Qui cogne à la vitre ?

Sur « La puissance discrète du hasard » de Denis Grozdanovitch

Une invitation à la lecture du bel ouvrage de Denis Grozdanovitch, La puissance discrète du hasard, Paris, Denoël, 2013.

Son parcours est éclectique : champion de tennis, champion d’échecs, auteur de nombreux ouvrages salués par la critique (son Petit Traité de désinvolture a reçu le prix de la Société des gens de lettres en 2002), « Grozda » s’est fait un art des dissertations profondes et légères sur le tout et le rien, l’existence, le plaisir ou la douleur de vivre. Avec une humilité d’écriture non feinte et une érudition vertigineuse, il met en scène son cheminement personnel, inspiré des philosophies ou religions orientales, au premier rang desquelles le taoïsme. Dans L’art difficile de ne presque rien faire, publié en 2009, l’oisiveté dont il entretient son lecteur est un art contemplatif, difficile et profond. L’auteur s’efface à l’écoute du monde : le murmure de l’autre, les feuilles mortes et les âmes mortes… Et laisse résonner en lui tous les défis du monde contemporain.

La secrète mélancolie des marionnettes, son premier roman publié en janvier 2011, prend comme modèle littéraire le très célèbre Decameron de Boccace : des écrivains, réunis dans une villa Médicis, regardent le monde s’effondrer autour d’eux… non pas cernés par l’épidémie de peste comme chez Boccace, mais sous l’effet de la gangrène consumériste et d’un modèle occidental voué à sa perte.

« Que l’humanité, ou ce qu’il est convenu de nommer ainsi nous oublie et nous laisse tranquilles. Nous formons ici une petite confraternité de cœurs désabusés, mais chaleureux et toujours vaillants. »

Il s’agit, pour ces happy few, de « rendre l’atmosphère ambiante irréelle ou surréelle, chercher à débarrasser, du mieux qu’ils le pouvaient, leurs moments d’existence ici-bas de l’inévitable trivialité attachée aux affaires humaines ordinaires, et tenter ainsi de conférer une texture fabuleuse à leur terrestre passage. »

Pendant que ses personnages dansent au-dessus d’un volcan, le narrateur dénonce l’axe dynamique de la civilisation occidentale : « leur fameux progrès tant revendiqué n’est qu’une progression têtue vers l’abîme. » Le modèle de société n’aurait d’autre but, inconscient et mortifère, que de « vérifier l’Apocalypse ».

S’ensuivent discussions et débats, où Denis Grozdanovitch excelle. Brillant, profond et léger, lorsqu’il quitte le narratif pour le discours impromptu. En bonne compagnie, puisqu’accompagné dans chacun de ses ouvrages par Valéry, Sebald, Schopenhauer ou Gourmont…

Humanisme sans frontières, humanité, humilité : l’époque nous intime, comme une leçon de vie, de (re)découvrir l’univers Grozdanovitch.

Coïncidence heureuse

Son dernier opus s’inscrit dans le même mouvement de réflexion, qui embrasse et questionne obstinément notre rapport au monde. La puissance secrète du hasard est un hymne inspiré célébrant une perception alternative : celle qui nous fera abandonner les lois de la causalité et les excès rationalistes, au profit du surgissement aléatoire. Défi immense, étayé par de minuscules éléments de l’existence :
« A la vérité, mes premiers contacts avec ce que j’aimerais appeler un ordre irrationnel cohérent remontent à l’enfance… »

Cet « ordre irrationnel cohérent » émerge dans une douce surprise, une coïncidence heureuse. La survenue concomitante de quelques éléments disparates deviendra ainsi, pour qui saura les accueillir, éclairante et porteuse de sens. Cette « synchronicité » bienheureuse est illustrée par une anecdote de Jung : au moment même où une patiente en thérapie évoque l’offrande onirique d’un scarabée doré, l’apparition à la fenêtre d’un hanneton met en lumière la force de l’archétype. Comme le note l’analyste, l’essentiel ne relève pas de la coïncidence anecdotique, mais plutôt du sens que nous faisons advenir, lorsque nous nous rendons disponibles, mentalement ouverts aux images puissantes et aux symboles possibles.

L’irruption.

La figure animale sera, souvent, l’intercesseur ; permettant cette connexion rare avec une partie immergée de nous-mêmes. Tour à tour, sous la plume et dans la mémoire de Grozdanovitch, les ailes bleutées d’un martin-pêcheur, le glissement feutré d’un chat, une colombe égarée font sens. Ces signes vivants seront le lien inouï et exact entre la réalité physique, extérieure, et le monde psychique.

« Ces animaux qui cognent à la vitre ne sont-ils pas, eux aussi, poussés à le faire par un besoin de cohésion qui les relie soudain plus fortement à nous à travers la brèche de notre désarroi ? »

Il y aura là, bien loin du mépris cartésien, une connexion soudaine avec l’animalité, instinctive et sûre. Une appréhension synthétique et immédiate du réel guidera les pas de celui qui saura s’y soumettre.

Les Princes de Serendip.

S’appuyer sur des traces infimes, qu’on laissera émerger, et ainsi accéder à une vérité… Telle est la leçon du conte rendu célèbre par Horace Walpole, et la naissance du concept de « sérendipité ». Terme utilisé depuis dans le champ scientifique, pour désigner découverte aléatoire et hasard heureux. Saisir l’inattendu, suivre une intuition bénéfique.

Cette intuition, Grozdanovitch la rapproche d’une intelligence non analytique, rapide, non déductive. Comparable à certains phénomènes de gestion du réel qu’on observerait davantage dans le règne animal (et faculté affaiblie chez nos contemporains). Hasard, belle coïncidence, providence… Etre au bon endroit, au bon moment : c’est là une qualité qui ne manque jamais aux sportifs d’excellence. Grozdanovitch évoque le talent de Roger Federer, une intuition du jeu presque magique qui appartient, dirait-on, à un ordre différent.

Le défi qui se présente aux nouveaux joueurs de l’existence serait de « restituer au monde sa chatoyante diversité » : le texte oscille entre l’acceptation du flux et l’imposition du sens, la crispation rationaliste et un lâcher-prise salvateur.

Philosophiquement…

Les conséquences philosophiques de ce miroitement du réel sont inspirées à Grozdanovitch par Jules de Gaultier, le plus brillant héritier de l’humanisme classique :

« Tout est mythologie, nous ne pouvons donner du fait de l’univers que des représentations symboliques, toutes nos explications sont des métaphores. » Il s’agit alors d’accepter l’image et l’écart, car tout est image et écart. Une appréhension censément objective et rationnelle du monde n’est rien d’autre qu’une nouvelle projection, un nouveau bovarysme. Reconnaître l’illusion inhérente à notre perception serait le premier pas vers cette sagesse.

« Il n’y a rien de plus naturel que le hasard ni de plus constant que l’imprévu. L’ordre, en somme, est une entreprise antinaturelle. » Rencontres heureuses, au hasard de l’écriture : Paul Valéry et Montaigne, Jules de Gaultier et le Yi-King… Le texte fluide, aérien, dansant de Grozdanovitch ré-enchante cette très ancienne représentation : le changement perpétuel. Un monde héraclitéen se dévoile sous nos pas. L’on connaît la nécessité, peu à peu, de percevoir le mouvant, toute cette part du monde qui exclut à jamais la maîtrise.

L’urgence, enfin, de quitter la lettre pour l’esprit :
« Le pire des mensonges est de dire la vérité, toute la vérité, en cachant l’âme des faits. » (Carlos Onetti, cité par D. Grozdanovitch)

La puissance discrète du hasard, de Denis Grozdanovitch, Paris, Denoël, février 2013.

// Article publié le 24 avril 2014 Pour citer cet article : Gwenaëlle Ledot, « Qui cogne à la vitre ?, Sur « La puissance discrète du hasard » de Denis Grozdanovitch », Revue du MAUSS permanente, 24 avril 2014 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Qui-cogne-a-la-vitre
Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Espace privé | SPIP | squelette