Réflexions à partir du « rapport Guesnerie » pour un avenir radieux des SES

Le rapport Guesnerie [1] pourrait bien constituer une étape importante pour les sciences économiques et sociales (SES), tant du point de vue de leur contribution à la transmission des savoirs savants [2]– sur laquelle ce rapport insiste [3] - que de leur contribution à la formation citoyenne, à laquelle les professeurs de SES sont également attachés. Autrement dit, il pourrait être l’occasion d’affirmer la filiation des SES avec les Humanités et l’humanisme dont elles sont porteuses [4]. À condition de poursuivre les pistes de réflexion esquissées sur le croisement des regards disciplinaires, c’est à dire au fond sur l’interdisciplinarité constitutive des SES. Nous proposons de mener cette discussion en partant de la définition que le rapport propose des disciplines – et au-delà des théories – comme autant de « regards portés sur la réalité » qu’il s’agit de croiser - toute la difficulté consistant bien sûr à cerner ces regards, et ce que peut bien vouloir signifier et ce qui peut bien d’ailleurs justifier un tel « croisement ».

Le« croisement des regards » : une exigence scientifique et humaniste

En effet, de cette simple définition on peut déduire que le savoir enseigné (et produit) ne peut être que pluraliste. La production du savoir est en effet constitutivement agonistique : le savoir se construit dans l’opposition de manières de voir la réalité sous des angles différents. Que cet ethos démocratique qui doit être celui de la communauté scientifique (et donc celui des débats organisés en classe) disparaisse au profit de la transmission des savoirs dominants, c’est à dire de la vision du monde dominante, et c’est le savoir lui-même qui disparaît en tombant dans les ornières de la répétition dogmatique. En fait, formation intellectuelle et formation citoyenne vont de paire, car faire œuvre de science, c’est nécessairement se faire démocrate, c’est savoir s’opposer selon des modalités certes propres au champ scientifique, en allant jusqu’à accepter de perdre la bataille, le vainqueur, toujours provisoire, devant quant à lui veiller à faire vivre cette conflictualité sans laquelle il ne saurait prétendre faire oeuvre de science. Bref, en définissant les théories comme autant de regards portés sur la réalité, le « rapport Guesnerie » nous rappelle que le « croisement des regards » sur un même objet, constitutif des SES, et les débats qu’il suscite sont éminemment formateurs tant du point de vue de l’esprit scientifique que de l’éthos démocratique et humaniste que nous devons développer chez nos élèves.

Les regards des économistes

Mais il manque l’essentiel pour que la volonté de croiser les regards prenne corps : que soit précisé en quoi consistent ces regards eux-mêmes ! Du côté des sciences économiques, les choses sont apparemment claires : elles se définissent par le fait qu’elles voient l’homme et le monde en chaussant les lunettes de la rationalité. Il est souvent question dans ce rapport du raisonnement des économistes qu’il s’agit de porter à la connaissance des élèves : chacun sait que les économistes raisonnent à partir de la figure de l’homo oeconomicus, un individu qui ne vise qu’à satisfaire au mieux, par le calcul, ses intérêts. À cet égard, les SES sont défaillantes, comme le précise le rapport : jamais n’est mentionnée dans les programmes cette notion de rationalité calculatrice et utilitaire, ni même celle de rareté qui lui est consubstantielle (c’est parce que les ressources sont rares, qu’homo calcule, qu’il les « économise » [5]). Le moins qu’on puisse faire, nous, les professeurs de SES, c’est en effet de présenter les sciences économiques telles qu’elles sont, c’est à dire comme la science des choix rationnels en situation de rareté. À condition, bien sûr, de préciser aux élèves qu’il ne s’agit là que d’une approche, certes dominante, de l’économie, et qu’il existe d’autres regards portés sur l’économie, qui interrogent précisément ces notions de rationalité et de rareté, tout comme celle de marché conçu par ces mêmes économistes standards comme le lieu d’expression par excellence de la rationalité ; à condition, donc, de faire une place à l’anthropologie, à la sociologie, et aux théories économiques hétérodoxes porteuses de ces interrogations. Il serait particulièrement dommage que les SES ne mobilisent pas l’hétérodoxie économique à l’heure où elle semble dépasser ses propres divisions (cf. le manifeste vers une économie politique institutionnaliste ). Ce n’est en effet qu’en organisant les débats qui ont lieu sur l’objet « économie » - qui portent au fond sur sa définition même – que nous formerons des esprits scientifiques. Et sûrement pas en nous contentant de faire faire à nos élèves des exercices de microéconomie, aussi légitimes soient-ils pour l’apprentissage du raisonnement microéconomique (dans la limite de ce que des lycéens peuvent faire compte tenu de leur maîtrise de l’outil mathématique).

Les regards des sociologues

Reste maintenant le cas épineux de la sociologie. Epineux car, comme le souligne très justement le rapport Guesnerie, « la sociologie, de son côté, ne s’est pas développée à partir d’un ensemble axiomatisé analogue à celui de la microéconomie » [p. 26] (ceci dit, on vient de voir que la théorie économique ne se réduit pas à la microéconomie et qu’elle n’est donc pas non plus monolithique, même s’il est vrai que l’économie néoclassique - un autre nom pour la microéconomie - est très largement dominante dans les Universités du monde entier). Du coup, le regard porté par la sociologie sur la réalité, son « mode de raisonnement », paraît insaisissable, et donc difficile à enseigner. Au moins, du côté de l’économie (d’une certaine économie), les choses sont simples et claires (c’est d’ailleurs très largement ce qui fait son succès) : être économiste, c’est voir l’homme comme un calculateur intéressé, et conséquemment, c’est expliquer les choses - la consommation, la production, l’échange, mais aussi le mariage, le crime etc. - à partir d’un calcul coût/avantage. Être sociologue… on ne sait pas trop en quoi cela consiste !

En fait, il est aussi difficile de saisir le regard que la sociologie porte aujourd’hui sur la réalité tant cette discipline est éclatée en divers courants, qu’il est aisé d’identifier celui qu’elle s’est originellement refusée de porter sur les hommes. Quelle était l’ambition première de la sociologie telle qu’on peut la trouver chez ceux que l’on appelle « les classiques », les Saint-Simon, Comte, Weber, Marx, Durkheim et Mauss ? : historiciser les catégories d’individu, de rationalité et de marché naturalisées par les économistes, c’est à dire, au fond, porter un autre regard que celui des économistes sur la réalité, et notamment sur l’homme, qui ne le réduise pas à un individu naturellement marchand, exclusivement calculateur et intéressé. Si l’objet de la critique était donc clairement identifié, la sociologie a tâtonné (et tâtonne encore) pour élaborer cet « autre regard », cette « autre vision de l’homme et du monde », en partant dans de multiples directions, au point d’oublier quasiment l’interrogation qui l’a constituée en tant que discipline, et de devenir elle-même très largement utilitariste… c’est à dire d’adopter le regard que les économistes portent sur la réalité. En France, les positions théoriques de Raymond Boudon ou de Michel Crozier dans les années 70 sont emblématiques de cette orientation. La sociologie des organisations dont il est question dans le « rapport Guesnerie » est elle-même très largement utilitariste, tout comme les sciences politiques que nous pouvons aussi enseigner. Même si, là encore, d’autres manières de voir la réalité sont élaborées.

Depuis leur naissance, les SES souffrent du rapport conflictuel qu’entretiennent les sciences économiques et la sociologie, dans la mesure où se jouent notamment dans cette bataille des visions de l’homme et du monde si non opposées, du moins différentes [6]. Les universitaires, soit économistes, soit sociologues, et certains collègues de SES, leur reprochent au fond de vouloir marier la carpe et le lapin, et préfèreraient réserver l’enseignement des sciences économiques et celui de la sociologie à des objets spécifiques [7]. Alors que cette opposition, par les débats qu’elle rend possible, qui ne portent donc rien moins que sur notre vision de l’homme, constitue bien sûr la richesse des SES.

Tout se brouille !

Cette critique à l’encontre des SES est en fait d’autant moins recevable qu’aucun de ces domaines du savoir n’est évidemment épargné par des oppositions de points de vue sur la réalité, puisque d’un côté on trouve des économistes hétérodoxes qui critiquent la figure de l’homo oeconomicus, et de l’autre des sociologues qui l’adoptent… Décidément, c’est à n’y rien comprendre et à se désoler de ne jamais pouvoir faire clairement apparaître un débat entre des disciplines qui s’opposeraient par les regards qu’elles portent sur les hommes et le monde ! Sauf à renoncer à vouloir classer telle ou telle discipline, ni même telle ou telle théorie dans tel ou tel camp, adepte ou critique de l’homo oeconomicus, et à préférer à l’étiquetage stérile, l’interrogation du rapport des théories, de quelque discipline qu’elles soient, à cette figure de l’homo oeconomicus, à laquelle se ramène un grand nombre des débats en sciences sociales aujourd’hui.

De la responsabilité des détenteurs du calendrier de la réforme des programmes

S’il s’agit bien, comme le laisse entendre le rapport Guesnerie, d’apprendre à nos élèves à cerner les regards portés sur la réalité par les théories que nous enseignons, et, ainsi, leurs « modes de raisonnement », on peut très bien y parvenir en posant à ces théories avec nos élèves un petit nombre de questions auxquelles ils sont tout à fait à même de répondre pour peu qu’on ne leur présente pas les auteurs en dix lignes, mais qu’on leur propose à lire des textes d’une longueur honorable, conformément à ce que préconise le rapport d’ailleurs : qui agit ? : des individus, des personnes, des groupes, la société ? Dans quel contexte ? : imaginaire ou réel ? Quel est le registre de leurs actions ? : l’intérêt, le besoin, le devoir, le plaisir, le désintéressement, des croyances, etc. ? Quel est leur mode de coordination ? : le marché, l’amitié, la confiance, le don, etc. ? Quels rapports ces modes de coordination entretiennent-ils ? Voilà déjà qui permettrait à nos élèves d’y voir un peu plus clair dans l’ensemble apriori disparate des théories en sciences sociales. Ce type de questionnement n’implique en rien de renoncer à mieux saisir la réalité économique et sociale concrète, ce dont se soucie le « rapport Guesnerie ». Au contraire. Le concret est simplement examiné en confrontant différentes manières de voir les hommes et le monde, qui laissent aux élèves tout le loisir de s’interroger sur leur propre manière de voir le monde et de l’appréhender en tant que savants en herbe et futurs citoyens.

Il est encore temps, et il ne sera jamais trop tard pour les enseignants de SES attachés au « croisement des regards disciplinaires » de conduire avec les universitaires intéressés une discussion fine sur les manières de définir les regards portés sur les hommes et le monde par les théories que nous enseignons. Alors, nous verrons plus clairement comment il est possible d’organiser le « croisement » de ces regards, c’est à dire, au fond, de mettre en scène la manière dont les théories s’interrogent mutuellement. Enfin, sur cette base, nous pourrons envisager des pistes pour l’élaboration d’un programme ambitieux, autant attaché à la formation intellectuelle de nos élèves qu’au développement chez eux d’un éthos démocratique et humaniste.

Ceux qui tiennent le calendrier de la refondation des programmes de SES seraient grandement fautifs s’ils n’encourageaient pas l’émergence de ce débat, qui, bien engagé dans le supérieur, rattrapera de toutes façons les professeurs du secondaire. Ce qui suppose de ne pas précipiter la réforme annoncée, et de laisser le temps à la réflexion.

Sylvain Dzimira, professeur de sciences économiques et sociales


On peut lire aussi :

- Sylvain Dzimira, [« Sciences économiques et sociales » - >621]

- Christian Laval, Le rapport Gesnerie et la liquidation des SES

- « Rapport Guesnerie » et avenir des SES : une correspondance entre Alain Beitone et François Vatin

- Appel : Pour la défense conjointe des SES dans le secondaire et des sciences sociales à l’Université

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Le rapport Guesnerie

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// Article publié le 11 septembre 2008 Pour citer cet article : Sylvain Dzimira, « Réflexions à partir du « rapport Guesnerie » pour un avenir radieux des SES  », Revue du MAUSS permanente, 11 septembre 2008 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Reflexions-a-partir-du-rapport
Notes

[1Il s’agit plus précisément du rapport de la mission d’audit des manuels et programmes de sciences économiques et sociales du lycée présidé par Roger Guesnerie, appelé « Rapport Guesnerie ».

[2Didactiquement transposés au niveau secondaire, cela va sans dire…

[3« L’accent doit-être mis sur l’apprentissage des fondamentaux de chaque discipline » [p. 23].

[4Les Humanités veulent croire que le savoir peut permettre à l’Humanité de gagner en humanité, et ne dissocient donc pas instruction et éducation. Elles sont en ce sens porteuses d’un certain humanisme qui, rappelons-le, constitue l’un des piliers du « socle commun ».

[5À moins que ce ne soit parce que l’homo des économistes a des besoins illimités et qu’il est rationnel qu’ils considèrent que ses (les) ressources sont rares….déjà un objet de débat !

[6Se jouent aussi dans cette opposition entre les sciences économiques standards et la sociologie des conceptions de la science différentes. Les sciences économiques procèdent par raisonnement hypothético-déductif, certains économistes, et non des moindres, allant jusqu’à revendiquer l’irréalisme des hypothèses dans la mesure où cela améliorerait la capacité prédictive des modèles, seul critère à l’aune duquel il conviendrait de juger le savoir économique. La sociologie, quant à elle, se définit de plus en plus par son attachement au « terrain », ce qui la placerait davantage, par opposition, du côté de l’induction.

[7À certains endroits, on peut lire dans le rapport que certains thèmes « pourraient avoir vocation à une couverture mono-disciplinaire (par exemple sociologie de la famille contre économie du commerce international) » [p. 10]. Ce qui est pour le moins curieux puisque, comme on peut le lire plus loin, « il n’existe pas d’objet d’étude qui, en quelque sorte par « nature », relèverait uniquement de l’économie ou de la sociologie » [p. 25]. Chacun connaît les travaux de Gary Becker sur la famille qu’il serait dommage de ne pas aborder avec les élèves, avec ce souci du « croisement des regards disciplinaires ».

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