L’offrande musicale

Libre interprétation en clé de don

« Ce que le discours poétique porte au langage, c’est un monde pré-objectif où nous nous trouvons déjà de naissance, mais aussi dans lequel nous projetons nos possibles les plus propres. Il faut donc ébranler le règne de l’objet, pour laisser être et laisser se dire notre appartenance primordiale à un monde que nous habitons, c’est-à-dire qui, tout à la fois nous précède et reçoit l’empreinte de nos œuvres. »
Paul Ricœur [1]

La culture est ce par quoi je suis redevable auprès de ceux qui m’en ont fait le legs. Si le mot testament a un sens, c’est bien ici : je dois à tous ceux qui ont contribué à mon éducation la nécessité de faire en sorte qu’à mon tour mon œuvre créatrice soit pour eux l’occasion d’une réjouissance qui les élève à une réflexion qui contribue à devenir à leur tour des donateurs auprès des générations suivantes.

Celui qui aime l’art et les choses de l’esprit par-dessus tout, au point où il voudrait s’y consacrer pleinement n’a qu’un seul souci : celui de faire en sorte que ce qu’il crée ou qu’il transmet soit accueilli avec ferveur au-delà d’un habitus de classe qui en restreint la possibilité. L’art est par excellence ce qui se donne et se reçoit pareillement. Quand Cziffra ou Samson François donnaient un concert, ceux-ci avaient leurs aficionados qui ne rataient jamais leur présence au spectacle que ces deux pianistes allaient donner. La première partie des récitals de Cziffra était du Chopin. Mais ce qu’on attendait de lui avec expectative c’était la seconde consacrée à Liszt. Son nom est attaché à ce compositeur.

Quant à Samson François, c’était Chopin, Debussy mais surtout le redoutable Scarbo de Ravel. Ce que le public leur rendait, c’était une salve ininterrompue d’applaudissements qui finissaient par la demande d’un bis. Et le maître s’exécutait. L’art est cette activité par laquelle le don, le recevoir et le rendre s’effectue dans un enchaînement continu auquel le beau traversé par l’émotion est l’ouvrier.

L’art aspire à ce que Mauss nous a décrit dans son essai sur le don. Toute exécution musicale appelle à une forme de participation active où la conscience de soi jouit unanimement de la joie de la reconnaissance de l’autre de ce qui se joue dans un concert. Et ce qui s’y joue, c’est la participation active que dessert l’artiste. Il y a une sorte d’effervescence comparable à ce que Durkheim décrit dans Les formes élémentaires de la vie religieuse. Le récital est le lieu d’une parole vive où chacun communie avec chacun. C’est une sorte de langage auquel on accorde une universalité du fait que se produit une émotion partagée. L’instrumentiste est le relais d’une parole donnée adressée à un public pour que la promesse de leur échange débouche sur une réception amoureuse des uns et des autres.

Un public qui forme pour un temps donné une communauté sensuelle

Car il y a toujours plus dans une exécution musicale. Il y a une commutativité immédiate entre celui qui donne et celui qui reçoit et c’est bien pourquoi un récital a les allures d’une « messe » où quelque part se phénoménalise une forme de Sacré.

On y écoute une interprétation dont on attend qu’elle vous délivre d’une sorte d’émerveillement qui nous ravit au point que le rendre se constitue par cet acte même où l’au-delà de l’ordinaire se manifeste dans la proximité entre l’artiste et son public. L’artiste est une sorte d’intercesseur entre un public subjugué par une interprétation qui le surprend et ce qui ressort d’une présence sacrée dont la présence se devine au point où les silences de Schubert nous en approchent. Les notes renvoient vers des points d’orgue suspensifs pour qu’on y décèle une interrogation que l’interprète veut diriger dans un sens où l’écoute se fait plus intense, comme s’il s’adressait non pas tant à son public qu’à des forces qui l’assurent de ses intentions.

Le concertiste tout à la fois l’ascèse que la possession

Jouer, c’est s’engager dans un processus qui donne une ouverture autre que la sienne. C’est une sorte de possession que l’on délivre à un public dont l’hypnotique deuxième mouvement de la dernière sonate pour piano de Schubert est la parfaite concrétisation. Le temps d’un concert est ou devrait être un moment particulier où « quelque chose » devient tangible qui, pendant un temps, vous écarte de la vie ordinaire. En Suisse, le public a toujours avec lui les partitions du récital donné car il ne saurait être convaincu par la seule virtuosité de l’instrumentiste. Telle était l’éthique de Glenn Gould : ne pas faire en sorte d’être corrompu par une virtuosité facile qui altère profondément le sens de l’œuvre jouée. Si l’instrumentiste donne sa vision de telle ou telle œuvre, il lui faut oublier les effets que sa technique lui permet afin que quelque chose se passe. C’est pourquoi Arturo Benedetti Michelangeli se refusait à faire concert sur concert. Il cherchait à privilégier des moments rares dans le sillage du au respect des compositeurs qui étaient à son répertoire. On pourrait aussi citer Dinu Lipatti dont le perfectionnisme n’avait d’égal que sa modestie lequel pour notre plus grand malheur décéda à 33 ans. La femme du pianiste allemand Artur Schnabel racontait que quand Lipatti finissait de jouer du Bach, son mari lui prenait la main pour l’embrasser.

Donner le meilleur de soi

L’obligation de donner chez un interprète se conjugue avec l’obligation de donner le meilleur de soi, comme si l’artiste était en situation de dette vis-à-vis de son public ou plus encore envers le compositeur. L’artiste sait cette exigence. Aussi le don prend la forme d’un sacrifice des effets faciles car il se doit à son public, à l’idée de son interprétation. Le public ne soupçonne pas ce qui constitue la vie de l’artiste et de ses exigences. Que le don soit tout à la fois don et sacrifice pour que ce soit l’œuvre qui soit jouée dans l’économie qui soit la sienne, et non pas à partir de la subjectivité d’un virtuose qui cherche l’effet constitue la première des nécessités requises.

Il faut préciser ici qu’il existe deux écoles : l’une qui se refuse aux élans imaginatifs de l’interprète, à savoir l’école objectiviste qui se plie aux seules indications de la partition, et l’école qui fait de la sensibilité immédiate du concert l’occasion de briller surchargeant entre autres exemples l’œuvre de Chopin en rubato inutiles.

Cette seconde école n’est pas la mienne, on l’aura compris. S’en tenir à la partition est bien suffisant car on y touche plus l’essentiel qu’une interprétation virtuose qui passe à côté du don du compositeur que l’on doit transmettre dans le plus grand respect du aux créateurs. C’est pour l’interprète une façon de rendre hommage à l’auteur et s’en tenir à la vérité sinon il y a tout lieu de parler de sacrilège. L’interprète est soumis à une obligation : donner ce que la tradition lui a donné et rendre ce que ses maîtres lui ont transmis. L’interprète se doit à une forme d’ascèse qui l’engage comme s’il s’agissait d’un acte moral. C’est que ses visées sont élevées car il doit rendre public la hauteur de ses exigences. C’est ainsi que l’on peut dire que Richter interprète les miroirs de Ravel ou les dernières octaves de la première ballade de Chopin comme s’il jouait du Liszt. Ceci ne devrait pas être admis et mon professeur ne manquait pas de me le faire remarquer dans Chopin.

C’est par le respect de l’objectivité qu’un interprète peut rendre tangible la présence des réelles intentions du créateur. Si le public ne saisit pas la différence, l’interprète, lui, le sait. Aussi a-t-il la nécessité de rendre ce qui lui fut transmis par son éducation musicale bien qu’il puisse par son imagination créatrice apporter une forme d’originalité contrôlée. Mais il doit en connaître la limite et la respecter.

Interpréter comme si le public était constitué par les compositeurs que l’on joue

Ne pas jouer pour faire impression mais pour convier à un rapprochement envers un dénuement interprétatif et ce qui se dégage par une forme minimaliste assurément plus proche d’un sentiment où le Sacré a plus de chance de se manifester. L’artiste doit donc se donner avec les exigences qui sont les siennes tout en ayant à l’esprit l’obligation de rendre au plus près d’une intellection la plus adéquate quant à son idée de l’œuvre. La réception par le public ou la critique lui importe moins que son examen de conscience. Ce qu’il veut après la fin de son concert c’est pouvoir dire son contentement ou non de l’interprétation qu’il nous a donnée.

Tel était ce qui animait Gould au point où il arrêta sa carrière à 32 ans pour se consacrer uniquement à son studio d’enregistrement où il pouvait sertir ce qu’il pratiquait par ses enregistrements comme s’il s’agissait de diamants à tailler et préciser la forme. C’est ainsi que pour les variations Goldberg, celui-ci fit une trentaine de prises pour son aria initiale. L’artiste donne, mais d’abord il se donne une idée dans l’inespoir d’être compris. Mais qui fréquente des salles de concept appréhende ce que je dis : il existe des moments exceptionnels où un fluide passe et où le théâtre se transforme en un lieu saint près du sillage céleste.

C’est alors la condition requise pour que la réception laisse flotter un silence d’autant plus silencieux que les conditions sont remplies pour qu’une forme de communion ait lieu.

Que donne l’interprète ?

Ce que à quoi s’adonne l’interprète, surtout s’il joue du Bach, c’est faire une offrande musicale qui dépasse l’humain pour palper l’impalpable. Le public est là et c’est tant mieux. Mais tout interprète veut rejoindre un sentiment religieux comme s’il en allait de sa vie même. Art le plus immatériel qui soit, la musique n’est guère loin de la mystique tant l’attachement à ce qui lui fut donné par les muses ne peut que le distinguer du commun des mortels. La virtuosité ébouriffante de Vladimir Horowitz lui valut d’être comparé au diable surtout quand il jouait du Liszt. Dans Mozart ou Schubert, au soir de sa vie, il redevient un ange. J’aime tant la formule de Nietzsche selon laquelle « la vie sans la musique serait une erreur » qu’elle doit être essentielle et présente chez l’interprète car c’est la vérité même pour celui qui a tout sacrifié pour parvenir au faîte de son art. Son don se veut sans réserve et c’est pourquoi le rendre est facilité par l’aubaine dans lequel se trame l’enjeu même du vivre. Il peut être si « totalitaire » chez un compositeur que celui-ci veut à l’instar de Scriabine faire la synthèse de tous les arts. Notons que ce dernier était fou de théosophie, celle que lui inspirait Blavatsky du début du vingtième siècle.

L’amour de l’art qui nous soustrait un temps de notre On quotidien (cf. Heidegger) réunit en une formule la logique du donner, recevoir, rendre. Elle grandit nos forces vitales tout autant que nos forces spirituelles. Il s’agit bien d’une monnaie, mais celle-ci est céleste. Et c’est pourquoi l’enjeu est grand, il devrait même être politique.

Peu de philosophes se sont penchés sur la musique. Il y eut Nietzsche, Cioran et Jankélévitch. Cette carence mériterait d’être traitée mais il est bien difficile d’engager une réflexion à propos d’un signifiant pur, sans signifié comme nous le rappelle Deleuze.

La musique ou l’émotion universelle

La musique nous fait sortir le temps du concert de notre moi étriqué car il y a en elle un appel à un universel ouvert à toutes les langues sans pour autant être incomprise. Il y a le il y a. Le don pour le don. Et ses transports nous conduisent vers les lotissements des cieux d’où peut retentir ce qui se rapporte à l’humain dans sa plus grande singularité. Elle dépasse même l’entendre (je pense ici à John Cage et à son fameux deux minutes trente-quatre) pour se perpétuer dans la prolongation d’un silence interrogatif. L’interprétation du concerto pour Hautbois de Marcello arrangé par Bach qu’interprète Earl Wild est à l’extrême limite du son émis et de l’enfoncement pianistique et il en ressort une sorte de proximité avec le murmure d’une confession émue d’elle-même. Je pourrai multiplier les exemples. Mais en l’occurrence les œuvres de Stravinsky, Prokofiev et de Bartok n’en font pas partie. L’émotion ressentie traduit ce que ce terme signifie en latin : sortir de soi.

Telle la tâche de l’interprète : faire en sorte qu’à partir de son jeu et l’agencement des sonorités qu’il opère, il parvienne à nous faire rencontrer une autre réalité qui nous place dans un mouvement d’extase auquel Scriabine aspirait tant. Il a d’ailleurs composé le poème de l’extase. Seule la musique possède cette force de nous entraîner au-delà d’un monde rétréci à sa seule condition économique.

Que le public vous le rende bien vous rassérène dans cette passion par laquelle l’interprète est l’intercesseur entre une haute idée qu’il se fait de son jeu et un public qui vous remercie de la dispensation amoureuse qui lui a été transmise. C’est à cet instant que l’on mesure que le Sacré a encore une existence. Le public s’empresse d’acheter vos disques où en ne ratant aucun de vos concerts sans oublier la séance des dédicaces.

L’amour de la musique ou la proximité du Sacré

Il y a tout lieu de parler d’une forme de redevance dans laquelle le public manifeste sa reconnaissance de ce que vous lui avez offert. Le rendre s’exécute sans le moindre atermoiement. Ce qui, ici, circule, c’est un même amour médiatisé par la musique qui suspend un temps l’embarras du quotidien pour qu’advienne une sorte de connivence entre des esprits dont le public est partie prenante. Aussi est-il disposé à voir dans l’interprète un demi-dieu pour ceux qui sont les plus passionnés quoique les critiques sont là pour relativiser un enthousiasme qui peut tout emporter.

Il y va comme s’il en allait de la perpétuation de la vie et à la participation de la vie cosmique. Les attributs de l’interprète relèvent d’un univers qui s’approche de l’Absolu tant la perfection que l’on ressent est présente. Descartes ne déduisait-il pas l’existence de Dieu à partir de la volonté de perfection que chaque homme porte en lui et que lui octroie un morceau de musique obéie par une solennelle célébration dont l’interprète se fait joie d’atteindre.

Transmettre une tradition ou transmettre une émotion ?

Tout pianiste n’aspire-t-il pas à restituer les leçons de ses maîtres pour convertir les cœurs d’un public à l’idée qu’il se donne de telle ou telle partition. L’attraction qu’il opère autorise qu’il y ait un juste retour entre lui et ceux qui l’écoutent.

Ce pouvoir est si fort qu’il lui est rendu au multiple ce qu’il a donné du fait qu’il a engagé tout son être dans l’acte d’une donation totale de soi. Un récital doit toujours être un événement singulier. Et l’on attend de l’interprète qu’il émane de lui une sorte de magie à partir de laquelle le public donne à son tour, sans compter car il aura été subjugué par ce qu’il aura entendu. Ce monde dans lequel on s’achemine par le biais de l’interprète relève de la découverte d’une terre inconnue qui dispense la gustation de ses fruits. Par l’intermédiaire d’un concert, nous voici attablés pour un festin aux mille saveurs. Quelque chose nous saisit pour ne pas dire nous étreint.

Tel est l’enchantement que délivre la musique et c’est pourquoi nous sommes si redevables de celui qui nous délivre un moment de pure griserie et d’éveil à ce dont nous ne nous soupçonnions même pas. Quelque chose de tout à la fois inattendu et d’inentendu.

Rendre le plaisir qui nous a été offert

Donner des bis participe de la demande que le public attend pour prolonger des moments de bonheur si ce n’est de félicité. L’art est ainsi fait qu’il tire de nous tout ce qui a le plus haut, tout ce qu’il y a de plus grand. Aussi sommes-nous en dette vis-à-vis de quelqu’un qui est le cuisinier de mets qu’il a longuement élaborés tant techniquement qu’intellectuellement et dont notre palet jouit. L’art relève de l’alimentaire, de ce par quoi notre goût épouse tout ce qui est bon pour notre économie psychique dans une altitude sans commune mesure avec le monde profane. Nombre de philosophes et de sociologues s’entendent pour dire que nous vivons dans un monde désenchanté où le Sacré s’est absenté. Or la fréquentation des salles de concert infirme ce propos. Ce qui s’y passe va au-delà de ce qui arrive dans une église. Le prélude confère la note première d’un programme qui attend de nous la sollicitation de notre oreille captive des mélodies qui vont se succéder au gré de l’agencement des sons dont la si grande organisation rappelle l’existence d’un grand horloger. Tel est ce qui se donne ainsi que le particularisme des timbres propres à chaque instrument qui sont autant de ravissement pour une oreille instruite à partir de la source émouvante d’une beauté radieuse sans pour autant être tapageuse.

Il en va de l’art comme s’il s’agissait d’un évènement majeur

L’art est cette occasion rare de discerner ce qui mérite d’être vécu et ce qui suppose de ne point être saisi par ce qui relève de l’insignifiance. Le poète tout autant que le musicien sont ceux par lesquels l’être humain peut être accueilli dans la vérité qui est la sienne : celle qui appréhende les vrais enjeux d’une existence que l’on peut résumer par l’épitaphe de Guyau : « celui qui aura vraiment vécu, celui-là revivra. » Celui qui rend du fait de son admiration qu’un interprète aura suscitée en lui est marqué du sceau de la dette qui consiste à reconnaître que ce qu’il a entendu, peut-être ne l’entendra-t-il plus jamais. C’est pourquoi les passionnés sont à la recherche de « pirate ». Le risque qu’un interprète encourt est de faire trop de concerts, ce qui le transforme en fonctionnaire de son instrument ou de le voir contracter des tendinites incapacitantes comme ce qu’il advint il y a peu à Lang Lang.

Faire de l’art une discipline de premier ordre

Or chaque concert doit être un moment privilégié, voire unique pour que le charme opère. L’enjeu auquel est requis le musicien, c’est faire tomber les murs de l’indifférence pour que la beauté s’empare de tout au point où l’esthétique devienne l’activité première d’un nouveau commencement dans la conception de l’existence. C’est le vœu le plus cher de l’artiste, qui vit pour son art comme si cela relevait d’une importance primordiale. Le public en a conscience. Aussi est-il applaudi au préalable de son récital comme si le public anticipait sur l’octroi de beauté que va lui donner l’artiste. Aussi n’est-il pas négligent envers cette fin de l’acte créateur. Il doit rendre parce que le don qui lui est fait est exorbitant. Celui-ci mesure ô combien l’artiste pour être le dépositaire d’une volonté de transcendance a dû sacrifier grandement de son temps. L’amour que l’artiste distribue sans compter fait qu’il dispense son art avec l’intention d’en donner la plus haute idée auprès de ceux qui découvrent une forme inédite de beauté. À cet instant, son public n’est-il pas tenu de lui rendre grâce du fait de la possession extatique que lui a accordée tel ou tel instrumentiste ?

L’art ou la manifestation du religieux

L’emploi d’une terminologie chrétienne n’est peut-être pas adéquat pour penser ce qu’il faut concevoir, mais tout du moins, on tente de restituer pour le mieux une expérience qui se situe dans une voie toute religieuse au sens où Émile Benveniste nous apprend que sa signification première est celle qui unit l’interprète et son public dans la même participation à un exercice où la pureté des esprits se rencontre.

C’est en cela que la terre s’élève vers une attente qui concilie le donner artistique et le rendre d’un public qui écoute un morceau de musique qui suscite des émotions particulières à chacun. Rien ne peut mieux que faire sentir les intentions d’un interprète que le live du fait que l’enthousiasme y est au rendez-vous. Ici, pas de raccords possibles. Mais à qui un instrumentiste s’adresse-t-il ? À l’idée qu’il se forge du morceau. Et à travers elle, à l’idée d’un Créateur qui le rétribuerait à l’aune de l’expressivité sensible qu’il a su déployer. Il faudrait jouer en ayant dans l’esprit l’idée que dans le public il existe l’âme du compositeur et que c’est d’abord à lui auquel on s’adresse. La musique relève du divin et du chaman, car la transe n’est jamais loin. Aussi, le musicien est soumis à la plus haute des humilités, et parmi le devoir auquel il lui revient d’obéir, il doit aller au plus simple pour se rapprocher d’une vérité dont il n’est en rien l’exécutant attitré. Il y participe mais il est aussi son propre public car c’est par cette entremise que ceux qui l’écoutent peuvent appartenir pendant le temps du concert à un univers fait de béatitudes auquel il ne saurait surseoir.

L’artiste : un être qui donne et un être endetté

Avant même de donner, il reçoit d’une tradition un savoir sur la façon d’aborder telle ou telle œuvre. Tout son être est alors tendu par une dette qui le dirige vers une intelligence toujours plus grande de ce qu’il a à interpréter. Toute œuvre doit être mûrie, réfléchie pour que son adéquation avec un sentiment de plénitude soit pleinement satisfaite. La restituer est un acte d’une ambition que l’artiste a contractée auprès d’une exigence à laquelle il ne doit rien abdiquer. Sa responsabilité est donc engagée et il doit faire en sorte de s’y tenir.

Il arrive à Lang Lang de jouer l’étude pour les notes noires de Chopin avec une balle de tennis. On ne peut voir là qu’un moment récréatif qui ne peut que heurter celui pour lequel un récital n’est pas un simple moment de divertissement. Cet état, le public le sent, parfois confusément, aussi ses applaudissements se font avec moins d’engouement.

L’art ou le pas de danse des Muses

L’art n’est, en définitive, qu’un rapport de soi empirique avec un soi transcendantal. Il aura fallu à l’artiste du temps pour y parvenir, mais dès lors qu’il devient un avec le compositeur, sa vie s’en verra transfigurée. Il redoublera d’attentions pour se trouver au niveau le plus juste avec les intentions issues du créateur.

L’artiste est à la fois lié aux exigences du compositeur et à un niveau plus élevé, celui par lequel il donne un accès foudroyant à ce qui semblait s’être évanoui : le Sacré.

La vie ordinaire s’étiole dans la banalité des événements insignifiants. Cornélius Castoriadis nous raconte que dans son adolescence, il allait écouter dans une rue d’Athènes un pianiste qui commençait par le premier prélude de Chopin et qu’il en était à chaque fois ébranlé. C’est pourquoi dans une émission de France Culture, il demanda au fils d’Emmanuel Levinas de le lui rejouer. L’art vient témoigner de l’existence d’une occasion où l’homme appréhende sa pleine signification, celle qui possède quelques germes qui produisent en nous une forme de ravissement.

Tout instrumentiste qui nous ouvre à cette voie ne peut mériter que notre admiration, ce qui est une façon de lui rendre notre estime. Que peut-on lui donner en échange sinon la compréhension de la dette à laquelle nous souscrivons quand nous sommes dans une salle de concert où la joie faite de retenue attentive rayonne et vibre de toute part. C’est en quelque sorte à une sorte de « pèlerinage » (je pense ici à Liszt) quand nous nous rendons à un concert. Nous y allons pour être marqués du sceau d’une participation qui nous inclut dans le processus où se déroule la « procession » par l’intermédiaire de laquelle nous vivons une temporalité si particulière dont le recueillement du public est la démonstration.

L’écoute attentive participe d’un processus par lequel je me fais moi-même l’interprète du signal que délivre le créateur. Ce que je reçois est tel que l’obligation de rendre s’avère au-delà de toute conditionnalité. Ne rêve-t-on pas d’être celui qui donne le concert pour y recevoir tout ce que peut ressentir l’interprète ?

Ne s’opère-t-il pas une forme de jalousie tant ce qui fut joué et interprété, j’eus voulu en être l’auteur ? Il émane de l’artiste un je ne sais quoi que l’on envie et dont on sait que l’on en sortira grandi.

L’artiste comme intercesseur entre les hommes et le partage du sublime

Se vouloir au plus près de ce qui nous augmente, c’est en définitive ce à quoi aspire le relais entre vous et le compositeur qui n’est guère autre, lui aussi, qu’un intercesseur entre lui et une Idée dont il cherche à rendre la matérialisation.

La musique vous emporte bien loin de tout calcul mesquin. Qu’est-ce qu’un utilitariste pourrait saisir du phénomène artistique tant l’oblation est si démesurée, incalculable, insensée à ses yeux ! Le don et l’émotion qu’elle suscite sont partout à la fois. Elle ne restreint rien et se donne au premier venu si tant est que celui-ci quête vers ce qui peut le sauver.

L’art salvateur des âmes ou l’obligation du rendre

Oui, l’art est salvateur parce qu’il se situe dans l’absolu. Et tendre vers l’absolu, c’est regarder les cimes qui sont autant de promesses de joie. Ô jésus, que ma joie demeure. Ce morceau de Bach participe d’une économie où l’être ne cesse de remémorer que la vie mérite d’être vécue. André Comte-Sponville parle de Spinoza pour dire qu’il a sauvé des vies. Je crois que la musique participe aussi de cette même logique si ce n’est plus. Elle nous donne plus que nous pourrions lui donner.

Rendre n’est pas si simple tant le sublime nous aura transportés vers l’indicible, notion étrangère à l’utilitarisme. Nous ne saurions espérer plus grand recevoir qu’elle. Et le rendre c’est à son tour, tenter de s’en approcher en apprenant un instrument de musique ou tout du moins aller à des concerts.

Par la musique, la vie féconde notre être pour nous donner la force de nous socialiser avec la beauté. Il est à craindre que ce mot devienne obsolète. Et c’est bien une des causes de notre malaise existentiel parce que la vie est devenue cette cage de fer dont parle Weber. Avec l’art, nous la quittons pour un instant gravé dans nos esprits.

Il faudrait faire en sorte de rentrer dans la musique comme on rentre dans les ordres. C’est ce que fit le dernier Liszt. Il faudrait entrer dans une salle de concert comme si on entrait dans un endroit où quelque chose d’anormal va se produire.

Il faudrait que l’homme qui pénètre une salle de concert le fasse comme s’il allait devenir le détenteur d’une vérité précieuse. C’est ce qu’il pourrait rendre à l’artiste qui va déployer son art. Car l’art vaut plus que tout, plus qu’un livre de philosophie ou de sociologie. J’exagère bien sûr, mais c’est pour mieux faire comprendre l’enjeu vital qui a lieu dans une salle de concert. J’entends poindre les réticences mais pour ma part, j’en suis convaincu. Écoutons le deuxième mouvement du concerto Jeune homme de Mozart : quelque chose nous tient, chaque instant prolonge une retenue qui révèle en nous-même un appel à ce que les aubes attendent de nous.

Retrouver les promesses de ce qui fut

La vie devrait commencer par l’amour de l’art et la formation artistique. On en est loin. La beauté tout autant que le Sacré sont devenus des états qui ont sombré dans le quasi-néant. Ce faisant, ils conservent la trace de quelque dieu qui y a laissé ses empreintes à partir desquels « là où il y a le péril, il y a le sauf. » (Heidegger)

Le temps des poètes ainsi que celui des musiciens attendent que le livre fermé soit de nouveau rouvert. Cela demande une conversion des valeurs dont il est à craindre qu’elle n’est pas lieu ou qu’elle ne soit qu’éphémère. La religion que l’on nous dessert n’est guère plus qu’un ersatz en voie d’épuisement où c’est la dimension morale et conformiste qui l’emporte et non l’esthétisme de la chose aimée. C’est cette moraline dont parle Nietzsche. Or la religion à laquelle je me réfère ne relève en rien de la morale. Celle-ci participe du plus lointain âge où elle signifiait pleinement ce vers quoi son étymologie nous renvoyait, à savoir ce qui lie chacun aux autres et au tout Autre. Or la musique telle que nous l’entendons participe de ce sens et c’est pourquoi elle est si chère à mes yeux. Le donner, recevoir, rendre inscrit sa définition dans celle de la religion dans son sens archaïque sinon animiste. L’artiste en est le sujet tout autant dans le donner que dans le rendre. Son acte créateur, il voudrait que son public l’appréhende pour ce qu’il incarne. Son intention, c’est diriger son public vers ce que lui perçoit ou comprend du rôle démiurgique qui est le sien. Le contact étroit qu’il entretient avec le Sacré, il espère le restituer du mieux qu’il peut. Débuter par Bach est un beau commencement. Finir par l’opus 74 de Scriabine l’est aussi.

La demande de l’artiste : écoutez-moi : « je suis une nuance » (Nietzsche)

Ce que l’artiste requiert de nous, c’est notre écoute assortie de mille nuances et non pas tant les habituels applaudissements. Son objet est, dans un temps donné, de recevoir une attention qui le conforte dans l’idée de ce qu’il considère être sa mission : dépasser l’indifférence vis-à-vis d’une langue qui tend à disparaître par ce qu’il redoute le plus : le conformisme bourgeois ou l’habitus de classe.

Si cette réquisition est vaine, c’est alors le pianiste qui ne jouera plus que pour lui-même. Il faut bien le reconnaître, cela arrive assez souvent parce que le public manque d’une éducation esthétique à laquelle l’école ne l’a pas formée. Dès lors, le rendre disparaît à son tour. Tout n’est plus qu’artificiel et fourvoiement dans une musique d’ambiance. Hélas ! Tous les desseins ciselés de l’artiste s’enfuient et la vie reprend son cours sans le moindre souci pour ce qu’elle est faite. Il en découle une tristesse indélébile pour celui qui sait, à savoir et en premier lieu, l’artiste.

L’art ne saurait être goûté sans une forme d’éducation

Il faudrait retrouver le sens de la célébration. Mais celle-ci n’est pas possible sans une éducation adéquate à cette fin. On préfère faire valoir les maths plutôt que la musique. Sauf que la musique c’est aussi de la mathématique et qui plus est fort difficile. Il faudrait lire le livre qui en est la thèse de Manfred Kelkel sur Scriabine pour s’en convaincre. Ou encore, il suffit d’analyser une fugue de Bach pour s’en persuader. Car s’il y a quelque chose de bien élaboré, c’est la musique. Et s’il fallait rendre compte de son apprentissage, on comprendrait qu’il y a peu d’élus.

Quant à l’interprétation, elle ne se suffit pas à elle-même, elle exige une culture tout à la fois littéraire, historique mais aussi philosophique. La musique est un haut lieu de la pensée. Un pianiste devrait lire entre autres exemples le livre de Guy de Pourtalès consacré à Chopin. Et se piquer de maîtriser le contrepoint. Elle exige de nous à la fois une émotion mais aussi une réflexion en ce qui concerne telle ou telle interprétation. C’est que chaque pianiste appartient à une tradition et que l’on comparera la version de telle pièce de Chopin jouée par Cortot avec celle interprétée par Claudio Arrau. Car il y a malgré tout un public avisé dont les différends quant à la nature de la restitution de telle œuvre peuvent être radicaux pour ne pas dire blessant pour l’instrumentiste. On trouvera grand nombre pour critiquer la mièvrerie sentimentale du deuxième concerto pour piano de Rachmaninoff. Il faut savoir à propos de la composition de ce concerto qu’il fut l’occasion pour Rachmaninoff de guérir d’une dépression profonde d’où son lyrisme échevelé. C’est alors que l’habitus devient un obstacle pour réellement apprécier tel ou tel morceau de musique. Je voudrai faire ici un bref aparté : l’on sait que Bourdieu considère la rareté d’une œuvre comme l’indice d’un habitus constitutif de l’univers bourgeois. Et que tout ce qui devient populaire devient objet de dégoût. Je lui opposerai un argument : celui de la fidélité. Je puis garder mon amour pour telle œuvre quand bien même si celle-ci a perdu sa valeur sociale marque d’une distinction de classe.

Je n’ai guère honte à dire que j’apprécie toujours l’adagio d’Albinoni tout autant que les études pour piano de Dusapin.

L’immatérialité de la musique et sa réincarnation par le rythme

Ce que veut transmettre un musicien, c’est un sentiment élaboré, à la fois construit et ouvert à la sensibilité. La force de la musique, c’est comme l’a bien vu Freud, qu’elle nous renvoie à un sentiment océanique qui fait vaciller notre raison.

Et c’est pourquoi la musique plus que les autres arts est plus à même d’être vécue avec intensité. Une partition c’est un peu le condensé d’une existence, avec ses silences, ses pauses, ses crescendos, ses diminuendos, ses accelerandos, ses piu lento, autant d’indications qui foisonnent dans l’œuvre de Scriabine là où dans la musique de Bach il n’y a rien de tel, ni aucun tempo, ni aucune indication de phrasé.

Le rythme la définit de part en part avec ses accentuations inopinées comme ce qui scande notre vie comme autant de respirations nécessaires. Le deuxième mouvement de la sonate opus 111 de Beethoven n’est-elle pas la préfiguration du rythme que l’on retrouve dans le jazz ? Au-delà du phrasé, c’est le rythme qui prévaut parce qu’il s’adresse au corps et à notre partie animale là où son immatérialité relève d’une sérénité rêveuse. Il ne faudrait pas oublier que la musique est un tonique, qu’elle cultive un éveil à la patrie du panthéon des dieux. Certes, tout dépend du compositeur. Avec Bach il n’y a nul lieu de se tromper. Du côté de Schoenberg il n’y a rien à trouver. La demeure du Sacré, Heidegger voulut la trouver chez Hölderlin. Pour ma part, je la découvre dans les chants médiévaux islandais. Et en ce qui concerne les contemporains, je me fais un plaisir d’écouter l’œuvre la plus souvent religieuse de Arvo Pärt.

L’art comme un don et une promesse d’amour

Cette bonne compagnie transforme ma vie, je suis tout à la fois un mystique quand j’écoute de la musique ou si je lis un livre et un être proche de l’ataraxie pour ce qui est de la vie ordinaire. Rien ne m’affecte sinon la culture et les choses de l’esprit. Mais à tout bien considérer, c’est la musique qui me fait vivre. La relativité du monde humain est ce dont je veux me dépendre. Mon cynisme conçu à la façon dont Diogène l’entend prend parfois le dessus. Reste ma passion pour l’anthropologie qui est une façon d’aimer l’autre pour ce qu’il est mais surtout parce que le Sacré y est inscrit de part en part. Est-ce notre nostalgie ? C’est tout du moins ce qui peut orienter un pianiste qui joue Bach. Ce qui doit l’orienter. Aussi il y aura toujours un hiatus entre un interprète et son public selon Gould quoique celui-ci rêvait du contraire.

Gould a beaucoup écrit pour justifier ses goûts artistiques. C’est une part de son œuvre qui est complètement éludée. Elle est dans des cartons attendant celui qui voudra bien se pencher dessus. Son éducation protestante n’est pas pour rien dans le plan de sa carrière et dans ses choix esthétiques. Aussi se méfiait-il du répertoire romantique pour ne pas dire qu’il l’abhorrait les coloristes français (Debussy, Ravel, Fauré).

Il est allé jusqu’au bout de la destinée qu’il s’était donnée. Ce qui n’est désormais plus possible pour tout pianiste d’aujourd’hui. Un instrumentiste qui a plus de 150 engagements par an vivant entre des chambres d’hôtel et des aéroports ne peut qu’éroder ce pour quoi il existe. Le risque qu’il encourt, c’est de devenir un simple exécutant peu à peu insensible à sa vocation : se faire le relais d’une voix intérieure qui lui dicte une direction vers le Très Haut.

L’artiste devrait se faire poète

Le poète est aussi redevable de cette fonction sauf que sa carrière est secondaire. Il ne vit pas de son art hormis quelques rares exceptions de sorte qu’il recueillera d’autant plus aisément ce que le monde lui offre d’impressions furtives et d’associations d’idées. Le public du poète est rare. Il a le temps d’observer les choses et de les associer d’une façon dont on n’aurait pu soupçonner la teneur.

Notre relation à lui est plus intime. Aussi son œuvre nous affecte plus que si on se trouvait dans une salle de concert. Il n’est pas là pour donner, recevoir, rendre. Il est là parce sa sensibilité aux choses aura bien voulu qu’il soit là où il est. La place de la poésie aura toujours été marginale d’autant plus que sa récitation par cœur au collège nous en a laissé une mauvaise expérience. Il est parfois nécessaire que l’artiste fasse une pause dans sa carrière à la fois pour développer son répertoire mais aussi pour retrouver ce qui justifie son existence même si son agent artistique voit cela d’un mauvais œil. Le monde vit pour de mauvaises raisons. Ici ou là subsistent des occasions qui se morfondent dans l’oubli dans lequel elles sont. Le règne du on invalide le temps qui prend son temps. Notre monde colonisé par la communication du 24 heures sur 24 ne peut plus connaître de la vie rien d’autre qu’un événement qui est suivi par un autre. C’est en cela qu’un récital est précieux : il suspend un temps où partout le charme opère. Or tout tourne en boucle sans que quelque aspérité ne se manifeste et n’enfreigne la logique d’un monde globalisé. S’il fallait parler d’un déficit, ce serait celui du temps où l’information succède à une autre information. Heureux soient les ermites pour lesquels le temps n’est pas aboli par son obsolescence. Leur quiétude nous devrions la faire nôtre dont Bach est le grand pourvoyeur.

Se saisir de l’art comme si notre vie en dépendait

Un privilège, oui. Donner, recevoir, rendre, je comprends que cela soit la passion qui anime Alain Caillé depuis tant d’années. J’aurai tendance à être plutôt fataliste en la matière : elle se fait ou bien elle ne se fait pas. Un récital peut aussi ne pas convaincre. Il n’y aura alors que des applaudissements purement formels.

Depuis le lycée, je suis attiré par la formule de Michaux et de son personnage Plume : « je me suis construit sur une colonne absente. » On sait que Claude Lefort en fit le titre d’un de ses livres consacrés à Merleau-Ponty. Cette colonne absente, l’art vous la restitue, et crée en vous un équilibre que Michaux complétait en écrivant « je cherche un être à envahir. » C’est bien l’opération que réalise le public envers celui qu’il écoute. Pour peu que l’artiste soit parvenu à la réalisation idéale de ce qu’il a joué, son public lui en sera redevable et le chérira de mille manières. Ce dont je me souviens entre autres des cours d’Alain Caillé, c’est que le mot don en langue allemande est associé au poison. Veuille-je m’en prémunir ? En tout cas, l’étymologie dit vrai. Ce n’est donc pas sans raison que l’homo oeconomicus a la place qu’il occupe aujourd’hui. Il revient au MAUSS de s’en préoccuper, d’autant plus que Marcel Mauss dans la conclusion de son Essai sur le don (page 262) voyait dans le futur l’avènement de celui-ci. Avec l’art, tout le système de justification utilitariste vole en éclats. La raison calculante n’a plus lieu d’être. Elle est face à une énigme. Concernant le donner, le recevoir et le rendre, c’est à travers l’art et sa pratique que j’en comprends le sens. La découverte d’une poésie de Philippe Jaccottet ou de Guillevic par l’intermédiaire desquels je leur suis redevable de vivre sous les auspices du Verbe a tout autant d’importance que l’exposition des œuvres de Munch. Aussi écrirai-je un livre à leur sujet pour les remercier du plaisir que j’ai eu de les lire. Mieux : de vivre. Ce qu’il s’ensuit ne relève pas tant de notre décision que laisser la vie advenir.

L’oubli du don ou l’oubli de l’homme

Oui, le don est bien la réalité première de l’homme quand bien même il n’est pas artiste. En ce sens, sa compréhension dans les sciences sociales ne devrait pas faire problème. Or, il n’en est rien. Sa réalité est ainsi comparable à la poésie dont on ne comprend pas l’utilité, ce mot qui me glace d’effroi. Le monde rétrécit son identité au point où seul l’utilitarisme serait la vérité universelle de l’homme et de ses attributs. Ce faisant, nous entrons dans un monde fait d’obscurités et de non-sens concernant la compréhension des fins ultimes et premières de l’homme.

Cela ne va pas sans conséquence. Celles d’oublier que l’homme n’est homme qu’à partir du moment où il se vit comme celui qui fut dans la dépendance d’une grandeur passée. L’artiste ou le poète s’essaient à manifester cette vérité, mais elle ne reste qu’épisodique. Par le geste créatif qui se donne comme il se reprend, l’homme entrevoit une réalité voilée. Mais aujourd’hui seule la réussite commerciale compte. Aussi le poète n’a que peu de chance de vivre de sa plume, voire même de n’être pas publié du tout. Cela importe peu, car l’écriture nourrit son auteur de sublimes découvertes. Elle l’aidera à vivre ce qui n’est pas moins d’être important.

Tout auteur redoute la réception de son œuvre puisqu’il entre dans une logique de la reconnaissance. Le poison, il est là, non pas tant dans le don que dans un rendre hypothétique. Les blessures narcissiques n’ont pas d’âge et c’est bien pourquoi l’ermite ne s’éloigne jamais trop loin d’où il habite.

Vivre une vie d’ermite pour se faire poète

Le poète aime à se retirer pour ne pas être enclin à entrer dans une logique qu’il désavoue, à savoir médiatiser son œuvre. Celui-ci n’aime pas se vendre, il aime vivre dans le lieu de ses épousailles avec ce que lui donne son menu quotidien : écrire et s’il est musicien, jouer en toute sérénité au plus près de ses possibilités techniques.

Ce qu’il veut se donner, c’est ce lieu dans lequel il se sent en pleine harmonie. Dès lors, il écrira sans qu’aucune sorte d’interdit le saisisse. Il lui faut un Finisterre où sa verve poétique puisse s’exercer. Ce que devient son œuvre, il sait bien à l’avance qu’elle ne finira pas parmi les devantures des librairies. On ne peut guère faire commerce de son art. Cela va pour tout écrivain. À partir du moment où il ressentira le travail bien fait, il en sera d’autant plus satisfait que son village électif fera de lui son auteur local. C’est cela qui lui est agréable plutôt que vivre dans une mégapole aseptisée où règne le plus grand anonymat. Homme de peu, il attend peu de Paris et de ses dîners mondains. Il a exclu de sa vie toutes les compromissions pour se faire connaître. Seul l’amour de ce qu’il fait le guide vers ce que la vie attentive à la vie lui restitue. Il ne vit que pour une seule obligation : donner à entendre et à lire ce qui traverse son esprit dans une quotidienneté bienheureuse. Il lui faudra bien gagner quelque sou mais comme sa vie a besoin de peu, il peut jouir du temps qu’il se donne et de la liberté qui en découle. Amant du Verbe, il agit en sorte de faire découvrir toutes les possibilités expressives qui sont les siennes. Ce sera l’aiguillon des mots qu’il articule en fonction des réponses des uns envers les autres. Aussi faut-il l’imaginer heureux, à la fois attaché et détaché, et s’il a quelque don d’organiste, il supplantera le verbe convenu du prêtre en jouant quelques morceaux de Bach.

C’est ainsi qu’une vie d’homme peut s’établir et que l’humanisme ne soit plus une vieille lune. Le chemin vers lequel il faut s’engager doit nous mener vers ce quoi nous tendons : donner, recevoir, rendre. Autrement dit, aimer, aimer et encore aimer. Prenons pour adage de fuir nos détestations. Ceci est incalculable et de ce fait, notre dette est éternelle. C’est une grande chance pour nous car l’art est tout à fait désireux et disposé pour nous octroyer une générosité si forte qu’elle en est dispendieuse.

Notre dette envers ceux qui nous donnent

Il en va de l’art comme s’il s’agissait d’un casier de pêcheur rempli de vivres nourriciers : ce que l’on récolte nous en sommes tributaires. Vivre dans et pour le don : tel est l’enjeu auquel il ne faudrait pas se soustraire. C’est ce à quoi un artiste se doit : donner tout en faisant que se donner soit un rendre pour manifester notre dette indélébile d’avoir reçu le don vital propre à l’univers créatif. C’est pourquoi il nous faut des poètes, des écrivains, des artistes en ces temps de détresse.

Rendre ou donner dans le champ artistique n’est ni plus ni moins que la même chose

Cette ascèse n’est que rarement vécue. Elle fut celle que put se permettre Gould et Michelangeli. Il faut rendre à la vie tout ce dont elle vous met à disposition et qu’elle vous octroie avec la gratuité du cœur. Une vie authentique devrait être faite de mille remerciements tant notre dette vis-à-vis d’elle est immense. Aussi faut-il contribuer à « rembourser » son donateur par l’obligation qui nous est faite de donner et de rendre à partir de ce qui circule en nous et de faire en sorte que ce perpetuum mobile soit le principe fondateur de tout échange. S’il fallait conclure sur le donner, recevoir, rendre, il faudrait appréhender que tout artiste donne sans même se soucier de la suite de ce qu’il a créé car il a la certitude que ce qu’il a engendré trouvera son public car il s’est tant donné pour parvenir à l’idée qu’il s’est fait des œuvres, comme si elles allaient être jouées pour la première fois. Pour moi-même qui fut confronté à un public quand il m’arrivait de donner un concert, je sais ô combien que l’attraction sympathique révélée à la fin de ce concert est une réalité tangible. Il est à croire que la musique possède un pouvoir de séduction qui fait taire les quelques récalcitrants présents dans la salle. Et que dire des grands pianistes auxquels on voue une admiration sans borne, divinisés de leur vivant ou bien qui restent des références indépassables tant ils ont restitué de grands moments de beauté. Il n’y a même pas d’obligation de rendre tant le récital est si intense d’un don total. Parfois même, ces pianistes sont salués avant même que leur récital soit achevé.

Aussi le donner, recevoir, rendre n’est pas une abstraction. C’est une réalité que le don du poète ou de l’artiste distille dans la plus intime partie de notre sensibilité. C’est pourquoi la temporalité du don est abolie quand un instrumentiste se livre à son art. Tout alors ne fait plus qu’un. Certes, un récital dure une heure et demi voire plus. Mais le public est conquis dès les premières mesures. Et son écoute passionnée annihile le moment du rendre car son assistance le promeut. Et le bis qui en anglais se traduit par « encore » démontre bien, s’il en est la nécessité de le prouver, l’évidence d’un rendre dont le public est conscient, reconnaissant qu’il est de la prestation de l’artiste qui l’a délivré, un temps, des vicissitudes de la vie. Et c’est à regret que l’on quitte la salle de concert ayant inconsciemment en l’esprit cette citation latine : Beata l’alma ove non corre tempo que l’on peut traduire librement : Que ce concert reste à jamais inscrit dans ma mémoire.

// Article publié le 29 décembre 2020 Pour citer cet article : Franck Dubost, « L’offrande musicale, Libre interprétation en clé de don », Revue du MAUSS permanente, 29 décembre 2020 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?L-offrande-musicale
Notes

[1Paul Ricoeur, La métaphore vivre, 1975, Le Seuil, p.387.

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