Réponse d’Etienne Autant à Olivier Bobineau, un commentaire critique de : « Du pouvoir politique et du pouvoir du don : la dialogie fractale de l’Église catholique » (Le MAUSS semestriel n° 34).

Dans cet article de la revue consacrée à Marx, Olivier Bobineau soutient une thèse audacieuse : la longévité de l’institution catholique, selon lui « le plus long exercice de pouvoir de l’histoire humaine », aurait pour origine l’articulation spécifique et radicale qu’elle opère (sa « dialogie fractale ») entre Instituant et Institué, c’est-à-dire entre agapè et pouvoir politique. Etienne Autant récuse les termes dans lesquels Bobineau pose son problème. Ses arguments sont, d’une part que l’Église catholique n’a pas le monopole de la longévité, d’autre part que la dynamique institutionnalisante de l’Instituant et de l’Institué se situe en réalité au cœur de la vie de toute institution et donc – ajouterions-nous – de sa manière de routiniser le charisme (Weber) ou encore de réguler le don (Mauss). (FG)

Dans son livre, Dieu change en paroisse, Olivier Bobineau présente une analyse sociologique comparative très approfondie de la vie de deux paroisses catholiques, l’une en France, l’autre en Allemagne. Dans l’article qu’il vient de publier, il tente de généraliser à l’ensemble de l’Eglise catholique un certain nombre de conclusions auxquelles il est arrivé au cours de sa recherche sur le terrain. Son article, dit-il, a pour but, de répondre à la question : « Comment expliquer le fait que l’institution « Eglise Catholique » ait à ce jour connu le plus long et universel exercice du pouvoir à l’échelle de l’histoire humaine ? » [Bobineau, 2009, p. 297]. Pour lui cette Eglise « est en effet l’institution qui, au regard de nos connaissances, a la plus longue durée d’existence alors même qu’elle est présente sur tous les continents, dans tous les pays. » [ibidem]. De telles affirmations méritent que l’on s’y arrête pour les relativiser quelque peu.

Dans la suite de l’article, l’Eglise catholique est considérée comme la seule Eglise particulière dont l’histoire remonterait au début du christianisme. Or les autres Eglises, orthodoxes, protestantes, anglicane… peuvent, tout autant qu’elle, revendiquer les vingt siècles d’histoire qui les relient à leur origine : elles s’estiment bien être les continuatrices de la foi chrétienne tout autant, et même mieux à leurs yeux, que l’Eglise romaine dont elles sont aujourd’hui séparées. L’Eglise catholique n’est donc pas la seule institution chrétienne à avoir eu « la plus longue durée d’existence ». Elle n’a pas non plus été toujours « présente sur tous les continents, dans tous les pays » mais ne s’est répandue sur l’ensemble du monde (encore que de manière toute relative) qu’avec l’exploration des divers continents à partir du XVe siècle et le développement de la colonisation. Les autres Eglises, en particuliers protestantes, ont aussi essaimé, souvent en concurrence avec l’Eglise catholique. Il paraît par ailleurs étrange de considérer l’Eglise catholique comme l’institution ayant eu « la plus longue durée d’existence » alors que le christianisme se situe dans la continuité d’Israël dont la religion est toujours vivante et, elle aussi, largement répandue dans le monde : cette religion peut revendiquer une histoire bien plus ancienne que le christianisme, comme peuvent le faire aussi diverses religions orientales.
D’où vient qu’Olivier Bobineau, qui n’est pas sans connaître ces faits, en vienne à de telles affirmations ? Sous l’influence d’un certain ethnocentrisme, me semble-t-il, ou plutôt d’un certain « catholico-centrisme », si je peux risquer le terme, propre à de nombreux catholiques pour lesquels l’Eglise, la leur, est la seule véritable Eglise, les autres n’en étant que des branches séparées. Ce sentiment de supériorité apparaît, de manière presque caricaturale, quand Olivier Bobineau affirme : « l’Eglise catholique embrasse le spectre de tous les possibles humains, comprend la palette de l’agir humain, contient l’ensemble des activités sociales, économiques et politiques des hommes ». [Idem, p. 317]. Diable ! Une telle toute puissance ne saute pas aux yeux quand on regarde son histoire !
Une autre raison qui explique les affirmations d’Olivier Bobineau est sa définition de l’institution, reprise de Marcel Gauchet : « appareil d’autorité ayant vocation à embrasser la collectivité dans son ensemble afin de l’ordonner et de la normer » [Gauchet, 2007, p. 327]. Certes, une telle définition, très juridique, s’applique tout particulièrement à l’Eglise catholique et à sa volonté de régir les rapports humains, mais recouvre-t-elle la totalité de ce qui constitue une institution ? L’auteur qui me paraît avoir éclairé le mieux cette question est l’anthropologue américain Melford E. Spiro [cf. Autant, 2003a, p.197]. « Toutes les institutions consistent en un système de croyances, c’est-à-dire en une organisation durable de connaissances relatives à un ou plusieurs aspects de l’univers ; un système d’actions, ou organisation durable de modèles de conduite destinés à satisfaire des besoins par la réalisation de certaines fins (les rites, dans les religions, pour obtenir la grâce divine, c’est moi qui complète) et un système de valeurs, ou organisation durable de principes permettant de juger la conduite selon une échelle de valeurs. La religion diffère des autres institutions en ce que les trois systèmes qui la constituent se réfèrent à des êtres surhumains. […] La croyance d’un individu en l’existence de ces êtres et la connaissance qu’il a de leurs attributs proviennent de l’héritage culturel de son groupe social qui les approuve. » » [Spiro, 1972, p. 123].

Dans son article, Olivier Bobineau met en lumière le conflit qui oppose deux de ces composantes : d’une part l’instance chargée de veiller à l’orthodoxie des croyances et à leur transmission et, d’autre part, ce qu’il appelle l’agapè, la valeur centrale du christianisme : l’amour de Dieu et du prochain. « Il nous semble que l’opposition radicale entre le pôle institutionnel et le pôle de l’agapè fait être l’Eglise catholique. Son histoire peut se lire comme résultant de la production d’activités et de pratiques sociales qui sont à plus ou moins grande distance de l’un ou de l’autre de ces deux pôles. » [ibid. p.316] La présentation qu’il fait de cette tension, mais qui n’aborde pas les conflits concernant les rites, tout aussi récurrents, me paraît assez bien rendre compte des vicissitudes de l’histoire de l’Eglise catholique. Mais affirmer que le fait de surmonter une telle opposition serait le propre de cette seule Eglise catholique, ce qui la ferait être et serait le fondement de sa longévité, il y a un pas difficile à franchir, quels que soit les arguments théologiques invoqués. Toutes les institutions connaissent des tensions entre les autorités et leurs membres aussi bien en ce qui concerne leurs croyances, leurs activités et leurs rites, ainsi que la manière de vivre leurs valeurs : s’il avait mené son enquête au sein de paroisses orthodoxes ou protestantes, ou même au sein de bien des administrations, des entreprises ou des associations, Olivier Bobineau aurait pu constater des tensions du même ordre qu’il est nécessaire de surmonter pour que l’institution survive dans le temps. Chaque fois qu’elles n’y sont pas arrivées les diverses communautés chrétiennes ont été conduites à se diviser et à éclater en une pluralité d’institutions, comme l’ont fait dans l’histoire d’autres institutions, les partis communistes ou socialistes par exemple.

Faire de l’Eglise catholique une institution d’un tout autre type que les autres et fonder ainsi sa prétention à imposer sa morale, aussi bien aux individus qu’aux Etats, ne peut qu’indisposer les autres confessions chrétiennes et inciter à la vigilance tous les citoyens attachés à la laïcité.

Bibliographie

- Autant Etienne, 2003, D’où viennent les religions ? Comprendre le phénomène religieux, Publibook, Paris.
- Bobineau Alain, 2005, Dieu change en paroisse, une comparaison franco-allemande, Presses universitaires de Rennes.
- Bobineau Alain, 2009, « Du pouvoir politique et du pouvoir du don : la dialogie fractale de l’Eglise catholique », La Revue du Mauss semestrielle, n° 34, « Que faire ? Que penser de Marx aujourd’hui ? », second trimestre.
- Gauchet Marcel, [2004] 2007, Un monde désenchanté ? Pocket, Paris.
- Spiro Melford E, 1972, « La religion : problèmes de définition et d’explication », dans Essais d’anthropologie religieuse, Gallimard Paris.

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

// Article publié le 24 février 2010 Pour citer cet article : Etienne Autant, « Réponse d’Etienne Autant à Olivier Bobineau, un commentaire critique de : « Du pouvoir politique et du pouvoir du don : la dialogie fractale de l’Église catholique » (Le MAUSS semestriel n° 34). », Revue du MAUSS permanente, 24 février 2010 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Reponse-d-Etienne-Autant-a-Olivier
Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Espace privé | SPIP | squelette