Peut-on critiquer le capitalisme ?

La dispute, 2008, 187 p., 14 €.

On retiendra peut-être de cet ouvrage collectif que Le Nouvel Observateur avait censuré certains de ses auteurs (Eugène Traverso, Patrick Vassort, Jean-Louis Laville), personae non gratae d’un hors-série de l’hebdo de gauche qui finalement ne sortira jamais. Quelle meilleure publicité le Nouvel Obs. pouvait-il leur faire ?! D’ailleurs, ce sont leurs textes que nous sommes allés lire en premier, curieux d’en savoir un peu plus sur la ligne éditoriale du magazine. Qu’avons nous appris ? Que, sans exception, chacun des textes refusés chaussait des lunettes non marxistes pour lire le capitalisme ; et que, symétriquement, nombre des articles reçus favorablement s’inscrivaient peu ou prou dans les traces de l’auteur du Capital. Que faut-il comprendre ? Qu’il n’y aurait point de salut à gauche sans Marx, pour le Nouvel Obs ? Pas sûr… Alors quoi ? Pourquoi en face des Claude Bébéar, Jean Peyrelevade, Félix Rohatyn, ces capitaines du capitalisme français, qui avaient finalement la préférence du Nouvel Obs. pour son hors-série, ne donner la parole qu’à Marx, ce dinosaure du socialisme, que certains voudraient sans doute trop rapidement jeter dans les oubliettes de l’histoire ? Quel autre effet cette juxtaposition surréaliste aurait-elle pu avoir sur les lecteurs du News magazine que celui de reléguer les intellectuels de gauche dans un passé révolu, incapables de penser la modernité du capitalisme et au-delà, le sens même de l’histoire, incarné par ces capitaines au long cours ? Au mieux has been ; au pire inconsciente, compte tenu des crimes de plus en plus souvent prêtés idiotement au marxisme ou à Marx lui-même, l’intellitgentsia de gauche (du Nouvel Obs) aurait paru en tous cas bien en panne d’imagination ! Ce qui n’aurait pas été totalement trompeur.

En effet, à gauche, bien des intellectuels pensent encore avec ou à partir de Marx, même si certains ont un peu de mal à l’avouer, ou même à se l’avouer. Mais la pensée de gauche n’est pas dans l’état de léthargie des politiciens de gauche, pour le coup, sans aucune imagination, ne lisant pas pour la plupart (bien qu’ils écrivent beaucoup ces derniers temps…), et pour un grand nombre véritablement incultes (pas plus qu’à droite cependant). Il faut lire notamment les articles censurés d’Eugène Traverso, de Patrick Vassort, de Jean-Louis Laville, ainsi que ceux de Jérôme Maucourant et de Philippe Chanial : on y découvre sous leurs plumes des auteurs qui comptent au moins autant que Marx pour interroger la modernité : Max Weber, Hannah Arendt, Karl Polanyi, Marcel Mauss, cet ami et proche collaborateur de Jean Jaurès, puis de Léon Blum. En quelques mots, que nous disent-ils ? Que la modernité se définit peut-être moins par son mode de production et par l’exploitation des prolétaires par les capitalistes (Marx), que par la prégnance de l’esprit rationnel (Weber), pour qui tout n’est que moyen (il s’agit plus précisément de la Zweckrationalität weberienne), par l’emprise d’une manière de voir, de sentir, de penser et d’agir sous l’angle du calcul et de l’intérêt qu’on peut en un mot qualifier d’utilitariste ; que cet état d’esprit caractérise autant le capitalisme – qui manifeste son extension sur un mode individualiste à l’échelle de la planète et dans toutes les sphères de nos existences - que les expériences totalitaires du XXe siècle (Polanyi, Arendt) – où il s’est exprimé sur un mode plus « grégaire » ; et que pour éviter les dangers qu’il fait peser sur nos sociétés démocratiques - les bornes des inégalités acceptables ayant explosé sous le souffle de l’esprit de calcul massivement orienté vers le lucre, et la démocratie étant elle-même reléguée au rang de moyen - il serait peut-être sage de réaliser que rien de durable ne peut se faire sans renouer, via les associations notamment, avec l’esprit du don (Mauss) et le sens de la limite qui lui est intrinsèque, esprit du don qui n’est d’ailleurs rien d’autre que celui de la démocratie (Alain Caillé). Mais qui voudrait prêter l’oreille à ce discours de gauche là, résolument démocratique, plus associationniste qu’étatiste, autant anticapitaliste que procapitaliste, à certains égards bien plus radical que celui de Marx et de ses héritiers - qui dénoncent cet esprit de calcul sans parvenir à le dépasser théoriquement - et en même temps plus modéré que lui, préférant au grand soir annoncé le possible, mais tout le possible, ici et maintenant ?

En complément de cet ouvrage, on relira utilement le numéro 9 de La revue du MAUSS semestrielle, 1er semestre 1997, « Comment peut-on être anti-capitaliste ? »

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// Article publié le 31 juillet 2008 Pour citer cet article : Sylvain Dzimira, « Peut-on critiquer le capitalisme ?  », Revue du MAUSS permanente, 31 juillet 2008 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Peut-on-critiquer-le-capitalisme
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