La fin du politique ?

Quelques commentaires rétrospectifs sur les présidentielles

Les passions réveillées par la campagne des élections présidentielles étant maintenant à peu près apaisées et décantées – même si notre nouveau président s’emploie à les raviver sans cesse comme s’il recherchait une sorte de plébiscite quotidien – il est possible de commencer à se demander sereinement ce qui s’y est joué et ce qu’elles ont signifié. Le fait dont il faut absolument partir est que justement passions il y a eu, et très au-delà de celles que suscite le classique affrontement de la Droite et de la Gauche. Le taux de participation massif en est le meilleur indice. Il a pu faire croire à un retournement de la forte tendance de longue période à la montée de l’abstention et donc à un retour du politique. Pour peu qu’on leur présente de vrais enjeux les électeurs seraient bien toujours présents à l’appel. Ce diagnostic, séduisant, se trouva pourtant vite démenti par les records d’abstention aussitôt atteints aux législatives. Mais il est vrai qu’on était alors retombé dans le jeu politique traditionnel qui, manifestement, ne galvanise pas les foules.

Comment comprendre ce passage en un rien de temps de l’exaltation quasi-maniaque des présidentielles à l’état de tristesse dépressive des législatives ? La réponse n’est pas très mystérieuse : les législatives ont été perçues principalement comme une lutte d’appareils, d’ailleurs sans autre enjeu majeur que d’amplifier ou de modérer la victoire du vainqueur, alors que les présidentielles avaient mis en scène un affrontement de caractères et la rivalité non pas tant entre les représentants d’un parti ou d’une doctrine qu’entre trois fortes individualités qui se présentaient et se revendiquaient précisément comme telles, Nicolas Sarkozy, Ségolène Royal et François Bayrou (laissons de côté Jean-Marie Le Pen, soudain mis hors jeu par des individualités plus fraîches). Il serait très éclairant de s’interroger un peu en détail sur le degré de conformité de l’image des trois candidats - qu’elle résulte de la mise en forme réalisée par les medias, de leur auto-présentation ou de la dialectique des deux -, avec les types d’ individualité projetées sur le devant de la scène par les émissions de télévision les plus populaires depuis quelques années, Le maillon faible (qui élimine impitoyablement les petits candidats), Loft Story ou ses équivalents (qui abolit la distance entre vie privée et vie publique), Star academy, ou La nouvelle star. Des deux dernières, retenons qu’aucune des vedettes ainsi sélectionnées n’interprète un répertoire bien déterminé et moins encore ses propres chansons ou celles d’un compositeur principal. Chacun doit savoir à peu près tout chanter des airs à la mode des dix dernières années, voire plus anciennes encore. Dans ce registre, le plus spectaculaire est sûrement la toute récente nouvelle star, Julien, capable d’interpréter avec un brio et une assurance incomparables assortis d’une étonnante palette vocale et d’un tonus physique sans égal les chansons les plus diverses, leur donnant du coup une allure neuve. Difficile de ne pas voir le rapport avec la nouvelle star présidentielle. Certains de ces traits, et notamment le côté protéiforme du répertoire, se retrouve chez le vainqueur de l’an dernier, le sympathique Christophe Willem chez qui le public, et notamment féminin, apprécie en plus le brouillage des genres institués produit par la superposition d’une voix suraiguë et d’une hétérosexualité revendiquée. Rien de comparable bien sûr avec le personnage de la candidate socialiste, mis à part le fait que la mise en scène d’une essence de la féminitude et de la maternitude enfin débarrassées du masculin contribuait à travailler la définition reçue des genres par un bais symétrique. Le plus étranger des trois à la nouvelle donne médiatique a sans aucun doute été François Bayrou qui s’est d’ailleurs fait une force de la dénoncer ou de prendre distance par rapport à elle (mais cela a été vrai également de C. Willem et de Julien). Lui ne prétendait pas bouleverser tous les standards établis mais l’emporter grâce à un répertoire éprouvé et une belle voix chaude et posée, un peu comme Tigane, le concurrent malheureux de Julien en finale.

Comparaison superficielle ? Voire. Ceux qu’elle agace seront peut-être quoi qu’il en soit d’accord avec le relevé des traits suivants, strictement restreints au seul champ politique. Dans les trois cas de figure qui nous occupent, le champion en lice a été désigné au terme d’une stratégie de rupture forte avec la ligne du parti dont il était le représentant, faisant ainsi preuve publiquement que son individualité, son énergie, sa volonté propres avaient plus de poids que tout l’héritage reçu de l’appareil. Seul l’individu en révolte permanente contre l’héritage et contre le collectif, qu’il incarne pourtant a été jugé digne d’en être le héraut.

Était-ce pour autant pour se faire le porteur d’un nouveau message politique ? Oui et non. Non parce que le référentiel de base est resté en place, chacun des trois parlant clairement au départ qui au nom de la Droite, du Centre ou de la Gauche. Non encore quant au contenu, parce qu’aucun thème nouveau n’est vraiment apparu dans la campagne (sauf peut-être l’exhortation à avoir un drapeau français chez soi..). Oui, pourtant parce que la forme du discours a changé, elle, du tout au tout, ringardisant aussitôt et irrémédiablement tous les candidats qui s’essayaient encore à maintenir quelque chose de l’ancien régime discursif du politique. Dans l’ancien régime de la rhétorique politique le discours s’organise de manière hiérarchique et déductive. L’identité, de Droite, de Gauche ou du Centre est garantie par le partage avec le peuple des militants et des électeurs d’un petit nombre de signifiants-clé, de propositions et de valeurs basiques, clairement opposées à celles de l’autre camp et dont doivent être déduites tout un ensemble de propositions concrètes et d’actualité. La valeur du candidat s’étalonne à la force de conviction dont il témoigne en les énonçant et à sa capacité à démontrer que les mesures qu’il propose sont à la fois conformes aux valeurs fondatrices, cohérentes entre elles et effectivement à peu près applicables dans la conjoncture. Plus aucun leader politique ne fonctionne encore pleinement dans ce registre, qui doit satisfaire à la triple condition de plaire aux gardiens du temple, de ne pas heurter les technocrates et de parler directement aux plus modestes. Mission presque impossible. Dominique Strauss-Kahn ou Laurent Fabius, et pour partie F. Bayrou se sont employés pourtant à tenter d’en sauver ce qui pouvait l’être, en livrant des fragments entiers des grands discours d’antan. Ils en ont payé aussitôt le prix, apparaissant vieillis, professoraux, hautains. Car la nouvelle donne ne veut surtout plus de leader politique supposé savoir, mais des individualités supposées vouloir et ne valant au fond que de leur vouloir. Assurément, il faut pourtant bien qu’elles disent et proposent quelque chose, mais leurs propositions doivent être moins liées par la force de la raison que par celle de la décision.

Si c’est en France que ce nouveau style a atteint une ampleur inégalée ailleurs et a fasciné un peu partout, c’est sans doute – outre le fait que la France est le lieu d’élection de l’ancien régime du discours politique, le lieu politique par excellence - qu’il a été précédé sous le règne du second Mitterand et des deux Chirac d’une interminable période d’atonie face à laquelle toute manifestation d’une volonté, quelque direction qu’elle affecte de prendre, devait nécessairement apparaître comme une bénédiction. Le propre de Chirac aura été en effet de se couler dans le moule de l’ancien régime du politique pour le réduire ostensiblement à l’état de simulacre en le vidant de tout contenu. Rien n’y manquait, des grandes proclamations, et de l’affirmation des grandes résolutions à l’affichage des faux-semblants d’une cohérence. Curieusement les Français l’ont réélu parce que ses mensonges étaient tellement énormes qu’ils en revêtaient une apparence de sincérité. Mais à l’art du mentir-vrai de son premier mandat a succédé celui de l’impotence absolue, devenue insupportable à tous. Face à un tel discrédit du politique seuls ceux qui affichaient leur rupture radicale avec toute forme de discours politique héritée avaient une chance d’être audibles.

Il serait tentant de qualifier le nouveau style de postmoderne si le terme même de postmoderne n’apparaissait pas déjà suranné. Le fin des grands récits prétendant à une cohérence d’ensemble a bien été là dans la campagne, l’art de la citation aussi, mais il est apparu dans les stratégies des candidats une dimension nouvelle qui ne se laisse pas réduire à ce que les analystes de la postmodernité mettaient en lumière. Car pour eux, si la cohérence des grands récits est à jamais perdue, ce sont encore des fragments à peu près consistants des discours ou des œuvres d’hier que la postmodernité s’amuse à combiner et à bricoler. Or le style dominant des deux principaux candidats a été tout autre. Il a témoigné que des grands récits hérités il ne reste plus que des parcelles élémentaires, indéfiniment recomposables et assemblables dans une sorte d’équivalent politique du génie génétique. On le sait maintenant, chacune des deux campagnes a été orchestrée au terme d’une observation réalisée au jour le jour par des instituts spécialisés dans l’étude des évolutions de l’opinion publique, permettant d’optimiser le choix des propositions les plus rentables électoralement en fonction à la fois de leur popularité intrinsèque, de leur degré de rupture avec l’état ancien du parti représenté et de leur capacité à afficher une opposition mi-apparente mi-réelle avec les concurrents. Dans ce travail de couture ininterrompue, le plus fascinant a été pour les deux candidats les plus opposés leur totale absence d’hésitation à s’approprier les valeurs et les symboles du camp adverse. C’est ainsi qu’on vit Jaurès, Blum et le peuple des pauvres passer à droite, Jeanne d’Arc, la Marseillaise et la rééducation par l’armée passer à Gauche. Seul F. Bayrou s’interdit cette débauche symbolique, mais il pêcha en quelque sorte à l’inverse par une sorte d’excès d’ascèse propositionnelle. Se proposer seulement de réduire la dette et de favoriser deux embauches par les PME, c’était sensé mais un peu court.

Qu’il y ait eu là davantage qu’une stratégie momentanée c’est ce qu’atteste amplement la période postélectorale où l’on voit N. Sarkozy surenchérir au nom de l’ouverture sur le nécessaire brassage généralisé de toutes les parcelles de discours politiques. Tout, suggère-t-il, peut se marier avec n’importe quoi par la seule magie de la volonté d’un homme déterminé. Toute puissance de la volonté. S. Royal de son côté en révélant qu’elle ne croyait pas un mot de deux des mesures phares de son pacte présidentiel atteste à l’envi qu’il ne restait rien du souci de cohérence programmatique qu’elle avait dû croire afficher et que de toutes façons lui imposait le parti socialiste encore réticent à tout céder à une individualité. Bien plus qu’une tactique habile, plus ou moins bien maîtrisée (à ce jeu N. Sarkozy s’est révélé infiniment supérieur) il y a là l’apparition d’un tout autre régime du politique en phase avec une mutation radicale de nos sociétés soumises à un régime de parcellisation généralisée et qui ne peuvent donc plus tenir ensemble que par la mise en scène de quelques aimants médiatiques, seuls à même de polariser temporairement les particules élémentaires. C’est à ce nouveau régime que correspond l’érosion de la forme « pouvoir » au profit de la « gouvernance » indéterminée qui fleurit partout et qui ne s’adresse plus à personne en particulier ni à tous en général. Car dès lors qu’il n’existe plus que des singularités il devient à peu près impossible de figurer quelque chose comme un peuple ou une classe. Ce n’est pas qu’on n’ait pas évoqué la France et la Nation dans cette campagne. On n’a même parlé que de ça, comme pour conjurer un vide. Mais de la France et de la nation d’hier, en réveillant les mânes de Jeanne d’Arc et de Bonaparte. Il est saisissant qu’à peu près rien n’ait été dit de la place de la France en Europe et dans le monde aujourd’hui, comme si la société française existait encore dans le temps du passé, mais plus nulle part aujourd’hui. Hors temps, hors sol, irreprésentable et innommable. Mais la même chose devient vraie un peu partout où l’on prétend dépasser les clivages de la Droite et de la Gauche.

Pourtant il ne fait pas de doute que les valeurs portées par la Droite ou la Gauche et que le conflit entre elles, sont bien loin d’être révolus. Aujourd’hui comme hier ceux qui se réclament de la Droite sont moins sensibles aux inégalités que ceux qui se disent de Gauche. N. Sarkozy a réussi le tour de force de se faire élire sur des valeurs proches d’une Droite très extrême, profondément inégalitariste, grâce à une rhétorique empruntant massivement à la Gauche. Et à Gauche, quelles perspectives ? Tout le monde parle de la nécessité de refonder son logiciel. Tâche urgente en vérité, mais qui n’aura quelque chance d’aboutir que si elle prend d’abord toute la mesure de l’éclatement de notre monde social en parcelles soumises à un mouvement de plus en plus brownien (Sur ce thème, cf. A. Caillé, Quelle démocratie voulons-nous ? , La Découverte, Sur le vif, 2006).

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// Article publié le 9 juillet 2007 Pour citer cet article : Alain Caillé, « La fin du politique ? », Revue du MAUSS permanente, 9 juillet 2007 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?La-fin-du-politique
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