboles, mais que la réalité sociale est intrinsèquement symbolique [18]. La sociologie et la psychologie sociales américaines quant à elles n’ont longtemps parlé que de statut social et de rôles à jouer. Ajoutant, et c’est ici particulièrement intéressant pour notre propos, que la condition pour bien jouer le rôle social qui nous est imparti est de le faire en témoignant d’une certaine « distance au rôle ». Autrement dit, de savoir qu’on le joue, et donc de jouer à le jouer. Quitte à le jouer le plus sérieusement possible.

14 bis.Et son efficacité particulière. L’essence du jeu, montre R. Hamayon, reprenant Winnicott et Bateson, c’est de faire « autre chose » [19]. D’où son caractère paradoxal. Le salarié ou le fonctionnaire trop zélés qui ne font qu’appliquer la règle sont contreproductifs. Ce n’est qu’en faisant aussi autre chose que ce qui leur est prescrit qu’il peuvent faire preuve d’inventivité et d’efficacité. Si les grands capitaines d’industrie ou les grands politiques sont si souvent également d’excellents sportifs c’est parce qu’ils savent mettre en œuvre dans leur domaine professionnel « sérieux », les leçons du jeu : savoir accepter la défaite comme la victoire, faire preuve de patience et de persévérance, apprivoiser la chance. Et, surtout, se laisser prendre par le rythme propre à une activité déterminée. Devenir ce rythme même.Il importe donc de comprendre qu’il n’y a d’efficacité possible dans le monde du travail de l’entreprise ou des organisations que pour autant qu’il y est ménagé une part de jeu. Et donc de gratuité. Une modalité de l’action, « une manière de faire les choses », comme l’observe si justement R. Hamayon, qui permet de faire les choses en faisant autre chose. Avec le jeu, pourrait-on dire, on a plusieurs faire au feu.

Conclusion : Jeu, don, échange et rituel

Toutes ces remarques permettent d’arriver à la conclusion suivante. Le don, dans sa dimension agonistique, mime la guerre pour arriver à la paix, en substituant les dons de biens aux dons de maux, de coups, de blessures, d’injures, de morts. Appréhendé dans sa dimension de triple alliance, horizontale, longitudinale et verticale, il constitue ce pari qui permet de passer de la guerre à la paix, de la mort à la vie et de l’adversité à la chance en basculant du cycle diabolique du ignorer – prendre – refuser –garder au cycle symbolique du demander – donner – recevoir –rendre. Tout jeu est un modèle réduit de ce qui se joue dans et à travers le don, et notamment dans et à travers le don agonistique. Quand on joue, on rejoue toujours, symboliquement et dans des proportions évidemment très variables selon les jeux, [20]le drame de cette triple conversion, de la guerre en paix, de la mort en vie, de la malchance en chance. De la victoire sur l’autre en une alliance avec l’autre, de la victoire sur le néant en une créativité, et de la victoire sur le sort contraire en une résilience.

Dans l’Essai sur le don, Mauss pour désigner le don, qu’il analyse comme un « quasi-contrat », parle tantôt d’échange-don ou de don-échange. On pourrait parler d’un quasi-échange. Mais il le présente également comme un don cérémoniel. Rituel. Symétriquement, tous les auteurs qui se sont intéressé au jeu ont relevé sa dimension rituelle et ont interrogé les relations entre jeu et rite. Le matériau que nous fournit R. Hamayon permet de dire les choses ainsi : de même que l’échange représente la part utilitaire du don, et le don la part non ou anti-utilitaire de l’échange, de même le rituel représente et met en scène la dimension d’obligation propre au jeu, et le jouer la part de liberté et de créativité du rituel. Il joue à la fois avec et contre le rituel. Contr’avec. Il en est l’opposé complémentaire. Vu, maintenant, du point de vue du don, le rituel incarne sa dimension, d’obligation là encore. Il représente le don institué, la part de dû du don, et le jeu incarne sa part de liberté. Mais le moment du jeu est aussi le contraire de celui de l’utilité fonctionnelle qui anime l’échange. D’où sa caractérisation habituelle par le non sérieux, le plaisir ou la frivolité.

Mais il est possible et nécessaire de formuler de manière encore différente la question des relations entre don, jeu, rite et échange. Rappelons que selon le paradigme du don, il existe quatre mobiles premiers de l’action : l’intérêt pour soi et l’intérêt pour autrui (l’aimance), l’obligation et la liberté-créativité. À chacun de ces mobiles premiers correspond une modalité spécifique de l’action collective ou, si l’on préfère, de la coordination entre les acteurs. Qu’il est possible de penser, en utilisant les catégories formulées par Élie Halévy, cherchant à comprendre la spécificité de l’utilitarisme benthamien, comme autant de modalités de « l’harmonisation des intérêts » : naturelle à partir de l’intérêt pour soi, artificielle à partir de l’obligation,spontanée à partir de l’aimance, passionnée à partir de la liberté-créativité. À chacune de ces formes d’action collective correspond un acte instituant privilégié : le contrat unit des acteurs mus au premier chef par l’intérêt pour soi, le don des acteurs mus au premier chef par l’intérêt pour autrui.Le rite soumet les acteurs sociaux à une règle partagée.Le jeu les rassemble dans le partage d’une liberté-créativité passionnée.

obligation

don

rite

intérêt

sympathie

contrat

jeu

Liberté/créativité

Dans chacun des ces actes instituants il entre toujours une composante des trois autres. Il n’y a pas de jeu sans règle du jeu et sans tout un cérémoniel qui l’encadre et lui confère, justement, son aspect rituel. Pas de jeu, non plus sans intérêt pour soi, sans désir de faire primer son intérêt propre sur celui de l’autre. Mais pas de jeu, non plus, sans réconciliation possible avec l’adversaire qui doit redevenir partenaire. La dominante du jeu, toutefois, son trait distinctif, est la part de liberté et de créativité qu’il ménage. On comprend mieux, dès lors, pourquoi il passionne. C’est qu’il représente par excellence ce moment de l’activité libre, l’action faite pour elle-même et non en vue d’autre chose, cette activité libre qui est selon Aristote la seule source du plaisir véritable. Ou pour le dire dans le langage de la grande admiratrice d’Aristote qu’était Hannah Arendt, il incarne au plus haut point le moment de l’action. Celui par lequel on accède pleinement à la manifestation de soi (Selbstdarstellung) en faisant advenir du nouveau. Celui durant lequel, pour le formuler dans un autre langage, on a le sentiment de devenir sujet, ne serait-ce que l’espace d’un instant, et de faire qu’il y ait quelque chose plutôt que rien. Avec le jeu, et par sa répétition à volonté, il est possible à tout instant de rejouer le drame central de l’existence humaine, la réversibilité de l’hostilité et de l’amitié, du rien et du quelque chose, du faste et du néfaste. Et de se donner l’illusion réalisée de pouvoir se rendre, fugacement, maître, auteur et acteur du drame de la vie.

// Article publié le 6 novembre 2013 Pour citer cet article : Alain Caillé, « Jouer/Donner, Quelques préalables », Revue du MAUSS permanente, 6 novembre 2013 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Jouer-Donner
Notes

[1Roberte Hamayon, Jouer. Une étude anthropologique à parti d’exemples sibériens, La Découverte/MAUSS, septembre 2012

[2Dans des courriers privés.

[3Pour Mauss, le don constituait dans les sociétés archaïques le fait social total par excellence en ceci qu’il réunissait ces trois modalités de la totalité. Et c’est pour cette raison également qu’il lui apparaissait comme le fait politique, instituant, par excellence.

[4E. Durkheim,Les formes élémentaires de la vie religieuse, PUF 1968, p. 6 et 7.

[5Id. p 11, note 1.

[6À moins qu’on ne préfère évoquer Wittgenstein et parler de la recherche d’un air de famille.

[7Mauss, on le sait, parlait de ce qu’il appelait la triple obligation de donner, recevoir et rendre. Mais cette triple obligation ne prend sens que sur fond de son opposé : le prendre, le refuser et le garder. A tout moment on peut rebasculer du registre de l’alliance et de la pacification, le registre symbolique, dans son envers, le registre diabolique, celui de l’hostilité et du conflit, du prendre, refuser et garder. C’est le registre, par exemple, de la vengeance, qui fonctionne comme le doublon de l’alliance. À y réfléchir, il apparaît cependant que le cycle du don ne peut pas être enclenché sans une demande préalable, qu’elle ait été effectivement formulée par le donataire ou simplement anticipée par le donateur. Le cycle complet du don est donc celui du demander, donner, recevoir, rendre, en positif, et, en négatif, du ignorer, prendre, refuser, garder.

[8Mais la réconciliation est loin de toujours survenir. Avec la professionnalisation du sport, son attrait même peut disparaître. C’est ce que montre bien un footballeur qui a joué dans laPremier Leagueanglaise dans un livre intitulé The Secret Footballer (traduction française, Hugo Sport, janvier 2013). Ce qui en ressort c’est l’ennui profond dans lequel sombrent les joueurs professionnels de haut niveau, qui cherchent d’autres manières de rivaliser. Par exemple, lorsque deux tables de footeux, bourrés d’argent « se cherchent », l’une fait porter à l’autre une bouteille de champagne. La seconde rend la pareille et ainsi de suite dans un véritable potlatch qui atteint vite la centaine de milliers d’euros (cité in Libération, 5 et 6 janvier 2013, p. 19).

[9On sait que dans l’Essai sur le don, Mauss ne s’intéresse qu’à ce qu’il appelle les prestations totales agonistiques dont il explique qu’elles ne constituent qu’une partie assez restreinte et singulière de l’ensemble des prestations totales non agonistiques qui sont plutôt de l’ordre du partage et de la mise en commun. Là encore, la symétrie avec le jouer est parfaite. Les jeux agonistiques, seul objet des réflexions de Huizinga, ne représentent qu’un sous-ensemble au sein de l’ensemble plus vaste et englobant des jeux non agonistiques. Comme le don, les jeux agonistiques sont largement l‘affaire propre des hommes.Cf.infra, et, plus spécifiquement, Marylin Strathern, The gender of the gift : problems with women and problems withsociety in Melanesia, Berkeley ; Londres : University of California Press, 1988.

[10La référence incontournable est ici Marcel Granet, membre de l’école durkheimienne, avec notamment, La civilisation chinoise, La renaissance du livre, 1929, Fêtes et chansons anciennes de la Chine, Paris, 1919, et Danses et légendes de la Chine ancienne, Paris, 1929.

[11On reprend ici le terme issu de la tradition phénoménologique qui bâtit toute une réflexion sur « l’étant donné », sur ce qui est là sans avoir été donné par personne à personne, un don sans volonté première de donner, sans intentionnalité, à partir du fait qu’en allemand « il y a » (quelque chose plutôt que rien », se dit « ça donne » (es gibt). Cf. A. Caillé, Don, intérêt et désintéressement, La Découverte, 2005 (1994), pp. 280 sq.Et, L’idée même de richesse, La Découverte, 2012, pp. 48 sq. Sur ce thème, cf. ici même le bel article de Nathalie Heinich, « Avoir un don ».

[12On pourrait prendre comme exemples au tennis, Arantxa Sanchez ou Marion Bartoli, d’un côté, et Roger Federer de l’autre.

[13Mais montrer à qui ? A l’autre, à son adversaire, sans doute, mais est-ce le plus important ? R. Hamayon me fait observer à juste titre qu’en réalité on lutte pour être vu et admiré par des spectateurs invisibles. De même que l’écrivain écrit en définitive pour des lecteurs invisibles ou que le musicien compose pour des auditeurs invisibles, etc. Et qu’on donne à des destinataires qui excèdent la personne du donataire concret et spécifique qui reçoit le don.

[14Mais alors c’en serait fini de jouer.

[15Citer Michon et Fixot

[16Il faudrait ici développer l’analyse pour mieux dégager les harmoniques entre don, jeu, symbole et drame. La dimension symbolique renvoie au drame de l’existence humaine, toujours tiraillée entre la possibilité du ignorer – prendre – refuser et garder et celle du demander – donner –recevoir et rendre, entre l’intérêt pour soi et l’intérêt pour autrui, entre obligation et liberté-créativité.

[17Ce n’est pas l’absence de sérieux qui distingue le jeu de la réalité puisque l’on peut apporter bien plus de sérieux à jouer qu’à faire son métier. Et a fortiori quand on est devenu joueur professionnel. Ce n’est pas non plus l’absence de pénibilité. Que d’efforts pour remporter une transatlantique, escalader un sommet, jouer un match de foot, nager des kilomètres chaque jour avant même de pouvoir participer à la moindre compétition ! Non, c’est bien la dimension métaphorique qui semble faire la différence du jeu et du monde réel

[18C. Tarot, De Durkheim à Mauss, l’invention du symbolique, La Découverte/MAUSS, 1999. Réédition, La Bord de l’eau, 2013.

[19Et, d’une certaine manière, cela est vrai également du don, pour autant que dans le don l’intention compte davantage que l’utilité intrinsèque de ce qui est donné. Et l’on sait que c’est elle qui fait que le don est un don. C’est cet excès de l’intention sur la réalité de l’utilité qui fait du don l’opérateur symbolique et paradoxal par excellence.

[20Les symboles eux-mêmes doivent être compris comme des dons, ou des commémorations de dons. Et l’activité symbolique elle-même comme un jeu, comme l’ont montré Huizinga dans Homo ludens et R. Hamayon dans un autre texte. 

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