L’économie est une forme de la politique

Dans cet article, Hudson plaide pour la nécessité d’une méthodologie dans les sciences économiques qui n’exclut pas le politique. On retrouve des similitudes avec la théorie de la régulation au sujet du rôle central de la lutte des classes dans l’étude de l’économie. Les similitudes avec cette école de pensée ne s’arrêtent pas là puisque le rôle de l’histoire de la longue durée inspiré par Braudel et le rôle de la monnaie inspiré par Keynes et Minsky sont aussi fondamentaux pour Hudson qui est un des pères de la théorie moderne de la monnaie. Cette théorie monétaire, très populaire dans les pays anglo-saxons, s’oppose à la théorie monétariste de Friedman qui aboutit nécessairement aux politiques néolibérales par la dissimulation théorique et surtout politique du rôle central joué par la création monétaire dans l’histoire. C’est ainsi le rôle central de la lutte des classes pour l’appropriation des moyens de production de monnaie qui est au cœur de l’analyse de la politique économique par Hudson et ce jusqu’à une étude scientifique révolutionnaire de la bible et de la vie de Jésus Christ comme militant politique de l’abolition de la dette exécuté pour ses idées politiques. Cependant, il ne faudrait pas penser que les articles de Hudson publiés par la revue du MAUSS sont les idées d’un théoricien brillant qui ne se serait pas confronté aux faits empiriques. Au contraire, les idées exposées dans cet article et dans les autres articles de Hudson publiés par le MAUSS sont l’aboutissement d’un demi-siècle de recherches empiriques révolutionnaires à Harvard dans les domaines des sciences humaines qui incluent l’économie, la finance, l’histoire, la politique, la géopolitique et l’anthropologie et ce, sur plusieurs millénaires. Sans le travail de Hudson, des livres aussi fondamentaux que le livre de Graeber sur l’histoire de la dette ou encore le livre de Keen sur la critique de l’économie néolibérale n’auraient pas pu être écrits. Le monde de la recherche du XXIème siècle dans les sciences humaines est déjà hudsonien et il l’est un peu plus chaque jour.
Traduction Christophe Petit et Thibault Mirabel

Toute méthodologie économique est une idéologie et implique une politique

L’économie est toujours in fine l’économie politique. Affirmer qu’elle est « désintéressée » revient à passer sous silence ses motivations politiques. Toute l’histoire de l’économie politique s’articule autour du conflit entre les réformateurs cherchant à libérer la société des rentiers (propriétaires, créanciers et monopoleurs) et de la réaction de ces riches intérêts acquis pour maintenir le statu quo qui les favorise.

Chaque partie de ce conflit séculaire a sa propre méthodologie. Les réformateurs affirment que la répartition de la richesse est décisive dans la production de la richesse, et que l’oligarchie rentière qui tire des rentes ou des intérêts économiques sans augmenter la production conduira à un appauvrissement général et à un effondrement économique. Les bénéficiaires de privilèges spéciaux font valoir que la répartition de la richesse n’a pas d’importance mais que seule compte son ampleur globale.

Qu’ils soient réformateurs ou conservateurs, les économistes pensent de la même manière. Ils commencent par énoncer une conclusion politique, puis raisonnent à rebours afin d’établir une argumentation ou un « modèle » menant logiquement à leur conclusion préétablie. Le soutien (ou l’opposition) à une imposition progressive vs. un impôt uniforme, une réglementation publique vs. une déréglementation, ou bien, le protectionnisme vs. le libre-échange, reposent sur des définitions et des concepts sous-jacents qui peuvent apparaître pour un néophyte comme des problèmes purement techniques, mais qui sont en réalité un conflit sur les hypothèses de base et la portée de l’économie.

Un bon indicateur concernant la politique de toute théorie économique est de savoir si elle fait la distinction entre le revenu de production (revenu mérité) et le revenu de prédation (revenu non mérité). Cette distinction détermine comment les économistes mesurent la production, et en particulier, le surplus économique. Elle est presque absente de l’orthodoxie traditionnelle actuelle. Pourtant cette distinction fut au cœur des doctrines libérales d’Adam Smith, de John Stuart Mill et d’autres réformateurs classiques cherchant à libérer la société du lourd héritage du féodalisme, à savoir, l’aristocratie terrienne qui défendait les rentes héréditaires et la classe financière qui privatisait le domaine public pour créer des monopoles et imposer des prix exorbitants. Pour créer une économie concurrentielle rationalisée, ils cherchèrent à taxer ou nationaliser les rentes issues de la propriété foncière et des ressources naturelles, et à maintenir les monopoles naturels et les infrastructures de base dans le domaine public – y compris les services bancaires, afin de minimiser le coût des services financiers. Cette campagne les amena à distinguer les prix de marché et la valeur intrinsèque du coût de production, de manière à isoler les frais généraux « non productifs », définis comme des rentes économiques supérieures aux coûts de production.

À la fin du XIXème siècle, les défenseurs des propriétaires fonciers, des fortunes financières et des monopoles privés réagirent aux théories des économistes libéraux classiques. Ils affirmèrent que ce que les économistes classiques appelaient une « rente économique » était en réalité gagné et mérité. Cette école néo-classique accusa la réglementation publique d’être une « intrusion » inefficace entravant le bon fonctionnement des marchés « libres ».

La racine étymologique de réglementation reflète son caractère gouvernemental : reg, comme dans régalien, régime ou royal. La question est donc de savoir si la société doit laisser l’emprise de son gouvernement à des prédateurs abusifs, ou se gouverner par une politique fiscale progressive, des investissements dans l’infrastructure publique et la propriété de monopoles naturels, ainsi que par des réglementations visant à protéger le travail, les consommateurs et l’intérêt public.

Portée politique de la manière de théoriser « le marché »

Les réformateurs expliquent comment les marchés sont ancrés dans les institutions telles que les politiques fiscales, les politiques monétaires et les réglementations publiques qui déterminent qui finira par toucher une rente, des intérêts et des gains en capital, et comment cela affectera la croissance économique et la répartition des revenus.

Les conservateurs définissent « le marché » plus étroitement. Ils regardent les individus plutôt que la société en général ; à court terme, pas à long terme ; et en se concentrant seulement sur des changements marginaux au sein de structures sociales et politiques existantes afin d’éviter de discuter des politiques alternatives et de la régulation des marchés. Toutes les transactions sont réputées volontaires, simplement parce qu’elles ont lieu. En limitant leur point de vue à celui de l’interaction individuelle, les réactionnaires sociaux peuvent exclure les effets du changement sur l’économie en général. Et en insistant sur le fait qu’il n’y a pas d’alternative (« There Is No Alternative », pour reprendre l’expression de Margaret Thatcher), les conservateurs prennent les institutions sociales existantes pour acquises, et non comme des objets de réforme.

Afin d’éviter de concentrer l’attention sur comment des marchés favorisent les intérêts acquis et la classe rentière, ils excluent les relations de pouvoir politique comme étant externes (« exogènes ») à leurs modèles économiques. Des théoriciens de l’école autrichienne et de l’utilité marginale aux libertaires anti-gouvernementaux actuels, ces individualistes auto-proclamés nient qu’il existe une société. Leurs modèles économiques excluent les effets généraux à l’échelle de la société en tant qu’externalités, en particulier les crises financières, qu’ils considèrent comme « exogènes » à leurs estimations.

Malgré leur diversité, toutes les théories économiques tombent dans l’une de ces deux grandes divisions entre réformateurs et conservateurs. La ligne progressiste s’étend des mercantilistes à Adam Smith, John Stuart Mill et plus tard, Karl Marx, repris ensuite par les institutionnalistes et les sociologues au XXème siècle. L’objectif politique commun de ces réformateurs est de libérer la société de l’héritage du féodalisme et des privilèges hérités des rentiers. Leurs successeurs aux États-Unis sont les socialistes, les démocrates du New Deal, les keynésiens et les post-keynésiens. Ces réformateurs tentent de montrer l’impact des politiques économiques sur la société. Marx et l’Ecole historique allemande se sont concentrés sur des exemples historiques pour analyser l’impact de diverses politiques sur la société.

Les opposants à la réforme partent du principe que le statu quo sera perpétuel, que les économies conserveront leur forme actuelle à mesure qu’elles croissent. Ils préfèrent fonder leur analyse sur la manière dont des individus hypothétiques pourraient agir sur une île déserte - ou comment nous-mêmes nous agirions si nous étions transportés dans une machine à remonter le temps jusqu’au Néolithique pour « inventer » une économie de marché, pourtant structurée de toutes parts par nos lois sur la propriété et les règles de crédit.

Quel rôle pour le gouvernement : productif ou intrusif ?

Les gouvernements sont soit démocratiques, soit oligarchiques. Lorsque les oligarchies rendent leur richesse héréditaire, elles deviennent des aristocraties. La bourgeoisie industrielle européenne du XIXème siècle considérait la réforme démocratique de l’instauration d’un parlement comme le moyen de rompre le contrôle politique des aristocraties terriennes. Et beaucoup d’aristocrates de haut rang soutinrent la bourgeoisie dans l’espoir de transférer le pouvoir du gouvernement dans des classes dont les intérêts économiques favorisaient la fiscalité progressive et l’investissement public. Le mot « Socialisme » devint à la fin du XIXème siècle le mot pour désigner des politiques visant à mettre fin au pouvoir des aristocraties qui appauvrissent les économies industrielles en vivant de rentes foncières et monopolistiques. Pour tous les politiques, cela était le sens même d’une réforme.

Voyant que leur puissance était menacée, les rentiers, forts de leurs intérêts acquis, cherchèrent à bloquer de telles réformes. Ils décrivirent les gouvernements qui ne sont pas sous leur contrôle comme intrusifs et responsables de charges lourdes ne jouant aucun rôle productif, mais agissant uniquement de manière bureaucratique pour entraver l’efficacité supposée du statu quo. Ces intérêts antigouvernementaux décrivirent la privatisation comme plus efficace et insistèrent pour que les infrastructures publiques soient comptabilisées dans le déficit budgétaire. Les statisticiens considèrent donc les dépenses publiques comme un poids mort, et non comme un investissement dans un facteur de production distinct afin de contenir le coût de la vie et la pratique des affaires.

Polarisation vs. Equilibre

En décrivant les récessions et autres déséquilibres économiques comme des phénomènes d’auto-guérison, la théorie mainstream du cycle économique vise à rendre l’intervention du gouvernement inutile. Les marchés sont décrits comme autorégulés de sorte que tous les problèmes seraient résolus sans qu’une intervention réglementaire publique soit nécessaire.

C’est un message hautement politique. Si les « stabilisateurs automatiques » rétablissent réellement l’équilibre des économies lorsqu’elles sont perturbées, alors il n’y a pas de problème structurel qui oblige les gouvernements à intervenir sur le marché de manière « exogène ».

La même logique est à l’œuvre dans la théorie du commerce international. La théorie de l’équilibre ne laisse aucune raison pour une politique commerciale protectionniste ou des subventions publiques. Selon la théorie du libre-échange, chaque pays considère le « commerce » comme le meilleur moyen de produire le moins cher possible à un moment donné, dans les conditions de productivité et de revenus existantes. Cette approche évite d’examiner les potentiels changements à long terme de la productivité ou le rôle de l’accumulation de la dette et de la politique fiscale sur la concurrence des prix internationaux.

Les analystes de systèmes et de structures reconnaissent que les déséquilibres tendent à rendre les économies plus polarisées et instables. Des effets boules de neige entre les acteurs économiques entraînent un accroissement des déséquilibres commerciaux, de sorte que l’obtention (ou la perte) d’avantages en termes de productivité industrielle se renforce automatiquement. Les économies créditrices s’enrichissent tandis que les pays débiteurs sombrent davantage dans la dépendance vis-à-vis de la dette et entrent dans un cercle vicieux si leurs gouvernements n’agissent pas pour rééquilibrer leurs économies en « interférant » avec les forces polarisantes du marché.

Coût de production et revenu de prédation vs. Prix de marché et neutralité de la rente

Les usines et les exploitations agricoles produisant des marchandises de base diffèrent des exploitants de rente qui établissent des monopoles en tant que péages légaux pour demander l’accès à la terre, à l’eau et à d’autres ressources naturelles, ou pour obtenir un crédit, des routes, des infrastructures, des brevets de sociétés pharmaceutiques et des technologies de l’information. Les coûts des investissements en capital tangible dans l’industrie et l’agriculture peuvent être finalement résolus en dépenses de main-d’œuvre pour fabriquer des produits, d’équipements qui les produisent et de matières premières ou autres intrants nécessaires à leur production. Mais la rente foncière, la rente de ressources naturelles, la rente de monopole, les intérêts et les frais financiers n’ont pas de coût intrinsèque de production, sauf celui de payer des avocats et de faire pression sur des politiciens pour obtenir des faveurs et des privilèges. Les charges technologiquement inutiles qui en résultent s’ajoutent aux prix sans refléter la valeur réelle basée sur le coût de production du « service » fourni.

C’est pourquoi les économies socialistes peuvent adapter leur technologie et fonctionner avec un coût de la vie et une activité commerciale réduits. Elles ne sont pas obligées de supporter la charge des rentiers. C’est le genre de marché libre recherché par les économistes classiques. C’est le capitalisme industriel le plus efficace. Il ne peut exister que dans une économie mixte, qui est maintenant vilipendée sous le terme de « socialiste » - ce qui n’était pas un terme péjoratif au XIXème siècle. La question était de savoir vers quel type de socialisme le capitalisme évoluerait-il ? Vers une économie mixte de socialisme d’État, vers le socialisme chrétien, vers une religion utopique telle que les communautés de Fourier ou vers le socialisme ouvrier ?

Quelle que soit la réponse apportée, certains dénominateurs communs couvraient l’ensemble du spectre politique des réformes, reposant sur la philosophie morale classique qui considérait la rente économique comme socialement coercitive et injuste, ainsi qu’inutile pour le développement des nouvelles technologies industrielles.

Les propriétaires fonciers, les monopoleurs et d’autres groupes d’intérêts défendirent leur privilège en facturant un montant que « le marché » serait en mesure de supporter en niant l’existence même de tout revenu de prédation non productif. Les prix élevés, y compris les rentes économiques élevées, furent considérées comme reflétant « l’utilité » du consommateur - sinon, les utilisateurs de monopoles et les locataires ne paieraient tout simplement pas les prix pratiqués (en supposant qu’ils aient le « choix » de ne pas manger ou de vivre sans logement).

Les « oisifs » et les autres bénéficiaires de la rente économique applaudirent les économistes qui les décrivaient comme productifs et même nécessaires au bon fonctionnement de la société. Le revenu et la richesse du rentier sont censés « récompenser » ses bénéficiaires proportionnellement à leur contribution supposée à la production. Telle est la théorie économique de John Bates Clark et de ses partisans. Cela suppose que tout ce que les gens parviennent à obtenir en termes de richesse est un revenu, et ce, indépendamment de la manière dont ce revenu fut obtenu.

L’orthodoxie qui en résulte inscrit la finance, les assurances et l’immobilier dans le calcul du PIB, au lieu de la décrire comme une simple augmentation des paiements de transfert de l’économie aux chasseurs de rentes. Cette pratique rejette toute distinction entre la valeur intrinsèque et le prix de marché, ou entre le travail productif et le crédit comparé aux « transactions à somme nulle » non productives.

Pour couronner le tout, chaque transaction est considérée par définition comme un exercice volontaire – même un emprunt pour éviter de mourir de faim ou de dormir sous un pont. Accepter de tout payer à sa valeur de marché, c’est accepter que les consommateurs et les investisseurs soient contraints de payer pour un logement, une éducation ou une nourriture comme s’ils étaient en période de famine, et c’est ainsi contourner le problème de savoir comment une économie peut minimiser les prix de ses services, logements et autres biens ou actifs. La solution pour les économistes classiques consistait à modifier les lois fiscales et à réglementer les prix des monopoleurs pour les aligner sur les coûts de production « réels », et en effet fournir des biens et des services via une subvention publique. Le courant économique actuel a rejeté le cadre analytique et même l’idéologie nécessaire pour mettre en place cette solution. La théorie « axiologiquement neutre » ne contient aucun critère de régulation. Pour les dérégulateurs, c’est sa vertu politique.

« La dette joue un rôle polarisateur dans l’économie » vs. « La dette n’a pas d’importance »

Les réformateurs financiers et monétaires examinent la manière dont la dette augmente la structure de coûts de l’économie, entraînant à terme la déflation et l’austérité. Les défenseurs des intérêts des créanciers considèrent les dettes comme un simple marché, implicitement volontaire et donc mutuellement bénéfique, entre créanciers et emprunteurs. Leur conclusion est que toute « ingérence » du gouvernement dans ce « choix » privé conduit à la réduction du bien-être social. Cette approche individualiste passe à côté de la tendance globale qu’ont les niveaux d’endettement à augmenter régulièrement avec chaque reprise d’activité - et avec cette dette, l’accroissement du flux d’intérêts vers les banques et les détenteurs d’obligations. Cette accumulation bloque la croissance du marché en détournant les revenus de la consommation et en les obligeant à payer les créanciers, ce qui affaiblit chaque reprise.

Sur le plan international, Ricardo affirme que ni le service de la dette ni les dépenses militaires à l’étranger ne conduisent à des déficits chroniques de la balance des paiements, car les transferts automatiques de revenus dans les pays recevant tout apport en argent le recycleraient dans l’économie en déficit de paiement (en important ou en prêtant plus). C’est l’analogue de la loi de Say au niveau international. Mais cette théorie échoue à voir que le service de la dette draine le flux circulaire des paiements internationaux, comme cela se produit dans les économies nationales endettées. La thèse du banquier « la dette n’a pas d’importance » de Ricardo fut réfutée par John Stuart Mill en 1844, qui montra l’existence d’effets du service de la dette sur les taux de change et donc sur les termes de l’échange. Mais comme un zombie qui jamais ne meurt, la théorie pro-bancaire de Ricardo fut reprise par l’Ecole de Chicago de Milton Friedman.

La théorie marginaliste et « monétariste » ignore la manière dont la dynamique de la dette donne aux élites créancières les moyens de transformer les démocraties en oligarchies en aspirant le revenu et la propriété dans des montages financiers, permettant ainsi aux créanciers d’utiliser l’endettement pour forcer les gouvernements endettés à privatiser leur domaine public - terres, ressources naturelles et infrastructures de base. L’austérité qui en résulte ne permet pas aux débiteurs de payer leurs créanciers. Au contraire, cela pousse les gouvernements, les ménages et les entreprises à s’enfoncer dans la dette et l’insécurité.

En pratique, la doctrine du FMI ne considère pas l’effondrement économique, la baisse du niveau de vie ou la dépendance croissante du gouvernement vis-à-vis du FMI et des fonds vautours. Au contraire, ce sont les conditions que les lobbies bancaires et obligataires recherchent ! Pour reprendre les mots de l’ancien maire de Cleveland, Tom Johnson, à propos des services d’électricité de la ville : soit les banques appartiendront au peuple, soit le gouvernement et le peuple appartiendront aux banques. C’est à cette bipolarisation que la dynamique de la dette conduit. La concentration des revenus qui en résulte est incompatible avec la démocratie et prime donc sur les tentatives de réforme du système financier et de taxation des revenus issus de rentes.

Il y a un siècle, peu de gens pensaient que, parée des plus beaux atours mathématiques, la sophistique défense de la concentration de la richesse privatisée et déréglementée serait récompensée par des prix d’économie internationaux et applaudie en tant que philosophie économique porteuse du flambeau de la civilisation occidentale. La volte-face de l’idéologie économique du XXème siècle aurait été perçue comme un recul des Lumières.

Le problème qui se pose aux élites financières est de savoir comment rendre cette prise de contrôle apparemment souhaitable et même naturelle. Leur solution fut de détourner l’attention de l’inéquitable distribution prédatrice du revenu et de la richesse. Et lorsque l’inégalité est enfin reconnue (comme dans les travaux récents de Thomas Piketty, Emmanuel Saez et autres), elle est attribuée à la grande productivité de talentueux innovateurs (l’euphémisme actuel pour les « cupides ») avec leur « destruction créatrice », et non à la dette et à la place de la finance, à l’immobilier, aux monopoles ou à la recherche de rente. Le mieux que Piketty puisse faire est de demander une taxation des richesses héritées, et non de modifier le système lui-même.

Les monétaristes de l’Ecole de Chicago décrivent la monnaie et la dette comme un simple « voile » pour les transactions économiques, gonflant tous les prix et tous les actifs dans une proportion égale, ne modifiant pas la répartition de la richesse et des revenus pour enrichir les créanciers en appauvrissant les débiteurs. Robert Lucas, un des représentants de l’Ecole de Chicago et lauréat du prix Nobel d’économie de 1995 pour sa théorie des « anticipations rationnelles », « prouve mathématiquement » que les marchés reflètent une analyse réaliste et des attentes précises. Il insiste sur le fait que la monnaie et la finance - et donc le crédit et la dette - sont « neutres » et n’ont aucun effet sur la répartition, la structure des coûts ou les prix relatifs des biens, des services et des actifs [1]. Les prix sont supposés augmenter ou se contracter comme un ballon avec un motif pré-imprimé qui n’est pas déformé par son gonflage ou son dégonflage.

Cette hypothèse selon laquelle « la dette n’a pas d’importance » conduit Lucas à insister sur le fait que l’argent et la dette ne peuvent pas conduire à une crise financière. Son discours présidentiel à l’American Economic Association en 2003 montrait qu’il n’avait aucune idée que la crise de 2008 se produirait dans cinq ans, ni même qu’une cause d’instabilité monétaire et d’endettement était possible. Il affirmait que l’ère des dépressions et des récessions était terminée, à l’exception des chocs « exogènes » qu’aucun économiste ne pouvait prévoir. Le « problème central de la prévention de la dépression a été résolu à toutes fins pratiques et en fait depuis plusieurs décennies » [2], et ce, grâce à l’économie de l’offre et à la rationalité sous-jacente des prévisions de marché (« anticipations »).

On ne peut pas inventer ça. Le refus auto-satisfait et méprisant des conservateurs à la Lucas de reconnaître les inconvénients d’une économie à endettement élevé est typique de sa profession. C’est de là qu’il tire son succès, après tout. Les économistes qui suivent sa méthodologie sont incapables de prévoir comment la croissance de la dette conduit à la déflation de la dette, à l’austérité, à l’effondrement de l’économie et à l’usurpation des biens communs. Cette cécité est ce qui les fait aimer par la classe des donateurs financiers. Ignorer la dette, la laisser hors de tout compte, taire sa dynamique conflictuelle permet de rester sourd aux brandons d’inquiétudes des populations endettées.

Mais les créanciers savent qu’à la fin des fins, les dettes ne seront pas remboursées. Les détenteurs d’obligations sont constamment occupés à préparer leur stratégie d’appropriation au moment de la saisie. De tels stratèges utilisent les théories de Lucas et de l’Ecole de Chicago comme des mantras pour éduquer les étudiants dans une « ignorance acquise » (incapacité à comprendre les principales tensions de l’économie). Ces individus sont nommés en tant que censeurs pour arbitrer les revues économiques traditionnelles et les garder inoffensives face à la rapide détérioration du statu quo social.

L’importance de la répartition des revenus et de la richesse

Aux États-Unis, les salaires ont baissé depuis 2008 (et même quelques décennies auparavant). Mais à entendre les politiciens et les 1%, on pourrait penser que les économies sont en croissance, même lorsque toute la croissance de leurs revenus et de la valorisation de leurs actifs ne concerne que les 5% les plus riches, tandis que le reste de l’économie se contracte. Rien d’étonnant à ce que la couche la plus riche de la population assure aux 99% que « la distribution ne compte pas ».

Branko Milanovic résume bien leur insistance : « Les problèmes de distribution ne sont pas pertinents - ou pire, pernicieux. Les questions de distribution sont souvent perçues comme une distraction, un appel au populisme et une perte de temps qui est finalement destructrice : un combat sur la taille des parts du gâteau réduit la taille du gâteau et aggrave la situation de tout le monde. … comme il est préférable de se concentrer à travailler et investir avec acharnement et faire ainsi grossir le gâteau. » [3] Il cite le discours de Martin Feldstein à la conférence de la Réserve fédérale sur l’inégalité de 1998, affirmant que personne ne devrait s’inquiéter de l’inégalité (et encore moins les travailleurs) tant que le revenu global augmente : « Je tiens à souligner qu’il n’y a rien de mal à une augmentation du bien-être des riches ou à une augmentation des inégalités résultant [uniquement] de la hausse des revenus élevés » [4].

Robert Lucas, précité, s’associe à ce rejet de principe : « parmi les tendances qui nuisent à la bonne économie », écrit-il, « la plus séduisante et, à mon avis, la plus toxique, est de se concentrer sur les questions de distribution » [5]. Il affirme que les gains en matière de bien-être proviendront de meilleures politiques fiscales, ce qui signifie « inciter davantage les citoyens à travailler et à épargner, et non à mieux ajuster les flux de dépenses ». Il s’agit avant tout de « réformes fiscales du côté de l’offre », c’est-à-dire la réduction des impôts pour offrir plus « d’incitations » aux riches - tout en contraignant les débiteurs à travailler de plus en plus pour soutenir leur dette. Il est possible d’ignorer le détournement des dépenses au service de la dette, car donner davantage de revenus après impôt aux riches plutôt qu’aux travailleurs et aux consommateurs permettra aux économies de se sortir de la dette.

Selon cette logique - la répartition importe peu - les gouvernements n’ont pas besoin de poursuivre des politiques de redistribution telles que la réduction de valeur hypothécaire promise par le Congrès lorsqu’il a renfloué les banques américaines en 2008 dans le cadre du Plan Paulson (TARP). En outre, il n’y aurait aucune raison d’instaurer un impôt progressif sur le revenu ou un impôt sur la fortune, pas de financement public pour les soins de santé ou d’autres infrastructures de base, pas de règles anti-monopoles pour empêcher les prix exorbitants. Mais une fois que l’on reconnaît que la dette est la principale dynamique de polarisation des économies entre les 1% et le 99%, il s’ensuit logiquement qu’une réforme politique est nécessaire pour encadrer le secteur financier et les monopoles qu’il promeut.

Pendant des siècles, la distribution et la polarisation économique étaient reconnues comme effectivement importantes, car plus la disparité est grande, plus le gaspillage et les frais généraux sont importants. Comme Jonathan Swift écrivait dans La course contre les banquiers (The Run upon the Bankers) (1734) :

L’argent, le sang vif de la nation,
Corrompt et stagne dans les veines,
A moins que par une adéquate circulation
Son mouvement et sa chaleur se maintiennent.

Le « problème de la distribution » nous ramène à la question de savoir si nous devons mesurer le bien-être économique en examinant le PIB global ou en analysant la manière dont l’économie de la production et de la consommation est enchâssée dans les dettes et les exigences du secteur FIRE (Finance, Assurance, Immobilier).

La portée de l’analyse économique : sociale vs. individualiste

Les marchés sont encastrés dans un contexte politique et social de droits de propriété et de lois, de relations de pouvoir et de réglementations. Marx et Polanyi reprochent aux défenseurs du statu quo favorable aux propriétaires, aux banquiers et aux monopoleurs de détourner l’attention du fait que les marchés « libres » déréglementés ont tendance à être prédateurs et sujets au crime et à l’exploitation du travail, des débiteurs et des consommateurs.

La question est de savoir si « le marché » est l’ensemble de l’économie ou seulement une partie de celle-ci. En d’autres termes, le PIB global est-il tout ce dont nous avons besoin pour mesurer l’évolution de l’économie ? Que se passerait-t-il si le PIB augmentait alors que la majeure partie de l’économie est en train de sombrer dans la pauvreté ?

Certains historiens révisionnistes, par exemple, affirment que le déclin post-romain n’était pas si sombre après tout. Certes, les sévères lois de Rome relatives aux créanciers conduisirent aux vastes latifundia qui, selon Pline, ruinèrent l’Italie. Mais les reconstructions récentes du PIB de l’époque suggèrent que la richesse des familles riches au sommet de la pyramide sociale pourrait avoir compensé le déclin des fortunes des 99%. La plus grande partie de l’économie de subsistance a peut-être été privée d’argent, mais le commerce de luxe est resté monétisé.

Un état de fait polarisé et analogue se dessine aujourd’hui en 2017. Si nous regardons le PIB global depuis 2008, il semble y avoir eu une reprise modeste. Mais il s’avère que toute la croissance du revenu a profité aux 5% les plus riches de la population.

Donc, « l’économie » a pris deux directions différentes. La finance est redevenue très lucrative depuis son sauvetage en 2008. Les cours des actions et des obligations ont en effet grimpé en flèche, bénéficiant principalement à la catégorie des propriétaires fortunés. Le renflouement était pour eux, car l’hélicoptère monétaire de la Réserve fédérale ne fit pleuvoir de la liquidité qu’au-dessus de Wall Street. L’économie de production et de consommation n’a pas été sauvée. Ses dettes ont été laissées en place et les 95% boitent, pressés par la déflation.

Est-ce vraiment important ? Oui, si le progrès économique se mesure principalement par l’élévation du niveau de vie de la population. Prendre la mesure du coup de force de l’oligarchie est approprié si l’on considère que le secteur financier actuel joue le rôle de rentier extractif joué par les propriétaires fonciers aux XVIIIème et XIXème siècles.

Pour rétablir le large champ de l’économie politique classique, il est nécessaire de rejeter la méthodologie réactionnaire qui ne prend en compte que de petits changements marginaux dans l’offre et le développement, le revenu et les prix au sein des structures institutionnelles existantes de l’économie. Cette approche rejette la répartition des biens et des revenus comme étant sans conséquence. Le point de départ devrait être de reconnaître que l’économie est mal structurée. Mais la propagande économique mainstream exclut la prise en compte des problèmes structurels et ne peut donc pas jouer de rôle dans la solution. Ses œillères méthodologiques l’amènent à qualifier « d’exogène » le crédit et l’accumulation de dettes, la politique fiscale et le financement de dettes par l’immobilier.

Tel est le problème avec la situation économique actuelle. Elle exclut l’analyse structurelle et les causes de la polarisation et de son instabilité intrinsèque. Faute de placer ces phénomènes au centre de l’analyse économique, la déflation de la dette, la privatisation et les ajustements fiscaux régressifs se poursuivent, plongeant l’économie dans une dépression permanente.

Economie matérialiste vs. Economie idéaliste (« science des hypothèses »)

La classe rentière cherche à détourner la pression populaire de la réforme en disant à sa clientèle d’économistes, « si votre œil vous fait mal (ou plus exactement, les intérêts acquis), fermez-le ». Paul Samuelson et d’autres économistes partisans du « comme si » affirment que leur discipline ne doit pas nécessairement être réaliste, mais simplement logique. L’effet est de détourner l’attention des phénomènes réels qui mettent en jeu des comportements injustes, parasitaires et prédateurs. Cette distraction est obtenue en redéfinissant l’économie en tant que mode de raisonnement purement abstrait.

Pour éviter toute logique trompeuse, une carte économique doit être fondée sur des statistiques reflétant des catégories réalistes. Le chapitre suivant, intitulé « Economics as Fraud » [6], décrit la manière dont les élites rentières ont submergé la discipline économique de propagande monétariste à la sauce de l’Ecole de Chicago, du marginalisme autrichien, des hypothèses de libre-échange contraires à la réalité et d’une logique qui se voile la face sur le besoin de réforme structurelle. Ils parviennent ainsi à stériliser les analyses réalistes en obligeant les étudiants à passer la plupart de leur temps à discuter d’une carte fictive de l’économie - remplie d’un manque de distinction entre la richesse et les revenus non gagnés et les frais généraux, ou à reconnaître un capital fictif basé sur des dettes impossibles à rembourser de manière réaliste sans appauvrir et polariser la société.

Les étudiants en masters ou en doctorat qui suivent des cours d’économie dans l’espoir de rendre le monde meilleur font face à un défi professionnel lorsqu’ils cherchent un poste d’enseignant ou un autre emploi professionnel. Leur statut est basé sur la publication dans les principales revues à comité de lecture, dont les comités de rédaction néolibéraux insistent sur la méthodologie de l’économie de propagande décrite dans ce livre.

Piéger les réformateurs potentiels dans une méthodologie anti-réforme

La futilité d’essayer de défendre des réformes progressistes en utilisant une méthodologie destinée dès le départ à contrecarrer la logique réformatrice a sapé de nombreux réformateurs potentiels. Henry George est tombé dans ce piège. Journaliste populaire des années 1870 à 1890, il préconisait de taxer intégralement la rente de la terre. Il avait collecté les revenus publics de l’Antiquité à la Conquête normande et des terres saisies par les seigneurs de guerre du Moyen-Âge. Lorsque les barons (héritiers des conquérants) privatisèrent la terre, cela créa une classe de propriétaires parasitaires. C’est ce qui conduisit les physiocrates, Adam Smith, John Stuart Mill et d’autres réformateurs à développer leur théorie de la valeur, des prix et des rentes et les analyses des flux de revenus nationaux qui en découlent.

Malheureusement, le préjugé anti-universitaire de George (explicable par son manque d’éducation académique) l’amena à tenter de réinventer l’analyse de la rente sans la théorie classique de la valeur et des prix. S’appuyant sur l’engouement postclassique de l’utilité du consommateur pour expliquer les prix, il n’avait pas de définition significative de la rente pour qualifier son ampleur comme l’excès du prix de marché par rapport à la valeur intrinsèque du coût de production.

En ce qui concerne les prix des terres, George ne les mit pas en relation avec les prêts bancaires. Son angle mort concernant la finance et la dette l’empêchait de prévoir que les prix des terres seraient fixés en fonction du montant des prêts consentis par les banques. Il omit de voir que la plupart des rentes finiraient par devenir des intérêts et que cela conduirait les banquiers à apporter leur soutien politique aux propriétaires fonciers afin de réduire les impôts fonciers. Il confondit « l’intérêt » avec les bénéfices tirés des gains de productivité physique - une fable confuse à propos d’hommes sur une île déserte. Eugen von Böhm-Bawerk qualifia cette théorie de « productivité naïve ».

George devint de plus en plus libertaire à mesure qu’il se piquait de politique et consacra de plus en plus d’efforts à lutter contre les socialistes et les réformistes du travail plutôt que contre les propriétaires. En défendant la taxation de la rente foncière comme alternative à la nationalisation de la terre, il s’opposa à un gouvernement fort. Cela ne laissait aucune autorité assez puissante pour vaincre la résistance de l’alliance rentière entre l’immobilier et le secteur financier contre l’implémentation d’une taxe foncière.

Les partisans de Henry George sont tombés dans un culte sectaire. Leur inefficacité politique reflète l’incapacité de George à considérer l’économie comme un système complexe de couches sociales, politiques et économiques entremêlées. Ne pas situer les biens immobiliers dans leur contexte financier les empêchait de voir que la rente foncière finirait par être payée aux banquiers hypothécaires. Le fait qu’aujourd’hui le marché le plus important des banques soit celui du crédit hypothécaire est synonyme de symbiose entre la haute finance et l’intérêt foncier.

Herbert Spencer et d’autres, à la fin du XIXe siècle, suggérèrent aux gouvernements de racheter les terres aux propriétaires privés afin de prendre le contrôle de la terre et de percevoir sa rente sans confiscation. Cela aurait transformé l’aristocratie terrienne directement en classe de créanciers. C’est ce qui s’est effectivement passé de manière informelle. Les propriétaires se sont progressivement vendus, gardant leur fortune héréditaire principalement sous forme d’actions et d’obligations.

George s’opposa catégoriquement aux rachats des terres par l’Etat, affirmant que cela reviendrait à payer les propriétaires d’esclaves pour acheter la liberté de leurs esclaves. Il insista sur le principe selon lequel la rente foncière était immorale, car elle n’avait pas été gagnée. Cependant, il affirma cela seulement de façon journalistique et critiqua uniquement les propriétaires, pas la financiarisation de la rente foncière et d’autres formes de rente économique.

Face à ces réformateurs, les défenseurs du statu quo insistent sur le fait qu’une analyse de la répartition et des flux de rentes et du service de la dette dans l’économie n’est pas une dimension pertinente à étudier. En se concentrant sur les 1%, on inciterait les gens à s’interroger sur la manière dont les groupes d’intérêts acquièrent leur richesse et sur la manière dont ils « gagnent » autant de rentes. Les statistiques montrent que la majeure partie des revenus provient du secteur FIRE (Finance, Assurance et Immobilier) et des brevets permettant de facturer des prix monopolistiques pour des technologies sous contrôle financier.

Si l’on ignore l’analyse structurelle, les réformes supposent que le système financier doit rester tel quel. C’était là le problème des propositions de George visant à taxer la rente foncière, ainsi que les récentes propositions de Piketty visant à lutter contre la polarisation et à redistribuer la richesse simplement en taxant l’héritage - sans répondre à la nécessité de réglementer ou de taxer à la baisse la rente foncière ou de réformer le système financier. Une réforme monétaire efficace pour mettre fin au crédit non productif émis contre la rente foncière et les autres rentes économiques nécessite une réforme fiscale parallèle visant à taxer ces rentes à la source. Sinon, la rente sera disponible pour être financiarisée.

Toutes ces réformes exigent des politiques démocratiques visant à limiter le pouvoir de la richesse financiarisée à contrôler le processus électoral et à promouvoir la « capture réglementaire » des trésors et des banques centrales. C’est la raison pour laquelle l’économie doit être une économie politique reconnaissant la tendance des démocraties à se transformer en oligarchies à moins que la richesse prédatrice ne soit contrôlée. L’intérêt des rentiers dissuade de tels progrès en proposant une vision en tunnel qui met les étudiants actuels devant une discipline qui ne se prête pas à la reconnaissance de la dette et de la polarisation économique comme les principaux problèmes de notre époque.

Beaucoup d’étudiants cherchent à obtenir des diplômes en économie dans l’espoir d’améliorer la société. Mais aujourd’hui les manuels utilisés pour endoctriner les étudiants n’insistent pas sur la conception de l’économie en tant que système complexe aux couches politiques, sociales et économiques entremêlées. Les étudiants sont confrontés à une méthodologie qui contourne les plus importantes dynamiques financières et politiques qui ont conduit à faire dérailler notre époque sur le chemin de la dette. Pour leur carrière, les diplômés sont confrontés à la pression (et aux récompenses) de contourner l’analyse financière et institutionnelle de ces problèmes.

Une vision et une méthodologie limitées reposant sur un univers parallèle fictif du « comme si » sont vouées à conduire à une destruction économique grave. Si les universités étaient sujettes à un rappel des produits défectueux pour les diplômes financés par la dette qu’elles vendaient, elles obligeraient les anciens diplômés à suivre des cours de réadaptation en économie de la réalité. Ce serait l’équivalent de ceintures de sécurité plus sûres pour prévenir les accidents.

Il n’est pas nécessaire de réinventer la roue analytique

L’essence même de l’économie politique classique est d’expliquer comment une dette publique de rentiers non productifs polarise les économies et met un terme à la croissance économique. Ce qui passe pour la nouvelle pensée économique traditionnelle aujourd’hui exclut la prise en compte de ce problème, ainsi que la distinction entre revenus gagnés (revenu de production) et les revenus non gagnés (revenu de prédation), et la logique des investissements dans les infrastructures publiques visant à réduire le coût de la vie tout en créant un niveau de vie plus élevé et un avantage concurrentiel par rapport aux nations rivales qui ne parviennent pas à créer une économie mixte prospère.

Aujourd’hui, cet objectif est qualifié de « socialiste », comme si la volonté de libérer l’économie de charges inutiles n’était pas l’essence même de l’économie politique classique. Toute oubliée est la croyance classique selon laquelle le destin du capitalisme industriel était de réformer les économies en éliminant l’héritage rentier du féodalisme. Cela devait être fait en taxant et en réglementant les richesses non gagnées de prédation de manière à libérer la société des rentes économiques, des financements prédateurs et autres charges inutiles.

Le socialisme « ricardien » et d’autres versions du socialisme du XIXe siècle jetèrent les bases analytiques permettant à Marx de souligner non seulement les privilèges aristocratiques de la rente foncière, des ressources naturelles, de la rente monopolistique et de l’exploitation des intérêts, mais aussi l’exploitation par le capitalisme industriel des salaires de subsistance. Tout comme la première vague de socialisme espérait rendre publiques les terres, les droits miniers et les infrastructures de base, Marx pensait que le socialisme à venir placerait la fabrication et toute autre production dans le domaine public. Fournir les services à partir d’actifs socialisés à des prix subventionnés ou libres au lieu de passer par les marchés du secteur privé permettrait aux futures économies de « loisirs » de satisfaire tous les besoins de base.

Le courant économique et politique actuel rejette les économies, même modérément mixtes, comme socialistes par nature. Le socialisme barbare utilisé dans la version soviétique du marxisme mal fondé a été utilisé pour rejeter non seulement Marx mais tous les économistes classiques avant lui en faveur d’un « marché libre » dirigé par la classe rentière des 1%. Un parapluie de culpabilité par association a été utilisé pour rejeter toute la boîte à outils d’analyse classique.

Ce n’est pas vraiment le système soviétique que les économistes traditionnels craignent. C’est la théorie de Marx fondée sur la théorie de la valeur, des prix et des loyers de l’économie politique classique, qui fournit la logique permettant de supprimer les rentes, les intérêts et les monopoles hérités de l’époque féodale. L’analyse de Marx sur la réforme capitaliste industrielle est issue de Smith, Ricardo, Mill et de leurs contemporains. Pour les présenter comme des saints patrons qui libéraient les revenus des rentiers de la fiscalité et de la réglementation, il était nécessaire d’éliminer leur logique de l’histoire de la pensée économique. La théorie du coût de revient et de la rente économique en tant que revenu non gagné a été rejetée, comme si toute analyse de ce type constituait une étape « socialiste » vers la servitude et non vers la liberté.

Qu’est-ce qui est en jeu ?

L’avenir proposé par les rentiers est de privatiser et de déréglementer les économies. Cette parodie d’un marché libre classique finit par amener les populations, l’industrie et les gouvernements à s’endetter davantage, menant au néo-féodalisme et à la mise en servitude par la dette. Le business plan implicite du secteur financier vise à réaliser la même conquête prédatrice de la terre, des ressources naturelles et des infrastructures publiques que celle effectuée par la conquête militaire il y a un millénaire. Cela se produit maintenant partout dans le monde.

L’avenir alternatif consiste à créer des gouvernements suffisamment forts pour sauver les économies de cette conquête. L’idée classique était une économie mixte avec des freins et des contrepoids pour orienter les gains privés dans le respect de l’intérêt public à long terme. Libérer la société de l’héritage rentier du féodalisme semblait en voie de se concrétiser à la fin du XIXème siècle. Les grands économistes soutenant les mouvements de réforme démocratique mobilisaient l’opinion publique en décrivant les tendances économiques parasites (et en montrant où les impôts étaient les moins onéreux) d’une manière compréhensible pour presque tout le monde. L’exclusion actuelle de l’histoire de la pensée économique et de son vocabulaire classique menace de renverser cette compréhension. Les rentiers ont parrainé une réécriture de l’histoire qui transforme les principes moraux et les outils fournis par les économistes politiques classiques des Lumières. Leur vision étroite et leur idéalisation de marchés financiers à court terme menacent l’effondrement économique et écologique à une échelle sans précédent.

// Article publié le 22 mars 2019 Pour citer cet article : Michaël Hudson, « L’économie est une forme de la politique », Revue du MAUSS permanente, 22 mars 2019 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?L-economie-est-une-forme-de-la-politique
Notes

[1Robert Lucas, “Expectations and the Neutrality of Money,” Journal of Economic Theory 4 (1972) : 103–24.

[2Robert . Lucas Jr., “Macroeconomic Priorities,” American Economic Review ,93 (March 2003), pp. 1-14, also available at (lpages.stern.nyu.edu/ dbackus/Taxes/Lucas%20priorities%20AER%2003.pdf)

[3Branko Milanovic, “Why We All Care About Inequality (But Are Loath to Admit It),” Challenge, vol. 50, no. 6, November–December 2007. (https://www.gc.cuny.edu/CUNY_GC/media/CUNY-Graduate-Center/PDF/Centers/LIS/Milanovic/papers/2004/challenge_proofs.pdf)

[4Martin Feldstein, “Reducing Poverty Not Inequality.” Public Interest #137 (1999), pp. 35–36.

[5Robert Lucas, “The industrial revolution : Past and Future.” In Federal Reserve Bank of Minneapolis Annual Report, 2003. (https://www.minneapolisfed.org/publications/the-region/the-industrial-revolution-past-and-future)

[6Le lecteur trouvera une traduction de ce chapitre de J is for Junk Economics, sur le site du journal du MAUSS sous le titre « La pensée néolibérale comme idéologie de la classe rentière » : http://www.journaldumauss.net/?La-pensee-economique-neoliberale-comme-ideologie-de-la-classe-rentiere

Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Espace privé | SPIP | squelette