Réflexion sur l’articulation « organique » du néolibéralisme et du néoconservatisme : crise financière et capitalisme autoritaire

Les rapports entre néoconservatisme et néolibéralisme n’ont pas encore été suffisamment éclaircis. Tel est le sujet de cet article, qui défend l’idée d’un lien conjoncturel et non organique entre le néoconservatisme et le néolibéralisme. Le premier aurait donné au second son support idéologique en somme, en plus de contribuer à naturaliser l’idée de marché dérégulé. Or des tensions existent entre les deux, tensions qui sembleraient avoir fait triompher le néolibéralisme qui peut désormais régner seul. (F.G.)

Cet article est extrait de : Benoît Coutu et Hubert Forcier (dir), Les Deux faces de Janus. Essais sur le libéralisme et le socialisme, Montréal, Les éditions libre du Carré rouge, 364 p. ISBN 978-2-9889333-5-6.
Nous remercions les auteurs et l’éditeur pour les droits de reprise.

The economic anarchy of capitalist society as it exist today is, in my opinion, the real source of the evil.
Albert Einstein, Why Socialism ?

Les types qui se déclarent apolitiques sont des réactionnaires, fatalement.
Simone de Beauvoir, Les Mandarins

À l’occasion d’un échange pendant la grève étudiante à l’UQAM, un collègue doctorant de l’Université Laval a comparé le contexte de la crise uqamienne [1], et les solutions préconisées pour y remédier, à la situation prévalant au Chili néolibéral des années 1970-80. Cette thèse exagérée en elle-même a le mérite de poser la question de la nature actuelle du néolibéralisme, puisqu’il nous semble évident que nous ne pouvons plus parler de celui-ci comme nous en parlions il y a trente ans ou même au début des années 2000. Comment interroger cette évolution qui sépare le nouveau néolibéralisme de l’ancien ? Ce texte proposera des éléments de réponse non pas en étudiant directement ou en priorité les évolutions internes du néolibéralisme, mais en explorant le lien « organique » qui unit le néolibéralisme au néoconservatisme. Le néolibéralisme ne doit pas être compris comme un système socio-économique figé, même si son socle normatif amoral et dépolitisé l’est. Il en va de même pour le néo-conservatisme, bien que son noyau moral dépolitisant soit une donnée intrinsèque. En conséquence, nous pensons que le néolibéralisme et le néoconservatisme sont dynamiques et, en toute logique selon notre perspective d’analyse, le lien organique qui les unit est lui aussi soumis à une évolution.
La question qui traverse ce texte est celle d’une « dissolution/transformation » de ce lien organique dominé depuis quelques années par le pôle néolibéral. Selon notre hypothèse, cette dissolution/transformation se manifesterait par une « libération » du néolibéralisme, un néolibéralisme tournant sur lui-même et se justifiant par lui-même (lorsqu’il se justifie), pour ne pas dire un néolibéralisme « systémique » donc autopoiétique, débarrassé autant que possible des « contraintes » du néoconservatisme. Dit autrement, en partant de l’a priori que le « retour de l’État » n’est qu’une « impression de déjà-vu » – que ni son autoritarisme ni son « moralisme » n’affirment une montée en force du néo-conservatisme, et ce, nonobstant la puissance du néolibéralisme – nous posons la question inverse d’un effacement du néoconservatisme avec pour corollaire l’apparition d’un néolibéralisme libéré d’un cadre normatif politique-idéologique qui lui était autrefois nécessaire. Un néolibéralisme plus technocratique, plus antipolitique et plus antidémocratique que jamais s’affirmerait alors. Celui-ci verrait sa justification uniquement dans sa propre finalité interne d’accumulation, de reproduction et de régulation. Sa logique lui épargnerait la nécessité de chercher des référents symboliques extérieurs ni une quelconque légitimation étatique. Bien au contraire, ces « extériorités » ont ici l’obligation de s’adapter à sa réalité, à sa réalisation et à son opérationnalisation, puisque ce néolibéralisme aurait été au préalable « naturalisé » par l’idéologie néoconservatrice. D’où les nombreuses thèses récentes centrées sur l’émergence d’une « dé-démocratisation » de la démocratie libérale (Wendy Brown), d’une « haine de la démocratie » (Jacques Rancière), d’une démocratie sans sujet politique (Slavoj Zizek) ou encore d’un « libéralisme réellement existant » (Jean-Claude Michéa). Dès lors, nous nous demandons si cette idéologie néo-conservatrice ne s’est pas elle-même, et d’elle-même, « dissoute » dans le néolibéralisme en raison, entre autres, de son intégration « organisationnelle » dans celui-ci et de son intériorisation culturelle-normative par les masses. Nous ne soutenons pas que le néoconservatisme soit en train de disparaître totalement. Bien des éléments qui le composent et le manifestent, persistent et signent. Toutefois, il nous semble évident que celui-ci s’efface de l’avant-scène politique. Un exemple parmi d’autres serait le retrait de la sphère publique d’une majorité des principaux artisans du néoconservatisme américain ou encore le retour de certains auteurs néo-conservateurs sur leur propre thèse, dont celle de la fin de l’histoire.
Voilà donc les interrogations et hypothèses qui seront abordées dans ce texte. Dans un premier temps, nous chercherons à comprendre la nature de l’articulation entre le néolibéralisme et le néoconservatisme. Pour ce faire, nous introduirons la question du lien organique entre les deux par le biais de la dialectique socio-historique entre le libéralisme et le conservatisme, en tant « qu’ancêtre » de la dialectique actuelle. En nous appuyant sur Marcel Gauchet, pour qui la relation entre ces deux rationalités renvoie, à un second niveau, à l’articulation entre le et la politique, nous affirmerons qu’une médiation d’ordre politique articule le libéralisme et le conservatisme. Dans un deuxième temps, par le biais des travaux de Wendy Brown, nous approfondirons ce lien « organique » dans le cas du néolibéralisme et du néo-conservatisme. Selon la perspective foucaldienne de Brown, le néolibéralisme et le néoconservatisme s’appréhendent comme deux rationalités complémentaires, l’idéologie morale dépolitisée du néoconservatisme servant d’appui doctrinaire aux pratiques systémiques dépolitisantes associées au néolibéralisme. C’est dire alors que les deux rationalités ont en commun une dépolitisation par « moralisation [2] » de la politique. Cela n’est pas sans rappeler Pierre Bourdieu, pour qui le néolibéralisme est avant tout une politique de dépolitisation [3]. Toutefois, pour Brown, ce n’est pas une médiation d’ordre politique qui articule les deux rationalités, mais une médiation de nature morale. En synthétisant ces prémisses, il apparaît que le lien « organique » entre le néolibéralisme et le néoconservatisme est une médiation politico-idéologique d’ordre moral. Ainsi, dans un troisième temps, nous soutiendrons l’idée qu’après une médiation de nature politique et une médiation de nature morale, c’est maintenant la médiation purement opérationnelle et pragmatique du marché qui articule le néolibéralisme – confronté à la crise du capitalisme issue du néolibéralisme triomphant des années 1990 – et le néoconservatisme – qui a accompagné l’euphorie néolibérale jusqu’à son point de retournement engendrant un nouveau type de néoconservatisme, de nature hystérique. Sa métamorphose en tant que Tea Party serait dans cette perspective la conséquence de la perte formelle du pouvoir politique que détenait le néoconservatisme du temps de Bush Jr. et la consécration formelle de la domination du néolibéralisme (symbolisée par l’administration Obama) sur le néoconservatisme. Ceci précède, peut-être, selon certains auteurs, la fin du néolibéralisme lui-même.
La thèse de cet article sera articulée empiriquement aux conséquences de la crise financière actuelle qui, loin de remettre en cause la base idéologique de la technocratie dépolitisée, conduit à un nouveau durcissement des obligations « techniques, naturelles et indispensables » liées à l’objectif de dépasser cette crise tout en restant dans le même cadre normatif. En un mot, nous assistons selon nous à la mise en place d’un capitalisme autoritaire délesté de toute autre obligation que sa propre pérennité, ce qui signifie que, plus que jamais, la société est visiblement contrainte de procéder à l’ensemble des sacrifices nécessaires à la reproduction de cette logique économique. La dernière partie portera sur une analyse plus empirique de la réalité de la domination du néolibéralisme sur le néoconservatisme afin d’étayer cette thèse.

Libéralisme, conservatisme et politique
Dans La Révolution moderne, premier tome de son récent ouvrage portant sur L’avènement de la démocratie, Marcel Gauchet considère que le développement de la démocratie moderne s’effectue, entre autres, au travers de la dialectique entre le libéralisme et le conservatisme. Alors qu’il décrit le premier comme une rationalité montante liée à l’« apparition » de la politique, il associe le second à une rationalité descendante relevant du politique. Qu’entend Gauchet par le et la politique ? Le politique, dit-il, « se présente comme ce qui donne forme à la communauté en s’imposant à elle du dehors et du dessus [alors que la] politique va se présenter comme l’activité appelée par l’antériorité de la société et la constitution du pouvoir qui en découle [4] ». En résumé, le politique réfère à ce qu’il nomme « l’Un », l’Un « religieux » ou l’Un « sacral », soit le politique tel qu’il existe en tant que fondation transcendantale de la vie sociale, source externe de l’unité du « social » en communauté. Il est implicitement lié à l’existence de l’unité « théologico-politique » de la communauté qui persiste au sein du développement de la société. La politique, quant à elle, va de pair avec la « découverte » et la « production » de la forme « société » de la totalité du « social-historique » et ce, par le biais de la praxis politique, de la science, du travail et du marché, le tout réuni sous l’égide de l’idéologie du Progrès. La politique renvoie ainsi aux pratiques associées à l’État et ses institutions régissant les diverses activités et les identités particulières inhérentes à la « société civile [5] ». C’est dire alors qu’à un second niveau, plus abstrait celui-ci, la tension entre le libéralisme et le conservatisme croise la tension entre l’Un transcendantal et unitaire (le politique – extérieur à la communauté) et les particularismes immanents du social [6] (la politique – interne à la société). C’est ainsi que le développement de la modernité politique et de la société moderne sera modelé par les nombreuses tensions inhérentes à la relation entre le libéralisme et le conservatisme, et qui sont autant de manifestations de l’articulation entre le et la politique.

Pour Gauchet, cette dialectique va se réaliser, dans un premier temps, sous les formes de la double synthèse du « libéralisme conservateur » et du « conservatisme libéral », le premier associé à l’Empire napoléonien et le second à la Restauration. Le « conservatisme libéral » va finir par s’écrouler dans le dernier tiers du XIXe siècle, au cours de ce qu’il nomme le « renversement libéral », lorsque la démocratie libérale prend le dessus sur le conservatisme, impliquant ainsi que la politique devient le principal agent de régulation du social et de production de la société moderne. Il est important de comprendre que nous n’assistons pas, ici, à une disparition du conservatisme ou du politique, mais plutôt à leur relocalisation dans les tréfonds de la rationalité même du libéralisme et de la politique. C’est ainsi que l’impérialisme moderne de la fin du XIXe siècle sera modelé par les tensions latentes entre les différents courants libéraux et conservateurs [7] et que le totalitarisme est présenté par Gauchet comme une « solution conservatrice » à la crise de la démocratie libérale du début du XXe siècle.
En résumé, selon ce schème, si le politique est « ce qui permet à la société de tenir ensemble [8] », cet ensemble est articulé « institutionnellement » par la politique. D’où leur complémentarité constitutive. Les deux se rejoignent alors formellement dans l’État. Ici l’État, en tant que manifestation de la politique, tient évidemment plus du libéralisme que du conservatisme. Bref, nous retenons de Gauchet une relation consubstantielle entre le libéralisme et le conservatisme ; cette première articulation est une médiation d’ordre politique fondée sur la tension irréductible entre le et la politique.

Néolibéralisme et néoconservatisme : moralisation, dépolitisation et gouvernance
Wendy Brown va continuer cette réflexion en partant d’un point de vue similaire, mais en l’actualisant dans le cadre du néolibéralisme. Sa thèse ne réduit pas le néolibéralisme à « un ensemble de politiques de marché » puisqu’elle l’appréhende plutôt comme une rationalité politique dépolitisée et caractérisée par son amoralité (car pénétrée par la logique de gouvernance du marché). D’un autre côté, elle va définir le néo-conservatisme (qui, selon elle, émane du néolibéralisme) comme une rationalité politique, dépolitisante puisque morale. Ce qui donne une forme « amorale-morale », i.e. « économico-idéologique [9] », de l’architecture de reproduction et de régulation du social dans son ensemble. Dans cette perspective, le néolibéralisme et le néoconservatisme sont avant tout des techniques de « gouvernementalité », parallèles mais complémentaires, d’où émerge une nouvelle structure politique, dépolitisée, fondée sur la tension irréductible entre amoralité et moralité. Leur différence d’avec le libéralisme et le conservatisme est claire : la dépolitisation du néolibéralisme et du néoconservatisme se produit du fait de la substitution de la médiation politique (basée sur la distinction entre le et la politique) par une médiation morale (selon l’articulation amorale/morale). Ce changement engendre une gouvernance capitaliste et une idéologie moralisante, les deux étant articulées par un État réduit aux seules technologies de gouvernementalité. La subsomption du politique par la politique est dépassée par la naturalisation moralisante de la politique qui « colonise » aussi le politique, car l’Un est désormais la logique capitaliste elle-même. Dans un premier temps, cette colonisation est cachée par l’idéologie néo-conservatrice, mais la question est de savoir si le néolibéralisme n’aurait fini par jeter le masque en s’affirmant ouvertement sur le plan idéologique.
Pour Brown, le néolibéralisme possède sa propre logique de gouvernance qui, bien que partagée avec le marché, ne se résume pas à ce dernier. Brown se rapproche à cet égard d’Ellen Meiksins Wood puisqu’elle affirme que ce n’est pas l’imposition du marché qui caractérise le néolibéralisme, mais avant tout sa propension à déplacer la médiation du marché dans le domaine de la rationalité politique (d’où sa propension à la vampirisation idéologique des institutions publiques coupées de plus en plus de leurs racines universalistes). La rationalité politique du néolibéralisme est donc dépolitisée et amorale puisqu’elle adopte la logique du marché, pense dans ses termes (efficacité, efficience, performance, transparence, responsabilité, rentabilité, empowerment, consensus), et associe étroitement le monde privé à l’élaboration des politiques publiques. En toute logique, la puissance publique est mise à la contribution pour diffuser l’idéologie du système capitaliste contemporain [10]. Toutefois, selon Brown, le néolibéralisme, qui est, finalement, un libéralisme sans liberté politique, est très instable. D’où l’utilité du néoconservatisme comme complément. Ce dernier recours au néoconservatisme pour légitimer les programmes du néolibéralisme, mais aussi, en raison de sa dimension morale, pour sécuriser, contrôler, mobiliser et diriger les masses, permet surtout de masquer la vraie idéologie, « le noyau idéologique dans l’idéologie » (pour reprendre une expression de Slavoj Zizek), celle du néolibéralisme. Ainsi, dit-elle, le néo-conservatisme
apparu sur le terrain préparé par le néolibéralisme, engendra une nouvelle forme politique, une modalité particulière de gouvernance et de citoyenneté qui, bien qu’incompatible avec les pratiques et les institutions démocratiques formelles, n’engendre aucune crise de légitimité : il vient parachever la dévalorisation néolibérale de ces pratiques et institutions. [11]
Le néoconservatisme se présente donc comme le « supplément d’âme » venant combler l’absence d’extériorité symbolique qui caractérise la rationalité néolibérale. Une structure perverse s’identifiant directement au système de l’accumulation capitaliste peut alors se déployer. Le néolibéralisme qui stipule que l’altruisme est un irrationalisme lorsqu’il ne crée aucun profit ou qu’il n’est pas animé par cette logique, que la Raison est capitaliste parce qu’elle ne désigne rien d’autre que l’individualisme, que le droit de chacun à vivre sa propre vie ne signifie rien de moins que le droit d’accumuler et d’avoir un contrôle sur la propriété (cette « vache sacrée » idéologique est elle-même violée comme nous le verrons dans le cas des États-Unis à la fin du texte), ce néolibéralisme est la raison d’être d’un néoconservatisme « hypermoralisateur » et « mégavertueux ». En retour, cette idéologie moraliste offre une « critique » dépolitisante de la dépolitisation néolibérale sous la forme d’une « archi-politique » de la conquête, de la justice transcendante, de l’héroïsme et du sacrifice, qui voile donc sa propre dépolitisation avancée par des artifices universels de type moraux qui auront de graves conséquences concrètes (la guerre éternelle contre la terreur, notamment), conséquences qui permettent de comprendre la chute politique de ce type de néoconservatisme. Ces deux logiques systémiques ont en commun de faire passer le marché pour une donnée idéale et objective, c’est-à-dire naturelle. En ce sens, le néo-conservatisme « joue » toujours sur le terrain du néolibéralisme, ce qui accorde à ce dernier un avantage décisif dans leur face-à-face. Elles ont également en commun non les mêmes intérêts, mais les mêmes ennemis et le même penchant pour l’autoritarisme de l’État. En résumé, le systémisme néolibéral s’est caché derrière une idéologie apparemment dominante, le moralisme néoconservateur. L’un sert de « booster » à l’autre, et ceci renforce l’apparente domination idéologique du néoconservatisme [12]. Le néoconservatisme « naturalise » le néolibéralisme qui « réalise » en retour le néo-conservatisme, mais pour ses intérêts propres, comme quelqu’un de respectable qui délègue ses « basses œuvres » à une brute épaisse notoire. En d’autres mots, le néo-conservatisme est, dans cette situation, le masque derrière lequel le néolibéralisme se cache.

Dissolution du lien organique entre néolibéralisme et néoconservatisme : impasse sur l’impérialisme néolibéral ?
La première chose que l’on observe dans cette évolution est que le passage d’une dialectique libéralisme/conservatisme à celle qui relie néolibéralisme et néoconservatisme, repose sur la prééminence du politique chez les premiers et sur la « moralisation » (ou dépolitisation) des seconds. En conséquence, l’évolution du lien organique est caractérisée par le passage d’une médiation d’ordre théologico-politique à une médiation d’ordre économico-morale, les deux ayant en commun leur rencontre dans la puissance de l’État.
Nous estimons que cette relation est actuellement en train de se dissoudre. Nous pensons que le néolibéralisme rejette le néoconservatisme et que ce dernier évolue en conséquence. Ainsi, c’est la dimension normative – politico-morale ou politico-idéologique – de l’articulation néolibéralisme/néoconservatisme qui tend à se reconfigurer par la disparition de son ancienne médiation. En tant qu’idéologie moraliste, le néoconservatisme originel implique et mobilise un ensemble de mythogènes que nous pouvons relier au politique (ici compris dans le sens où Gauchet conçoit le politique : la Loi, le religieux et non la religion, l’autorité, la communauté, la hiérarchie, etc.). Il s’agit d’une idéologie qui concevait le politique, qui impliquait encore institutionnellement le politique. Ainsi, puisqu’il était fortement lié au néo-conservatisme, le premier néolibéralisme était encore imprégné malgré lui d’une conception de la société en tant que totalité significative préexistante à l’individu ; un certain « réalisme sociologique » restait indépassable. Le néolibéralisme des années 1970-80 était encore plongé dans l’idéologie politique par le biais, entre autres, de la propagande anti-communiste et de son utilisation des droits et libertés contre le totalitarisme, de l’unité par le religieux ou encore de l’emphase sur la « politisation » de la société civile (quoiqu’elle fut une première étape de neutralisation du politique par l’empowerment, au profit du discours sur la « gouvernance »). Celle-ci consacre l’intégration des organisations privées et de leur logique dans la sphère publique-politique ; c’est donc un discours « organisationnel-opérationnel-managérial » avant tout. Vers les années 2000, le personnel incarnant le néo-conservatisme prend le dessus sur leurs collègues néolibéraux avec un agenda politique plus chargé, puisqu’ils veulent à la fois réaliser le projet néolibéral et le projet néoconservateur. Si les débuts ont été prometteurs (baisse massive des impôts pour les riches), le destin du néoconservatisme s’assombrit vers 2005 avec le constat de l’échec de la guerre contre l’Irak, projet néo-conservateur par excellence avant d’être néolibéral – ce dernier se limitant à des interventions militaro-humanitaires comme en ex-Yougoslavie.
Dans ce processus historique, nous avons atteint un tel degré de socialisation du néolibéralisme que le néo-conservatisme devient superflu voire grotesque, déphasé et critiquable au nom d’un mépris du peuple qui le précédait depuis longtemps. Cela n’empêche pas des partis de droite d’être au pouvoir car ils ne s’identifient pas ipso facto au néo-conservatisme. En effet, le néoconservatisme n’est pas la droite dans le sens classique du terme (même si ces différentes droites ont les mêmes credo religieux, aristocratique, patronal, etc.), ce qui n’empêche en rien la coexistence et les croisements entre ces différentes articulations. Le néoconservatisme américain est issu du groupe formé des « ex-communistes » qui ont retourné leur veste (à la différence des « anciens communistes » comme Arendt l’explique dans un article de 1953 [13]). Ils sont guerriers, favorables à la puissance de l’État dans les relations nationales et internationales (donc interventionnistes) et… révolutionnaires ! Ils ne sont ni pour l’ordre ni pour le maintien d’une hiérarchie, mais plutôt pour un bouleversement de l’ordre et de la hiérarchie [14]. En cela, leur idéologie transcende les identités et les appartenances particulières tout en mobilisant les masses en vue de réaliser les objectifs du néolibéralisme, oligarchique par nature. Ce sont aujourd’hui ces néoconservateurs qui disparaissent, et non pas la droite classique, laquelle semble plutôt de retour, notamment en Europe.
C’est donc le néolibéralisme en tant que projet politique de dépolitisation, tel que Bourdieu le soutien, qui disparaît avec l’effacement du moment néoconservateur ; ce moment appartient au passé : le programme est implanté et la morale « néoconservatrice » est intériorisée par les masses, au même titre que l’idéologie du marché. En fait, les technologies de gouvernementalité au niveau sociétal renvoient à l’intériorisation culturelle-normative de la stance morale du néoconservatisme à un niveau individuel. Nous avons alors ce que les post-structuralistes nomment un procès « sans sujet ni fin ». Cette conclusion est-elle défendable ? Ces technologies n’impliquent-elles pas au contraire l’émergence de nouveaux sujets en réaction ? Face à ce procès, il y a des groupes qui se forment à l’extérieur. Mais les conservateurs ont-ils réellement disparus (dans le sens fort du terme) ? Selon nous, la vie politique américaine développe une dialectique qui se dédouble : le parti républicain est lui-même polarisé par les valeurs néolibérales « classiques », aux accents aristocratiques, et par une frange « de gauche » qui cherche à imposer une limite au néolibéralisme. Cette lutte interne est elle-même polarisée par le Tea Party. La frange néolibérale du parti républicain cherche à « raisonner » le programme du Tea party, en réintroduisant l’État, qui est la tête de turc du Tea Party, tandis que les républicains de gauche veulent se distancer de ce mouvement populiste au sens négatif du terme. Le problème de savoir qui contrôle le parti républicain sera résolu, selon nous, par le biais du positionnement de ce parti à l’égard du Tea Party. Les acteurs politiques les plus modérés, ou qui vont chercher à l’être, sont les plus « à gauche » dans le parti républicain et qui ne veulent pas se faire mettre au pas par la frange populiste radicale du Tea Party. Nous pensons que ce sont ces « modérés » qui ont repris des couleurs au sein du parti républicain mais qu’ils sont débordés par le Tea party, en tant qu’outsider qui veut imposer sa thématique avec un état d’esprit agressif nihiliste et utopique dans sa dépolitisation assumée (son « programme » évanescent est irréalisable). Ce programme revient à épouser les idées néolibérales les plus pures, mais débarrassées de l’État qui est pourtant l’instrument indispensable pour sa réalisation. Le second pôle – la gauche officielle – est représenté en premier lieu par le parti démocrate, qui incarne le néolibéralisme « réaliste » et véritablement pragmatique ; ce parti est en relation avec un mouvement de gauche démocrate évanescent qui se situe hors du système politique ou qui se veut apolitique, puisque festif et humoristique, mais qui est malgré tout un mouvement politique, comme nous le démontre le ralliement pour le « rétablissement de la raison et/ou pour garder la peur vivante » à Washington au mois d’octobre 2010. Ce mouvement pourrait être le pendant « progressiste » du Tea party, mais une différence de taille entre ces deux mouvements empêche de les mettre en parallèle. Le Tea party a dans sa ligne de mire le parti républicain, qu’il voudrait incarner comme à l’époque de Bush Jr., et développe pour cela une stratégie anti-parti démocrate primaire. Le mouvement de gauche a dans sa ligne de mire le Tea party et ne cherche pas, semble-t-il, à prendre le contrôle de l’esprit du parti démocrate, ce qui signifie que ce mouvement est stérile et purement réactif au regard du fonctionnement de la vie politique américaine. Il fait office de bonne conscience des États-Unis en général et du parti démocrate en particulier. Les deux partis politiques classiques et les deux nouvelles mouvances ont en point commun de ne pas remettre en question la logique du néolibéralisme (la gauche du parti républicain cherche tout au plus à limiter les dégâts). En résumé, le terrain commun du néolibéralisme est divisé en quatre : 1- l’approche insensée du Tea party qui veut un système néolibéral sans État ; 2- l’approche « pragmatique » du parti démocrate [15] ; 3- une frange du parti républicain pour qui l’approfondissement du néolibéralisme nécessite la présence d’un État de plus en plus autoritaire (ils sont donc très proches des démocrates) et enfin, 4- les républicains de gauche, qui ont le courage dans ce contexte de chercher à limiter le néolibéralisme. Ceci expliquerait d’ailleurs leur rejet d’un système d’assurance-santé qui effectue une ponction de plus dans les poches de la population ou encore leur refus d’entériner le plan d’aide aux banques, parce que la doxa capitaliste est contre l’intervention de l’État et qu’il est donc normal que des compagnies qui font faillites disparaissent purement et simplement. En aidant les banques, c’est donc la perversité même du capitalisme et du système financier qui est alimentée puisque c’est la fraude qui est à la base de la crise financière. Est-ce à dire qu’il y a ici reconnaissance de la fraude et de la corruption en tant que fondements du capitalisme en lieu et place du libre jeu du marché et la transparence des informations ? Non, au contraire, ces acteurs politiques recherchent désespérément un capitalisme qui n’existe pas et cette situation borde les frontières idéologiques à ne pas dépasser une fois que l’on critique le néolibéralisme : la possibilité d’une réflexion centrée sur le dépassement du capitalisme. Cette ligne de division peut donc être réduite à deux positions : les utopistes (le Tea Party et les Républicains de gauche) et les pragmatiques (les affairistes du parti démocrate et du parti républicain).
Ainsi, la dimension morale unissant néolibéralisme et néoconservatisme, tel que le soutien Wendy Brown, disparaît au profit d’une logique apolitique purement pragmatique et opérationnelle. En effet, il n’est plus question ni de politique ni de moralité lorsqu’il s’agit d’imposer les diktats néolibéraux. Débarrassé du lourd carcan politico-moral (qu’il est toujours possible de contester et de contourner politiquement), il ne reste que les technologies de gouvernance, ou de gouvernementalité, qui fonctionnent seules, par elles-mêmes [16]. Ces mêmes technologies systémiques de gouvernementalité caractérisent la gouvernance du marché et s’imposent dans et par l’État. Ainsi, l’État promulgue les lois comme des décrets (« lois spéciales ») sans se justifier politiquement ou moralement (d’où les thèses sur la « colonisation interne » du système par le système). Ces deux questions ne se posent même plus. Il semble qu’il s’agisse aujourd’hui de faire tenir le système un point c’est tout, quitte à l’imposer aux populations, malgré son irrationalité. Il s’agit donc de l’imposition d’un modèle organisationnel tel que la sociologie dialectique freitagienne le conçoit et, dans cette perspective, ce qui se dresse à l’horizon est le passage d’un impérialisme néolibéral à un totalitarisme systémique [17]. Mais il ne s’agit, bien sûr, espérons-le, que d’une hypothèse et non d’un destin inéluctable. Pour résumer, il nous semble que le lien organique entre le néolibéralisme et le néoconservatisme est en train de se dissoudre et que cela mène à une « disparition » de l’idéologie néoconservatrice classique. C’est donc le néolibéralisme qui se trouve libéré de cette chape politico-idéologique qui l’encadrait et l’insérait dans une forme politique, et celui-ci risque tout aussi bien de disparaître à son tour.

Crise financière et capitalisme autoritaire
Comment cela se traduit-il dans la réalité ? À ce point, nous considérons que la récente crise financière n’inaugure pas, comme certains l’espéraient, « la tempête avant le calme », une ultime leçon avant le « grand tremblement », un avertissement, une chance à saisir, comme si le capitalisme allait s’assagir ou se discipliner de lui-même ou le sera par l’État. Au contraire, la crise financière qui sévit depuis plus de deux ans manifeste plutôt une fuite en avant – c’est-à-dire un second tour, un ré-emballement, voire un décrochage complet du système – qui se traduit dans sa matérialisation effective sous la forme d’un capitalisme autoritaire, d’un capitalisme dans lequel les acteurs et autres gestionnaire financiers sont encore plus récompensés. Ceci est possible parce que les banques ont capitalisé sur la crise grâce à l’aide publique gouvernementale, ou en escroquant directement les individus selon un schéma de Ponzi. Dans cette situation, les forces vives, poussées à cran, n’ont d’autre choix que de se radicaliser. Les populations sont tétanisées par le choc, tant le choc de la crise financière elle-même que celui de ses conséquences. La première dans ce domaine est bien entendu matérialisée par la ponction opérée dans les finances publiques par la puissance publique afin d’« aider » les banques à faire face à leurs pertes et à la déliquescence structurelle de la finance. Cette situation s’accompagne, le cas échéant, pour les anonymes de la possibilité désagréable d’avoir perdu leur maison et/ou leur emploi. Enfin, la société dans sa totalité est sous la coupe d’un discours lénifiant sur l’importance de contribuer au retour de la croissance économique, sur la nécessité d’être réaliste et de faire des sacrifices afin de remettre l’économie sur rails, puisque cette dernière profite in fine à tous.
Nous rejoignons directement Slavoj Zizek, pour qui « [il] est réellement fort possible que la principale victime de la crise en cours ne soit pas le capitalisme mais la gauche elle-même, dans la mesure où son incapacité à présenter une alternative globale viable a été une fois de plus encore rendue visible aux yeux de tous. [18] » Cette expression de la déshérence d’une pensée de gauche, celle qui englobe l’idée que l’économie doit être au service de l’homme et non l’inverse (et que l’économie n’est pas naturellement le centre de la vie sociale), fait ressortir l’incapacité de peuples entiers à prendre une distance avec leur quotidien – aussi bien d’un point de vue idéel que dans les domaines de la vie concrète et matérielle – afin d’en mesurer toute l’absurdité. La féroce vague actuelle de répression économique qui frappe de plein fouet plusieurs pays européens montre hors de tout doute que la facture sera payée par la masse et que cette dernière sera physiquement réprimée si elle tente moindrement de se repolitiser. L’écart entre la philosophie libérale issue des Lumières et la situation concrète des sociétés occidentales contemporaines souligne une coupure maintenant naturalisée entre la majorité sans importance et les élites économiques « indispensables ». Plus profondément, c’est dans la négation des principes philosophico-économiques [19] sur lesquels il prétend légitimer son existence que le système financier actuel trouve les ressources pour se reproduire en élargissant les inégalités sociales. Un rapide survol de la situation économique des sociétés américaines et européennes illustre la trajectoire autoritaire que prend le capitalisme contemporain.
La dernière grande crise en date, qui prend racine dans la crise immobilière américaine, repose sur le dépassement de la crise des nouvelles technologies du début des années 2000, tout en s’inscrivant dans une période plus longue caractérisée depuis 40 ans par la financiarisation sans cesse élargie du capitalisme et la baisse tendancielle corollaire des salaires pour l’immense majorité. L’incapacité politique de cette dernière à retourner cette tendance s’est caractérisée par une attitude pragmatique d’endettement de plus en plus insoutenable, mais encouragée par les acteurs financiers. L’un des avantages, au-delà de l’aspect purement financier de concentration des richesses, est de paralyser politiquement des individus enchaînés à leurs dettes. Lorsque le système a fini par imploser, l’inconsistance de l’idée d’égalité ou de justice est devenue – encore une fois – plus visible : les très riches se sont – encore une fois – prodigieusement enrichis et la masse s’est fait tondre.
The number of Americans making $50 million or more, the top income category in the data, fell from 131 in 2008 to 74 last year. [...] The average wage in this top category increased from $91.2 million in 2008 to an astonishing $518.8 million in 2009. That’s nearly $10 million in weekly pay ! [...] In the Great Recession year of 2009 (officially just the first half of the year), the average pay of the very highest-income Americans was more than five times their average wages and bonuses in 2008. [...] These 74 people made as much as the 19 million lowest-paid people in America […]. [20]
Le coefficient de Gini, qui mesure le degré d’inégalité de la répartition des revenus au sein d’une société, est plus important aux États-Unis (en 2007) qu’en Russie (en 2008) [21]. Il ne fait pas de doute que ce coefficient a encore augmenté ces dernières années, d’ailleurs une polarisation continue est anticipée par le Department of labor. [22]
Dans la même période, des centaines de milliers d’Américains se sont faits expulsés de leur logement ou de leur maison par les banques. Il y aurait, fin 2010, entre 7 et 8 millions de maisons vides ou en voie d’être saisies [23] et des dizaines de milliers de saisies seraient tout simplement illégales, les banques ayant systématiquement « simplifié » les procédures légales de délivrance de titres de propriété ou de rachat de prêts individuels entre des acteurs institutionnels. En conséquence, l’impensable, au regard du libéralisme classique, à savoir la violation de la propriété, est arrivé et une situation chaotique avec lui.
It is a legal impossibility for someone without a mortgage to be foreclosed upon. It is a legal impossibility for the wrong house to be foreclosed upon. It is a legal impossibility for the wrong bank to sue for foreclosure. And yet, all of those things have occurred. The only way these errors could have occurred is if several people involved in the process committed criminal fraud. [24]
Le chaos systémique qui se profile serait la conséquence d’un oubli complet des règles prudentielles nécessaire à la pérennité d’un système socio-économique complexe.
On pensait avoir tout vu des banquiers de Wall Street. Mais le Foreclosure Gate (« scandale des saisies ») pourrait battre tous les records de fraude financière... et nous replonger tous au cœur d’une nouvelle crise. Aux Etats-Unis, de 2004 à 2007, les grandes banques ont consenti sans retenue des millions de prêts hypothécaires […] Les banques ont fait fortune en regroupant les hypothèques et en les revendant sous forme de produit financier à des investisseurs, comme des régimes de retraite. Or quand vous échangez des milliers d’hypothèques par jour, il devient long et coûteux d’aller voir le notaire à chaque fois. Les banques ont donc créé leur propre système informatisé (appelé MERS) pour enregistrer les transactions de ventes et d’achats. Aujourd’hui, des millions d’Américains perdent leur emploi et doivent redonner les clés de leur maison aux banques. Seul problème : les enregistrements MERS contiennent peu de détails et ne valent rien aux yeux de plusieurs juges qui autorisent le processus de saisie d’une hypothèque. Pour récupérer les maisons, les banques doivent présenter un acte notarié. Incapables de retrouver les documents originaux – détruits ou perdus –, ni de reconstituer la chaîne de transmission de la propriété des hypothèques, plusieurs banques auraient décidé de fabriquer de faux papiers et les ont fait autoriser par des avocats sans scrupule (l’un d’eux affirme même en avoir autorisé 10 000 en un mois). Résultat : fouillis total à la grandeur du pays. Plusieurs banques se trouvent à réclamer la même maison, et des propriétaires se font évincer alors qu’ils ne devraient pas l’être. [25]
Pendant ce temps, en Europe, l’heure est à l’étranglement de peuples entiers – la Grèce, les pays baltes, l’Angleterre, l’Irlande, en attendant l’Espagne et le Portugal – au nom d’une saine gestion de l’endettement public de ces États. La logique actuelle, qui remonte aux années 1970, ne cesse de se dévoiler, sans que son non-sens intrinsèque ne contribue à l’émergence d’un véritable mouvement de contestation en vu de son renversement.
L’ineffable président Sarkozy est la caricature même de l’idée de l’indépassabilité du capitalisme en tant que tel. Cette idée est très présente dans la dimension discursive de la gestion politique de la « nécessité » de faire payer les peuples pour les gabegies des banques et du système boursier de manière large. La polarisation de ce type de discours s’inscrit dans la culpabilisation de l’individu et la nécessité d’encadrer la logique capitaliste pour éviter les « débordements » financiers. Lors de sa campagne présidentielle en 2007, il a répété à plusieurs reprises que selon lui, « l’État est trop endetté et les ménages pas assez » [26]. Or, un peuple relativement épargné d’un endettement massif a moins de chances de s’atomiser et, en conséquence, sera moins enclin à laisser l’État se métamorphoser en État gestionnaire de la reproduction unilatérale du capitalisme en capitalisme financier. Inversement, lors du paroxysme de la crise, le même modifie son discours et se fait le preux défenseur d’un peuple de plus en plus orphelin d’une régulation sociale qui soit autre que celle nécessaire au capitalisme purifié de toute autre considération que lui-même. Le discours qu’il a prononcé à Toulon le 25 septembre 2008 mérite d’être cité assez longuement [27] :
Comme partout dans le monde, les Français ont peur pour leurs économies, peur pour leur emploi, peur pour leur pouvoir d’achat. La peur est une souffrance. La peur empêche d’entreprendre, la peur empêche de s’engager. Quand on a peur, on n’a pas de rêve, quand on a peur on ne se projette pas dans l’avenir. La peur est la principale menace qui pèse aujourd’hui sur l’économie. Il faut vaincre cette peur. C’est la tâche la plus urgente. On ne la vaincra pas, on ne rétablira pas la confiance en mentant, on rétablira la confiance en disant la vérité. […]
Au fond c’est une certaine idée de la mondialisation qui s’achève avec la fin du capitalisme financier qui avait imposé sa logique à toute l’économie et avait contribué à la pervertir. L’idée de la toute-puissance du marché qui ne devait être contrarié par aucune règle, par aucune intervention politique, cette idée de la toute-puissance du marché était une idée folle. L’idée que les marchés ont toujours raison est une idée folle. Pendant plusieurs décennies on a donc créé les conditions dans lesquelles l’industrie se trouvait soumise à la logique de la rentabilité financière à court terme. On a caché les risques toujours plus grands qu’on était obligé de prendre pour obtenir des rendements de plus en plus exorbitants. On a mis en place des systèmes de rémunération qui poussaient les opérateurs à prendre de plus en plus de risques absolument inconsidérés.
On a fait semblant de croire qu’en mutualisant les risques on les faisait disparaître. On a laissé les banques spéculer sur les marchés au lieu de faire leur métier qui est de mobiliser l’épargne au profit du développement économique et d’analyser le risque du crédit. On a financé le spéculateur plutôt que l’entrepreneur. On a laissé sans aucun contrôle les agences de notation et les fonds spéculatifs. On a obligé les entreprises, les banques, les compagnies d’assurance à inscrire leurs actifs dans leurs comptes aux prix du marché qui montent et qui descendent au gré de la spéculation. On a soumis les banques à des règles comptables qui ne fournissent aucune garantie sur la bonne gestion des risques mais qui, en cas de crise, contribuent à aggraver la situation au lieu d’amortir le choc. C’était une folie dont le prix se paie aujourd’hui ! Ce système où celui qui est responsable d’un désastre peut partir avec un parachute doré, où un trader peut faire perdre 5 milliards d’euros à sa banque sans que personne ne s’en aperçoive, où l’on exige des entreprises des rendements trois ou quatre fois plus élevés que la croissance de l’économie réelle, ce système a creusé des inégalités, a démoralisé les classes moyennes et a alimenté la spéculation sur les marchés de l’immobilier, des matières premières et des produits agricoles. Mais ce système, il faut le dire parce que c’est la vérité, ce n’est pas l’économie de marché, ce n’est pas le capitalisme.
Tout comme Staline n’était pas responsable du régime de terreur qui se développait sous son régime, selon une opinion qui existait chez les soviétiques, le capitalisme n’est pas en lui-même responsable de ses résultats, selon le discours des élites politiques aux abois. Cette approche discursive fondée sur les sentiments n’a bien évidemment pas été suivie de mesures concrètes, et fut d’ailleurs vite oubliée une fois que le « réalisme » d’un sacrifice économique des masses, toujours nécessaire et ce pour un avenir indéfini, pu revenir à l’ordre du jour – c’est-à-dire lorsque les banques eurent assez pillé les fonds publics pour être assurées de ne pas s’écrouler dans un avenir rapproché. L’idée de l’État social n’a pas été abandonnée, seuls les bénéficiaires ont changé. Ce ne sont plus les pauvres qui doivent être socialement soutenus, ce sont les riches, et en premier lieu les banques [28]. Cette logique n’est pas vraiment nouvelle, mais elle n’a plus les moyens de se cacher sous des artifices quelconques. Le dernier instrument à la disposition de ses thuriféraires reste la culpabilisation de l’individu lambda, qui a fini de manger son pain blanc et qui doit maintenant aller au turbin sans rechigner. [29] La leçon est claire : les peuples sont responsables d’un système qu’ils ne maîtrisent pas et doivent assumer les conséquences, aussi douloureuses soient-elles, sans qu’ils leur soient autorisés de réfléchir en-dehors d’un cadre dépolitisé, amoral et purement technique qui est celui du capitalisme, tel qu’il prétend être.

Conclusion : quelle alternative ?
Or, c’est certainement la seule chose potentiellement fructueuse pour sortir du chantage né d’un état d’urgence économique permanent. « Today, the ruling ideology endeavours to make us accept the ‘impossibility’ of radical change, of abolishing capitalism, of a democracy not reduced to a corrupt parliamentary game, in order to render invisible the impossible-real of the antagonism that cuts across capitalist societies. [30] » Ce n’est pas tant la force intrinsèque du capitalisme qui expliquerait sa persistance que la faiblesse d’une alternative. Une partie du problème réside selon nous dans cette incapacité à dépasser conceptuellement la démocratie parlementaire moderne. Même si les idéaux modernes ne s’inscrivent plus dans la réalité, car celle-ci n’a plus rien à voir avec le monde dans lequel ils se sont développés, ils restent défendus bec et ongle par « le peuple de gauche ». Selon Michéa [31], le capitalisme a d’ailleurs besoin des idéaux « de gauche » pour assurer sa reproduction :
[…] la nouvelle intelligentsia de gauche a dû décréter […] que le seul complément culturel concevable d’une société libérale fondée sur la mode, le spectacle, la consommation et la croissance illimitée était le néo-conservatisme : autrement dit, un subtil mélange d’austérité religieuse […] de contrôle éducatif impitoyable des enfants, et le renforcement continu des institutions patriarcales et de nos obligations patriotiques et militaires. […] Sans [cette perception] il leur serait pratiquement impossible de continuer à vivre leur appel incessant à transgresser toutes les frontières et toutes les limites culturelles ou morales établies, comme une subversion magnifique du capitalisme de consommation. [32]
Selon lui, « [l]e capitalisme contemporain, en effet, fonctionne désormais beaucoup plus à la séduction qu’à la répression [33] », ce qui ne se traduit pas réellement, dans les faits, à l’heure actuelle (sauf sous la séduction qui émane du déferlement même de la puissance de répression). Nous pensons au contraire que la matraque n’est jamais loin du spectacle et que le chantage permanent du sacrifice doit être pris au mot, mais dans une perspective différente de celle axée sur « l’ordre naturel » capitaliste. Il apparaît de plus en plus probable qu’il faille sacrifier l’idée de l’indépassabilité de la démocratie réellement existante en tant que meilleur système philosophique à partir duquel la moins mauvaise société peut se bâtir. Cet immense champ de réflexion est d’autant plus vierge que les instruments nécessaires à son développement sont considérés par cette philosophie comme dangereux, car porteurs d’une violence incalculable et imprévisible. Les tentatives de le dépasser qui font apparaître les masses comme une menace à la sécurité – une menace d’extrême-gauche tout comme la menace d’extrême-droite qui est de plus en plus présente, mieux organisée et qui risque encore de s’imposer devant la gauche comme dans le premier tiers du XXe siècle. Dès lors le seul choix réside entre ces deux extrêmes – d’où l’idée de Zizek d’une réactualisation de l’idée communiste en revisitant ses fondations, nous exhortant ainsi de revivifier la gauche en « recommençant par le commencement [34] ». C’est peut-être dans cette approche heuristique délégitimée que peuvent se trouver les moyens de dépasser fondamentalement la démocratie capitaliste. Cette idée rejoint la conclusion développée par Zizek dans son article sur « l’état d’urgence économique permanent » ainsi que dans son ouvrage au titre très éloquent Après la tragédie, la farce ! Néanmoins, l’entrée est obstruée tant par les penseurs de droite que de gauche et la reproduction de l’ensemble des institutions sociales se développe de manière telle que ce chemin de traverse n’est pas autorisé. La question est non seulement de savoir comment aborder ce chemin interdit, mais aussi et surtout qui – quelle force politique – sera en mesure de l’arpenter.

TABLE DES MATIÈRES
de l’ouvrage dirigé par Benoît Coutu et Olivier Régol

  • Préface
  • Variations sur l’Intranquillité, le Socialisme et la Révolution, par Jacques-Alexandre Mascotto
  • Les « anneaux du serpent » du libéralisme culturel : pour en finir avec la bonne conscience. Un détour par La Question Juive de Karl Marx, par Maxime Ouellet
  • Critique du libéralisme, par Louis Marion
  • L’éthique individualiste de marché : du libéralisme anglo-saxon à sa subversion néolibérale, par Philippe Lepage
  • Réflexion sur l’articulation « organique » du néolibéralisme et du néoconservatisme : crise financière et capitalisme autoritaire, par Benoît Coutu et Olivier Régol
  • Anarchisme et libéralisme : réflexions sur la notion de « libéral-libertaire », par Francis Dupuis-Déri
  • Critique durkheimienne de l’économie chez Mauss : de la critique de l’individualisme au fait social total, par François Pizarro Noël
  • Considération historique sur les enjeux d’une compréhension sociologique du phénomène Révolutionnaire, par Richard Dion
  • Libéralisme et empire : l’impérialisme britannique revisité, par Louis-Philippe Lavallée
  • Fétichismes, domination et conflictualité sociale, par Xavier Lafrance
  • Le marxisme comme idéologie d’État versus le projet politique du socialisme, par Svetla Koleva
  • Le sujet ouvrier entre contre-sujet et sujet totalisant, par Hubert Forcier
  • Proposer pour sortir de l’impasse, par Simon Tremblay-Pepin
  • Le nouvel esprit du socialisme, par Éric Pineault, en collaboration avec Julia Posca

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// Article publié le 7 mai 2012 Pour citer cet article : Benoît Coutu et Olivier Régol, « Réflexion sur l’articulation « organique » du néolibéralisme et du néoconservatisme : crise financière et capitalisme autoritaire », Revue du MAUSS permanente, 7 mai 2012 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Reflexion-sur-l-articulation
Notes

[1La grève étudiante de huit semaines des étudiants et étudiantes de la Faculté des sciences humaines, à la session d’hiver 2008, fut une tentative de contestation face à l’imposition, par l’administration de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), d’un plan de redressement typique d’un programme néolibéral de restructuration d’entreprise (coupures de personnel et de services ; création et explosion des frais en tout genre, etc.). Ce plan fut concocté, entre autres, à l’aide de l’expertise de la firme comptable Price Waterhouse Cooper (PwC).

[2Par moral ou moralisation, nous entendons une dialectique amorale (le néolibéralisme)/morale (le néo-conservatisme). Cette précision ne se retrouvera pas toujours dans le reste du texte, mais il doit être bien compris que l’usage du terme moral renvoie à cette dialectique et explicite sa force dépolitisante de toute médiation sociale.

[3Pierre Bourdieu, « Unifier pour mieux dominer », dans Pierre Bourdieu, Contre-feux 2. Pour un mouvement social européen, Paris, Raisons d’agir, 2001.

[4Marcel Gauchet, L’avènement de la démocratie, Tome 1, La Révolution moderne, Paris, Gallimard, 2007, p. 164.

[5À la lecture de ce texte de Gauchet, le « social » et la « société civile » semblent des équivalents conceptuels. Pour un approfondissement de leur distinction par cet auteur, nous suggérons de lire Marcel Gauchet et Claude Lefort, « Sur la démocratie : le politique et l’institution du social », Textuelles, no 2-3, 1971, pp. 7-78.

[6Gauchet, op. cit., 2007, p. 151.

[7À ce sujet, lire les ouvrages respectifs de Hannah Arendt et d’Éric Hobsbawm sur l’impérialisme moderne de la fin du XIXe et du début du XXe siècle.

[8Marcel Gauchet, « Le politique permet à la société de tenir ensemble », Philosophie Magazine, no 7, février 2007.

[9Cette expression est la nôtre. Nous pensons que, malgré ses volontés de présenter le néolibéralisme et le néo-conservatisme sous leur aspect exclusivement politique, Brown ne réussit pas à cacher la dimension économique du néolibéralisme ni la dimension idéologique du néo-conservatisme. Nous nous autorisons ainsi, « avec et contre » Brown, à utiliser les expressions « économie » et « idéologie ».

[10Pensons, par exemple, à la transformation des ministères du Revenu en agences du Revenu par les gouvernements du Québec et du Canada ou au Conseil pour la diffusion de la culture économique mis en place par le gouvernement français. Ce Conseil soi-disant indépendant se présente lui-même en termes orwellien : « Crée en 2006 à l’initiative du ministre de l’Economie pour répondre à l’enjeu démocratique que constitue la diffusion de la culture économique, le CODICE a été reconduit dans ses missions en 2008 par Christine Lagarde. », http://www.codice.fr/qui.php. Le mot d’ordre de ce Conseil est directement puisé dans la novlangue actuelle : « Pour mener à bien la mission qui lui a été confiée, le CODICE est conçu comme une instance de réflexion impartiale, indépendante et pluraliste, qui regroupe des personnalités de l’entreprise, de l’éducation et des experts économiques et des médias, tous bénévoles et prêts à s’engager dans cette démarche. », www.codice.fr/qui2.php (en gras dans le texte original).

[11Wendy Brown, Les habits neufs de la politique mondiale : néolibéralisme et néo-conservatisme, Paris, Les Prairies ordinaires, 2006, p. 113.

[12Nous devons une partie de ce paragraphe à Jacques-Alexandre Mascotto. Lire Jacques-Alexandre Mascotto, « Michel Freitag ou pourquoi vaut mieux de venir au monde que de tomber dans l’environnement », dans Benoît Coutu (dir.), La pensée enracinée. Essais sur la sociologie de Michel Freitag, Montréal, Carré Rouge, 2008.

[13Hannah Arendt, « Les ex-communistes », Hannah Arendt, Penser l’événement, Paris, Belin, 1989, pp. 163-175.

[14Alain Frachon et Daniel Vernet, « Le stratège et le philosophe », Le Monde, 15 avril 2003.

[15Ce personnel politique est toujours prêt à redistribuer l’argent public aux banques et conglomérats financiers afin d’alimenter ce tonneau des Danaïdes qu’est le capitalisme financiarisé. « La question est de savoir combien de temps la population va supporter d’être ainsi écorchée vive » se demande l’un des fund managers de Ignis Asset Management. », cf. Frédéric Lordon, « Crise européenne, deuxième service (partie 1) », http://blog. mondediplo.net/2010-11-08-Crise-europeenne-deuxieme-service-partie-1. Cette question s’inscrit dans le cadre européen, mais est parfaitement transposable à la situation américaine.

[16Ce qui est évident dans le domaine de la sécurité : l’autonomisation des corps policiers accompagne le déferlement de la violence à l’encontre des manifestations pacifiques, l’énorme appareil technique (les habits « robot cop » et le recours de plus en plus fréquent aux armes non létales), le secret autour de règlements et de lois contournés par ceux et celles qui les profèrent, ainsi que le sentiment d’impunité qu’ont les autorités policières devant les institutions gouvernementales. Ce que nous prouvent les arrestations massives de Toronto de juin 2010 et la répression « préventive », à Montréal, de la manifestation contre la brutalité policière du 15 mars et la manifestation étudiante du 31 mars 2011.

[17Nous renvoyons ici au texte de Michel Freitag, « Exposé de Michel Freitag sur le totalitarisme », chap. dans Gilles Gagné (dir.), L’antilibéralisme au Québec au XXe siècle, Montréal, Nota Bene, 2003.

[18Slavoj Zizek, Après la tragédie, la farce ! Ou comment l’histoire se répète, Paris, Flammarion, 2010, p. 31.

[19Le capitalisme en tant que principe de responsabilité qui filtre et récompense la crème de la crème, pour le plus grand bonheur de tous.

[20David Cay Johnston, « Scary New Wage Data », http://tax.com/taxcom/taxblog.nsf/Permalink/UBEN-8AGMUZ?OpenDocument, cité par http://contreinfo.info.

[21Central Intelligence Agency, The World Factbook, https://www.cia.gov/library/publications/the-worldfactbook/rankorder/ 2172rank.html ?countryName=United%20States&countryCode=us&regionCode=na&rank=42#us. Selon le même document, le coefficient de Gini des États-Unis est bien plus proche de celui du Mexique (en 2008) que du Canada (en 2005). Bien que les années ne soient malheureusement pas les mêmes pour tous les pays, il nous semble que ces éléments de comparaison restent instructifs.

[22Voir le graphique très révélateur de l’anticipation de l’évolution du coefficient de Gini d’ici 30 ans sur www.sustainablemiddleclass.com/Gini-Coefficient.html.

[23John Gittelsohn and Kathleen M. Howley , « U.S. Home Prices Face 3-Year Drop as Inventory Surge Looms », www.bloomberg.com/news/2010-09-15/u-s-home-prices-face-three-year-drop-as-inventory-surge-looms.html, 15 septembre 2010, cité par http://contreinfo.info.

[24Barry Ritholtz, « Why Foreclosure Fraud Is So Dangerous to Property Rights », 12 octobre 2010, www. ritholtz.com/blog/2010/10/why-foreclosure-fraud-is-so-dangerous-to-property-rights/. Cité par http://contreinfo.info. Voir également D. Streitfeld et G. Morgenson Foreclosure, « Furor Rises ; Many Call for a Freeze », The New York Times, 5 octobre 2010, www.nytimes.com/2010/10/06/business/06mortgage.html?partner=rssnyt&emc=rss, ainsi que la revue de presse sur le sujet proposée par la Columbia Journalism Review, www.cjr.org/the_audit/the_foreclosure_scandal_begins.php, 8 octobre 2010.

[25David Descôteaux, « La plus grande escroquerie de l’Histoire ? », Le Monde, 29 octobre 2010, www.lemonde.fr/idees/article/2010/10/29/la-plus-grande-escroquerie-de-l-histoire_1432927_3232.html.

[26Définitivement, c’est un leitmotiv répandu en Occident ! Après la France ou les États-Unis, ici même au Québec, c’est ce que répète inlassablement le Réseau liberté-Québec, nouveau lobby politique qui se dit apolitique (encore !) et qui regroupe des libertariens, des anarcho-capitalistes, des conservateurs et des gens de la droite en général. Ce groupe répand sa doxa à l’aide de promoteurs télé-médiatiques tels que le politicien de droite déchu Mario Dumont et du chroniqueur Richard Martineau qui n’a de cesse de déverser sa haine envers « tout » dans sa rubrique du Journal de Montréal. À l’instar du Tea Party états-uniens, Éric Duhaime, un des fondateurs et porte-parole improvisé de ce groupuscule nébuleux, soutient que la crise environnementale n’est qu’une chimère d’écologistes, que les syndicats sont désuets, que l’État doit être réduit au minimum ou encore, autre ineptie, qu’Amir Khadir, député du parti Québec solidaire, a, en raison de ses origines iraniennes, un agenda islamiste caché alors qu’en vérité les parents de ce député ont fuit la répression des Mollahs ! Vraiment, nous n’avons rien à envier à nos voisins du sud…

[27« Discours de M. le président de la République à Toulon », 25 septembre 2008, www.elysee.fr/president/les-actualites/discours/2008/discours-de-m-le-president-de-la-republique-a.2096.html.

[28La situation irlandaise est un exemple limpide de cette nécessité de faire payer la masse pauvre au profit des banques (étrangères).

[29« Les grèves récentes auront montré le spectacle stupéfiant de lycéens manifestant pour leur retraite. […] Les Français ont peur du monde, peur des autres et, plus encore, de leur propre peur. Et ils accroissent leur frayeur en voulant éliminer le moindre risque. C’est un effroi entretenu jour après jour par les médias et l’intelligentsia et qui vient d’abord de notre incapacité à maîtriser un univers devenu trop complexe pour nous. […] Nos voisins européens ont été surpris de nous voir descendre dans la rue pour deux années de travail supplémentaires quand eux-mêmes ont déjà accepté la retraite à 65 voire 67 ans. Ils y ont vu un trépignement d’enfants gâtés qui préfèrent casser leurs jouets plutôt que d’accepter une réforme, au demeurant incomplète. », cf Pascal Bruckner, « Cessons ces trépignements d’enfants gâtés ! », Le Monde, 5 novembre 2010, www.lemonde.fr/idees/article/2010/11/05/cessons-ces-trepignements-d-enfants-gates_1435987_3232.html.

[30Slavoj Zizek, « A Permanent Economic Emergency », New Left Review, no 64, juillet-août 2010, p. 94.

[31Michéa nous semble en outre être en retard d’une dialectique puisqu’il établit un lien figé entre néo-conservatisme et néolibéralisme.

[32Jean-Claude Michéa, La double pensée, Paris, Flammarion, 2008, pp. 18-19.

[33Ibid., p. 33.

[34Slavoj Zizek, « How to Begin from the Beginning », New Left Review, no 57, mai-juin 2009, pp. 43-55.

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