Présentation du Dossier « La Nation, avec et après Mauss »

L’édition de « La nation », œuvre inachevée de Marcel Mauss, articule – de manière étonnante pour nous, contemporains – divers développements sur la politique et l’histoire, mais aussi sur le socialisme, le mouvement coopératif et l’internationalisme. Bien loin de l’immense majorité des productions actuelles, qui en général font de la nation un archaïsme à dépasser, en mettant l’accent sur les dynamiques qui la dépassent par le haut (mondialisation, intégration continentale, cosmopolitisme, fédéralisme, universalisme juridique) ou la défont par le bas (régionalismes, diasporas, communautarismes), le manuscrit de Mauss nous invite à réfléchir aux liens politiques, socio-économiques et historiques entre nation et démocratie, mais, également, aux relations que la théorie socio-anthropologique entretient avec le domaine normatif, lorsqu’elle s’attache à soutenir l’auto-compréhension des sociétés et leur production réflexive dans le temps.

Six textes composent ce dossier, dont trois directement liés à la publication de l’ouvrage de Mauss. Dans son stimulant article « Le sens de la nation. M. Mauss et le projet inachevé des modernes », Francesco Callegaro nous invite à reconsidérer la manière dont la pensée maussienne s’inscrit dans le développement du projet sociologique de l’École française, en insistant sur le rôle de la sociologie comme lieu de connaissance objective des sociétés devenues « nationales ». A partir d’une approche comparative des formes sociales historiques, Mauss noue d’une manière fine et complexe nation, démocratie, culture, socialisme et internationalisme, le tout sous l’égide d’une sociologie devenue « science politique des modernes ». Pour sa part, Andrea Lanza, dans son texte « Pour la première fois dans l’histoire, au Champ-de-Mars. Marcel Mauss, la nation et le devenir historique », tente d’appréhender et d’explorer la tension dialectique existant dans le texte maussien entre les dimensions évolutionniste (cheminement « naturel » de l’histoire) et volontariste (« prise de conscience » des groupes se constituant en nation), sur fond d’une conception du progrès conjuguant rapprochement international des sociétés et approfondissement de leur « caractère national ». Enfin, dans un texte traduit de l’italien par A. Lanza – que nous remercions chaleureusement –, « De l’époque des nations à la civilisation planétaire de l’inter-nation. La leçon de Marcel Mauss », Francesco Fistetti s’attache à replacer le texte de Mauss dans le contexte de l’après-Première Guerre mondiale, en évoquant la quête par Mauss d’une interdépendance entre nations qui puisse rendre désormais impossible tout recommencement de ce véritable suicide collectif que fut la Grande Guerre. Là encore, l’auteur rappelle que Mauss n’oppose jamais, bien au contraire, le renforcement de l’intégration nationale aux plans politiques, socio-économiques et culturels, d’une part, et d’autre part, le dépassement des égoïsmes et préjugés nationaux en vue de construire une « civilisation supérieure » de sociétés associées, par la multiplication des échanges et un engagement commun envers la liberté, l’égalité et la justice sociale.

Trois autres textes, d’orientations différentes, viennent compléter cette réflexion socio-anthropologique et politique sur le concept de « nation ». Dans son texte « L’Etat-nation à l’heure cosmopolitique. Performativité et patriotisme constitutionnel », Laurent de Briey propose l’hypothèse selon laquelle l’avènement d’une ère cosmopolite, caractérisée justement par cette interdépendance entre nations souhaitée par Mauss, ne conduira nullement à la disparition des États-nations, mais plutôt à leur transformation, qui passe par celle de notre compréhension des deux concepts accolés dans l’expression. La garantie de « droits cosmopolitiques » et le déploiement d’un « patriotisme constitutionnel » à l’échelle nationale pourraient nécessiter l’affirmation claire d’un rôle « performatif » pour le politique, chargé de garantir et d’exprimer l’exercice d’une autonomie collective en acte, laquelle produit en retour une identité collective réflexive. De son côté, Emir Mahieddin analyse dans le texte « Sacrées nations ! Démons de l’analogie entre nationalisme et religion » les dangers recelés par l’analogie courante entre nation et religion, notamment en s’interrogeant à propos des effets discursifs produits par ce rapprochement indu, porteur implicite d’une « sacralisation » de l’appartenance collective, et qui fonctionne davantage à titre idéologique de fonction intégrative qu’en tant que véritable éclaircissement scientifique. Le « continuum moral » établi entre religion et nation impose alors de revenir sur les postulats épistémologiques qui gouvernent tout recours à l’analogie, ainsi que les motifs qui sous-tendent cette opération heuristique. Enfin, Stéphane Vibert tente dans son texte « La nation démocratique entre culture et politique » de montrer combien libéralisme et multiculturalisme, malgré leur opposition apparente, partagent au final une même conception procédurale de la communauté politique, en détachant la vie démocratique des « institutions du sens » qui en constituent les conditions de possibilité. Saisir la nation comme un « universel concret » reviendrait alors à réinvestir le concept galvaudé d’« identité nationale », hors évidemment de toute essentialisation, mais en acceptant l’idée qu’il s’agit là d’une réalité dialectiquement politique et culturelle, et que l’auto-détermination démocratique ne saurait exister sans les « significations communes » qui instituent l’appartenance collective. 

// Article publié le 20 février 2014 Pour citer cet article : Stéphane Vibert, « Présentation du Dossier « La Nation, avec et après Mauss » », Revue du MAUSS permanente, 20 février 2014 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Presentation-du-Dossier-La-Nation
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