Une évaluation des méthodes de lecture

Dans son n°28, Penser la crise de l’école (2e semestre 2006), la Revue du MAUSS semestrielle s’était intéressée à la querelle des méthodes de lecture – méthodes globales/mixtes/syllabiques. Le journal a également publié plusieurs contributions de notre ami Jean-Pierre Terrail. Nouvelle pièce à ce dossier, cet article de Marie André. Il résume les conclusions d’une enquête française récente sur l’ « effet-manuel ». Où il est démontré que l’impact du support pédagogique utilisé - donc de la façon de conduire les apprentissages dans la classe - est du même ordre de grandeur que l’impact de l’héritage culturel familial. Un résultat considérable.

L’apprentissage de la lecture cristallise au plus haut point tous les conflits que suscitent les pédagogies à l’œuvre aujourd’hui dans notre système éducatif. Et les échanges d’amabilités en ce domaine ont d’autant moins de raisons de cesser qu’ils font volontiers l’économie de l’épreuve des faits.

De nombreuses enquêtes américaines concluent de façon convergente à l’efficacité supérieure de l’étude systématique du code des correspondances entre les signes écrits et les sons de la langue par rapport à des démarches inspirées de la méthode globale (dites « méthodes mixtes »), qui prônent la mémorisation visuelle de la graphie de mots entiers et l’identification des mots inconnus non par déchiffrage mais par référence au contexte de l’histoire, de la phrase ou de l’illustration. Ces constats empiriques, pourtant bien établis semble-t-il, peinaient jusqu’ici à franchir l’Atlantique.

Voilà que nous arrive une recherche made in France, dans un labo du CNRS, qui sera plus difficile à ignorer. Menée dans les quartiers les plus défavorisés de la région parisienne, elle a permis d’abord de photographier les pratiques actuelles : sur 215 classes de CP contactées, 77% utilisent une méthode « mixte » et 4% la méthode syllabique traditionnelle (dans les autres les maîtres « bricolent » leur propre démarche, fabriquant leurs propres supports ou combinant deux manuels) [1].

Les chercheurs ont retenu 23 classes (450 élèves), utilisant soit l’un des deux manuels de la méthode mixte les plus utilisés parmi les 23 rencontrés sur le terrain d’enquête (mixte-1, la plus « globale », et mixte-2, qui fait davantage travailler le code) ; soit l’un des deux seuls manuels de la syllabique identifiés (syllabique-1, où l’on reconnaît Léo et Léa, et syllabique-2, Je lis, j’écris). En juin 2013 ils ont procédé à une quadruple évaluation des élèves (déchiffrage, compréhension, orthographe, syntaxe), complétée par deux questionnaires visant à identifier le milieu familial et les caractéristiques des enseignants.

Leurs investigations débouchent sur deux résultats essentiels. Elles conduisent d’une part à souligner l’ampleur de la marge de jeu dont dispose l’école en matière d’efficacité pédagogique ; et de l’autre à identifier les conditions de plus grande efficacité dans le domaine de la lecture.

Un effet-manuel considérable

Sur l’ensemble des 450 élèves évalués, les résultats aux quatre tests s’avèrent bien corrélés. Les acquisitions en matière de lecture vont ainsi de pair avec les compétences scripturaires (orthographe et syntaxe écrite) ; et en matière de lecture, la compréhension va de pair avec la vitesse de déchiffrage. Les chercheurs se sont dès lors intéressés aux variations de la moyenne obtenue aux quatre épreuves, ou indice MLE (maîtrise de la langue écrite), étalonnée de 0 à 100.

La mise en œuvre d’un modèle de régression linéaire multiple (qui permet de mesurer la contribution des facteurs « toutes choses égales par ailleurs) les amène à identifier trois variables impactant significativement la maîtrise de la langue écrite en fin de CP. Il s’agit d’abord, de façon attendue, des indicateurs décrivant le milieu socioculturel de la famille : comparés aux autres, les élèves dont au moins un des deux parents est titulaire d’un bac obtiennent un moyenne MLE supérieure de 17 points sur 100 ; et ceux qui lisent à la maison des ouvrages non scolaires obtiennent une moyenne supérieure de 15 points par rapport aux autres (mais ce dernier résultat est à double sens : l’usage de littérature enfantine est aussi bien effet que facteur d’une bonne capacité de lecture). Moins attendu, et spectaculaire, est l’effet du manuel d’apprentissage : les élèves qui ont appris à lire avec le manuel qui s’avère le plus efficace, le manuel syllabique-2, ont obtenu une moyenne MLE supérieure de 19 points sur 100 à la moyenne obtenue par ceux qui ont appris avec le manuel le moins efficace, le manuel mixte-1. On voit ainsi que l’impact du support pédagogique utilisé, l’impact donc de la façon de conduire les apprentissages dans la classe, est du même ordre de grandeur que l’impact de l’héritage culturel familial. C’est un résultat considérable.

D’autant qu’il semble que cet effet-manuel, référé au rendement pédagogique propre des manuels considérés, est plus important encore. Les chercheurs ont examiné, en contrôlant l’impact du milieu socioculturel de la famille, les résultats obtenus dans chacune des 23 classes enquêtées. Les 5 ou 6 classes utilisant un même manuel réalisent des scolaires relativement proches, à l’exception à chaque fois de l’une voire de deux classes dont les résultats s’écartent significativement de la moyenne du sous-groupe, l’une s’avérant particulièrement « déviante » (tableau 1). Ils ont donc procédé à un entretien avec les maîtres de ces quatre classes (classes 3, 11, 15, 22) afin d’élucider les raisons de leur « déviance ».

Tableau 1 – Contribution des 23 classes à la réussite des apprentissages

Manuel Mixte-1Manuel Mixte-2Manuel Syllabique-1Manuel Syllabique-2
Classe Coefficient Classe Coefficient Classe coefficient Classe Coefficient
1 - 0,5 7 ref 13 8,0 19 20,3
2 4, 1 8 5,4 14 10,1 20 17,7
3 13,7 9 5,0 15 - 4,7 21 8,3
4 - 8,3 10 10,7 16 9,4 22 - 2,5
5 - 9,9 11 15,5 17 15,9 23 16,1
6 - 3,7 12 4,2 18 13,3

(Ce tableau se lit ainsi : les élèves de la classe 1, qui utilise le manuel Mixte-1, réalisent un score moyen aux quatre tests inférieur de 0,5 point à celui que réalisent les élèves de la classe 7, choisie comme classe de référence, l’influence du capital culturel familial (diplôme des parents et présence de littérature enfantine à la maison) ayant été neutralisée)

Il s’avère que parmi ces quatre enseignants ceux qui ont adopté une méthode syllabique ont introduit dans leur conduite des apprentissages des supports pédagogiques et des types d’exercice empruntés aux méthodes mixtes. Ainsi la maîtresse de la classe 22 a utilisé Syllabique-2 à l’inverse de ses prescriptions, en abordant le code de façon phonémique et non graphémique ; en pratiquant sous différentes formes la lecture devinette (qui prend notamment appui sur les illustrations) ; en dissociant « lecture compréhension » et « travail sur le code » là où Syllabique-2 associe étroitement la compréhension à la fluidité du déchiffrage ; en faisant appel à la mémorisation globale de « mots-outils » ; en renonçant avec les élèves en difficulté au travail obstiné de déchiffrage et d’écriture sur lequel insiste Syllabique-2.

À l’opposé les enseignants « déviants » utilisant une méthode mixte ont engagé leurs élèves dans un travail sur le code beaucoup plus précis et systématique que n’y invitent les manuels utilisés, au point que l’enseignant de la classe 3 (qui utilise mixte-1 et obtient de bons résultats) admet de lui-même que sa démarche « ressemble à la syllabique ».

Au vu de ces constats les chercheurs ont recalculé l’effet-manuel en retirant de l’échantillon les quatre classes déviantes. Cet effet-manuel (entendu dès lors, au sens strict, comme le différentiel du rendement pédagogique inhérent aux prescriptions propres des manuels) passe à 24 points sur 100 (alors que la contribution de la détention d’un bac par les parents est estimée, sur la même sous-population, à 18,5 points). On prend toute la mesure de la marge de jeu dont dispose l’institution scolaire si l’on compare les « effets-classes » : ce sont 30 points d’indice MLE sur 100 qui séparent la classe la moins efficace (classe 5, manuel mixte-1) de la plus efficace (classe 19, manuel syllabique-2).

Une autre façon d’apprécier cette marge de jeu consiste à mesurer l’impact du niveau de diplôme des parents en fonction du manuel utilisé : avec le manuel le moins efficient cet impact est de 20 points, il n’est plus que de 6 points avec le manuel le plus efficient (tableau 2).

Tableau 2 - La réussite des apprentissages : diplôme des parents et manuel utilisé

Niveau diplôme parentsMixte-1Mixte-2Syllabique-1Syllabique-2Écart maximal
Au moins un bac 56,1 59,4 66,6 68,6 12,5
Sans bac ou sans indication 36,4 46,7 54,5 62,6 26,2
Écart 19,7 12,7 12,1 6,0

(Ce tableau se lit ainsi : les enquêtés dont les parents ont au moins un bac et qui ont appris avec le manuel Mixte-1 ont obtenu un score moyen (indice MLE) de 56,1 points sur 100)

Les modalités d’apprentissage efficientes

Le classement des manuels selon leur efficacité respective est le même à chacun des quatre tests, ce qui vérifie le constat selon lequel les acquisitions vont de pair (tableau 3). La corrélation entre les résultats en matière de vitesse de déchiffrage et de compréhension d’un texte écrit retient particulièrement l’attention. Si lire c’est comprendre, il semble bien ainsi que ce soit la précision et la fluidité du déchiffrage qui sont le mieux à même d’assurer la compréhension. On remarque notamment à cet égard que l’ouvrage qui insiste le plus sur la rigueur du déchiffrage (le manuel Syllabique-2) est celui qui obtient le meilleur résultat au test de compréhension, test dans lequel il réalise d’ailleurs le score le plus différenciateur. Il est à noter que c’est aussi le manuel qui propose le vocabulaire le plus diversifié et les textes les plus littéraires, ce qui peut également contribuer à ce résultat.

Tableau 3– Contribution des manuels au résultat des quatre tests

TestFluenceCompréhensionDictéeProduction d’écrit
Mixte-1 -14,0 -10,8 -9,9 -8,8
Mixte-2 Ref. Ref. Ref. Ref.
Syllabique-1 3,8 9,4 10,0 0,8
Syllabique-2 9,7 19,4 10,0 13,6
Écart 23,7 30,2 19,9 22,4

(Ce tableau se lit de la façon suivante : en prenant pour référence le score réalisé par les élèves ayant appris à lire avec le manuel Mixte-2, la contribution du manuel Mixte-1 au score obtenu au test de fluence (vitesse de déchiffrage) est de – 14 points sur 100)

Pour identifier ce qui rend ces manuels plus ou moins efficaces et rend compte de ce classement, il fallait examiner leurs prescriptions pédagogiques respectives. On peut ainsi observer que leur rendement s’améliore à la mesure :

a/ de la place donnée à l’étude du code graphophonologique (qui distingue le manuel Mixte-2 du manuel Mixte-1) ;

b/ du caractère plus continu et systématique de cette étude (qui distingue le manuel Syllabique-1 du manuel Mixte-2) ;

c/ de l’insistance sur le travail de déchiffrage pour les élèves les plus faibles (qui distingue le manuel Syllabique-2 du manuel Syllabique-1) ;

d/ de l’ambition lexicale et littéraire des contenus donnés à lire (qui distingue Syllabique-2 de tous les autres manuels).

Cette enquête permet ainsi d’identifier ce que sont les modalités d’un apprentissage efficace de la lecture. Les chercheurs se gardent à cet égard d’opposer bloc à bloc méthode mixte et méthode syllabique : ils montrent en effet que tous les manuels de la mixte n’ont pas le même rendement, et qu’il en va de même des manuels de la syllabique. Ils en concluent que c’est la même loi, selon laquelle le rendement d’un apprentissage de la lecture est à la mesure de la priorité donnée au déchiffrage et de l’efficacité de son enseignement, qui explique à la fois l’efficacité supérieure de la syllabique et les différences de rendement des manuels au sein tant des méthodes mixtes que des méthodes syllabiques.

Ils observent chemin faisant qu’à l’inverse d’un présupposé pédagogique très répandu le manuel qui se révèle le plus efficient avec les élèves des milieux les plus défavorisés est aussi le plus exigeant non seulement dans l’apprentissage technique du code, mais aussi dans ses contenus intellectuels, de par l’ambition lexicale et littéraire des textes qu’il propose à la lecture des élèves.

Ils concluent sur ce paradoxe : l’exigence en matière de déchiffrage et l’ambition culturelle, qui s’avèrent si payantes, ne semblent pas avoir aujourd’hui les faveurs de la grande majorité des enseignants. Il faut y voir peut-être l’héritage des principes portés par la rénovation pédagogique des années 1970/80, qui opposaient la compréhension au déchiffrage (« lire, c’est comprendre »), et plaidaient pour une pédagogie du contournement de la difficulté intellectuelle avec les publics populaires…

// Article publié le 31 janvier 2014 Pour citer cet article : Marie André, « Une évaluation des méthodes de lecture », Revue du MAUSS permanente, 31 janvier 2014 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Une-evaluation-des-methodes-de
Notes

[1Une présentation détaillée de la recherche - Deauvieau J., La lecture au CP : un effet-manuel considérable, rapport de recherche, novembre 2013 - est disponible sur le site de l’UVSQ (www.uvsq.fr) à l’adresse suivante : http://www.uvsq.fr/medias/fichier/rapport-enquete-lecture_1384503420148-pdf

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