Le sens du « merci »

Marie Donzel, experte inclusion & innovation sociale et Jean-Edouard Grésy, anthropologue du droit, auteur de plusieurs ouvrages sur le don, se penchent sur ce que « merci » veut dire, dans notre présent exceptionnel, et sur ce qu’il devra en rester « après ».

Chaque soir, aux fenêtres, nous applaudissons les soignants et l’ensemble des personnes qui répondent aux vitales nécessités, dans ce contexte inédit de crise sanitaire portant des effets sociaux et économiques de grande ampleur.

Le mot merci vient du latin « merces », porteur de plusieurs définitions : le salaire, la récompense, l’intérêt, l’échange, le rapport… On le retrouve en vieux français, au IXè siècle, pour dire la « grâce » au sens de miséricorde. Au XIIè siècle, le terme se rapporte à la relation d’endettement. Par extension, merci entre dans le lexique de l’amour courtois, c’est la faveur, la marque d’attention. C’est à partir du XVIè siècle que merci prend le sens que nous lui connaissons aujourd’hui : la manifestation de la gratitude. Puis au cours du XIXè siècle que le mot s’inscrit dans le code de politesse.

« Dire merci » : une sensation de gratitude ?

Le fil rouge de toute l’histoire de « merci », c’est le lien. Alors, pour bien comprendre à quoi engage cette parole, il est temps de s’en référer à Marcel Mauss. Le père de l’anthropologie française met en évidence dans son Essai sur le don en 1925, que nos liens se nourrissent de la triple obligation donner-recevoir-rendre. Ce triptyque implique une mécanique de don et contre-don : quand je donne, j’attends que l’on reçoive ; quand je reçois, je me dois de rendre. Merci semble jouer un double rôle dans ce chemin du lien : il accuse réception du don (reconnaissance) et par là-même émet la promesse du contre-don. A une condition, néanmoins : l’authenticité. Merci ne peut pas être un mot-valise, une simple marque de civilité. En face de la froideur des mercis de convenance, les chaleureux remerciements gorgés d’émotions sont-ils par nature plus authentiques ? Plus humains, indiscutablement ; plus spontanés, vraisemblablement ; plus conscients, probablement… Désintéressés ? Probablement pas.

Ces mercis marquent aussi une scansion temporelle, dans ce temps infini et arrêté qu’est le confinement. Par ces mercis nous signifions notre présence aux autres, nous faisons société. C’est un rituel rassurant qui agit comme un manifeste de vitalité : je suis là, tu es là, il ne nous aura pas ! Pour autant, allons-nous nous contenter de remercier chaque soir à 20h00 le temps de la crise du Covid19 sans nous engager dès maintenant, à rendre conséquemment pour tout ce que nous recevons des femmes et hommes qui sont en « première ligne », selon l’expression désormais consacrée ? Le précédent de la gratitude adressée aux forces de police en 2015 qui n’aura pas durablement transformé la condition de ce corps ni le regard collectif porté sur lui, doit nous interroger : quel engagement à l’égard des individus, des collectifs et de la société prenons-nous quand nous remercions celles et ceux qui, au-delà de ce qui est écrit sur leur formel contrat de travail, font don d’une conscience professionnelle, de leur savoir-faire et savoir-être en situation difficile, de leurs prises de risque, du sacrifice de leur vie personnelle, pour sauver nos vies, préserver notre subsistance, notre sécurité…

« Demander merci » : une revendication significative

L’apprentissage d’une histoire des « grands Hommes » dès l’ouverture du premier manuel scolaire consacré au récit commun, nous porte volontiers à l’héroïsation. Mais plus d’un de ceux qui sont acclamés aujourd’hui se défendent d’être des héros et héroïnes. Et de signifier qu’aussi touchés puissent-ils être par l’hommage de la nation qui les applaudit pour les encourager, les féliciter et les remercier, cela ne répond pas aux demandes, formulées depuis plusieurs années, d’œuvrer à l’amélioration de leurs conditions de travail. Nous les remercions donc aujourd’hui pour ce qu’ils donnent, mais allons-nous demain leur rendre à la mesure de ce qu’ils demandent ? Le personnel soignant était dans la rue le 14 février 2020, criant grâce, implorant qu’on lui donne les moyens d’exercer dans des conditions dignes. Ironie de l’histoire, un mois plus tard, c’est nous qui demandons merci. Nos applaudissements agissent aussi comme une forme de rappel : encore, continuez ! Tenez, par pitié ! Ils ont demandé, nous demandons.

Au triptyque initial donner-recevoir-rendre de Mauss, le sociologue Alain Caillé suggère dans la conclusion de son Anthropologie du don, d’ajouter « demander ». Demander, c’est peut-être l’étape la plus critique de ce parcours du lien social : nous y avons été mal formés par une éducation qui voit au mieux de l’audace mais le plus souvent de l’impudence, voire de l’insolence, dans le fait d’exprimer directement ses intérêts et besoins ; alors, nous avons tendance à confondre demander et exiger et nous avons développé peu de façons autres que la doléance, la protestation, le chantage ou la revendication pour demander. De ce fait, nous nous confrontons à l’inaudibilité de la demande. Jusqu’à ce qu’une crise (celle de l’individu qui craque la dernière allumette de ses forces pour déclencher un burn-out, celle du collectif qui se fissure sous le poids des tensions rentrées et conflits ingérés, celle de la société et/ou de l’économie qui se heurtent aux limites d’un système…) rende brutalement l’inentendu tonitruant.

« Ne plus être à la merci » : une direction tangible

Le lundi 13 avril 2020, le président de la République a cité l’article 1er de notre Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 : « Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune ». Est-ce à dire que le Covid19 est un agent révolutionnaire ? Cet article passé par la trappe de l’histoire n’a jamais ambitionné de niveler par le bas les rémunérations comme dans les régimes communistes mais de valoriser, en l’espèce revaloriser, ceux qui agissent pour le bien commun. Aujourd’hui, en pleine crise, tous ceux qui, là où ils sont, au cœur de l’urgence ou au travers de discrets gestes du quotidien agissent pour l’utilité commune méritent amplement ces applaudissements symboliques, car ils nous rassemblent. Demain, quand la crise sera derrière nous, pour ne pas glisser dans le diabolique, dont l’étymologie rappelle que c’est ce qui sépare, ce qui fait division, ces mercis devront aussi se traduire matériellement, pour commencer avec l’amélioration manifeste des moyens attribués à l’exercice de ces métiers.

Nos mercis des temps apaisés ne sauraient être de simples politesses : ils devront avoir la force de la reconnaissance du don. S’inscrire de façon consciente et durable dans l’appréhension de la valeur du lien social. Y compris naturellement envers nos collègues et collaborateurs, qui font don chaque fois qu’ils s’engagent dans la coopération, l’entraide, le fonctionnement du collectif de travail. Nos proches et celles et ceux qui, dans les foyers, donnent de leur personne et de leur temps pour faire « tourner la baraque » et apporter du (ré)confort à chacun. A ce titre, si nous avons bien compris qu’il y a dans merci du « recevoir » et le début d’un « rendre », il nous faut aussi prendre l’engagement d’apprendre à mieux savoir demander soi-même et mieux entendre la demande de l’autre. « L’après », ce n’est pas la fin des applaudissements, c’est le début de relations rénovées par tout ce que cette crise nous aura appris.

// Article publié le 30 avril 2020 Pour citer cet article : Marie Donzel et Jean-Édouard Grésy, « Le sens du « merci » », Revue du MAUSS permanente, 30 avril 2020 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Le-sens-du-merci
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