La prohibition des Vénus

Dans le sillage du précente numéro de La Revue du MAUSS, « Que donnent les femmes ? » , et notamment de l’article de Lucien Scubla (et, en partie, de celui d’A. Caillé), ce petit article qui s’interroge sur les raisons de l’absence de tout crédit accordé aux recherches sur les raisons de l’omniprésence des représentations de la femme dans l’art préhistorique, présente une hypothèse à la fois troublante et passionnante. Et si ce refus de s’intéresser à la question venait de ce qu’elle risquerait de remettre en cause la certitude de l’extrême ancienneté, voire de l’éternité et de la naturalité de la domination masculine ? Et si cette dernière n’émergeait en réalité qu’au néolithique, il y a moins de trois mille ans ? La question mérite au moins d’être posée. A.C.

Avec les cavernes ornées, les statuettes féminines préhistoriques ou « Vénus » représentent les emblèmes de la préhistoire. Cependant, cette popularité dont témoignent les nombreux ouvrages de vulgarisation et les expositions qui leur sont consacrés contraste avec l’absence de recherche sur leur signification sociale et spirituelle. En effet, en France, L’Image de la femme dans l’art préhistorique, d’Henri Delporte [1993], représente la seule synthèse universitaire rigoureuse. Et même cet ouvrage de référence laisse la question de l’origine de la force de l’image féminine de côté pour se concentrer sur des considérations d’ordre morphométriques, paléo-topographiques, géographiques et chronologiques. Pour quelles raisons la discipline de l’archéologie préhistorique, dans la France du début du XXIe siècle, choisit-elle de soutenir un nombre important d’études de cas d’assemblages lithiques et refuse-t-elle de financer et de défendre un seul projet sur l’idéologie eurasiatique au temps des Vénus ? Ce constat nous amène à formuler des remarques de trois ordres : archéologique, idéologique et sociologique.

Le Paléolithique, l’âge de la femme

Dans la préhistoire et dans les sociétés dites primitives de manière générale, le domaine du féminin est omniprésent. Fentes naturelles transformées en vagin, symbole matriciel de la grotte elle-même récupérée en vaste champ d’application d’une idéologie de la fécondité pouvant éventuellement posséder une charge partiellement érotique. Le travail fondateur d’André Leroi-Gourhan [1965] le montrait déjà : le domaine du féminin, dans la préhistoire et particulièrement au Gravettien, est largement surreprésenté [Simonet, 2009]. Dans l’échelle du temps, la vulve est le symbole qui possède la plus grande fourchette chronologique de perduration.

Les sociétés primitives ont considéré que l’enfantement par la femme était quelque chose de prodigieusement divin et respectable et que les femmes structuraient toute société puisque, par l’enfant, elles recréaient le monde devant elles. Pour ces sociétés, l’enfantement reproduit à échelle humaine la création terrestre. Les Vénus, davantage connues du grand public sous la dénomination simplificatrice de Déesses-mères, synthétisent le respect sacré du domaine féminin. Le culte de la fécondité féminine est d’ailleurs une constante des sociétés qui a perduré bien après la fin du Paléolithique supérieur et des spiritualités animistes au travers du monothéisme.

Repenser la domination masculine

En tenant compte des données de l’archéologie préhistorique, comment articuler la pérennité de ce fond animiste avec l’idée d’une domination masculine universelle telle qu’elle est développée par Pierre Bourdieu [1998] ?

Premièrement, le raisonnement qui conduit à dénoncer l’existence d’une règle universelle de la domination masculine possède un paradoxe interne. Si nous retenons de l’œuvre de Lévi-Strauss que « […] tout ce qui est universel, chez l’homme, relève de l’ordre de la nature et se caractérise par la spontanéité », tandis « que tout ce qui est astreint à une norme appartient à la culture et présente les attributs du relatif et du particulier » [Lévi-Strauss, 1947, p. 10], comment expliquer l’universalité d’une règle sociale comme celle de la domination masculine ? En effet, seule « la prohibition de l’inceste possède, à la fois, l’universalité des tendances et des instincts, et le caractère coercitif des lois et des institutions » [ibid., p. 12]. Ainsi, Lévi-Strauss voit dans ces deux caractères opposés la justification que la prohibition de l’inceste nous fait passer de la nature à la culture. En revanche, l’existence d’une domination masculine qui serait, à la fois, culturelle mais sans être relative, et universelle mais sans être naturelle, demeure un mystère. Entre nature et culture, comment cet axiome contradictoire, pourtant si lourd d’implications, a-t-il pu être inventé et tacitement admis ?

Deuxièmement, la domination masculine ne pourrait-elle pas représenter une configuration sociale récente qui ne possèderait ni légitimité biologique, ni caractère préhistorique ? En effet, il ne semble pas raisonnable de transposer des hypothèses élaborées pour une période récente qui n’a pas plus de 3 000 ans à l’ensemble des 100 000 ans d’histoire d’Homo Sapiens Sapiens. Par ailleurs, à toute domination masculine au niveau social et idéologique, ne correspondrait-il pas une domination féminine d’ordre individuel, psychique et domestique ? En définitive, le Néolithique ne représenterait-il pas une rupture idéologique où l’humanité aurait progressivement basculé d’une domination féminine revendiquée, dont Sparte ou le phénomène des Amazones seraient en quelque sorte des héritages tardifs, à une guerre des sexes [Gimbutas, 2006] ?

Entre déification et réification

Avec la complexification des sociétés, la mise en place de la sédentarité, du monothéisme puis du capitalisme, le rapport aux femmes est passé de la déification à la réification. La sacralisation du pouvoir matriciel féminin couvre une période correspondant à près de vingt fois celle de la religion chrétienne et perdure d’ailleurs derrière le vernis patriarcal. Ce que l’Occident narcissique considère comme une « domination masculine » pourrait se révéler être, en réalité, une conscience impérieuse de la gestion du foyer (dans les deux sens du terme) par les femmes.

Triste paradoxe que cette quête de l’éternel féminin [Goethe, 1984] ne soit plus investie par les préhistoriens depuis Teilhard de Chardin [1998] alors que l’exposition du corps féminin dans l’espace public, notamment dans la publicité et le commerce, est en croissante augmentation. Mais ces deux phénomènes ne seraient-ils pas liés ? Ne représenteraient-ils pas les conséquences d’un nouvel obscurantisme « démocratique » où, par crainte du pôle féminin de l’humanité, les Vénus seraient idéologiquement prohibées de l’espace intellectuel tout en étant consommées dans l’espace public et populaire ?

Références bibliographiques

Bourdieu P., 1998, La Domination masculine, Paris, Éditions du Seuil, 142 p.
Delporte H., 1993, L’Image de la femme dans l’art préhistorique, (2e édition), Paris, Picard, 287 p.
Gimbutas M., 2006, Le Langage de la déesse, Paris, Des femmes-Antoine Fouque, 419 p.
Goethe J. W. von, 1984, Faust I et II, Paris, Flammarion, 554 p.
Leroi-Gourhan A., 1965, Préhistoire de l’art occidental, Ed Mazenod, Paris, 482 p..
Lévi-Strauss C., 1947, Les Structures élémentaires de la Parenté, Berlin ; New-York : Mouton de Gruyter, rééd. 2002, 591 p.
Simonet A., 2009, Les Gravettiens des Pyrénées. Des armes aux sociétés, Thèse de doctorat, Université de Toulouse II-Le Mirail, 391 p.
Teilhard De Chardin P., 1998, L’Éternel féminin, Troyes, édition Fates, 60 p.

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// Article publié le 25 septembre 2012 Pour citer cet article : Aurélien Simonet, « La prohibition des Vénus », Revue du MAUSS permanente, 25 septembre 2012 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?La-prohibition-des-Venus
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