La question syrienne

Cet article prolonge un article paru, il y a peu, sous le titre « En Syrie, une insurrection multiforme » ( Mediapart, le 11 septembre 2012, http://blogs.mediapart.fr/edition/les-invites-de-mediapart/article/110912/en-syrie-une-insurrection-multiforme). Nous remercions Guy Bois, Claude Gautier, Dominique Lanza, Gil Mihaely, et Nathalie Chocron pour leur lecture et avis, parfois critiques mais toujours bienvenus ; nous restons seuls responsables de la version présente de ce texte.

Introduction – l’urgence syrienne

Il est de l’honneur d’une nation démocratique d’aider les peuples partageant son idéal fondateur. Or, l’insurrection syrienne a un caractère démocratique qui doit alerter la conscience occidentale, telle que les révolutions américaine et française l’ont constituée depuis deux siècles. Toutefois, souvenons-nous d’une célèbre mise en garde, formulée il y a plus de deux siècles, à l’intention de notre première république : « La plus extravagante idée qui puisse naître dans la tête d’un politique est de croire qu’il suffise à un peuple d’entrer à main armée chez un peuple étranger, pour lui faire adopter ses lois et sa constitution. Personne n’aime les missionnaires armés ; et le premier conseil que donnent la nature et la prudence, c’est de les repousser comme des ennemis  » [1]. L’assemblée révolutionnaire ignora ce sage conseil, exporta l’émancipation par la force et causa une montée de la passion anti-démocratique en Allemagne, au début du XIXe siècle : le rejet de l’idée de la démocratie et de la nation dominatrice qui la portait furent hélas liés. L’Amérique aurait bien fait de méditer les leçons de nos guerres révolutionnaire et napoléonienne avant de lancer son absurde guerre contre l’Irak en 2003, dont l’issue fut de jeter ce pays dans une guerre civile sans fin et de le mettre sous l’influence du meilleur ennemi des Etats-Unis : la république islamique d’Iran.

On ne doit pas s’étonner, bien sûr, que le quarteron d’affairistes et d’idéologues, alors au pouvoir à Washington, aient fait violence à l’histoire et la raison pour entreprendre une guerre folle qui satisfaisait leurs appétits déréglés. On ne doit pas s’étonner, en outre, que Nicolas Sarkozy, proche des néoconservateurs américains, ait soutenu le principe d’une telle guerre et que, en cet été 2012, saisi par l’amertume et le ressentiment de sa défaite, il donne quelque leçon de politique internationale, soutenant ouvertement et sans réserve le « Conseil National Syrien » (CNS), un organe où l’influence déterminante des islamistes est certaine. On ne doit pas douter, néanmoins, que les déclarations de cet ancien président et les prises de positions peu informées d’intellectuels en mal de reconnaissance médiatique doivent être combattues. Il importe, en effet, de ne pas séparer la passion de la démocratie et l’exigence de l’analyse rationnelle : on ne peut pas investir du monopole de la légitimité ce seul organe politique discuté, alors que cette insurrection est multiforme et ne peut se réduire à ses dimensions islamiste ou armée. Nous souhaitons donc démontrer que la nature actuelle de la société syrienne peut exposer certaines politiques d’ingérence à la catastrophe. La France n’a aucune raison d’épouser les objectifs saoudiens et qataris, n’en déplaise à l’ancien président Sarkozy, qui, comme tant de dirigeants américains, a toujours eu beaucoup d’indulgence pour ce type de régimes autoritaires et pernicieux.

Nous voulons montrer que l’insurrection syrienne est plurielle et reflète une société qui ne peut plus s’analyser selon la grille confessionnelle, qui reste, néanmoins, la référence centrale pour nombre d’orientalistes [2] et de commentateurs. Mais, pour que ce point de vue soit entendu, il convient d’abord de faire retour sur une œuvre, élaborée il y a plus de trois décennies, par un sociologue et arabisant de talent, Michel Seurat. L’histoire des idées fait en effet partie de la perception commune de la Syrie contemporaine. Ce genre de phénomène n’est assurément pas l’apanage de cette partie d’un Orient décidemment bien compliqué, mais il doit être reconnu de façon à mieux saisir l’existence d’une Syrie nouvelle. Certes, le régime actuel, pour assurer sa survie, exploite avec succès les différences communautaires grâce au sang versé, au moment où des régimes de la Péninsule arabique, vecteur du sunnisme politique, font de même par leur argent et grâce à leur influence en Occident. Mais, il reste peut-être encore quelque temps, en ce mois de septembre 2012, que cette autre Syrie puisse se faire connaître et se faire entendre. Ceci constitue, comme nous le verrons, un point de départ pour une politique internationale mieux avisée que celle que pratiquent en ce moment la France et l’Europe.

L’énigme de la société syrienne : relire et dépasser Seurat

Au début des années 1980, Seurat achevait l’écriture de textes qui furent réunis, après sa mort en 1986 comme otage, dans un livre consacré à la Syrie : L’Etat de Barbarie [3]. La mort de jeune savant prometteur, qu’on laissa dépérir dans une cache de la banlieue de Beyrouth, fut, très probablement, la conséquence d’écrits jugés trop critiques à l’égard du régime syrien. Seurat tentait de démontrer, en effet, que le pouvoir aurait été accaparé par une petite communauté hérétique de l’islam et longtemps marginalisée, les Alaouites. Ceux qui exercent le pouvoir sont qualifiés de « nouveaux Mamelouks », car les Mamelouks étaient ces militaires professionnels, nés dans l’esclavage, qui avaient fini par usurper le pouvoir dans l’Egypte médiévale. L’« Etat de barbarie », que serait le régime « alaouite », devrait être aussi compris comme la revanche du désert sur la cité ou, en ce qui nous concerne ici, de la montagne (alaouite) sur la ville (sunnite) : Seurat reprend ici, de façon fort discutable, des catégories créées, au XIVe siècle, par l’inventeur de la sociologie historique, Ibn Khaldoûn.

L’autre idée décisive de L’Etat de Barbarie est que, dans l’Orient arabe, contrairement à l’Occident, c’est la politique qui détermine l’économie [4]. Ceci serait la conséquence même de la domination occidentale telle qu’elle s’exerce jusqu’à la moitié du XXe siècle. En effet, dans des sociétés fragmentées par cette domination, sociétés dont la précarité intérieure n’a d’égale que la fragilité extérieure, et dont la base économique est chancelante, c’est le pouvoir d’Etat qui est à la source de la cohésion sociale. Cette partie de l’argument de Seurat semble d’ailleurs pertinente, tout comme l’est l’hypothèse selon laquelle, depuis la conquête arabe, l’histoire de cette partie de l’Orient est celle des minorités religieuses qui fonctionnent sur des bases ethniques. Et c’est dans ces communautés que peuvent être mobilisées les ressources politiques et symboliques qui rendent possible la conquête du pouvoir. Le cas libanais en est la parfaite illustration.

Néanmoins, Seurat va bien plus loin qu’adapter intelligemment à la réalité arabe, un cadre de pensée marxisant. Il reprend à son compte d’autres catégories médiévales élaborées par Ibn Khaldoûn. Ainsi, le triptyque - ‘assabiyya (esprit de groupe ou de clan), da’wa (prédication) et mulk (pouvoir total) - se retrouveraient dans la Syrie d’après le mandat français [5] : la nouvelle « triade khaldounienne  » est « communauté alaouite – baasisme – pouvoir total d’Hafez al-Assad » [6]. Et Seurat tente de montrer alors que la branche du parti Baass (« la résurrection ») au pouvoir à Damas serait un parti unique de facto contrôlé par des officiers alaouites qui en auraient fait un instrument de conquête de l’Etat. Dans ces conditions, la politique devient police car, aux yeux du groupe religieux majoritaire – la confession sunnite –, le pouvoir est frappé d’illégitimité. Le nationalisme arabe radical, professé par le régime, ne peut masquer qu’il est le paravent d’une communauté, ostracisée depuis des siècles ; ce fut d’ailleurs sous le mandat français que toutes les villes de Syrie furent ouvertes aux Alaouites.

Après avoir lu Seurat, il n’était pas rare de rencontrer des lecteurs arabes estimant que, si ce régime politique résistait quelque peu contre Israël, il semblait lutter, d’abord, contre sa population qu’il craignait par-dessus tout. En réalité, ces quelques thèses sont fort répandues dans l’opinion informée de la réalité du Proche-Orient : sous des formes actualisées et savantes, elles constituent une sorte d’orthodoxie de la pensée sur la Syrie. Toutefois, ces thèses ont été élaborées avec des matériaux des années 1960-1970 et reposent implicitement sur une hypothèse : l’éternité confessionnelle de la Syrie. Les hypothèses de Seurat, même si elles s’avèrent stimulantes, sont singulières. Quoi qu’il en soit, leur simple transposition à l’identique dans le contexte d’aujourd’hui pose de graves problèmes. Pour comprendre la Syrie d’aujourd’hui, il est nécessaire de revenir sur les articulations essentielles du propos de Seurat et de les dépasser.

Ce récit devenu canonique sur la Syrie n’est certes pas sans intérêt, mais il reste évidemment prisonnier du préjugé selon lequel le présent de ce pays serait un long passé, et dans lequel la vérité politique serait à chercher dans la géohistoire des confessions. Tout se passe comme si, depuis vingt ans, la mondialisation avait ignoré la Syrie, et comme si l’élite politique était restée une simple élite militaire. Or, la bourgeoisie sunnite s’est, pour l’essentiel, mêlée aux intérêts dominants. L’analyse du pouvoir de la classe dominante selon une grille confessionnelle est ainsi devenue obsolète. Le récit de Seurat et de ses épigones ne rend donc pas compte du fait que le régime défend les intérêts de ceux qui se sont enrichis, toutes communautés confondues. Tout se passe comme si l’analyse confessionnelle avait pour vertu de masquer le simple fait de la lutte des classes. L’heureux intérêt de cette occultation permet aux orientalistes et aux commentateurs de ramener la conflictualité sociale en Syrie comme en Orient à un différend essentiellement culturel et religieux, ce qui permet à certains de valoriser la spécificité de leur objet d’étude et à d’autres de se perdre dans l’exotisme.

À ce stade, quelle que soit la validité des thèses de Seurat, et contre l’opinion commune, il est difficile d’opposer le Bien (une « société civile » paisible) contre le Mal (une tyrannie émanant d’un « groupe sectaire »). C’est davantage une histoire qu’il faut prendre en compte dans sa longueur et sa complexité : la structuration politique s’est forgée dans l’identité confessionnelle depuis les temps byzantins [7]. Les formes d’ostracisme touchant les minorités issues de l’Islam pouvaient être bien plus dures que celles touchant les dhimmi, ces communautés reconnues par l’Islam parce que possédant un Livre reconnu (Juifs, Chrétiens, Sabéens et Zoroastriens). Or, les impérialismes occidentaux ont parachevé cet émiettement, sans remplacer vraiment l’ordre ottoman qu’ils détruisaient.

Mais, le raisonnement de Seurat, faisant des rivalités confessionnelles, le principe même de la réalité arabe en général et syrienne en particulier, repose sur une hypothèse cruciale : la reproduction à l’identique des structures sociales dans leur dimension politique, sociétale et symbolique. Or, il n’est pas sûr que le modèle libanais, qui fascinait également Seurat, et qui se rattache indubitablement à l’ « Etat confessionnel » selon le titre d’un livre de Mahdi Amil [8], soit la bonne clef de lecture de la Syrie contemporaine. Certes, le Liban est la preuve éclatante – regrettable penseront certains ! – que les déterminations ethno-confessionnelles recouvrent le champ politique, les projets laïcs restant l’apanage de cette fraction de l’élite, libérale ou de gauche, vouée à la marginalité ou l’exil. En effet, un Etat ne peut être confessionnel que si la nation, comme organisation politique du peuple et comme sentiment collectif, n’existe pas : jamais une nation digne de ce nom ne tolérerait que l’allégeance des citoyens passe d’abord par la confession. L’Etat libanais est donc un Etat sans peuple, une forme de gouvernance de divers peuples, ce qui est d’une certaine façon, très postmoderne …

Nul hasard à ce que durant l’ère syrienne au Liban (1991-2005), les conflits sérieux se soient réglés à Damas, les conflits ordinaires se résolvant sous la férule d’un proconsul au Liban dont le prototype fut Ghazi Canaan. Mais, qui peut dire que les Syriens ont aussi peu de conscience nationale que les Libanais ? Bien sûr, comme au Liban, il existe une pléthore de sectes chrétiennes ; l’Islam est éclaté, ici entre Sunnites et Ismaéliens, sans compter ces communautés alaouites ou druzes qui se disent musulmanes quand les circonstances politiques l’exigent. Mais l’arabité semble souvent - mais, pas toujours, il est vrai ! - dépasser ces appartenances, alors qu’au Liban, l’arabité reste une expression idéologique portée principalement par des Musulmans.

Il est ainsi possible que les Alaouites - ou considérés comme tels - songent à acheter terres et immeubles dans leur montagne, alors même qu’ils peuvent vivre à Damas ou la frontière irakienne. Mais, c’est davantage un sentiment de survie qui les anime, une crainte légitime que des vengeances en forme de règlement de compte confessionnels ne les frappe, qu’un retour désiré dans une Mère patrie communautaire. La Syrie tout entière est leur patrie, quoi qu’en pensent certains orientalistes ou islamistes ! N’oublions d’ailleurs pas que les Frères Musulmans de Syrie, dans un précédent conflit qui était de type communautaire (1979-1982), mélangeaient dans leur révolte slogans anti-alaouites, terrorisme et actions armées classiques. L’hypothèse selon laquelle ces Frères auraient changé, à l’image des Frères égyptiens, reste un sujet de controverses. Néanmoins, il est peu probable que l’aide du Qatar à ces Frères syriens soit un gage de démocratie …

Plus généralement, la lecture confessionnelle du pouvoir et des évènements actuels en Syrie est largement insuffisante voire erronée. En effet, la communauté alaouite a assisté, avec l’arrivée au pouvoir de Hafez Al-Assad, à une marche forcée vers toujours plus de « sunnicisation ». Hafez Al-Assad, désireux de légitimer et consolider son pouvoir a, dès les années 1970, mis en scène son rapprochement avec un islam le plus orthodoxe possible (prières publiques dans les mosquées sunnites, célébration des fêtes religieuses sunnites…). En plus, comme la constitution syrienne stipule que le Président de la République doit être musulman, il a sollicité de Moussa Sadr la promulgation d’une fatwa affirmant que la religion alaouite est une branche du chiisme et donc, par voie de conséquence, appartient à l’Islam. De même, Hafez Al-Assad a fortement encouragé voire contraint la communauté alaouite à gommer ses spécificités culturelles et religieuses, causant ainsi la dislocation et la perte de son patrimoine. Cette politique volontariste de « sunnicisation » est visible dans les programmes officiels de l’éducation publique ou encore dans l’interdiction de certaines fêtes alaouites.

On doit également souligner que son accession au pouvoir, ainsi que les années qui ont suivi, sont marquées par de nombreuses arrestations politiques de personnalités alaouites, y compris certains de ses compagnons de route des premières heures [9]. En effet, Hafez Al-Assad craignait l’influence de personnes faisant partie de l’appareil de l’Etat, et capables de contester son virage autoritaire. Finalement, désigné comme hérétique par les Frères Musulmans malgré tous ses rapprochements religieux, politiques et financiers avec les Sunnites, il en vient à affermir son pouvoir en jouant sur les peurs des minorités et en les persuadant que leur sécurité dépend de celui-ci. Comme l’écrit quelque part Yassin Al-Hajj Saleh : « Ce n’est pas le régime qui est entre les mains des Alaouites, ce sont les Alaouites qui sont entre les mains du régime ». Si le régime est tenu en Syrie par une quelconque « ‘assabiyya  », il s’agit d’une sorte d’ « ‘assabiyya transversale » des privilégiés, de ceux qui, quelle que soit leur appartenance religieuse réelle ou supposée, ont plus à perdre qu’à gagner si le régime s’effondre.

La vision de Michel Seurat fige ainsi la Syrie dans une grille de lecture confessionnelle, tout comme ceux qui, reprenant aujourd’hui ses thèses, la figent dans le temps. Comme toutes les autres sociétés, la société syrienne change et a beaucoup changé ces dernières années sous les effets conjugués de la libéralisation économique et de la mondialisation. Les premières lois d’ouverture économique interviennent dès les années 1990, amplifiées par l’arrivée au pouvoir de Bachar Al-Assad qui institue ce qu’on a appelé un « capitalisme de copains  » [10]. Le mode de vie des Syriens change : consommation, accès aux chaînes de télévisions internationales, téléphonie mobile, Internet et leur système de valeurs se modifie également. Une forte mobilité à l’intérieur de la Syrie se généralise : la multiplication des moyens de transport, les mutations des fonctionnaires ainsi qu’un exode rural occasionné par des périodes de sécheresse, conduit nombre de Syriens à quitter leur région d’origine. Ce phénomène fragilise les structures patriarcales, tandis que les grandes villes effectuent leur transition démographique, et accordent ainsi une place plus importante à l’individu et à la cellule familiale.

La génération des 15-25 ans, fer de lance de la révolte actuelle, est issue des transformations économiques et sociales, elle n’a que très peu ou pas connu la période Hafez Al-Assad. Ces jeunes sont pragmatiques dans leur choix de formation ; certains maîtrisent parfaitement les outils des nouvelles technologies de l’information et la communication. Ils travaillent plus pour le secteur privé que la génération précédente. Ils ne renient aucunement leur appartenance religieuse et sont parfois pratiquants, mais peu tentés par l’idéologie islamiste. Ces changements sociaux et l’émergence de cette nouvelle génération se reflètent dans le mouvement qui a débuté en mars 2011. Depuis cette date, les Syriens se distinguent par leur capacité d’organisation, leur créativité, leur solidarité dans un contexte de répression et de violence extrême. Partout en Syrie, des initiatives se sont développées [11] : création de comités locaux de coordination, organisation de l’entraide, mise en place d’hôpitaux clandestins, de villages autogérés, développement de nouveaux modes de contestation, prise en charge des fonctions de l’Etat défaillant (ordures ménagères, sécurité…), créations de journaux en ligne (Souriyatouna, Jousourouna…) et de réseaux d’artistes contestataires et d’œuvres engagées … Récemment [12], une vingtaine d’organisations, qui sont engagées dans le processus de contestation et qui, pour une part, reflètent cette Syrie nouvelle, ont d’ailleurs condamné l’impasse que constitue l’insurrection armée.

Ces expériences, vécues en commun par des composantes très diverses de la société syrienne, ont fait émerger un sens civique, une conscience politique, une capacité de recherche du compromis, et rendu possible la création de la coalition nationale Watan reflétant la diversité de la société. Cette révolution populaire et collective a cependant bien du mal à faire entendre sa voix depuis le mois de juin 2012. L’autre révolution, celle de la lutte armée, s’impose chaque jour davantage, mais ce qui a été vécu et partagé, la maturité sociale et politique qui a été acquise par la force des évènements est en passe, comme le soutient Michel Kilo, d’extirper le régime des entrailles de la société.

Mais, pourquoi cette nouvelle réalité syrienne est-elle occultée ? En premier lieu, l’on doit remarquer que les soutiens du régime ont intérêt à cacher cette nouvelle Syrie, qui rend inutile une tyrannie se justifiant ad nauseam dans la « défense » supposée des « minorités ». En second lieu, des opposants, en sympathie avec le sunnisme politique, trouvent évidemment, dans la lecture confessionnelle, un récit séduisant rendant compte d’une supposée et fort injuste marginalisation des Sunnites. En troisième lieu, il convient de noter la fascination commune pour le modèle libanais qui était déjà celle de Seurat. Ce modèle est la preuve éclatante que les déterminations ethno-confessionnelles peuvent recouvrir le champ politique. L’allégeance des citoyens à l’« Etat confessionnel » passe d’abord par la confession, ce qui nie la nation comme organisation politique du peuple et comme sentiment collectif. L’Etat libanais est un Etat sans peuple, c’est une forme de gouvernement postmoderne de diverses communautés, ce qui fascine les nombreux tenants de l’inanité de l’Etat-nation.

La Syrie entre insurrections et ingérences

Négligeant la complexité et la singularité syrienne que nous venons d’évoquer, des voix s’élèvent, comme on l’a vu plus haut, pour intervenir en Syrie de la même façon qu’en Libye. L’action internationale de 2011 en Libye a été décidée dans le cadre des Nations Unies, sur le principe de la « responsabilité de protéger » (R2P : « responsability to protect » en anglais) qui a été définie dans le rapport de 2001 de la Commission internationale indépendante de l’intervention et de la souveraineté des Etats (CIISE) et validée par l’Assemblée générale des Nations Unies en 2005. Cette notion fait suite au célèbre « droit d’ingérence » théorisé par Bernard Kouchner et Mario Bettati. Les Etats membres de l’ONU ont, en effet, adopté un document stipulant que la communauté internationale se doit de protéger les populations civiles lorsqu’un des Etats se montre défaillant ou de mauvaise volonté face à sa responsabilité d’assurer la sécurité de sa propre population vis-à-vis des crimes les plus graves [13].

Si les membres de l’ONU ont reconnu à chaque Etat le devoir de protéger sa population contre les génocides, crimes de guerre, nettoyages ethniques et crimes contre l’humanité, c’est en revanche à la communauté internationale, dans le cadre de l’ONU, que revient la responsabilité subsidiaire d’assurer la protection contre ces quatre crimes en cas de défaillance de l’État. La stratégie de l’ONU met l’accent sur la valeur de la prévention, tout en rappelant que dans les cas les plus graves, la responsabilité de protéger de la communauté internationale peut prendre la forme d’une intervention militaire coercitive, décidée par le Conseil de sécurité, sous chapitre VII de la Charte des Nations Unies. C’est sur ce principe qu’a été adoptée par les Nations Unies le 17 mars 2011 la résolution qui a débouché sur l’intervention militaire en Libye. Cette résolution ne stipulait pourtant pas clairement la possibilité d’une telle intervention mais permettait aux pays, qui le souhaitaient, de participer à une zone d’exclusion aérienne au-dessus de la Libye, pour protéger la population civile, et de « prendre toutes mesures nécessaires, nonobstant le paragraphe 9 de la résolution 1970 (2011), pour protéger les populations et les zones civiles menacées d’attaque en Jamahiriya arabe libyenne  ».

Cette intervention militaire a posé et pose encore de nombreuses questions, alors que les Nations Unies semblent peiner à trouver des moyens d’action efficaces pour contraindre le régime syrien à cesser les violences dont il se rend actuellement coupable. L’ONU, qui seule peut donner mandat à certains des Etats membres, pour intervenir dans d’autres Etats, repose, pourtant sur l’affirmation de la souveraineté de chacun des Etats qu’elle reconnaît. On pourrait cependant se demander si la souveraineté d’un Etat n’est pas fondamentalement indissociable de sa responsabilité face à sa population civile lorsque celle-ci est en péril. Faillir à son devoir de protection de sa population, ou se rendre soi-même, en tant qu’Etat, coupable des exactions qui prennent les civils pour cible, ne revient-il pas à perdre une part de son droit à affirmer sa souveraineté ?

Il convient, toutefois, de s’interroger sur l’utilisation qui peut être faite de ce principe de « responsabilité de protéger ». Les Nations Unies pourront-elles dans tous les cas être les garantes des intentions et des motivations affichées des pays qui choisissent d’intervenir dans les conflits qui touchent d’autres Etats ? On est également en droit de se demander pourquoi toutes les situations de danger extrême couru par les civils dans ces dernières années, n’ont pas suscité les mêmes réactions internationales. La question des outils opérationnels et du cadre législatif qui permettent de protéger des populations civiles est extrêmement complexe, et il n’a pas été encore élaborée de définition claire des conditions de ce genre d’intervention, des critères à prendre en compte dans les décisions prises, et des limites de ce genre d’action.

Néanmoins, Nicolas Sarkozy, dans sa déclaration récente sur la nécessité d’une intervention en Syrie, tombe d’accord avec le responsable du CNS, Abdelbasset Sayda, sur « les grandes similitudes  » [14] entre les situations libyenne et syrienne. On a beau comparer les deux situations sous l’angle tour à tour politique, social, insurrectionnel, et même confessionnel, on ne voit vraiment pas ces prétendues similitudes. La méconnaissance des réalités syriennes par Nicolas Sarkozy est flagrante. Le CNS, composé d’opposants exilés depuis trente ans en Europe et déconnectés de la Syrie d’aujourd’hui, est largement parcouru par l’idéologie des Frères Musulmans ainsi que par des moyens financiers saoudiens et qataris. Quant à une intervention en Syrie, elle ne serait pas, comme en Libye, une aide à la mise hors d’état de nuire d’un despote vieillissant, fantasque et honni de l’immense majorité de sa population. Elle pourrait au contraire fédérer les Syriens dans un sentiment de cohésion et de fierté nationales retrouvées autour d’un Bachar Al-Assad, devenu le héros de la lutte contre l’éternel impérialisme occidental.

Que s’est-il donc passé en Syrie, depuis trois mois, qui justifie cette « intervention rapide » et qui n’était pas encore survenu quand Nicolas Sarkozy, encore Président de la République, était en mesure de décider lui-même de partir se fourvoyer dans une aventure solitaire comparable à l’intervention américaine en Irak, engageant ainsi la vie de centaines de militaires français ? Quant à A. Sayda, chef d’un CNS à la légitimité toute relative basée sur un mode de désignation de ses membres dont l’opacité n’a d’égale que celle du régime qu’il prétend combattre, il aurait été bien inspiré de comprendre qu’il n’était que l’instrument que Nicolas Sarkozy allait utiliser pour des enjeux de politique intérieure française.

Enfin, qui peut douter que le seul et unique but de cette déclaration estivale est de faire oublier que Nicolas Sarkozy a été celui qui a invité en grande pompe Bachar Al-Assad à participer aux commémorations de notre Révolution française, le 14 juillet 2008 ? S’est-il agi alors de rendre hommage aux valeurs d’égalité et de liberté que l’on célèbre en de telles occasions …

Que faire, donc, avec cette Syrie nouvelle ?

- Refuser, d’abord, les prétendues ressemblances entre la Libye et la Syrie justifiant le soutien exclusif à un Conseil National Syrien, imprégné de l’idéologie des Frères Musulmans et composé d’opposants exilés depuis trente ans.

- Refuser, ensuite, une intervention qui pourrait fédérer les Syriens, dans un sentiment de cohésion et de fierté nationales retrouvées, autour d’un Bacher Al-Assad, devenu le héros anti-impérialiste.

- Convoquer, enfin, réunion de toute l’opposition, afin de construire un interlocuteur qui sera soutenu dans un dialogue avec la Russie ; la France doit alors veiller à n’entretenir de relations qu’avec des opposants apportant des garanties de leurs intentions démocratiques et laïques ou, au minimum, de respect du pluralisme.

Akram Kachee est diplômé de Sciences Politiques, Université Lumière Lyon 2.
Jérôme Maucourant est coauteur de Peut-on critiquer le capitalisme ?, La Dispute, 2008.

Messages

  • C’est la première fois que je lis un article aussi éclairant et modeste sur la Syrie en guerre. Eclairant, en ce sens qu’il critique, une à une, toutes les idées fausses qui courent sur la situation, fûssent-elles issues d’un auteur intouchable comme Michel Seurat. Modeste en ce qu’il nous met certes une charge historique sur le dos, mais seulement celle qui serait susceptible d’accompagner ce qui se passe sur le terrain en Syrie, et qu’il faut déchiffrer jour après jour.
    En ce sens, ce texte est aussi un modèle de ce que pourrait être une pensée politique « de gauche ». Merci.

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// Article publié le 12 septembre 2012 // 1 commentaire Pour citer cet article : Akram Kachee et Jérôme Maucourant, « La question syrienne », Revue du MAUSS permanente, 12 septembre 2012 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?La-question-syrienne
Notes

[1Robespierre, « Sur la guerre », 2 janvier 1792, reproduit dans Pour le bonheur et pour liberté, textes choisis et présentés par Yannick Bosc, Florence Gauthier et Sophie Wahnich, Paris, La Fabrique, 2000, pp. 133-134.

[2Comme Jean-Pierre Filiu, celui-ci allant même jusqu’à reprendre les mots de Michel Seurat (cf. infra.) dans Caroline Donati, « La société tient bon face à l’Etat de barbarie », Mediapart, 19-08- 2012 : http://www.mediapart.fr/journal/international/180812/syrie-la-societe-tient-bon-face-l-etat-de-barbarie.

[3Michel Seurat, (1989) L’Etat de barbarie, Le Seuil.

[4Ibid., pp. 229-231. Ce texte parut à l’origine sous le titre « Etat et industrialisation dans l’Orient arabe – les fondements sociohistoriques », dans Industrialisation et changements sociaux dans l’Orient arabe, CERMOC, 1982.

[5Ibid., p. 85. Nota bene : ce texte parut à l’origine sous le pseudonyme de Gérard Michaud en 198I (« Caste, confession et société en Syrie – Ibn Khaldoûn au chevet du « progressisme arabe » », Peuples méditerranéens).

[6Seurat comme d’ailleurs son texte en expliquant que la « pensée intégriste musulmane » propre au Frères Musulmans « est d’une valeur certaine pour conduire à une réflexion sur l’Etat ».

[7Comme peut le suggérer la lecture du grand historien libanais Edmond Rabbath, (1985) Les Chrétiens dans l’islam des premiers temps, Beyrouth, Publications de l’Université libanaise.

[8De son vrai nom, Hassan Hamdan. D’origine chiite, ce théoricien du parti communiste libanais avait bien compris que le principe de l’Etat confessionnel était miné d’une aporie, qui contredisait la liberté religieuse elle-même. Les islamistes enlevèrent, en 1987, la vie à Amil. Voir G. Labica, parlant à cet égard d’un « Gramsci arabe « dans M. Amil, L’Etat confessionnel – Le cas libanais, traduction et introduction Marwan Mansour-El Khoury, La Brèche, 1996, p. 17.

[9Comme le décrit très précisément Nicolas Van Dam, The Struggle for Power in Syria. Politics and Society under Asad and the Ba’th Party, Tauris, 1996.

[10Voir Fabrice Balanche, La région alaouite et le pouvoir syrien, Paris, Karthala, 2006 et Caroline Donati, L’exception syrienne – entre modernisation et résistance, La découverte, 2009. Plus généralement, La Syrie semble pouvoir être comprise selon le concept weberien de « capitalisme politique ». Cf. Jérôme Maucourant, « Le capitalisme en rationalité et politique, Orient et Occident », Cités, 41, 2010, pp. 15-34.

[11Leïla Vignal, « Syrie, anatomie d’une révolution », La Vie des idées, 27 juillet 2012. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Syrie-anatomie-d-une-revolution.html

[12Dépêche de l’AFP, « Des opposants non violents veulent faire taire les armes en Syrie », 28/08/2012, 20h11, cité par L’Orient-Le Jour : http://www.lorientlejour.com/category/Derni%C3%A8res+Infos/article/775334/Des_opposants_non_violents_veulent_faire_taire_les_armes_en_Syrie.html

[13Paragraphes 138 et 139 du document final du Sommet mondial de 2005.

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