Quelle morale pour refonder la gauche ?

Où l’auteur soutient dans une optique matérialiste que la renaissance de la gauche passe d’abord par la morale. A distinguer de l’éthique. A.C.

par Yvon Quiniou [1].

La gauche a incontestablement besoin de réancrer son projet de transformation sociale dans une visée clairement morale, face à une droite qui n’hésite pas à assumer énergiquement ses valeurs rétrogrades comme face à un système capitaliste qui est en train de révéler, au-delà de ses excès clairement visibles, son immoralité profonde à travers les dégâts humains et écologiques qu’il produit désormais partout. Cette exigence vaut pour le PS, qui a trop longtemps cédé à l’idéologie libérale et donné le spectacle d’ambitions individuelles sans foi ni loi, mais elle vaut aussi pour le PCF (dont je partage le combat) pour autant qu’il a hérité d’une certaine tradition marxiste un déni théorique de la dimension morale de son projet politique. Mais de quelle morale s’agit-il, comment la penser d’une manière matérialiste, éviter qu’elle n’envahisse arbitrairement la vie individuelle et justifier qu’elle nous commande de condamner le capitalisme, non seulement dans ses excès mais en lui-même  ?
La morale existe, contrairement à ce qu’une mode postmoderne, à la suite de Nietzsche, voudrait nous faire croire, et c’est Kant qui nous en a fourni la formulation définitive en la fondant sur le critère de l’Universel : n’est moral que ce qui peut être universalisé et c’est pourquoi, par exemple, nous condamnons un privilège, lequel ne peut, par définition, être rendu universel. Reste à être sûr de son existence quand Dieu n’est plus là pour la garantir ni le libre arbitre des métaphysiciens pour l’étayer et nous faire comprendre que nous soyons obligés par ses normes. Or c’est Darwin, à ce niveau, qui s’impose, en nous montrant qu’elle constitue une compétence naturelle de l’homme, issue de l’évolution des espèces et développée par l’histoire qui l’a amenée à s’approprier son contenu universaliste.
Mais cela ne suffit pas : il faut indiquer précisément son champ d’application en la distinguant clairement de l’éthique avec des penseurs comme Ricoeur, Conche ou Habermas. Celle-ci s’applique à la seule vie individuelle, elle est caractérisée par ce que Foucault a appelé le « souci de soi » et ses valeurs sont subjectives et facultatives. La politique n’a pas à y intervenir, sous peine de verser dans le totalitarisme comme l’ont fait et le font encore les pouvoirs religieux et comme l’on fait aussi, malheureusement, les régimes de type soviétique, oubliant ainsi l’ambition de rendre l’individu autonome qui anime la pensée de Marx. Par contre, elle doit se préoccuper de rendre possible cette autonomie et mettre à la disposition de tous (par quoi on touche déjà à la morale) les moyens de choisir éthiquement sa vie. A l’opposé, la morale s’applique à nos rapports avec autrui, c’est le « souci de l’autre », mais de tous les autres et dans tous les domaines. Contrairement à ce que nous suggère le retour en force d’une philosophie morale bien frileuse, elle ne se cantonne pas aux rapports intersubjectifs mais légifère ou doit légiférer, à travers le droit, sur l’ensemble des rapports sociaux et c’est en ce point précis qu’elle doit s’incarner en politique et que, inversement, la politique doit s’en inspirer sous peine de verser dans le cynisme gestionnaire ou les jeux de pouvoir indifférents à la peine des hommes. Elle a déjà commencé à le faire depuis la Déclaration de 1789 qui, par-delà ses limites de classe (comme le respect de la propriété privée), énonce l’exigence inconditionnelle de droits politiques égaux pour tous. Et depuis, l’histoire de la gauche syndicale et politique, tout au long des 19e et 20e siècles, a été celle d’un combat pour l’obtention de droits sociaux culminant dans la Déclaration universelle de 1948, qui sont autant d’acquis moraux incarnés dans le quotidien de l’existence matérielle, socio-historique, des êtres humains.
Or c’est ici, en particulier depuis la chute du Mur de Berlin et la victoire que l’on a cru définitive du libéralisme contre ce qui se présentait indûment comme le « marxisme », que la question de l’exigence morale en politique se pose à nouveau comme une question de fond, à la fois cruciale et dramatique : doit-on céder au pessimisme ambiant et, comme la plupart des partis sociaux-démocrates, interdire désormais à la morale de s’occuper d’économie et de mettre en cause le capitalisme ? Cette thèse, qui était déjà celle de Hayek au 20e siècle, a été remise au goût du jour par A. Comte-Sponville [2], dans un esprit qui correspond à l’air du temps : l’économie étant constituée de mécanismes objectifs qui n’ont été voulus par personne, elle n’aurait pas à être jugée moralement : ni morale ni immorale, elle serait hors morale. Or cette conception est fausse dans le principe : l’économie est le lieu de comportements de certains hommes à l’égard d’autres hommes – comme l’organisation du travail dans l’entreprise – , elle relève de la vie relationnelle et, par conséquent, du jugement moral. A l’encontre de la social-démocratie européenne, il faut donc maintenir l’idée de Marx que l’économie « ce n’est pas la technologie », qu’elle engage des enjeux humains fondamentaux étant donnée la place du travail dans l’existence des hommes et qu’il faut donc l’apprécier moralement. C’est ainsi que l’exploitation économique, qui a caractérisé le capitalisme dès son origine, avec ses effets en chaîne mutilants sur la vie humaine, et qui demeure par-delà les changements de forme qu’elle a subis, doit être condamnée au nom de la morale : elle ne saurait être universalisée – pour qu’il y ait un exploiteur il faut qu’il y ait des exploités – et elle est donc intrinsèquement immorale, quelles que soient les régulations qu’on peut lui apporter dans une perspective réformiste. C’est dire qu’une critique frontale du capitalisme visant à l’émancipation humaine dans tous les domaines – domination politique, oppression sociale, exploitation économique, aliénation individuelle – demeure indispensable et qu’elle ne saurait se réclamer seulement d’une politique du « care » telle que Martine Aubry veut la placer au cœur du projet du PS : le soin d’autrui, quel que soit son intérêt, ne saurait remplacer une politique d’Etat imposant la justice et la solidarité et s’en prenant à l’exploitation sous toutes ses formes et dans toutes ses conséquences, donc à l’inégalité de la propriété économique et des richesses.
Reste la question écologique, qu’on ne saurait éluder aujourd’hui : sa prise en compte relève-t-elle d’une option éthique ou d’une obligation morale ? Tout dépend de la manière dont on la comprend. S’il s’agit d’une simple préférence pour l’ordre naturel contre l’ordre artificiel de la culture (style « écologie profonde » venant des Etats-Unis), rien ne nous y oblige et elle relève alors de l’éthique, sur laquelle la gauche n’a rien à dire de spécifique. Par contre, s’il s’agit de la menace qui pèse désormais sur la reproduction de la vie du fait de la croissance incontrôlée des techniques et de la production économique, liée à la recherche aveugle du profit, elle relève d’un impératif moral absolu : nous devons tout faire pour préserver la vie sur terre et assurer la vie des générations futures ; et la croissance, que la plupart des partis politiques invoquent bêtement comme la solution à nos problème sociaux, aggraverait la question écologique sans être capable de résoudre la question sociale. La réponse ne peut être que celle du partage des richesses déjà existantes et celle d’une croissance sélective, impliquant la décroissance dans certains domaines, voire l’abandon des productions humainement nuisibles. J’ajoute que le souci écologique va au-delà de ces problèmes en quelque sorte « objectifs ». Dans la perspective qui est celle d’Ariès et qui avait été indiquée par F. Guattari [3], c’est de la qualité de la vie qu’il s’agit aussi, non seulement physique, mais sociale et mentale : on ne saurait en donner une définition a priori et l’imposer à tous, mais il faut tout faire pour permettre à chacun d’en décider en connaissance de cause et éviter la médiocrisation généralisée de nos vies que nous impose le capitalisme avec son culte obsessionnel de la production et de la consommation.
On voit que la morale doit être présente dans une refondation à venir de la gauche : elle ne nous permettra pas à elle seule de résoudre les questions matérielles de l’existence, qui relèvent aussi de solutions scientifiques et techniques, mais elle nous indique le contexte normatif dans le cadre duquel celles-ci doivent (au sens moral) être trouvées.

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// Article publié le 29 novembre 2010 Pour citer cet article : Yvon Quiniou, « Quelle morale pour refonder la gauche ? », Revue du MAUSS permanente, 29 novembre 2010 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Quelle-morale-pour-refonder-la
Notes

[1Philosophe. Vient de publier L’ambition morale de la politique. Changer l’homme ?, L’Harmattan, collection Raison mondialisée. Article paru dans Le Sarkophage, n° 19.

[2Voir Le capitalisme est-il moral ?, Albin Michel, 2e édition, 2009, où il répond à des objections que lui ont faites M. Conche, L. Sève et moi-même.

[3Voir Les trois écologies, Galilée, 1989.

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