Penser le sacré.

Les sciences humaines et l’invention du sacré

Liber, Montréal, 2005, 151 p., 22,70 €.

Dans cet ouvrage reprenant l’essentiel d’une thèse de doctorat
soutenue au département de sciences politiques de l’Université du
Québec à Montréal, Michel Carrier se penche sur l’apparition dans
les sciences humaines et sociales, il y a un peu plus d’un siècle, du
concept de sacré. Plus exactement, l’auteur s’interroge non pas sur le
sacré lui-même, mais sur la pensée du sacré : « Très vite une question
se pose : pourquoi la théorisation du sacré voit-elle le jour au moment même où l’Occident entend se libérer, d’une part, de l’influence théologique
sur la pensée et, d’autre part, de l’influence ecclésiastique sur les
institutions dont la mission est de gérer le vivre-ensemble ? » (p. 9).

L’ouvrage prend la forme d’un parcours critique ciblant tour à tour
trois discours idéaltypiques sur le sacré : la « pensée conservatrice
du sacré » (sociologisme durkheimien et phénoménologie du sacré),
la « pensée postmoderne du sacré » (cristallisée par des auteurs tels
que Guy Ménard, Denis Jeffrey et Michel Maffesoli) et la « pensée
radicale du sacré » de Georges Bataille. Ces discours en apparence
opposés, faisant du sacré le fondement qui d’une pensée nomique (de
l’ordre, du nomos) qui anomique (Bataille), « circulent néanmoins
à l’intérieur d’un horizon partagé » (p. 19), de sorte qu’il s’agit à
terme des deux côtés d’une même médaille, d’une même pensée tout
à fait moderne. Suivant un raisonnement indépendant, M. Carrier en
arrive à des conclusions très proches de celles avancées par Shmuel
Trigano dans son stimulant Qu’est-ce que la religion ?, à savoir que
la théorisation du sacré s’est faite en réponse à la question politique
moderne fondamentale : « Comment et sur quels fondements les
hommes réussissent-ils à vivre ensemble ? » (p. 11). La pensée du
sacré, autrement dit, se révèle être une pensée sacralisant les rapports
sociaux et le politique. Voilà qui renverse le consensus qui existe
encore en sociologie de la religion : la modernité sécularisante n’efface
pas le sacré, mais le fait apparaître (p. 139). Cette conclusion
est recevable. Ainsi, on ne peut que suivre M. Carrier lorsqu’il écrit :
« L’erreur méthodologique fondamentale des interprétations de la
sécularisation que nous avons vues est peut-être d’avoir confondu les
institutions religieuses avec la religion et l’enchantement du monde
avec les institutions ecclésiastiques » (p. 3 1). En effet et, cela dit, on
en conclura que la question de la religion (de sa définition comme de
son actualité objective), loin d’être superflue, apparaît dès lors comme
un des chantiers les plus urgents et les plus difficiles de cette même
pensée occidentale dont nous sommes.

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// Article publié le 11 janvier 2008 Pour citer cet article : , « Penser le sacré. , Les sciences humaines et l’invention du sacré », Revue du MAUSS permanente, 11 janvier 2008 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Penser-le-sacre-250
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