Vers une autre lecture de ces enfants « dits particuliers »

Anthropologue et psycho-clinicienne, Sabra Verdrel propose ici quelques précieux jalons de l’appréhension des enfants dits « particuliers » dans la culture maghrébiene traditionnelle. Une analyse pleine d’ « esprit(s) ». Bons et mauvais. Qui ouvre aussi des perspectives thérapeutiques originales et novatrices.

Dans la société traditionnelle maghrébine, la naissance d’un enfant c’est, comme toujours, un évènement qui mobilise le groupe familial. Il provoque un certain nombre de représentations et de questions sur la « nature même de l’enfant », sur son origine, sur l’attribution du nom qui se fait au 7e jour, sur les moyens de protection à utiliser pour le préserver. Sur son avenir, sur placenta qui doit être normalement enterré et que l’on appelle « KHOUT BENADEM », c’est-à-dire, les « frères du bébé » ! Or, pour que l’enfant puisse se développer normalement, il faut que les KHOUT (le placenta) soit fixé dans le monde invisible.

Les représentations sur la nature de l’enfant.

D’une manière générale comme dans toutes les Sociétés traditionnelles, « l’enfant » est un enfant de Dieu, un don du ciel ! On dit que c’est Dieu qui donne les enfants et les reprend aussi ! Jusqu’au ‘au sevrage, c’est-à-dire, jusqu’à deux ans, deux et demi environ, l’enfant sera considéré comme un ange (Malak)…un ange qui va être le médiateur entre le monde des ancêtres et le monde des vivants. Ce qui veut dire en clair que, dès qu’un bébé vient au monde on dit beaucoup de choses… 

Par exemple :

- Si l’enfant naît coiffé (avec la membrane de placenta sur la tête) on dira qu’il est (Mahjoub). Ce qui signifie caché aux regards… qu’il portera chance et qu’il sera d’un tempérament vertueux et raffiné. (Cette membrane est ensuite séchée, salée puis, enduite de safran et conserver comme un talisman).
- Si l’enfant naît avec un 6e orteil, on dira qu’il est chanceux (boucetta) - celui qui possède.

- S’il a une pupille brillante avec une tâche blanche dans la prunelle ; on dira qu’il est (Zabri) chanceux également. Mais, on raconte que cet enfant était indispensable dans le déroulement de certains rituels et qu’il risquait d’être enlevé par les sorciers marocains. (L’enfant étant utilisé dans la recherche de trésors notamment) !

- Si l’enfant a ses mains toujours ouvertes ; on dira qu’il sera généreux et prodigue.

- S’il les tient fermées, on dit alors qu’il sera avare !

Les enfants dits « particuliers »

Certains enfants vont présenter certaines particularités : soit dès la naissance, soit dans les 6 premiers mois ou dans les 2 premières années de la vie. Là aussi, on aura toute une série de représentations codées conformément à la logique culturelle.

Par exemple, si un enfant naît avec une dent, il sera désigné comme sorcier ! Car l’on dit qu’il mangera la tête de son père ou de sa mère. Ce type de nouveau-né, est vécu comme ayant des pouvoirs, des dons surnaturels qui effraient l’entourage. Nous verrons plus loin, les représentations qui sont également données à l’enfant malformé, l’autiste ou l’arriéré mental »…

En ce qui concerne ces particularités, qu’est-ce qui va être repéré dans l’immédiat ?

Chez un nouveau-né : ce sera « sa prématurité » ! Car s’il est prématuré, on a peur qu’il meure. C’est pourquoi la Qâbla (matrone) examinera le bébé avec attention, vérifiant la bonne conformité des membres, de la tête, de son poids, de sa taille et surtout, s’il est arrivé à terme ! Car dans la croyance populaire, il est excessivement dangereux d’accoucher au 8e mois de grossesse. On dit que c’est un indice de mauvais augure et que les enfants qui naissent durant cette période ne vivent pas. Par ailleurs, la Qâbla, vérifiera si le nouveau-né, accepte la têtée normalement. S’il refuse le sein, s’il pleure tout le temps (particulièrement la nuit), s’il refuse les bras malgré les bercements de la mère, l’entourage sera inquiet. Parce qu’au Maghreb on ne laisse jamais pleurer un bébé, pas plus qu’on ne le laisse jamais seul dans une pièce.

En Kabylie, quand une femme a un prématuré, elle l’enveloppe dans de la laine de mouton qui n’est pas encore tissée et le met dans un panier rond. Reconstituant ainsi le ventre maternel, jusqu’à ce qu’il ait atteint les 9 mois…Qu’il soit à terme ! Pour le faire grossir, on lui donne un mélange d’huile d’olive, de cumin et de sucre. Il va sans dire que cet enfant sera surprotégé et que l’on va utiliser à cet effet toutes les protections possibles : Verset du coran, clef neuve, main de fatma, sel autour du berceau et fumigation pour éloigner les Djinn.

Que ce soit dans la Société Maghrébine ou dans la Société Occidentale, un prématuré, c’est toujours une épreuve douloureuse pour les parents…parce qu’il y a la peur de la mort de l’enfant… peur pour son développement ! Pour la mère, c’est une frustration insupportable, doublée d’un sentiment de culpabilité en ayant accouché trop vite : l’enfant est vécu comme incomplet. Ce qui va aggraver la douleur liée à la séparation d’avec son bébé. Et, générer une blessure narcissique de n’avoir pas pu mener sa grossesse à terme. En confirmant le fantasme de castration au lieu de le réparer.

Les états psychotiques (dont l’autisme et l’arriération mentale)

Dans la représentation culturelle, l’enfant autiste est considéré comme un enfant –Médium, qui voit et sent des choses que personne ne peut percevoir. Ou, comme un enfant-Rohani, c’est-à-dire, issu de l’accouplement sexuel d’un Djinn (esprit) et d’une femme. Cet enfant, est censé posséder certains pouvoirs, certains dons de voyance et, d’emblée, sera stigmatisé comme un « Être à part » qui ne regarde pas sa mère, mais son père invisible, avec lequel, il communique dans son monde ! La gestuelle de l’enfant Rohani (balancements, stéréotypies diverses) est alors interprétée comme le résultat de ses interactions avec les jnoûn (djinn au pluriel). La représentation de l’enfant Médium ou Rohani doté de pouvoirs surnaturels peut avoir une valence positive, comme on le verra plus loin, et négative parce que la mère a peur de ce bébé capable de voir ce que les adultes ne voient pas. Dans ce type de cas, pour le rétablissement des liens au niveau de la dyade, on va prescrire un rituel qui vise à humaniser l’enfant et permettre à la mère de le réinvestir comme bébé humain. Ensuite, on effectuera un second rituel d’exorcisme pour la maman, afin de la débarrasser du djinn qui la possède.

Dans certaines régions comme dans le Sud-est algérien ou même en la Tunisie, il existe une représentation de l’enfant Médium où celui-ci aura un statut particulièrement privilégié… En général, il s’agit d’un autiste profond ou d’un arriéré mental que l’on considérera alors comme un enfant « esprit ou génie ». Souvent, il sera confié à une personne unique (grand-mère, tante, ou sœur), qui aura la charge non seulement de l’élever mais aussi d’apprendre à décoder tous les gestes et expressions de l’enfant. Les adultes viendront consulter cette personne, pour lui demander des conseils. C’est elle qui se chargera de la traduction : « l’esprit à dit ceci ou cela par exemple ». Nul n’ayant le droit de s’adresser directement à l’enfant, pas même l’entourage immédiat.

L’arriération Mentale (ou psychose déficitaire)

Avant les indépendances, ce type de représentations culturelles se faisait le plus souvent en fonction du comportement de l’enfant… à savoir : s’il était doux, non agité, ni agressif, on considérait qu’il était protégé de Dieu et que, par conséquent, il fallait l’accepter tel quel. L’aimer plus que les autres et ne jamais le contrarier. On disait alors : « c’est un innocent… C’est un ange ! ». Par contre, si l’enfant était agité et violent, on l’attachait avec une chaîne en fer dans un endroit de la pièce ; et l’on disait qu’il était possédé par un djinn très mauvais ou le démon. Ce qui entraînait, parfois des méthodes drastiques pour neutraliser les crises de l’aliéné.

L’enfant malformé.

La malformation peut être soit cérébrale, soit congénitale, il peut s’agir d’une infirmité motrice ou sensorielle (cécité, surdité), ou d’une malformation au niveau des membres. Là aussi, les représentations vont changer en fonction de l’importance du handicap (visible ou non, selon qu’elle menace le pronostic vital). Avant que le Maghreb ne devienne indépendant, l’enfant « malformé » était souvent accepté comme une « fatalité ». Puisque c’est Dieu qui envoie le mal et donne le remède !

Le mauvais œil (l’Aïn) ou la malédiction (Tâbaa) étaient alors incriminés, selon la gravité de la pathologie. Dans le cas où la malformation était très importante, si l’enfant était porteur de polyhandicap ou s’il mourrait, on évoquait presque toujours la « malédiction ». Avec l’acculturation, a fortiori dans la migration, l’enfant malformé est devenu progressivement l’enfant du malheur pour les parents, qui ne le vivent plus comme une fatalité, mais comme une véritable malédiction ! J’en ai eu l’exemple avec une femme qui avait une fillette de 12 ans présentant un nanisme et une arriération mentale. La mère n’a jamais pu accepter cette enfant et lui a fait subir de véritables maltraitances et des sévices sexuels par le père, pendant des années.

Pour en revenir au culturel, toujours dans le Sud-est algérien que je connais bien, dans les régions de Sidi-Okba, El-Haouch, Bou Saada et autres localités alentours, l’enfant malformé selon les représentations traditionnelles pouvait être « un Enfant échangé », par une Djennya [1]au moment de la naissance. Cette représentation est d’autant plus vivace, que là-bas lorsqu’une femme accouche, on ne lui donne pas tout de suite le bébé ; la matrone l’emmène pour s’en occuper…Le nouveau-né pouvant être alors échangé à ce moment là, par la Djennya qui aurait pris l’apparence de l’accoucheuse. Par ailleurs, on dit aussi que le nouveau-né pouvait être échangé pendant le sommeil de la mère. Car, il faut savoir que chaque fois qu’une femme accouche, une djennya accouche en même temps qu’elle, afin de lui ravir son bébé bien portant, pour le remplacer contre son enfant malformé [2] !

Le Coran et le Handicap.

Il nomme l’aveugle, le boiteux, le paralytique, le malade mental en leur donnant le même statut qu’aux autres. Pour les femmes de la première génération il était difficile voire, impossible d’avorter ! Dieu est tout puissant… Il est en mesure de rétablir le cours des choses et de modifier le fœtus malade ou sain.

Dans la Migration  

Les avortements chez les femmes migrantes de 2e et 3e génération sont fréquents, même s’il s’agit d’un péché. Elles utilisent le déni de la religion à ce moment là, comme système de défense, pour faire face à la culpabilité. Les femmes de la première génération, quant à elles, préféraient le plus souvent, accoucher d’un enfant malformé ou condamné à mourir après la naissance plutôt que d’avorter.

Pour conclure cette représentation de l’enfant « malformé » qui, bien évidemment pose le problème du Lien et de l’Altérité  ; il y a un conte Kabyle qui dit en substance : « Un jour, une vache accouche d’un hérisson et son premier réflexe va être de le lécher. Or là, elle se rend compte que ça pique et qu’elle s’est blessé la langue en le léchant. Celle-ci, se redresse alors et reste un instant perplexe…tiraillée par mille sentiments, en disant : « Si je m’occupe de lui comme il se doit, je vais me blesser avec ses épines ? Et, en même temps si j’abandonne mon petit, si je le repousse, il va mourir et je serai une mauvaise mère !...Que faire ? » . Je crois que ce conte illustre parfaitement le désarroi de la mère, face à l’enfant « particulier ou malformé ». Les théories traditionnelles étant là précisément pour rétablir l’ordre des choses. C’est-à-dire, que l’on va donner un sens, une réponse aux questions posées et certains rituels vont permettre à l’enfant d’acquérir un statut et d’être réinvesti par la mère et le groupe familial, social.

En bref, l’utilisation de ces théories peut constituer un outil thérapeutique de premier ordre dans la prise en charge de cette problématique de la petite enfance dans la mesure où elle permet aux familles d’élaborer leur souffrance dans une logique culturelle sensée.

Références Bibliographiques

Aouattah. A., Ethnopsychiatrie Maghrébine. Ed L’Harmattan- Paris 1993

Anzieu. D., Le Moi peau. Ed, Dunod Paris 1985

Bettich. Mohamed, Identités Culturelles et Naissance. L’Afrée- Cahier n° 9 Montpellier, Juin 1995.

Verdrel S. 1991, Trois Cadres Thérapeutiques Traditionnels Au Maroc (logique Nosographique), Mémoire, pour l’obtention du Certificat D’Etudes Spéciales de Psychiatrie, Faculté de Médecine de Créteil 1991.

Mazet. P. & Stolen S., Psychopathologie du Nourrisson et du Jeune Enfant, Ed, Masson

Nathan.T. & Moro M., « Enfants de Djinné », Nouvelle Revue d’Ethnopsychiatrie. Grenoble Ed, la Pensée Sauvage.

Zerdoumi N., Enfants d’hier. Ed, Maspéro, Paris 1979.

// Article publié le 17 avril 2015 Pour citer cet article : Sandra Verdrel, « Vers une autre lecture de ces enfants « dits particuliers »  », Revue du MAUSS permanente, 17 avril 2015 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Vers-une-autre-lecture-de-ces
Notes

[1Djinn femme, appelée Djennya qui peuvent se transformer, prendre l’apparence de quelqu’un d’autre !

[2J’ai eu un cas clinique de ce genre en maternité, où la mère était persuadée que son premier fils, souffrant d’une malformation vésicale grave et d’un retard important (marche, langage) avait été échangé pendant son sommeil à l’hôpital. Elle racontait les faits avec une conviction inébranlable !

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