Politiques étrangères : de Chirac à Obama en passant par Bush et Sarkozy

Qu’il faut savoir transformer ses ennemis en amis. Chronique maussienne

La Revue du Mauss permanente a plus de 2 ans. Compte tenu des forces en présence, son premier mérite est sans doute d’exister. Mais c’est, nous dit-on, un vrai succès. À s’en tenir à un indicateur quantitatif, ce n’est pas mal du tout, en effet. C’est même au-delà de nos espérances : nous enregistrons près de 30 000 visites par mois. La progression est régulière et s’opère par palier. Quant au contenu, nous laissons nos lecteurs juges de la qualité des articles publiés. Enfin, je crois que nous avons trouvé une bonne articulation entre La Revue du Mauss Semestrielle et La Revue du MAUSS Permanente. Elles ne se situent pas tout à fait sur le même registre, la RDMP se voulant moins académique, même si des articles de niveau universitaire peuvent s’y publier fréquemment et si des croisements d’articles peuvent s’opérer entre l’une et l‘autre. Les lecteurs attentifs auront ainsi vu des articles de la RDMS repris dans la RDMP et inversement, des papiers initialement publiés dans la RDMP repris dans la RDMS tels quels ou légèrement modifiés.

Lors la création de la RDMP, nous avions envisagé la rédaction d’une chronique régulière, tenue par moi, pour rythmer en quelques sorte la vie de la revue. Mais son statut était mal défini et mes quelques tentatives ne nous avaient pas convaincus. Aujourd’hui, nos idées sont plus claires et je vais donc à nouveau me risquer à une chronique trimestrielle. Elle consistera simplement à faire partager à nos lecteurs un regard Maussien, parmi d’autres possibles, sur des sujets variés.

Avant d’entamer, donc, une première chronique en ce sens, je dois d’abord dire merci à Alain Caillé pour ses encouragements amicaux, à Fabien (Robertson), notre webmaster, qui continue de travailler sur le site et à ceux qui se sont davantage investis dans l’animation des rubriques : David Alves (rubrique Association, démocratie et société civile), qui s’occupe également de nos relations avec le site de l’Institut Polanyi France, François Gauthier notre Québécois (rubrique Ethique, religion et symbolisme) et Sylvie Malsan qui vient de nous rejoindre à l‘animation de la rubrique Lectures. En attendant que nos camarades terminent leurs thèses – ShinYang Kim ; Julien Rémy ; Vincent Léger ; Pierre Prades - et qu’ils nous rejoignent avec d’autres.

Sylvain Dzimira, animateur de La Revue du MAUSS Permanente .


Qu’il faut savoir transformer ses ennemis en amis

Pour désarmorcer des conflits internationaux, il faut savoir faire « des concessions matérielles et surtout symboliques visant à confirmer l’identité d’autrui ». Thomas Lindemann [1]

« Où l’Iran enverrait-il cette bombe ? Sur Israël ? Elle n’aura pas fait 200 mètres dans l’atmosphère que Téhéran sera rasée » déclarait le lundi 9 janvier 2007 le Président de la République française Jacques Chirac lors d’un entretien avec des journalistes du Nouvel Observateur, de l’International Herald Tribune et du New York Times. Avant, le lendemain, de rectifier : « C’était un raccourci schématique, extrêmement schématique. Plus encore, c’est une formule que je retire. » (d’autant qu’elle n’avait pas de sens d’un point de vue strictement technique, mais là n’est pas le problème). Cette déclaration tranchait en effet avec les efforts de la diplomatie française qui s’est toujours attachée à ne pas rompre le dialogue avec l’Iran, et à préférer pour éviter tout risque de prolifération nucléaire dans la région, la solution politique à la solution militaire, alors clairement envisagée par les États-Unis. C’est d’ailleurs la pression exercée par les États-Unis qui aurait conduit Chirac à ce « dérapage ». C’était l’époque de la lutte contre « l’axe du mal, s’armant pour menacer la paix du monde » défini par Bush et ses conseillers [2], une expression pensée pour s’inscrire dans sa rhétorique religieuse déployée depuis le 11 septembre 2001, sur fond de millénarisme et de messianisme américain [3].

Mais Chirac avait bien compris que ce qui se jouait autour de la volonté probable de l’Iran de se doter de la bombe nucléaire dépassait la possession de cette arme : c’était aussi l’expression du désir d’un pays héritier d’une vieille civilisation de se voir reconnu sur la scène internationale comme un interlocuteur à part entière, notamment par la première puissance du monde qui avait rompu toute relation diplomatique avec lui depuis la révolution islamique en 1979 : « Quelle est [pour le régime iranien] la part qui l’emporte entre son désir d’avoir la maîtrise du nucléaire militaire et celui d’obtenir la reconnaissance de la communauté internationale, notamment celle des Etats-Unis ? » se demandait Chirac. Question difficile, précisait-il alors… parce que les chiites ont depuis l’origine une culture de minoritaires et cela forge un tempérament particulier. » Mais la volonté était affirmée de dialoguer et, comme un préalable, de ne pas humilier. Pour le Président de la République, ce régime qui « veut se maintenir » ne devait être ni « contesté » ni « menacé par la communauté internationale, notamment les Etats-Unis ».

Mais telle n’était sans doute pas l’analyse du belliqueux G. Bush qui voyait dans ce pays l’incarnation du mal, et qui multipliait encore en juin 2008 à la toute fin de son mandat les menaces de sanction envers l’Iran (en allant jusqu’au gel par son allié britannique de milliards d’euros d’avoirs à l’étranger de la Banque Melli d’Iran). Menaces très précises puisqu’il déclarait au moins de juillet suivant que l’option militaire était « sur la table » si l’Iran ne pliait pas sous les sanctions, bref, s’il refusait de se soumettre. Des menaces alors d’autant plus sérieuses que l’administration américaine n’allait plus trouver en face d’elle la Nation qui avait manifesté et cristallisé le refus de la « gerre préventive en Irak » et ainsi de sa politique contre « l’axe du mal », refus incarné dans la personne de son Premier Ministre de l’époque Dominique de Villepin, lors d’une allocution courageuse à l’ONU, aujourd’hui encore dans toutes les mémoires.

L’administration Bush allait en effet trouver dans la France de « Sarkozy l’Américain » [4] un nouvel allié, qui d’ailleurs devait employer le même ton menaçant et martial à l’égard de l’Iran. Ainsi, le 15 septembre 2007 Bernard Kouchner, Ministre des Affaires étrangères, déclarait sur la chaîne d’information française LCI qu’« il faut se préparer au pire », c’est-à-dire, a-t-il précisé, « la guerre ». Dans le journal arabe Al-Hayat du 13 janvier 2008, Sarkozy déclarait encore :

« Je veux poursuivre avec une grande détermination dans cette voie, la seule à même de permettre une solution négociée et d’éviter d’être confrontés un jour à l’alternative entre la bombe iranienne ou le bombardement de l’Iran. »

Déclaration reprise lors de la conférence des ambassadeurs le 27 août 2008 :

« Personne n’a de meilleure stratégie à proposer et si nous devions échouer, chacun connaît l’alternative catastrophique devant laquelle le monde serait placé que je résumais l’an dernier en quelques mots : la bombe iranienne ou le bombardement de l’Iran. Personne ne souhaite que nous aboutissions à cette catastrophe » [5]

La France s’était jusqu’ici grandie en refusant d’adopter la posture belliqueuse, et finalement méprisante que la première puissance du monde manifestait sur la scène internationale à la face de l’Iran, comme à celles de beaucoup d’autres pays. Voilà qu’elle choisissait maintenant de monter sur ses épaules (ou de sauter dans ses bras, comme on voudra) pour se grandir… en transformant clairement son interlocuteur d’hier en ennemi potentiel. Le risque d’un conflit militaire avec l’Iran était alors sérieusement envisagé.

C’était compter sans l’élection par les Américains à la Présidence des États-Unis de Barack Obama qui, dans son message adressé aux dirigeants iraniens diffusé dans la nuit du jeudi 19 au vendredi 2 mars à l’occasion du Nouvel An iranien, allait rappeler aux Nations du monde ce qu’est une grande politique internationale. Jusqu’à maintenant, les États-Unis avaient voulu se montrer forts en jouant les gros bras et en drainant derrière eux des petits pays peu sûr d’eux-mêmes. Voilà que les États-Unis se montrent grands en proposant la paix à leur ennemi d’hier et en commençant par reconnaître la grandeur de sa civilisation jusqu’ici ignorée. Posture reconduite quelques semaines plus tard vis à vis de ses voisins d’Amérique latine, avec lesquels ses relations s’étaient dégradées, et notamment de Cuba.

Sans doute est-il dans l’intérêt bien compris des États-Unis économiquement affaiblis et de l’Iran politiquement menacé par les talibans afghans aux appétits grandissants dans le Pakistan nucléarisé, de reprendre le dialogue, de « faire la paix ». Mais cela ne doit pas nous faire oublier que l’option militaire était toujours possible.

Que sortira-t-il de cette « politique de la main tendue » à l’Iran dont l’extension à Cuba montre qu’elle est plus qu’une posture conjoncturelle mais un véritable choix de politique extérieure nouvelle des États-Unis vis à vis non seulement de ceux qu’elle a jusqu’ici très largement méprisé, mais du reste du monde ? Pour les pays à qui cette main est directement tendue, il leur appartient d’accepter ou de refuser cette nouvelle alliance. Mais l‘histoire retiendra sans doute que la nation la plus puissante du monde s’est attachée à vouloir transformer ses ennemis en amis. Elle retiendra aussi nécessairement le choix de ceux qui auront à répondre à cette proposition de paix, quel qu’il soit. Mais l’Iran ne pourra pas et n’a d’ailleurs pas pu – tout comme Cuba - ne pas se sentir obligé par cette proposition comme en témoignent ses premières réactions :

« Si la bonne volonté du président Obama va au-delà des mots et qu’il fait des actes concrets, le gouvernement et les responsables iraniens ne vont pas lui tourner le dos », pouvait-on lire dans un communiqué de presse préparé Ali Akbar Javanfekr, le conseiller de presse du président Ahmadinejad, quelques heures après le message d’Obama.

Les États-Unis ont tout simplement rappelé où se situait la vraie grandeur d’une Nation sur la scène internationale : dans sa volonté de transformer ses ennemis en amis. Il n’y a de toutes façons pas d’autres solutions pour construire un monde commun [6].


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// Article publié le 29 avril 2009 Pour citer cet article : Sylvain Dzimira, « Politiques étrangères : de Chirac à Obama en passant par Bush et Sarkozy, Qu’il faut savoir transformer ses ennemis en amis. Chronique maussienne », Revue du MAUSS permanente, 29 avril 2009 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Politiques-etrangeres-de-Chirac-a
Notes

[2Message sur l’état de l’Union de janvier 2002, aux nombreuses références religieuses

[4“Certains m’appellent Sarkozy l’américain et j’en suis fier”… entonnait le Ministre de l’intérieur Nicolas Sarkozy en juin 2004 alors qu’il n’était pas encore candidat aux présidentielles de 2007, quelques mois après l’intervention des Etats-Unis en Irak

[5Déclaration étrange et des plus ambiguëes, puisqu’elle dit le contraire des intentions de celui qui l’énonce : que si l’Iran veut éviter le bombardement, il doit s’équiper de la bombe nucléaire !

[6En quoi ces vues sur les politiques étrangères états-uniennes et françaises sont-elle maussiennes ? pourrait se demander notre lecteur. C’est le moment de lui donner quelques éléments de réponse. Mauss voit dans l’opérateur des alliances durables qu’est le don le « roc » d’une « morale universelle ». Dans la conclusion de son célèbre Essai, il en exprime certains éléments sous la forme de maximes, comme celle qui nous a inspiré pour la rédaction de cette chronique, selon laquelle « il faut savoir transformer ses ennemis en amis ». J’ai montré dans un ouvrage consacré à Mauss que bon nombre de ses positions politiques sont comme inspirées par cette morale pourtant découverte relativement tardivement (1923-1924) (S. Dzimira, Mauss, savant et politique, MAUSS/La Découverte, 2007). C’est par exemple à l’aune de cette morale que l’on peut comprendre qu’il voit dans les politiques anglaises intérieure et extérieure la manifestation d’une certaine « grandeur ». D’une certaine façon, la politique étrangère d’Obama me semble inspirée par la morale du don. De là à dire que je suis « obamaussien » .... Nous le verrons bien, au fil de nos chroniques !
Pour une exploitation plus théorique des vues maussiennes sur les relations internationales, on peut lire utilement l’article de Thomas Lindemann dont nous avons mis en exergue une citation : « Sauver la face, sauver la paix. La politique de reconnaissance dans les crises internationales », publié dans La Revue du MAUSS Permanente.

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