À propos de « Jeunes et religions au Québec, Saint-Foy (Québec) », par François Gauthier et Jean-Philippe Perreault

Presses de l’Université Laval, Collection « Regard sur la jeunesse », Observatoire Jeunes et sociétés, INRS-UCS, 2008, 186p. ISBN : 978-2-7637-8773-2

Quelques remarques après lecture, en toute amitié, par Michèle Autant, très intéressée par ce livre, qui alimente réflexion et dialogue.
Avec une réponse de François Gauthier.

Les auteurs des divers articles de « Jeunes et Religion au Québec » semblent tous, ainsi que les sources dont ils s’inspirent, être certains que l’on est passé d’une religion du croire à une religion du vécu. Pour une part, leur analyse étayée par les enquêtes qu’ils ont faites me semble pertinente et éclairante.
Mais par ailleurs, je pense qu’ils ont trop à l’esprit la religion catholique (dogmatique par excellence) qu’ils ont connue et parallèlement qu’ils n’ont pas d’elle et d’autres religions traditionnelles plus anciennes la même vision sociologique qu’ils ont des formes actuelles rencontrées chez les jeunes. Ils ont d’un côté un « terrain » d’analyse scientifique, sociologique qu’ils étudient de façon tout à fait rigoureuse mais en face, comme référence, leur discours sur les religions traditionnelles me semble plus global, un peu plus théorique.
Je prendrai simplement quelques exemples : les incantations de Hare Krishna, l’encens et le chant grégorien des moines chrétiens, ou les cantiques répétitifs des rogations de la campagne française il y a cent ans, les transes Vaudou, les manipulations des morts indonésiens exposés dans des falaises avant qu’ils n’aient droit au repos définitif, les initiations brutales et enivrées des animismes africains, les bains purificateurs des femmes juives, les youyous des musulmanes lors des cérémonies de deuil, et bien d’autres : ne trouve-t-on pas, dans tous ces phénomènes, les mêmes caractéristiques de religieux vécu dans le corps, par la musique, la sensation de communion, l’expérimentation de la sortie de soi, de l’altérité si bien analysées pour les jeunes Québécois ?
Et si le discours de contenu des croyances a existé et existe encore il est plutôt le fait de minorités intellectuelles (imams, pasteurs, prêtres, théologiens, philosophes des religions, etc). Le pratiquant régulier ou occasionnel pourra, comme le fait le pratiquant des arts martiaux, répéter ce que les maîtres disent mais il n’en saura dire qu’une infime partie, celle qui fait sens pour lui, qu’il arrange avec ses mots et sa sensibilité.
Un Thaïlandais qui plante son bâton d’encens dans la bassine du temple, le Japonais qui accroche sa feuille à prière shintoïste, le sorcier qui tue un poulet pour calmer les ancêtres, n’ont ni plus ni moins à dire sur ce qu’ils pensent être entrain de faire que le malade qui va à Lourdes rempli d’espoir, le jeune qui part contre l’avis de ses parents rejoindre ses potes à la rave qu’on lui a interdite, le fan de rock Metal ou le pèlerin de Jérusalem, au Moyen Âge comme aujourd’hui.
Cette étude me semble passionnante pour découvrir des formes nouvelles, chez les jeunes en particulier, mais manque de comparaison avec le comparable. L’aspect insertion dans la société et en contre point le côté remise en cause, critique de la société telle qu’elle est, ainsi que l’aspect rite de passage à l’âge adulte par un choix personnel qui apparaissent dans ces groupes actuels sont fort bien montrés. Mais je crois que ces dimensions avaient bien existé, même dans le catholicisme le plus traditionnel : un jeune qui entrait dans les ordres ou de façon plus collective l’ordre des franciscains « à l’état natif » ont opéré souvent une rupture par rapport l’environnement social et les exemples de ceux qui abandonnaient personnellement leur fortune, leur femme et leurs enfants sont légion.
La grande différence est plutôt dans le caractère moins encadré, moins institutionnel et surtout moins durable des choix faits aujourd’hui dans ce « supermarché des symboliques » qu’est devenu notre monde bien plus ouvert et divers qu’autrefois. Ce point-là est bien présenté par tous les intervenants de cet ouvrage.

La primauté du rituel

Réponse de François Gauthier

Il me semble que Michèle Autant met le doigt ici sur un point essentiel que je croyais un des arguments du collectif mais qui n’est de toute évidence pas assez clairement affirmé s’il n’a sauté aux yeux d’une lectrice aussi attentive. Le débat sur ce qui, du rituel ou du mythe et de la croyance, est premier dans les phénomènes religieux, est d’une grande importance. Il faisait déjà rage à la fin du XIXe siècle, lorsque les anthropologues anglais, dont Robertson Smith, avaient pris le parti du rituel, et à sa suite un Arthur Maurice Hocart, notamment, dont l’un de ses ouvrages, Au commencement était le rite, a été publié en 2005 dans la collection MAUSS/La Découverte. L’école durkheimienne s’est elle aussi engagée à redonner toute son importance au rituel et à l’action par rapport à la croyance, avant que Lévi-Strauss ne redonne priorité au mythe en balayant, on le sait, le rite, l’expérience, le sujet et la temporalité. Il est toujours bon de rappeler que la thèse inachevée de Mauss, à qui l’oncle avait confié le continent des faits religieux, portait sur la prière (y compris la prière intériorisée et silencieuse) qu’il redéfinissait à rebours de toute la tradition savante jusqu’alors comme rituel.
Il est certain que le christianisme dans son ensemble, et le catholicisme en particulier pour la pensée française, a beaucoup coloré les conceptions du religieux, et les colore encore largement aujourd’hui (par exemple lorsqu’on s’acharne à opposer spiritualité et religion en renvoyant cette dernière à la croyance dogmatique et une institutionnalisation cléricale, etc.). Il est pourtant tout à fait juste, comme le rappelle Mme Autant (qui sait de quoi elle parle, ayant elle-même été dans les ordres avant de rompre), que le catholicisme lui-même a surtout été, hormis pour une certaine élite cléricale justement, ou l’orthodoxie affirmée par l’Église, une affaire de pratiques comme celles que nomme Mme Autant. Il y a d’ailleurs toute une littérature qui porte sur la religion populaire et qui a précisément porté atteinte à cette prétention à assimiler le religieux à ses définitions orthodoxes.

La sociologue des religions américaine Meredith McGuire a récemment adressée une critique à sa discipline dans son excellent ouvrage Lived Religion. Faith and Practice in Everyday Life (Oxford University Press, 2008), où elle démontre, à partir de ses enquêtes sur des « croyants » de divers milieux, que leur religiosité ne s’articulait pas, justement, à partir de croyances, mais bien de pratiques souvent bien éloignées de l’orthodoxie. À travers une comparaison avec la religion au Moyen Âge, elle défend même l’hypothèse qu’il en a toujours été ainsi et qu’au fond, nous ne savons pas vraiment de quoi nous parlons quand nous parlons de religion. Il me semble en effet que sur ce, McGuire a bien raison. Ce qui, si l’on en déroule les conséquences, remet sérieusement en cause les hypothèses de sortie de la religion et autres désenchantement du monde…

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// Article publié le 25 novembre 2011 Pour citer cet article : Michèle Autant, « À propos de « Jeunes et religions au Québec, Saint-Foy (Québec) », par François Gauthier et Jean-Philippe Perreault  », Revue du MAUSS permanente, 25 novembre 2011 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?A-propos-de-Jeunes-et-religions-au
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