Débats sur la valeur (III). Introduction de l’ouvrage dirigé par François Vatin : « Evaluer et valoriser. Une sociologie économique de la mesure »

« Qu’est ce qui détermine la valeur des biens et services marchands et leur prix ? Voilà la question centrale de la science économique. Mais valeur et prix, est-ce la même chose ? Toute l’économie politique classique du XIXe siècle s’est organisée à partir de la certitude que les prix oscillent en permanence au gré des variations conjoncturelles de l’offre et de la demande mais que celles-ci gravitent autour d’une valeur fondamentale. Restait alors à identifier les déterminants de cette valeur... »

L’introduction de cet ouvrage est publiée ici avec l’aimable autorisation de l’auteur.

Pour suivre ces débats sur la valeur, voir également les articles [>http://www.journaldumauss.net/spip.php?article777] et [>http://www.journaldumauss.net/spip.php?article778]

1. La question de la mesure : de la théorie économique à la sociologie économique

 [1]

Evaluer. Verbe transitif (XIVe siècle, variation de avaluer, composé de value)
1° Déterminer (précisément ou approximativement) la valeur, le prix d’une chose. Voyez Estimer, priser, expertiser, calculer, chiffrer, supputer, coter
2° Par extension, fixer approximativement. Voyez apprécier, estimer, juger

Valoriser. Verbe transitif (début XXe siècle, attesté après valorisation ; dérivé de valeur)
1° Produire une hausse de la valeur marchande, augmenter le prix.
2° Augmenter la valeur, l’estime portée à quelque chose. Comme valable, ce mot est critiqué dans ses emplois figurés. Il est d’emploi courant et normal en philosophie et en psychologie


Si l’on en croit ces deux notices, librement reprises du Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française de Paul Robert (1966), les sens premiers d’évaluer et de valoriser seraient, l’un et l’autre, de nature économique. L’usage métaphorique d’évaluer, terme plus ancien qui, sous la forme d’esvaluer s’est substitué au XIVe siècle à avaluer est toutefois pleinement entré dans la langue [2]. En revanche, nous dit Paul Robert, les puristes critiquent l’extension sémantique de valoriser dont la première occurrence dans un sens strictement économique : « augmenter la valeur marchande » daterait de 1925 et la première occurrence figurée : « accorder une importance plus grande à quelque chose », de 1943 [3]. Le champ sémantique large d’évaluer est assurément à la mesure de la polysémie du terme de valeur. C’est pourquoi on peut prédire aussi, en dépit des puristes, une extension croissante de l’emploi de valoriser. Mais, que nous interprétions ces deux termes dans le sens économique strict ou que nous considérions un champ sémantique plus large, leur mise en comparaison renvoie à une opposition classique en économie : « Evaluer » correspond à un jugement statique attribuant une valeur à un bien, une chose, une personne ; « valoriser » a, en revanche, le sens dynamique d’augmenter cette valeur, d’y ajouter un incrément, une plus-value [4].

Ce détour par la sémantique nous ramène donc à la théorie économique classique, et, tout particulièrement à celle de Karl Marx. S’appuyant sur la théorie de l’échange d’Aristote, Marx se demandait en effet comment une « plus-value » (une « survaleur ») pouvait émerger dans un processus économique fait d’une suite d’échanges, puisque chaque échange pose une équivalence entre deux biens. Cette équivalence se manifeste dans le troc M-M’ (marchandise contre marchandise), mais aussi dans l’échange monétaire simple (M-A-M’), qui correspond à deux évaluations symétrique en une même somme d’argent (A) de deux biens M et M’. Autrement dit, pour reprendre les termes qui nous intéressent ici, l’évaluation ne crée pas de valeur ; elle ne fait que mettre à jour une valeur présente dans le bien. Pour expliquer la valorisation, la création de valeur, Marx considère qu’il faut sortir du paradigme de l’échange, fondé sur le principe d’équivalence. C’est, selon son expression célèbre, « dans le laboratoire secret de la production » qu’on pourra espérer éclairer ce mystère. C’est pourquoi Marx se livre à une analyse raffinée de l’organisation industrielle, où le travail émerge comme puissance créatrice à l’origine de toute valeur. Pour Marx, penser la valorisation, c’est penser l’acte créateur du travail en deçà de la sphère marchande ; sur le marché, ne se « réalisent » que des valeurs déjà là, qui sont le produit du travail [5].

Pourtant, la théorie économique contemporaine semble s’être défaite de ce problème. Selon le schéma initié par Léon Walras, celui de la théorie de l’équilibre général, la notion de valeur (économique s’entend) ne saurait avoir de sens en dehors de la sphère marchande. Les biens n’ont pas de valeur intrinsèque ; ils en acquièrent sur le marché par la confrontation de l’ensemble des offres et des demandes, qui manifestent les conditions de leur obtention technique par les « producteurs » et celles de leur usage par les « consommateurs ». Si l’on adopte un tel schéma, on ne peut plus dissocier l’évaluation et la valorisation. La valeur est créée par la combinaison complexe de l’ensemble des évaluations (la confrontation des offres et des demandes). La limite du schéma walrassien a été reconnue par certains de ses plus grands admirateurs comme Joseph Schumpeter : il est fondamentalement statique ; il peut penser l’équilibre des valeurs, non le processus d’accumulation de valeur. La démarche de Léon Walras est à cet égard aux antipodes de celle de Karl Marx : là où ce dernier affirmait qu’il fallait déplacer se détourner de la sphère marchande pour penser la valeur, le second limite délibérément son investigation à cette seule sphère marchande. Autrement dit, pour l’économie politique « pure » de Léon Walras, les biens sont déjà là, comme les utilités des consommateurs d’ailleurs. Les conditions de leur production concernent la technologie, voire l’économie politique appliquée », mais pas l’économie politique pure, qui détermine les règles de l’échange [6]. Autant Karl Marx soumet donc la question de l’évaluation à celle de la valorisation qui constitue pour lui le problème majeur à résoudre, autant Léon Walras réduit la question de la valorisation à celle de l’évaluation.

Pourquoi revenir ici sur une question d’apparence si scolaire ? Pour la très grande majorité des économistes contemporains, la théorie de Karl Marx n’a, au mieux, qu’un intérêt archéologique. Quant à celle de Léon Walras, même s’ils en reconnaissent l’importance fondatrice, elle leur semble largement dépassée par les développements contemporains de la théorie du marché. Mais mon propos ne porte pas sur ces théories elles-mêmes mais sur leur soubassement logique. Or, de ce point de vue, la question reste vive. Elle est en fait : une théorie du marché peut-elle se suffire à elle-même ?

Depuis une vingtaine d’années déjà, l’économie dite « des conventions » a fourni une réponse, négative, à cette question. Selon ces auteurs, l’échange économique n’est possible que dans la mesure où lui préexiste une entente (une « convention ») sur la « qualité » des biens échangés et sur les instruments cognitifs qui permettent de l’appréhender. Comme ils l’ont montré, la théorie walrasienne elle-même incorpore comme préalable l’hypothèse de l’existence d’une telle convention en admettant la présence avant l’échange, d’une nomenclature de biens sur laquelle les acteurs de l’échange s’ « entendent » au sens linguistique du terme. C’est parce que toutes les autres caractéristiques des biens sont supposées connues dans les mêmes termes par les acteurs de l’échange, que ceux-ci peuvent débattre du prix, seule variable alors en discussion. Le marché ne se soutient pas lui-même par la seule force de son mécanisme, c’est-à-dire de sa cohérence logique. Il est plongé dans un vaste et chatoyant univers de valeurs sociales en permanence en construction et en discussion. La théorie des conventions invite ainsi à considérer un autre mode d’articulation entre évaluer et valoriser, en considérant maintenant évaluer dans un sens large par opposition à la signification plus strictement économique de valoriser. Les économistes conventionnalistes montrent en effet qu’avant de pouvoir échanger économiquement (valoriser ses biens sur le marché), il faut être d’accord sur de communes mesures ou évaluations. Il faut en somme évaluer pour valoriser.

Selon un tel schéma, la valeur économique n’est plus soluble dans le seul marché. Mais l’enchaînement reste linéaire, avec le marché pour point de fuite : il s’agit de penser les conditions sociales qui rendent le marché possible. La « nouvelle sociologie économique », telle qu’elle s’est développé depuis une quinzaine d’années en France, s’est, de même, principalement focalisée sur la relation marchande. Comme dans l’économie des conventions, il s’agit de concevoir les conditions sociales (cognitives, matérielles, relationnelles, etc.) qui rendent le marché possible. On peut citer à cet égard, l’article séminal de Marie-France Garcia-Parpet sur le marché aux fraises solognot, qui montre que la réalisation d’un marché pur, au sens walrassien (rencontre anonyme d’une offre et d’une demande) suppose la mise en place d’une institution marchande inscrite dans des dispositifs techniques précis : ici l’organisation du « cadran » [7]. De même, toutes les réflexions inspirées de Mark Granovetter [8] qui soulignent l’importance des réseaux sociaux dans la réalisation des relations marchandes visent à montrer que le marché ne saurait se soutenir lui-même, qu’il est « encastré » dans un ensemble de relations sociales qui le rendent possible. D’autres auteurs, inspirés de la sociologie de la science et des techniques, ont montré le rôle des dispositifs techniques (les emballages, la structure matérielle des magasins, etc.) qui équipent les acteurs du marché et rendent par là l’échange possible [9].

Les travaux réunis dans le présent ouvrage sont inspirés en profondeur de toute cette tradition d’études, qui, de l’économie des conventions à la sociologie des marchés, a cherché à ouvrir cette « boite noire » qu’est le marché au sens de la théorie néoclassique. Sous des formes diverses en effet, l’ensemble des recherches que nous venons de citer se sont affrontées au problème de la « mesure » qui a servi de ligne directrice au présent ouvrage. Nous l’avons vu pour l’économie des conventions qui a pour questionnement central la construction des espaces de jugement partagé. De même, les auteurs qui ont travaillé sur l’équipement des marchés ont insisté sur l’importance des dispositifs de mesure non-monétaires, comme les normes industrielles, les certifications marchandes (labels, par exemple), les classements opérés par des prescripteurs ou des intermédiaires du marché (le Guide rouge Michelin [10] ou les notes techniques de la Fnac), etc. Les consommateurs, ont-ils montré, baignent dans un univers métrologique foisonnant. Le prix est peut-être l’opérateur ultime du marché, mais la relation marchande ne saurait se résoudre à la seule question de la formation d’un prix, ainsi que l’entend la théorie économique standard.

La métrologisation du marché décrite par l’économie des conventions comme par la sociologie des marchés ne cesse même de s’affirmer au fur et à mesure que l’on quitte l’univers traditionnel du commerce fondé sur la confiance interpersonnelle qui lie, selon une logique d’interconnaissance des individus eux-mêmes, offreurs et demandeurs, pour entrer dans celui du marché industriellement normé. La confiance, indispensable à la réalisation de l’échange marchand, repose alors sur la certification de la qualité des biens par les acteurs privés (entreprises, groupement d’entreprises) ou publics (Etat et accords internationaux) [11]. De moins en moins donc, les produits se présentent « nus » au regard d’un client armé de sa seule capacité intuitive de jugement ; ils sont cadrés par des métrologisations multiples dont rendent compte, à un premier niveau, les écritures sur l’emballage et les notices indiquant les modes et précautions d’emploi, mais que l’on peut suivre dans l’univers tentaculaire des organismes de normalisation, de certification, d’évaluation, dans les lois, décrets, circulaires, accords commerciaux internationaux et, au final, dans les archives des tribunaux qui ont à trancher les contentieux.

Nous avons abordé la question sous l’angle du marché des biens, car il est celui qui est au cœur conceptuel de la théorie économique « standard », inspiré du schéma néoclassique. Selon cette théorie, le travail est considéré comme un bien comme un autre, dont le prix est fixé sur le marché en fonction de son « utilité » pour l’acheteur, c’est-à-dire sa productivité. Ce cadre conceptuel, indispensable à la complétude de la théorie walrassienne de l’équilibre général, constitue à l’évidence une fiction théorique nécessitant de nombreux aménagements pour être à même de rendre compte de façon un peu convaincante des faits observables. Comme l’a souligné notamment Karl Polanyi, le travail ne saurait être pleinement marchandise, car « il n’est que l’autre nom que l’on donne à la vie des gens du peuple » [12]. Il a toujours en conséquence fait l’objet d’un contrôle public poussé afin de garantir l’ordre public et la paix sociale. Par ailleurs, l’échange de travail est, par nature, un rapport interpersonnel, puisque le travail n’est pas dissociable de la personne qui le « porte ».

Le caractère très particulier de la marchandise « travail » explique que l’étude de son échange (ce qu’on appelle, par abus de langage, le « marché du travail ») ait été à l’origine de nombreuses analyses critiques de la représentation économique « standard » du marché. Ainsi, c’est pour décrire les appariements entre employeurs et employés, que Mark Granovetter a mis en évidence l’importance des réseaux sociaux dans les relations marchandes [13]. De même, la notion de « qualification » des biens développée par l’économie des conventions relève d’une transposition à l’ensemble des marchés d’une notion forgée à propos du travail, dans un contexte qui, de plus, n’est pas tant celui de la théorie que celui de la gestion pratique des relations de travail. Il apparaît évident en effet que l’évaluation des travailleurs n’est pas qu’affaire de marché, que la hiérarchie professionnelle se forme, bien avant le marché, dans les institutions scolaires notamment. Autrement dit, que les travailleurs arrivent sur le marché déjà marqués de certifications sociales, leurs « qualifications », forgées et évaluées dans d’autres espaces métrologiques. Les économistes conventionnalistes ont également, dans le prolongement de la théorie des réseaux, insisté sur l’importance de l’intermédiation sur le « marché du travail », où l’appariement ne se réalise pas toujours de façon spontanée, ni même seulement grâce aux réseaux informels mis en évidence par Mark Granovetter, mais aussi par le biais d’institutions publiques ou privées qui ont en charge l’évaluation des qualités de travail pour transformer la demande d’emploi, notamment celle des chômeurs, en qualités normalisées à destination des employeurs [14].

A bien des égards, les travaux que l’on trouvera réunis ici s’inspirent des recherches que nous venons de citer et les illustrent par de nouveaux exemples. On y trouvera des études de socio-économie du travail portant sur les modes de qualification et de régulation du travail : la mesure de l’employabilité (Delphine Rémillon et Antoine Vernet), la régulation de l’intermittence dans les professions du spectacle (Mathieu Grégoire), la transformation du chômeur en entrepreneur (Martin Giraudeau). D’autre travaux pénètrent plus dans l’organisation du travail elle-même : dans la téléphonie (Alexandra Bidet), à l’hôpital (Nicolas Belorgey), dans la pétrochimie et à l’A.F.P.A. (Thomas Le Bianic et Gwenaële Rot), dans la presse quotidienne (Stéphane Cabrolié). Une troisième série de travaux s’inscrit enfin dans la filiation des recherches sur la qualification des produits : la normalisation de la cocotte-minute (Claire Leymonerie), la certification « label rouge » de l’agneau fermier du Quercy (Thierry Escala), la définition normalisée des médicaments (Etienne Nouguez), la genèse d’une nouvelle norme de « qualité sociale » (Pauline Barraud de Lagerie).

Sur des objets divers et avec des orientations elles-mêmes diverses, les travaux réunis ici s’inscrivent donc dans une filiation de recherches déjà bien documentée, qui a pu servir d’appui. L’entrée par la question de la mesure a permis notamment de retrouver au cœur du questionnement la problématique des « équipements du marché », c’est-à-dire l’étude de l’ensemble des dispositifs préalables au marché qui rendent l’échange possible : biens et travailleurs arrivent sur le marché calibrés, classifiés, métrés de multiples manières. Le prix marchand ne s’invente pas librement sur le marché comme la théorie économique « standard » le laisse accroire ; le prix ne résulte pas d’une négociation désincarnée sur la scène marchande, car les objets qui s’échangent sont déjà indicés par toutes ces opérations métrologiques préalables que le marché va sanctionner avec plus ou moins de marge de liberté. Comme y a insisté de son côté Lucien Karpik [15], le prix n’est donc pas forcément la variable d’ajustement exclusive comme le postule la théorie économique standard, la « clé de voûte » de l’ensemble de l’édifice économique.

Il faut citer à cet égard la contribution d’Etienne Nouguez sur le marché du médicament générique. Le médicament, nous montre-t-il, est un bien pour le moins étrange, puisqu’il fait l’objet d’une différenciation par les prix, alors même qu’il est certifié homogène par les autorités sanitaires publics. Comment peut-on concevoir un tel « monstre » pour l’économie standard que la figure de deux biens certifiés « équivalents » et ne se différenciant que par leurs prix ? Etienne Nouguez nous montre que se joue là la confrontation entre deux registres de l’équivalence : l’équivalence « objective » posée par une autorité de tutelle (scientifico-juridique) et l’équivalence « subjective », laissée au consommateur « libre » de la théorie économique et que cette tension entre ces deux registres d’équivalence fait surgir de la plus-value économique qui se distribue entre les différents acteurs du marché. En aucun cas, le prix monétaire n’est ici la variable d’ajustement du marché comme le suppose la théorie économique ; le prix est même très largement administré. Et pourtant, on peut analyser de fortes tensions entre acteurs pour le partage de la valeur.

2. La mesure en action : le travail de valorisation

Après avoir inscrit cet ouvrage dans cette riche filiation de recherches, qui a développé une analyse critique de représentation standard de la relation marchande et proposé d’autres instruments pour en rendre compte, je voudrais insister maintenant sur ce que je crois être son apport de nouveau. Cet ouvrage ne rompt pas avec les travaux cités précédemment, qu’il enrichit de nombreux exemples originaux, mais il ouvre un nouveau chapitre de la réflexion en déplaçant la focale de l’étude. L’économie des conventions, comme la nouvelle sociologie économique se sont en effet principalement centrées sur l’étude des relations marchandes, dont elles ont cherché à montrer qu’elles ne pouvaient pas être réduites au modèle standard de la théorie économique. Ces travaux n’ont certes pas ignoré les questions d’organisation productive et de gestion de la firme, mais l’étude de celles-ci est restée subordonnée à celle de la compréhension du mécanisme marchand lui-même. Ce choix peut se comprendre d’abord pour des motifs d’organisation du travail scientifique : on disposait en France d’une riche tradition de recherche en sociologie des organisations et du travail, mais aussi de travaux de gestionnaires sur l’organisation productive. Il y avait là par ailleurs une stratégie de recherche tout à fait justifiable : s’attaquer à l’étude de la relation marchande, c’était porter le fer au cœur de la théorie économique elle-même, pour en pointer les insuffisances, là-même où elle semblait disposer d’une réponse définitive. Mais le risque était alors, ignorant la critique de Marx, d’adopter le point de vue des économistes eux-mêmes en focalisant l’ensemble des relations économiques sur un unique point de fuite qui serait le marché.

La démarche développée ici entend donc renouer en quelque sorte avec le questionnement de Marx sur le lien nécessaire qu’il faudrait établir entre une théorie de la production et du travail et une théorie du marché et de la valeur. Il ne s’agit pas pour autant de revenir à une construction dogmatique de la valeur-travail, selon la solution que Marx pense avoir trouvé à ce problème. Cela serait fermer la question avant même de l’avoir ouverte, en affirmant l’existence d’une métrologie universelle dont les fondements ne sauraient être que philosophiques [16]. A l’opposé d’une telle perspective, nous nous situons ici dans l’esprit d’une sociologie empirique qui cherche à identifier les espaces métrologiques élaborés par les acteurs, le sens qu’ils leur donnent et l’effet de ces dispositifs de mesure sur les relations sociales. En remontant la chaîne productive en deçà de la scène marchande, nous cherchons à saisir le processus de valorisation dans ses modalités pratiques inscrites dans des actes de travail. Il s’agit en quelque sorte de combiner la sociologie économique et la sociologie du travail dans l’esprit d’une inter-fécondation entre ces deux traditions de recherche.

Une idée-force qui traverse l’ensemble de ces travaux est donc le statut qu’il convient d’accorder à la notion de travail dans la sociologie économique [17]. Le schéma séquentiel habituel repose sur une opposition entre l’espace du travail et celui du marché, qui redouble l’opposition entre l’instance technique et l’instance économique. Un tel schéma a l’avantage d’être compatible avec la représentation walrasienne du marché : on aurait, en effet, un espace productif, déterminé par un ensemble propre de normes, normes principalement techniques mais aussi sociales, au sens d’une ingéniérie sociale (techniques de gestion de la main d’œuvre), d’où résulterait des produits ; dans un second temps se poserait la question de la valorisation de ces produits sur la scène marchande, c’est-à-dire celle de l’établissement du prix de marché. Le travail de l’économiste ne concernerait que cette seconde phase, la première appartenant au technicien, au gestionnaire, voire au sociologue du travail et des organisations.

J’ai montré ailleurs pourquoi un tel découpage de la réalité était insatisfaisant. On ne saurait établir une ligne de partage claire entre l’économiste et le technologue, car la pensée technique elle-même est fondamentalement économique [18]. La norme technique repose en effet sur un principe d’efficience qui est par essence économique, puisqu’il consiste à poser un ratio entre quelque chose qui est pensé comme un résultat ou un produit et quelque chose qui est pensé comme une dépense ou un coût. C’est la définition même d’un tel ratio rapportant des produits à des coûts, qui est économique et non la nature des unités de mesure utilisées pour chiffrer le dénominateur et le numérateur. Il n’y a pas rupture mais continuité entre les ratios les plus « techniques », comme celui de rendement et les ratios les plus « économiques », comme celui de profitabilité, en passant par la catégorie très ambiguë de productivité. Ce qu’il faut bien entendre par là et qui ne saurait être démontré ici, c’est que les ratios techniques comme celui de rendement mécanique ne peuvent se comprendre dans une pure positivité physique. Ils ne peuvent être élaborés sans procéder à un découpage du monde incorporant des normes de valeur sur ce qui « coûte » et ce qui « profite ».

Cette perspective impose de redéfinir la notion même d’économie pour l’affranchir de l’espace restreint de l’univers du marché et de la mesure monétaire afin de penser l’économicité multiple des actions sociales, notamment dans la sphère productive. J’ai proposé à cet effet de redéfinir l’économie comme acte de gestion, c’est-à-dire comme pratique prenant en considération, dans un calcul implicite ou explicite, le rapport d’un produit à une dépense. C’est bien sûr d’abord dans le travail des techniciens et des gestionnaires, explicitement chargés d’élaborer des normes, que l’on verra à l’œuvre une telle conception de l’économique. On en trouvera de multiples exemples dans les chapitres de cet ouvrage : ingénieurs-normalisateurs concevant la sécurité des cocottes-minute, ingénieur du téléphone élaborant un nouveau bien économique : la « communication téléphonique », gestionnaires hospitaliers construisant des mesures économiques des actes médicaux, secrétaires de rédaction des journaux quotidiens inscrivant la production des journalistes dans des maquettes normalisées, gestionnaires publics de la santé construisant la norme du médicament générique, gestionnaires de la pétrochimie et de l’A.F.P.A. normalisant les informations traitées par les agents de leurs entreprises afin de les dépersonnaliser, consultants élaborant une grille d’évaluation de la qualité sociale, gestionnaires du secteur agro-alimentaire construisant une grille d’évaluation des carcasses d’agneaux, etc.

Nous rejoignons ici les recherches menées sur le travail des organisateurs et sur la rationalisation des pratiques de gestion [19]. Nous nous penchons avec précision sur les instruments métrologiques mis en œuvre : les listes, les grilles, les mesures, les ratios, les dispositifs calculatoires. Nous nous attachons en particulier aux modalités de leur genèse avec l’idée que c’est en remontant aux conditions de leur construction que l’on peut mettre à jour les systèmes de valeur cachés dans leurs « boîtes noires », dès lors que celle a été institutionnalisé et opère comme une « machine », selon l’expression judicieuse que Pauline Barraud de Lagerie reprend à Alain Desrosière [20]. Cette attention à la genèse des normes nous distingue de certains travaux critiques de la domination gestionnaire qui étudient la question principalement sous l’angle de la mise en œuvre de ces procédures, toujours considérées comme destructrice du lien social, de l’attention fine aux personnes et aux choses, en bref comme des mécaniques abstraites dépourvues de toute humanité [21]. Il ne s’agit pas de dire que les machines de gestion n’agissent pas parfois comme des machines déshumanisées, mais de montrer que, comme les machines ordinaires d’ailleurs, elles sont bien des productions sociales à visée normative. Si leurs effets ne sont sans doute jamais réductibles à leurs intentions, on ne saurait pour autant les réduire à d’aveugles forces naturelles comme on les présente parfois.

Par ailleurs, le pouvoir normatif dans l’activité n’est pas l’apanage exclusif des organisateurs et des gestionnaires. Il faut ici distinguer deux plans : celui de la genèse des normes instituées d’abord, celui des conditions d’application de ces normes ensuite. La genèse des normes exige une technicité (celle de l’ingénieur, du juriste, du gestionnaire, du comptable) et exprime du pouvoir social, selon les deux faces (savoir et pouvoir) de toute professionnalité. Ces normes incorporent de l’ordre social dans le contexte d’une société hiérarchisée où le pouvoir repose en large part sur la puissance monétaire, façon rapide et commode de définir ce qu’on entend communément par « capitalisme ». Ce serait une erreur pour autant de penser que les normes techniques, administratives ou de gestion sont édictées sans aucune forme de débat social ni souci de l’intérêt général ou de valeurs extra-économiques. Reprenons ici quelques uns de nos exemples : les ingénieurs travaillant à la normalisation de la cocotte-minute avaient pour ambition de développer son marché au profit des fabricants mais aussi de mettre au service de la population un instrument économique et fiable ; les gestionnaires de l’hôpital ont certes pour mission de réduire ses coûts en faveur de la Sécurité sociale, mais ils représentent en cela une conception (éventuellement discutable) de l’intérêt général qui n’est pas ignorante de la question de la santé publique ; les gestionnaires de l’Unedic cherchent à réduire le coût du régime des intermittents du spectacle mais c’est également là une affaire de comptes publics, qui vise à une « juste » distribution des ressources des cotisations sociales ; les directions des journaux quotidiens organisent la pagination du journal, voire sa ligne éditoriale elle-même, en fonction des contraintes du marché publicitaire, mais ils ne sont pas dépourvus pour autant d’une éthique de journaliste visant à la bonne information du lecteur ; les consultants qui élaborent des normes de « qualité sociale » travaillent d’abord au service des grandes entreprises qui veulent se prémunir contre le risque de scandales liés à la dénonciation de conditions de travail désastreuses chez leurs fabricants dans les pays en développement, mais ils sont également porteur d’une aspiration éthique à l’amélioration des conditions de travail à l’échelle planétaire…

Une autre idée force développée dans l’ensemble des chapitres de ce livre est que le pouvoir normatif n’est pas unilatéral, allant de bas en haut, de la conception à l’exécution. Une telle idée n’est en pas en soi originale. Elle a été développée dans de nombreux travaux de sociologie des organisations qui ont montré le pouvoir normalisateur des « exécutants » en mettant en évidence des formes de régulation « autonome » ou « conjointe ». C’est une idée un peu similaire que nous développons en soulignant la dimension gestionnaire de tout travail. L’analyse s’applique à l’évidence d’abord aux « professionnels » (médecins hospitaliers, chercheurs de la pétrochimie, psychologues de l’A.F.P.A., etc.) qui, souvent, « résistent » à l’imposition des instruments de gestion venus « d’en haut », mais qui, aussi, construisent dans l’action leurs propres cadres axiologiques, qui sont, de fait, des normes de gestion : quelle information faire circuler entre chercheurs ou entre psychologues, quels malades soigner en priorité, etc. Ces professionnels disposent d’un cadre éthique propre, voire d’instances professionnelles, qui fondent leur pouvoir de résistance aux normes imposées d’en haut. Mais une telle capacité normative n’est pas totalement absente chez le personnel d’exécution : auditeurs locaux qui doivent renseigner les grilles d’évaluation de la qualité sociale et sont amenés à les interpréter, « qualiticiens » des chaînes d’abattage de l’agneau du Quercy qui voient passer plus de cent carcasses à l’heure et sont chargés de les classer dans une grille de qualité, produisant ainsi, à la chaîne, un classement dont résultera le prix payé aux éleveurs, … Aucun travail, même celui des cadres et des professionnels n’échappe à des mesures normatives imposées ; aucun ne se réduit à une pure et simple application de ces mesures sans nécessité de traductions qui engagent, à des degrés divers, la normativité propre du travailleur.

On peut alors revenir à la question de la valeur. Les travaux présentés ici ont pour ambition commune de tenter de saisir le processus de création de valeur sur le marché, mais aussi en amont du marché via les opérations pratiques par lesquelles les biens et les services sont mesurés, évalués, élaborés techniquement et économiquement par les organisations productives qui édictent des normes de gestion, mais aussi par les agents qui ont la charge de les mettre en œuvre, et ne peuvent le faire qu’en les contournant, les reformulant, les combinant avec leurs propres axiologies. L’espace de l’économique se déploie alors de singulière façon. La valeur économique n’est plus ici dissociable d’autres registres de valeur sociale. Il s’agit de saisir comment de multiples dispositifs d’évaluation conduisent de fait à la circulation de valeur économique au sens strict, c’est-à-dire à la genèse de flux monétaires. Prenons quelques exemples dans notre matériau.

Qu’est-ce qu’une communication téléphonique : un échange verbal à distance entre deux personnes, le produit significatif de cet échange, une quantité d’énergie qui circule pendant un temps donné sur un réseau, un travail de mise en relation effectué par une opératrice, un quantum de disponibilité globale d’un réseau ? Poser de telles questions, c’est s’interroger sur la construction matérielle du réseau et l’organisation de son usage, mais aussi sur sa nature économique : qu’est-ce qui coûte dans une communication téléphonique ? Qu’est-ce que rapporte une communication téléphonique ? Quelle correspondance entre des coûts et des produits peut-on établir pour qu’une économie du téléphone soit possible ? Comme le montre Alexandra Bidet, les ingénieurs des télécommunications n’ont cessé de poser ces questions. Leurs réponses ne peuvent s’interpréter comme la découverte progressive d’une réalité cachée, selon une conception platonicienne du marché. Elle constitue une production continue de leur objet même, c’est-à-dire tout à la fois un bien d’usage (qui a varié dans le temps), un dispositif technique (qui a connu plusieurs révolutions) et un bien économique susceptible de recevoir un prix, dont la nature même n’a lui aussi cessé de varier (facturation à la distance, au temps, etc.).

Quittons le terrain obscur de la téléphonie pour la réalité sensible de la viande d’agneau. On saisit ici des acteurs bien identifiés dans leurs fonctions techniques successives : des éleveurs, une entreprise d’abattage, puis des distributeurs (bouchers et grandes surface) et, au final, le consommateur de viande lui-même. A cette chaîne technique linéaire, on peut a priori faire correspondre sans difficulté une chaîne économique (un flux monétaire) qui lui correspond terme à terme, c’est-à-dire une succession d’échanges qui fait remonter la valeur du consommateur à l’éleveur en suivant le cheminement inverse du trajet du produit. L’analyse menée par Thierry Escala à partir du cas de l’agneau labellisé complique singulièrement la question. Elle montre que le processus de valorisation économique se concentre sur deux postes de travail dans la chaîne d’abattage : celui du « qualiticien », qui classe les carcasses selon une grille conventionnelle, et celui du « commercial », qui les répartit physiquement en lots à destination des clients de l’abattoir (bouchers et grandes surfaces). A ces deux moments, les valeurs sont « redistribuées », comme on dirait de cartes de jeu, vers l’amont pour le poste de qualiticien, vers l’aval pour celui du commercial. Le marché n’est pas simple et linéaire comme le voudrait la théorie économique ; il est à double face : il n’y a pas homogénéité entre les flux de valeur vers l’amont (les éleveurs) et les flux de valeur vers l’aval (les consommateurs). L’équilibre comptable est assuré par un complexe système de péréquation. Ce qui nous intéresse ici, c’est que la mise à jour de cette complexe économie de l’agneau labellisée ne peut se faire sans l’observation concrète des pratiques de travail, celles du qualiticien comme celle du commercial, qui sont intrinsèquement « techniques » et « économiques » à la fois.

Une démonstration semblable peut être menée sur le cas de la fabrication du journal quotidien. Ici aussi, on a affaire à une organisation économique complexe, puisque l’équilibre économique du journal repose sur deux marchés dissociés : celui en direction des lecteurs d’une part, celui en direction des annonceurs d’autre part. Mais, comme nous le montre Stéphane Cabrolié, ces deux marchés sont étroitement connectés dans la réalisation pratique du journal, puisque l’équilibre économique (entre recettes des ventes et recettes publicitaires) se traduit au final dans un équilibre technique dans la composition matérielle du journal entre pages rédactionnelles et encarts publicitaires. Comme dans le cas de l’abattoir, on ne peut comprendre cette complexe économie du journal sans étudier concrètement la division du travail entre journalistes, secrétaires de rédaction, rédaction en chef, service de fabrication. L’économie n’est pas, comme on se le représente souvent, une puissance tutélaire -et maléfique- qui pèse sur le travail des professionnels et salariés, qui seraient, eux, dotés d’une rationalité d’un tout autre ordre : l’éthique du journaliste, l’esthétique de la composition, etc. ; elle est une composante organique du travail, fait d’aménagement et de compromis entre divers registres normatifs, imposés hiérarchiquement ou construits de façon indigène. Comme dans le cas de l’abattoir, c’est en ce centrant sur les dispositifs matériels de gestion : la grille de qualification des carcasses, la trame de la composition du journal, que l’on peut mettre en évidence le système complexe de valorisation, qui se distribue dans l’ensemble des actes productifs.

Au vu de ces exemples, l’évaluation n’apparaît plus comme un simple préalable à la valorisation selon le schéma de l’économie des conventions. Tout au long de la chaîne productive, la valorisation est présente dans les actes d’évaluation au sens où ils constituent des modalités provisoire d’établissement d’une valeur en constitution. Comme le dit fort bien Thierry Escala, il faut dépasser la problématique d’analyse statique de la qualification du produit développée par l’économie des conventions pour penser dynamiquement le travail de qualification. De façon plus générale, les actes de production ne peuvent être compris sans penser leur insertion dans l’économique : le travail des journalistes et des secrétaires de rédaction incorpore le cadre économique très particulier de ce secteur d’activité ; les médecins urgentistes intègrent aussi, à leur manière et quoique de façon conflictuelle, les cadres de la gestion hospitalière, les ingénieurs-concepteurs de la cocotte-minute, comme ceux de la téléphonie, pensent le marché du bien qu’ils conçoivent, etc. La gestion n’est pas réservée aux seuls gestionnaires patentés ; elle imprègne l’ensemble de l’activité productive. Les conditions économiques proprement dites (l’espace du prix) conditionnent l’activité productive, et pas seulement sur le mode la contrainte hiérarchique, de la norme imposée, élaborée par les gestionnaires à partir de l’analyse économique de l’organisation et de son insertion dans le marché ou dans les comptes publics, mais, aussi via la normativité indigène des travailleurs, qui, à leur manière, pensent la contrainte économique. Inversement, quand les biens arrivent sur le marché, ils sont équipés de toutes ces évaluations pré-marchandes, qui sont incorporées dans les dispositifs de gestion, ceux explicitement imposées par la hiérarchie, mais aussi, pour une part, ceux, informels, qui résultent de la réflexivité économique des travailleurs d’exécution eux-mêmes.

Cet ouvrage a donc pour ambition d’ouvrir un chapitre nouveau de réflexion au carrefour de la sociologie, de l’économie et de la gestion : penser la valeur dans l’activité de travail elle-même, sous le double registre de la genèse des normes dans l’action, du haut en bas de la hiérarchie professionnelle, et de l’effectivité, toujours relative, de la norme imposée. Ces deux registres ne sont d’ailleurs pas disjoints, car c’est souvent en réaction contre la norme imposée que se déploie la normativité propre des acteurs. On en trouvera ici diverses illustrations, dans les professions les plus diverses : les médecins hospitaliers, les psychologues de l’A.F.P.A., les chercheurs de la pétrochimie, et même les intermittents du spectacle via leurs organisations militantes. Les pratiques effectives relèvent en définitive de ce que l’on pourrait dénommer une « normativité conjointe », au sens où Jean-Daniel Reynaud a parlé de « régulation conjointe » [22]. Comme l’a souligné Jean Saglio, de tels accords pratiques dans l’action n’exigent aucunement qu’il y ait accord sur le fond, au niveau idéologique [23]. Au contraire, c’est souvent parce que chacun peut interpréter la norme dans son propre registre de valeurs que l’accord pratique est possible. Mathieu Grégoire donne ici une illustration saisissante de cette configuration à propos de la formule d’indemnisation du chômage des intermittents du spectacle. Il montre en effet que les deux parties se sont de fait entendues à l’issue d’un long conflit sur une nouvelle formule d’indemnisation, tout en lui donnant un sens radicalement différent, et sans d’ailleurs qu’il y ait jamais eu accord explicite.

L’ouvrage se déploie en trois parties :
Dans la première, nous étudions trois exemples de construction de la norme dans l’action, dans un mouvement qui va du travail des ingénieurs à celui des gestionnaires : la normalisation de la cocotte-minute (Claire Leymonerie), la construction technique et économique des télécommunications par les ingénieurs-économistes (Alexandra Bidet), la définition techno-économique d’un nouveau type de produit : le médicament générique (Etienne Nouguez), la confrontation des gestionnaires et des personnels soignants dans la médecine hospitalière d’urgence (Nicolas Belorgey). Sur des modes très différents, ces quatre études montrent comment se déploie un univers de normes pratiques au croisement de la naturalité technique des objets traités : l’expansion de la vapeur dans une cocotte-minute, les ondes qui circulent sur les fils, la nature biochimique du médicament ou physiologique de la maladie, et du cadre social dans lequel ces objets prennent pratiquement sens et peuvent faire, en conséquence, l’objet d’un travail et d’une économie.
La seconde partie s’intéresse au cadrage du travail par les dispositifs de mesure : Comment mesurer l’employabilité (Delphine Rémillon et Antoine Vernet) ? Sur quelle base financer les temps de non-emploi des intermittents du spectacle (Mathieu Grégoire) ? Comment contrôler le travail des cadres et des professionnels (Thomas Le Bianic et Gwenaële Rot) ? Comment guider un projet de création d’entreprise (Martin Giraudeau) ? Le « comment » ne renvoie pas ici à la normativité des auteurs, mais au fait qu’il s’agit, dans chacune de ces études d’analyser une mesure (l’employabilité), une formule comptable (celle qui permet de calculer les droits hors-emploi des intermittents), un instrument de gestion (dans la pétrochimie ou à l’A.F.P.A.), une grille-type de projet de création d’entreprise, assimilable à un business-plan… Le travail est donc ici saisi par la norme qui lui est imposée, même si les auteurs montrent la résistance des travailleurs à cette norme et leur capacité normative propre.
La troisième partie enfin revient à la question du produit et à la définition de ses qualités. Thierry Escala reprend, comme on l’a vu, la question de la qualité du produit à partir de l’angle du travail de qualification. Stéphane Cabrolié décrit le produit composite qu’est le journal. Pauline Barraud de Lagerie se penche sur la construction d’une nouvelle norme de qualité : la qualité sociale, dont elle montre les apories de la mesure. Dans ces trois chapitres, le travail reste au cœur du questionnement, mais il n’est pas abordé, comme dans les précédents, comme l’objet soumis à la mesure, mais, au contraire, comme l’activité productrice de mesures et, en conséquence, de valeur [24].

Il faut dire quelques mots pour finir des conditions de réalisation de cet ouvrage. Il a été élaboré dans le cadre d’un groupe de travail sur la thématique de la « mesure », créé à l’université de Nanterre en 2002 et qui a bénéficié du soutien de la Fédération de recherche « Capitalisme et Démocratie » et du laboratoire « Institutions et dynamiques historiques de l’économie » (I.D.H.E.). On trouvera en annexe à cet ouvrage, le manifeste initial de ce groupe : « Le sens de la mesure », qui avait été publié dans la revue Terrains et travaux, publiée par le département de sciences sociales de l’Ecole normale supérieure de Cachan. Ce groupe, composé majoritairement de doctorants et de post-doctorants, dont certains sont aujourd’hui devenus chercheurs ou enseignants-chercheurs statutaires s’est librement agrégé de nouveaux membres intéressés par la problématique qui y était élaborée [25]. Il s’est régulièrement réuni, à raison de six à dix séances par an en moyenne, avec un ordre du jour souple, laissant le maximum de place à la discussion libre et sans concession.

Le projet de réalisation d’un ouvrage collectif s’est imposé, à un moment donné, comme un objectif collectif permettant de fédérer le groupe et de structurer les débats. Cet ouvrage ne constitue pas pour autant la finalité ultime de ce collectif. D’autres travaux, publiés isolément ou collectivement, relèvent directement de cette réflexion collective [26]. Par ailleurs, n’ont été réunis dans cet ouvrage que les travaux qui paraissaient « mûrs » pour la publication. D’autres publications suivront donc. Le présent ouvrage n’est qu’un état d’un chantier en cours. Nos publications ultérieures pourront ainsi bénéficier des critiques et débats que cet ouvrage ne manquera pas, nous l’espérons, de susciter.

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// Article publié le 9 mars 2011 Pour citer cet article : François Vatin, « Débats sur la valeur (III). Introduction de l’ouvrage dirigé par François Vatin : « Evaluer et valoriser. Une sociologie économique de la mesure » », Revue du MAUSS permanente, 9 mars 2011 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Debats-sur-la-valeur-III
Notes

[1F. Vatin (sous la direction de). Évaluer et valoriser. Une sociologie économique de la mesure, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2009 : http://w3.pum.univ-tlse2.fr/~Evaluer-et-valoriser~.html.

[2Trésor de la langue française qui donne avaluer en 1283 et esvaluer en 1366.

[3Trésor de la langue française, op. cit., qui renvoie dans le premier sens à Le Corbusier et dans le second à Gaston Bachelard.

[4La théorie économique a emprunté à la physique cette opposition entre « statique » et « dynamique ». Philipp Mirowski More Heat than Light : Economics as Social Physics, Physics as Nature’s Economics, Cambridge University Press, 1989 et François Vatin, Le travail. Economie et physique. 1780-1830, Paris, PUF, 1993.

[5Mon objet n’est pas ici d’étudier en tant que telle la façon dont Marx entend résoudre ce « mystère ». Rappelons brièvement qu’il procède en deux temps : d’abord, dans le sillage des économistes classiques, il établit une relation d’équivalence entre les grandeurs monétaires et les quantités de travail (valeur-travail) ce qui suppose d’avoir ramené le travail à une métrique homogène ; ensuite il identifie sur le marché un bien particulier : la « force de travail » qui a la capacité de produire du travail, c’est-à-dire de la valeur. La force de travail produirait plus de valeur qu’elle n’en coûte, dégageant ainsi une « plus-value » appropriée par le capitaliste (théorie de l’exploitation).

[6Rappelons que Léon Walras distingue trois volets de l’économie politique : l’économie politique pure (théorie abstraite de l’échange), l’économie politique appliquée et l’économie sociale.

[7Garcia Parpet, Marie-France, « La construction sociale d’un marché parfait : la marché au cadran de Fontaines-en-Sologne », Actes de la recherche en sciences sociales, 65, 1986, pp. 2-13.

[8Granovetter, Mark, Le marché autrement. Paris, Desclée de Brouwer, 2000.

[9Cochoy, Franck, Une sociologie du packaging, ou l’âne de Buridan face au marché, Paris, PUF, 2002.

[10Karpik, Lucien, Le guide rouge Michelin, Sociologie du travail, Vol, 42, 3, 2, 2000, pp. 369-389.

[11Notons, alors qu’il est courant de penser à un déclin du politique au profit du marchand, que les Etats ou les organisations supra-nationales ont la double fonction de recours juridique face aux engagements privés et de normalisation propre, laquelle est importante –et en croissance continue- pour tout ce qui concerne la sécurité des personnes

[12Polanyi, Karl, La grande transformation, aux origines politiques et économiques de notre temps. Paris, Gallimard, 1983 [1944].

[13Granovetter, Mark, « The Strength of Weak Ties », The American Journal of Sociology, Vol. 78, No. 6, May, 1973, pp. 1360-1380/

[14Eymard-Duvernay, François et Marchal, Emmanuelle, Façons de recruter, Paris, Métailié, 1997.

[15Karpik, Lucien, L’économie des singularités, Paris, Gallimard, 2007.

[16La question n’est pas ici de faire une critique de la conception marxienne de la valeur-travail, qui s’inscrit dans une économie théorique qu’il faudrait resituer dans le contexte interne et externe d’élaboration de la théorie de Marx. Je veux seulement souligner que j’emprunte ici à Marx sa question et non sa réponse.

[17Il faut entendre ici la notion de travail comme « action productive » (travail-activité) et non comme objet soumis au marché (travail-marchandise). De la sociologie des réseaux de Mark Granovetter à l’économie des conventions de François Eymard-Duvernay, les travaux ne manquent pas en effet sur la sociologie économique des « marchés du travail ».

[18Vatin, François, 1993, op.cit.

[19Moisdon, Jean-Claude, Du mode d’existence des outils de gestion, Paris, Seli Arslan, 1997.

[20Desrosières, Alain, La politique des grands nombres. Histoire de la raison statistique, Paris, La Découverte, 2000 [1993].

[21Maugeri Salvatore (dir.), Délits de gestion, Paris, La dispute, 2001.

[22Reynaud, Jean-Daniel, Les règles du jeu. L’action collective et la régulation sociale, Paris, Armand Colin, 1993.

[23Saglio, Jean « Les fondements sociaux des hiérarchies salariales en France », Travail et emploi, 78, pp-21-39.

[24L’étude de Pauline Barraud porte aussi sur la mesure du travail, puisqu’il s’agit précisément de l’activité des consultants en charge de la « qualité sociale ». Mais son investigation porte sur le travail de mesure du travail et non sur le travail qui est mesurée. Elle est donc tournée vers le produit, en ce qu’elle porte sur un indicateur de « qualité », certes particulier, mais qui, comme tous les indicateurs de qualité, est bien élaboré en direction du consommateur.

[25On trouvera en annexe la liste des personnes qui ont contribué à l’activité du groupe Mesure au cours de ces sept années d’existence.

[26Voir les contributions de Gwenaële Rot et d’Alexandra Bidet dans le numéro 25 Economie et sociétés, Série ‘Socio-Economie du Travail », 4/2005 et celles d’Alexandra Bidet, François Vatin, Martin Giraudeau, Claire LeYmonerie dans le numéro 152/ 2008 de la revue Idées.

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