Débats sur la valeur (I)

Qu’est ce qui détermine la valeur des biens et services marchands et leur prix ? Voilà la question centrale de la science économique. Mais valeur et prix, est-ce la même chose ? Toute l’économie politique classique du XIXe siècle s’est organisée à partir de la certitude que les prix oscillent en permanence au gré des variations conjoncturelles de l’offre et de la demande mais que celles-ci gravitent autour d’une valeur fondamentale. Restait alors à identifier les déterminants de cette valeur...

Pour suivre ces débats sur la valeur, voir également les articles [>http://www.journaldumauss.net/spip.php?article778] et [>http://www.journaldumauss.net/spip.php?article780]

Qu’est ce qui détermine la valeur des biens et services marchands et leur prix ? Voilà la question centrale de la science économique. Mais valeur et prix, est-ce la même chose ? Toute l’économie politique classique du XIXe siècle s’est organisée à partir de la certitude que les prix oscillent en permanence au gré des variations conjoncturelles de l’offre et de la demande mais que celles-ci gravitent autour d’une valeur fondamentale. Restait alors à identifier les déterminants de cette valeur : coûts de production ? Temps de travail ? Rareté ? Petit à petit, l’économie politique devenue science économique se débarrassera de cette question de la valeur jugée trop métaphysique. Ne restera comme facteur explicatif des prix que la loi de l’offre et de la demande, le prix s’établissant à l’intersection de la demande déterminée par l’utilité marginale des acheteurs et l’offre par la productivité marginale des vendeurs.

Dans un article publié dans les numéros 9 et 10 de la Revue du MAUSS trimestrielle (3e et 4e trimestres 1990), « Les déterminants sociaux des prix de marché », Paul Jorion, anthropologue dont nul ne soupçonnait alors les connaissances en matière de théorie économique, battait le nouveau dogme en brèche et amorçait via Polanyi un retour à l’économie politique classique et, bien au-delà, à Aristote, en montrant à partir de l’exemple de la fixation des prix du poisson en Bretagne que les variations de l’offre et de la demande ne suffisent pas à les expliquer : dans les relations entre capitaines des bateaux de pêche et mareyeurs, il faut prendre en considération la nécessité d’assurer à long terme le revenu à la fois du capitaine mais aussi de son équipage. En d’autres termes, il faut garantir que soient à peu près couverts les prix de production. Autant pour l’économie politique classique anglaise. En amont du prix marchand, on trouve donc l’estimation de la valeur sociale des producteurs. Autant pour Aristote.

Mais qu’est-ce qui détermine cette valeur sociale ? Paul Jorion approfondissait et systématisait sa théorisation dans un article du n° 3 de la Revue du MAUSS semestrielle, « Pour une autre économie », 1er semestre 1994 [1]

Dans le même numéro [2], je tentais pour ma part, en combinant les travaux non seulement de Paul Jorion mais aussi ceux de François Fourquet, Pascal Combemale et Ahmet Insel, de dessiner les traits d’« Une économie politique qui aurait pu être », une économie politique fondée sur la thèse que le déterminant de la valeur des biens et services économiques est « en dernière instance » la valeur sociale reconnue aux groupes, classes sociales ou nations qui les produisent. Selon le degré d’interconnaissance et de proximité physique des groupes sociaux en relation d’offre et de demande, je distinguais entre une théorie relativiste (ou relationniste) restreinte du prix, une théorie relativiste généralisée et une théorie relativiste générale. Mais pourquoi parler d’une « économie politique qui aurait pu être » ? Parce qu’avec l’avènement d’un marché financier mondial informatisé, sur lequel deux ou trois nanosecondes d’avance dans l’achat ou la vente d’actions par des robots peuvent faire gagner des centaines de millions d’euros, le lien entre le prix et la valeur sociale des groupes se dissout dans l’infinitésimal de l’instantanéité [3].

Cette discussion longtemps oubliée et abandonnée à la critique rongeuse des souris a rebondi récemment, sur le blog de Paul Jorion et sur la liste de discussion des Maussiens, suite à la publication du dernier livre de Paul Jorion, Le Prix (Fayard), dans lequel il reprend, approfondit et généralise encore ces articles parus dans les vieux numéros du MAUSS, et à un commentaire critique aigu, précis et sympathique de Dominique Temple, « Réciprocité ou rapport de force. Réponse à Paul Jorion » [4]. Dans ce texte, D. Temple met en cause le physicalisme de P. Jorion et l’explication du prix par un rapport de force, solution en définitive hobbesienne, pour lui substituer une explication par la réciprocité, autrement dit par le don : « Si on s’inquiétait, écrit-il, de la façon dont s’acquiert le rang et se crée la valeur de la marque ou de la renommée qui se traduit par le rang social, on s’apercevrait aussitôt que, dès le début du cycle économique, le rang est proportionnel à la générosité, que le don vaut du nom ou de la renommée au donateur en proportion de sa donation…  » (souligné par l’auteur). Cette thèse, pour ma part, me semble à la fois juste et cohérente avec une démarche maussienne. Elle fait écho à ce que j’ai moi-même développé dans un article, « Reconnaissance et sociologie » [5], où je développe l’idée que si la question centrale de la science économique est celle de la valeur des biens et services, la question centrale de la sociologie est celle de la reconnaissance de la valeur des différents groupes sociaux et de ce qui la détermine. Mon hypothèse est que ce que les sociétés reconnaissent, c’est ce qui leur apparaît comme les dons faits ou faisables par les divers groupes sociaux et/ou le rapport qu’ils entretiennent à la donation. C’est la générosité/générativité reconnue qui fait la valeur. Restait à reboucler la boucle et à faire le lien, comme D. Temple le fait excellemment, entre valeur sociale et valeur économique.

À parti de cela, autour de ces idées diverses, le débat a rebondi dans des directions très variées sur la liste des Maussiens. On pourra le suivre dans le texte intitulé « FIL de la discussion des MAUSSiens sur la VALEUR puis sur la CONTRIBUTION (20-28 février 2011). Débats sur la valeur III ».

Dans cette discussion, Fançois Vatin attirait l’attention sur la proximité des thèses de D. Temple et d’A. Caillé avec le propos qu’il développe lui-même dans l’introduction de l’ouvrage qu’il a dirigé Evaluer et valoriser. Une sociologie économique de la mesure [6] dès lors qu’on accepte de penser le « fait productif », le travail comme un don, « c’est à dire comme un acte dont le produit excède, par nature, sa ré-tribution monétaire (salaire par exemple), et cela contrairement à la figure du « marché du travail » adoptée par les économistes, dont les meilleurs auteurs, de Marx à Keynes et Polanyi, ont montré le caractère fictionnel, selon la formule du dernier d’entre eux ». Sous le titre « Évaluer et valoriser. Débats sur la valeur III », on pourra lire cette introduction sur le site de la RDMP [7] à la suite de la restitution (grâce à Serge Proulx, grâces lui soient rendues) de la discussion Maussienne [8]. Qui ne fait sans doute que commencer, tant elle ouvre de nouvelles questions.

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// Article publié le 8 mars 2011 Pour citer cet article : , « Débats sur la valeur (I) », Revue du MAUSS permanente, 8 mars 2011 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Debats-sur-la-valeur-I
Notes

[1 : « L’économique comme science de l’interaction humaine vue sous l’angle des prix. Vers une physique sociale ». Il y faisait l’hypothèse que le prix résulte d’un rapport de force, d’un effet de frontière entre offreurs et demandeurs. Dans cette optique, le déterminant de la valeur des biens n’est pas leur rareté relative, mais la rareté relative des offreurs par rapport aux demandeurs.

[3Ce numéro de la Revue du MAUSS semestrielle n° 3, « Pour une autre économie », est achetable en ligne, pour 10 euros, sur le site www.revuedumauss.com.

[5In A. Caillé (sous la dir. de), La quête de reconnaissance, nouveau phénomène social total, La Découverte/MAUSS, 2007.

[6F. Vatin (sous la direction de). Évaluer et valoriser. Une sociologie économique de la mesure, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2009 : http://w3.pum.univ-tlse2.fr/~Evaluer-et-valoriser~.html.

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