L’art de manipuler les foules

Eric Dacheux est professeur en sciences de l’information et de la communication (Clermont Auvergne Université). Dernier livre paru : Sans les citoyens l’Europe n’est rien, L’harmattan, 2016.

En se présentant comme le candidat « anti-système », D.Trump entretient une confusion manipulatrice entre les critiques sociales de son électorat et ses propres critiques institutionnelles. Manipulation qui permet la transformation d’une critique légitime de nos sociétés en attaque dangereuse contre la démocratie.

Ceux qui ont voté pour Trump ont pu le faire parce qu’ils étaient en accord avec son programme, parce qu’ils voulaient punir H. Clinton ou parce qu’ils ont cru que Trump menait le même combat qu’eux. En effet, toute communication politique joue sur l’incommunication (le sentiment d’être compris alors qu’on ne se comprend pas) : l’électeur pense que le candidat pense comme lui alors qu’il se contente de reprendre des termes suffisamment larges pour rassembler une majorité. La communication des populistes manipule cette incommunication : elle reprend à son compte les mots de ceux qui les critiquent (l’expression « anti-système ») pour faire croire aux électeurs les plus virulents que leur demande démocratique de protection économique est prise en compte par le programme réactionnaire néolibéral du « candidat populiste. Cette incommunication manipulatrice est objectivement renforcée par le refus de nommer précisément les différences entre les systèmes combattus par les électeurs et les systèmes attaqués par les populistes. Continuer à utiliser le vocable « anti-système », c’est entretenir la confusion entre ces deux dénonciations de nature différente. C’est donc faire le jeu de l’extrême droite : mettre en péril la démocratie en cherchant à la préserver. Les mots sans sens sont les maux qui vident la démocratie de sens.

L’appellation « anti-système » transforme trois critiques légitimes en trois attaques dangereuses pour la démocratie

Derrière les dénonciations de certains électeurs que l’on regroupe sous l’appellation « anti système » semblent se cacher au moins trois critiques très différentes. La première critique porte, évidemment, sur le système économique dominant le monde : le capitalisme financier. Plus de 95% de la richesse se crée hors économie réelle, dans la spéculation boursière. Or cette globalisation financière a provoqué la crise de 2008. Depuis, partout dans le monde, aux USA comme dans l’Union européenne, les citoyens les plus exposés à cette crise réclament plus de protection. Le protectionnisme défendu par les candidats populistes semble répondre à cette demande de sécurité économique. En réalité, le programme économique populiste – celui de Trump comme celui de Le Pen – est différent de l’aspiration de leur électorat : protection vis à vis des pays extérieurs certes mais, simultanément, forte libéralisation à l’intérieur du pays (baisse d’impôts, diminution des charges des entreprises, coupes sombres dans les prestations sociales « assitancielles », etc.). Il ne s’agit pas de lutter contre le néo libéralisme en renforçant un État protecteur, mais d’utiliser la force de l’État nation au service d’une dérégulation complète du marché intérieur. L’anti ultralibéralisme des citoyens est ainsi retraduit en un anti étatisme où le patriotisme économique compense symboliquement l’accroissement de l’insécurité économique. L’anti-système » d’imposition des milliardaires populistes (Le Pen, Trump) n’est donc pas le même « anti-système » que celui de leurs électeurs réclamant moins de concurrence pour plus de justice sociale. Ne pas éclairer cette différence, c’est conforter la manipulation électorale des conservateurs d’extrême droite.

La deuxième critique est celle du système médiatique. Enfermés dans le spectaculaire, prisonniers de l’urgence, les journalistes, les experts et les sondeurs n’éclairent plus l’opinion. Ils défendent les intérêts de ceux qui les emploient, ils se trompent régulièrement (pour cette élection, comme pour celle du traité constitutionnel européen), ils plaident pour un choix que les électeurs rejettent. C’est d’ailleurs un paradoxe peu souligné : la victoire du non comme celle de Trump prouvent que les médias ne font pas l’élection. La critique populaire ne porte donc pas sur ce que les médias font aux gens, mais sur ce qu’ils ne font plus : éclairer honnêtement l’opinion publique sur la diversité et la complexité du monde. Cette critique, fondée, du système médiatique est très différente de la critique populiste des candidats « anti-système » qui, eux, rejettent l’idée même d’un éclairage négatif sur leur personnalité, puisqu’ils prétendent incarner la voix du peuple, la voix des sans voix. Leur critique du système porte sur l’idée même de liberté d’opinion des journalistes alors que la critique des citoyens vise une meilleure information journalistique. Distinction essentielle qui pourtant disparaît, niée par l’emploi du terme « anti-système ».

La troisième critique porte contre un système représentatif professionnalisé à bout de souffle qui semble vouloir transmettre le pouvoir de père en fils (Bush) ou de mari à femme (Clinton). Cette confiscation du pouvoir est contraire à l’idée centrale de la démocratie qui est le gouvernement du peuple par le peuple. Cette critique légitime des dérives du système politique actuel est retraduite en attaque contre l’idée même de démocratie. Par les élites ainsi critiquées d’une part, comme par les candidats populistes, d’autre part, qui dénoncent, par leur stratégie de personnification, l’idée même de démocratie. En voulant représenter, à lui seul, le peuple souffrant, en incarnant, dans un corps unique et bien portant, le corps régénéré de la nation malade, le candidat « « anti-système » - on le sait depuis les analyses de C. Lefort - vise, en vérité, au rétablissement de l’autoritarisme qu’incarnent, aujourd’hui, Poutine ou Erdogan. C’est ici que l’utilisation paresseuse du vocabulaire « anti-système » fait le plus de dégât : elle invite des citoyens désireux de combattre les dérives du système représentatif à voter pour des candidats qui combattent le système démocratique lui-même.

Pour conclure

Ne pas nommer les choses, ne pas dire contre quels systèmes les électeurs protestent et ne pas énoncer contre quels systèmes les candidats populistes se battent réellement, c’est entretenir la confusion. Or, c’est la confusion entre des dénonciations populaires sensées et des réponses populistes insensées qui représente un danger pour la démocratie. Produire l’effort pédagogique de donner un nom aux différents systèmes critiqués, c’est, en réalité, faire deux choses :

1) Comprendre les raisons qui nourrissent une juste critique du capitalisme financier, des médias et d’un système représentatif professionnalisé.

2) Analyser comment cette insatisfaction citoyenne est retraduite en une offre populiste qui transforme le désir d’information en attaque contre les journalistes, le besoin de protection économique en sécurité identitaire, l’envie de démocratie participative en autoritarisme charismatique.

Ne plus utiliser le vocable « anti-système » est moyen efficace de lutter contre la manipulation populiste.

// Article publié le 13 novembre 2016 Pour citer cet article : Eric Dacheux, « L’art de manipuler les foules », Revue du MAUSS permanente, 13 novembre 2016 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?L-art-de-manipuler-les-foules
Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Espace privé | SPIP | squelette