Polanyi : une voix du siècle passé ?

L’oeuve de Polanyi est indissociablement savante et politique. Cela rend ses considérations inactuelles. Mais elle nous invite à interroger notre propre monde comme cet auteur inclassable a pu le faire en son temps : en assumant les conclusions normatives de nos découvertes scientifiques. C’est pourquoi les considérations inactuelles de Polanyi seront toujours d’actualité.

Cet article est publié dans une version provisoire en vue de susciter des discussions. Une version définitive sera disponible dans le prochain numéro de La revue du MAUSS semestrielle .

Les considérations de Karl Polanyi sont inactuelles : elles sont d’une autre époque et prennent sens dans des situations différentes de celles que nous connaissons. Il est donc préférable de les considérer pour ce qu’elles sont et de les interpréter en tenant compte de leur contexte. Ce n’est d’ailleurs que contextualisées que les idées d’hier peuvent être utiles pour comprendre notre présent et pour nous aider à faire face aux problèmes que nous devons affronter ici et maintenant.

À Vienne, après la première guerre mondiale, Polanyi partagea avec les socialistes autrichiens - avec les « austro-marxistes » - l’espoir de réaliser et de développer la démocratie grâce au socialisme. Cette expérience a constitué le terreau de son engagement civique et de son travail intellectuel pour le reste de sa vie ; la source dont ont jailli les questions posées aux événements et qui leur ont donné sens. Quelques années plus tard, à partir des années 1960, Polanyi connut une influence croissante dans les sciences sociales et l’historiographie. Sa critique de la « société de marché » et son idée de démocratie participative ont également inspiré des initiatives sociales et politiques, visant la construction d’une économie et d’une socialité alternatives. Mais aujourd’hui, l’idéologie néolibérale dominante entrave l’accueil des aspects les plus généraux et incisifs de sa pensée comme la distinction théorique qu’il opère entre les différentes formes de société et son analyse des « transformations » de la société capitaliste. Poser, avec la radicalité nécessaire, « la question de l’organisation de la vie humaine dans la société à l’Ère de la Machine » [1] semble de plus en plus difficile. Néanmoins, paradoxalement, c’est cette inactualité de la pensée de Polanyi qui la rend plus actuelle que jamais.

Économie et histoire

On reconnaît généralement à Polanyi le mérite d’avoir démontré que la validité de la théorie économique est limitée à l’analyse des économies de marché. Quand il s’agit de sociétés précapitalistes, ni la méthode individualiste, ni les postulats de la « rareté » et de l’action rationnelle en vue de la maximisation du gain, ni la définition « formelle » de l’économie qui leur est corrélative, ne sont utilisables tels quels (…). En effet, ils ne permettent pas de comprendre le fonctionnement de systèmes économiques « enchâssés » (embedded) dans des structures sociales qui en déterminent les contraintes, les finalités et le fonctionnement. Cette position de Polanyi a mis radicalement en question la méthode et l’objet même de la recherche dans les domaines de l’anthropologie et de l’histoire.

Pourtant, ce qu’on pourrait appeler la « critique de l’économie politique » de Polanyi ne s’arrête pas là. La société capitaliste moderne constitue elle aussi, pour lui, une modalité historiquement située de l’institution de l’économie, ou encore, dans ses propres termes, une manière spécifique d’« intégrer » les actes économiques des individus dans un système. Sa spécificité réside dans le fait qu’il s’agit d’une modalité typiquement « économique » de l’institution de l’économie, où l’échange « catallactique » – celui qui ne se déroule pas selon des rapports prédéterminés, mais dans un « marché créateur des prix » (price-making market), avec le gain monétaire comme objectif – fonctionne comme « forme d’intégration », c’est-à-dire d’organisation de l’économie. Les motivations et les comportements des individus tendent à se conformer à cette situation, de laquelle la théorie économique tire ses postulats et ses théorèmes.

Soutenir qu’une telle théorie et cette définition « formelle » de l’économie aient une validité générale constitue pour Polanyi une prétention fallacieuse : elles ne renvoient qu’à une situation historique singulière, dont la compréhension (idéaltypique) est donc indûment généralisée. Il faut au contraire disposer d’un « tableau de référence plus vaste », « dans lequel même le marché puisse avoir sa place ». On arrive ainsi à la définition « substantielle » de l’économie comme « procès institutionnalisé d’interaction entre l’homme et son environnement » [2]. C’est cette définition qui fournit le concept d’économie de portée générale, dont les cas particuliers sont les divers systèmes économiques. Ainsi, il apparaît 1) que l’économie de marché est une forme sociale-historique particulière d’organisation de l’économie, parmi de nombreuses autres ; 2) que l’efficacité sociale et éco-systémique n’est pas réductible à l’efficience de l’économie comprise dans sa définition formelle.

La méthode « institutionnelle » de Polanyi qui consiste à envisager l’économie et les organisations sociales (capitalistes en premier lieu) comme des institutions sociales totales et historiquement situées n’est pas neuve. Elle s’inscrit dans une longue tradition qui remonte à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Néanmoins, elle est restée longtemps et demeure encore largement aux marges du courant principal des sciences économiques. Même les auteurs néo-institutionnalistes, y compris ceux qui font référence à Polanyi, n’adoptent en général pas cette méthode.

La conception de l’échange comme « forme d’intégration » se rattache plus particulièrement au premier chapitre du Capital de Karl Marx, où est énoncé et opérationnalisé le concept fondamental de la méthode institutionnelle : celui de forme sociale. Les économistes s’occupent des rapports quantitatifs, des prix relatifs des marchandises, mais ne considèrent pas la détermination de la valeur par le « travail abstrait » comme typique d’une « époque sociale », et ils ne s’intéressent pas à la forme « généralisée » de la valeur comme forme sociale. Cette dernière désigne la manière spécifique dont le travail de chacun est « intégré », c’est-à-dire socialement validé, et la façon dont le travail de tous est socialement finalisé et reparti, et dont les ressources sont employées et les besoins satisfaits.

Par ailleurs, le « marché créateur des prix » rappelle la « situation de marché », dans laquelle, selon Max Weber, la rationalité économique et, en particulier, le « calcul du capital » arrivent à se déployer pleinement. Ces concepts sont parmi les plus importants, pour Weber, pour déterminer la spécificité du « capitalisme moderne » par rapport à tous les systèmes sociaux précédents : l’économie devient « rationnelle », au sens où elle fonctionne suivant des normes et des procédures qui lui sont propres et qui, en l’occurrence, sont proprement « économiques ». De Weber jusqu’à Niklas Luhmann, il sera question de la différentiation de l’économie. Polanyi dit à son tour que l’économie forme « une sphère distincte », qui n’est plus « embedded ». Cela signifie, pour Weber comme pour Polanyi, que les buts et les modalités de l’activité économique ne sont plus prescrits par la tradition, qu’ils ne sont plus réglés par les institutions de la famille, de la religion, de la politique. Dans le même temps, « la faim et le gain » deviennent en général les motifs – purement et brutalement « économiques » – des actes économiques des individus. On ne produit plus pour des buts socialement prédéterminés, mais pour obtenir un gain monétaire. Les sujets ne sont plus protégés par le manteau de leur culture et de leur communauté ; ils deviennent donc, écrit Marx, des « travailleurs nus ». Quand le « principe du gain et du profit » s’affirme comme « la dynamique qui organise la société », écrit à son tour Polanyi, l’institution du marché du travail présuppose la destruction des structures sociales préexistantes afin d’en « extraire l’élément travail » et de « rendre efficace la menace de la mort par faim » [3]. Polanyi souligne sous forme d’avertissement qu’on peut le constater tout au long du développement du capitalisme. On peut encore l’observer aujourd’hui…

C’est dans cette situation que l’argent, soit comme capital soit comme salaire, devient en général le moyen universel par excellence, insuffisant par définition, et dont les usages sont alternatifs. D’une part, il devient possible (et socialement admis) d’employer de l’argent pour obtenir une quantité plus grande d’argent ; d’autre part, personne ne peut être sûr que ses besoins soient satisfaits par la société – besoins qui, d’ailleurs, n’étant plus culturellement prédéterminés, deviennent illimités. Dans cette situation, la « rareté » prend une signification différente de la signification « substantielle » (éventuelle pénurie de ressources données, que la société et les individus cherchent à réduire ou compenser) : systématique et systémique, elle devient un caractère essentiel de l’organisation économique elle-même.

Les théories néoclassiques ne déterminent pas cette réalité institutionnelle en tant que telle, dans son historicité, en la situant dans « un tableau de référence plus vaste », mais la reflètent comme dans un miroir. Cela est évident en particulier dans le concept « formel » d’économie adopté par ces théories, où, écrit Polanyi, l’économie est envisagée comme « une série d’actions consistant à économiser, c’est-à-dire comme une série de choix déterminés par des situations de rareté » [4]. « Tout le savoir des économistes modernes », observait Marx, consiste dans la représentation des « rapports bourgeois comme des lois » de l’économie en général ; « toutes les différences historiques » sont ainsi confondues et dissoutes [5]. (…)

Économie et politique

Après la deuxième guerre mondiale, Polanyi développe sa réflexion sur la définition de l’économie et sur la méthode de l’analyse comparative des systèmes économiques. Il reprend alors des questions qui avaient fait l’objet de débats au commencement du siècle, à l’époque de la crise du capitalisme libéral. Le changement historique éloignait alors de plus en plus les institutions économiques et politiques des modèles théoriques. Pour sortir de l’impasse, on adopta deux stratégies opposées. La première, suivie par le courant principal de la science économique, a été d’accentuer le caractère abstrait et « formel » de l’analyse néoclassique. Comme le dira Joseph Schumpeter, « l’analyse économique » se distingua ainsi de « l’économie politique », en prenant au sérieux sa nature et son rôle de « boîte à outils », bonne pour quelque réalité institutionnelle que ce soit.

L’autre stratégie se situait aux marges de cette science économique dominante - une position qu’elle n’a d’ailleurs pas quittée depuis. Elle avait été adoptée par Thorstein Veblen et les « institutionnalistes » américains, et, entre autres, par John Hobson (qui se définissait comme un économiste « hérétique »). On en trouve trace aussi dans la première partie de Économie et société de Weber. Dans cette perspective, le changement institutionnel est considéré comme l’objet nécessaire et prioritaire de la théorie, elle-même conçue comme un phénomène historique. Les auteurs qui empruntent cette voie théorique en viennent à dévoiler l’irréalité de la théorie néoclassique, et en particulier de la théorie de l’équilibre et de l’allocation optimale des ressources. Veblen démontre par exemple que les intérêts du business sont de nature différente des intérêts de la production (de « l’industrie ») et plus généralement de la société. Weber, quant à lui, souligne que la maximisation de l’utilité sociale n’est aucunement garantie : non seulement parce que le marché est déséquilibré par les rapports de pouvoir qui s’y forment inévitablement, mais, plus fondamentalement, en raison du fait que l’économie de marché est fondée sur la « rentabilité », sur l’organisation « acquisitive » de l’activité économique. On peut même dire que le système économique devient irrationnel à cause de sa « rationalité », puisqu’il tend à devenir paradoxalement auto-référentiel – sauf à poser préalablement le problème politique de son contrôle par la société et de la définition sociale de ses fins et de ses modalités.

L’époque de la crise du capitalisme libéral, qui culmine avec la Grande Guerre, est riche d’idées et de projets. On y trouve divers socialismes, dont la proposition radicale par Otto Neurath d’une économie « naturelle », sans argent, dans laquelle les besoins et les ressources peuvent être gérés sans voiles et en toute connaissance de cause. Walther Rathenau a d’ailleurs aussi en vue une « socialisation » de l’économie – organisée, bien entendu, par les capitalistes. Richard Tawney – qui, avec G. D. H. Cole, un autre historien anglais important, théoricien du Guild Socialism, influence beaucoup Polanyi – démontre que l’autonomie et la suprématie de l’économie par rapport aux autres dimensions de la vie sociale s’étaient développées avec le capitalisme au cours d’un long processus historique : qu’importe, de ce point de vue, si au XIXe siècle elles étaient considérées comme naturelles [6].

La fonction culturelle et la fonction politique devraient, pour Tawney, récupérer une position dominante, qui, dans la « société acquisitive », appartient à la fonction économique [7]. Il n’est pas nécessaire de souligner l’importance de ce thème pour Polanyi - qui adopte aussi l’expression « féodalisme industriel » tirée par Tawney d’un rapport gouvernemental américain - qui pointe sur le pouvoir envahissant des grandes corporations non seulement dans le marché, mais aussi dans la politique, dans la société et dans la vie des individus. On retrouve ce problème chez des continuateurs de l’institutionnalisme (comme, par exemple, C. Wright Mills, Adolf Berle, J. K. Galbraith). Si cette évolution a pu susciter des débats, elle ne pose plus question aujourd’hui, alors même qu’elle s’est considérablement accentuée.

Au commencement des années 1920, dans Vienne la « rouge », eut lieu un débat qui fut publié dans la revue que Weber avait animée. Les adversaires étaient Ludwig Mises, qui représentait l’orientation libérale de l’École autrichienne en économie, et Polanyi, qui était proche des « austro-marxistes » et notamment d’Otto Bauer. Polanyi soutient, contre Mises, qu’une économie socialiste non centralement « administrée » serait non seulement réalisable, mais permettrait la plus grande diffusion et le meilleur usage des informations sur les besoins, sur les ressources et sur les coûts. À cet égard, précisément, en dépit des démonstrations théoriques des économistes, l’économie capitaliste se montre inefficace. Elle n’a pas – écrit Polanyi, se rattachant ainsi aux auteurs « hérétiques » mentionnés plus haut – « d’organe de perception » pour comprendre « comment le bien général se voit favorisé ou détérioré par telle ou telle orientation de la production ou mode de la production » [8].

Aujourd’hui, compte tenu des développements du monde réel ou des progrès de la connaissance dans des champs aussi divers que la théorie des systèmes ou l’écologie, une telle idée devrait avoir la force d’une évidence. Mais les hérétiques restent hérétiques, comme par exemple Karl William Kapp, un économiste qui, dans ses derniers travaux notamment, avant sa mort en 1976, a interrogé l’interaction du système économique avec le procès vital des individus, de la société et de l’environnement naturel. L’organisation actuelle de ce système révèle, selon Kapp, une incapacité systématique à évaluer les coûts et les bénéfices sociaux, et par conséquent à employer les ressources de manière socialement optimale. Plusieurs auteurs ont remarqué une attitude commune, historico-institutionnelle, chez Kapp et Polanyi. Il y eut, d’ailleurs, un échange épistolaire entre les deux chercheurs [9].

Après la première guerre mondiale, Polanyi est convaincu que le suffrage universel va conduire à la constitution de « gouvernements populaires » et donc au contrôle politique de l’économie. C’est un des facteurs de l’extension souhaitée de la démocratie dans la sphère politique à toute la société et notamment à l’économie. L’autre facteur, nécessaire pour « porter à maturité la démocratie », comme l’écrit Polanyi, est que les individus puissent participer aux choix qui les concernent de façon de plus en plus consciente et responsable, soit directement dans leur milieu de travail et de vie, soit au niveau des décisions politiques plus générales. C’est dans cette participation que se réalise la liberté dans son sens « positif ». Il faut souligner qu’il ne s’agit pas seulement de poursuivre la justice et l’égalité, mais aussi de rendre socialement efficace le système économique. On ne peut pas se passer de ce problème, après la chute de l’utopie utilitariste de la maximisation de l’utilité sociale comme résultat des comportements rationnels et égoïstes des individus. C’est le problème - que Weber avait posé mais laissé en suspend - des choix concernant la « rationalité matérielle » de l’économie ; un problème qui, dans le monde « désenchanté », dans une société qui n’est plus régie par la tradition, est essentiellement politique. Mais dans quelle direction, dans quelle politique doit être cherchée la solution ? La réponse proposée par Polanyi dans un article publié en janvier 1925 dans la revue des socialistes autrichiens [10] met en rapport direct le degré de « démocratie vivante » – à l’œuvre dans l’organisation de la société et des sous-systèmes, des institutions et des associations qui la composent – avec la quantité d’informations disponibles et, par conséquent, avec la capacité de résoudre les problèmes.

La grande transformation

Ce qui précède nous permet de mettre mieux en lumière la signification de l’ouvrage plus connu de Polanyi, The Great Transformation, publié en 1944. Pendant la deuxième guerre mondiale, le débat « autrichien » qui avait eu lieu un quart de siècle auparavant reprend. D’un côté on trouve Mises avec Friedrich Hayek, et, à sa manière, Schumpeter aussi, qui, en Amérique, a apparemment abandonné certaines idées socialistes qu’il avait pu autrefois défendre. La liberté de marché leur semble la seule garantie non seulement de l’efficience économique, mais aussi de la liberté politique, contre le totalitarisme. En face, avec Neurath et Karl Mannheim, on retrouve Polanyi. Son ouvrage The Great Transformation doit être interprété à la lumière de ce débat.

Pour Polanyi, la crise de la « structure institutionnelle » du capitalisme libéral – caractérisée par « l’autorégulation du marché » et la séparation entre les deux sphères institutionnelles de l’économie et de la politique – était inévitable et est irréversible. Le projet libéral n’est donc plus utopique, comme il l’était au commencement du développement du capitalisme : il est maintenant tout simplement irréel, dépourvu de sens. La « structure institutionnelle » ne pourra désormais qu’être corporative.

Polanyi observe dès la deuxième moitié des années 1920 la restructuration corporative, en analysant ses caractères généraux et ses diverses modalités de réalisation. Le caractère le plus général du corporatisme est, à son avis, que des sujets collectifs, de nature économique, deviennent les protagonistes de la politique, à la place ou au-dessus des individus. Ils peuvent ainsi se substituer aux institutions de la démocratie représentative (dans les régimes fascistes) ou les contourner (dans les régimes qui restent formellement démocratiques). Cette transformation institutionnelle présuppose, d’une part, la concentration technique et financière du capital (évidente depuis longtemps, comme Polanyi le rappelle déjà dans son article de 1925 déjà cité), et, d’autre part, l’interférence, elle aussi ancienne, de la politique dans l’économie.

Le fascisme est interprété par Polanyi comme une des modalités de « la grande transformation », comme un des projets de société suscités par la crise de la société libérale. Le fascisme, écrit-il, se répand quand advient une « incompatibilité entre démocratie et capitalisme » [11]. Il représente néanmoins une façon de surmonter la crise économique et sociale - « l’impasse institutionnelle » - et la « séparation » entre les deux sphères institutionnelles de l’économie et de la politique : c’est une solution, mais une solution perverse et régressive, puisque le fascisme renie les conquêtes modernes de la liberté et de la démocratie, les valeurs de la Révolution française, que le socialisme aurait au contraire pu défendre et développer.

(…) Dans de nombreux articles, et plus systématiquement dans le pamphlet Europe To-day (1937), il analyse la politique internationale entre les deux guerres. Dans ce champ aussi, il y a, selon lui, une rupture historique. La transformation apparaît ici sous la figure du bouleversement des coalitions : en Europe, celles-ci sont d’abord déterminées par les séquelles de la guerre et des Traités de paix, tandis qu’au cours des années 1930 elles vont être déterminées, dans le monde entier, par la « guerre civile internationale », par la confrontation entre des projets de société différents. L’interprétation de Polanyi rejoint celle de Eric Hobsbawm [12] et contraste avec celle de Ernst Nolte [13].

Après 1945 la transformation continue, et la « guerre civile » aussi. On peut trouver dans l’œuvre de Polanyi – qui nous a enseigné qu’il faut savoir distinguer des formes de société et des « structures institutionnelles » différentes au cours du développement du capitalisme – les instruments conceptuels pour analyser la structure du réformisme néo-corporatif, entre la fin de la guerre et les années 1970, et la phase suivante de la « globalisation ».

Cette dernière semble caractérisée par l’émergence d’un libre marché du travail, de la terre et de l’argent, alors que pour Polanyi ni le travail, ni la terre, ni l’argent ne devraient être considérés comme des marchandises. Ils étaient en fait déjà devenus des « marchandises fictives » au cours du premier développement de la société de marché. Si l’histoire semble se répéter, il faut néanmoins, en s’inspirant d’ailleurs des idées de Polanyi, analyser la nouvelle phase du capitalisme dans sa spécificité par rapport à celles qui la précèdent, et en particulier saisir la différence entre le vieux et le nouveau libéralisme. De plus, chaque phase se réalise de façon évolutive et prend des formes diverses dans l’espace ; il faut donc analyser les institutions politiques et sociales contingentes qui déterminent les caractères de chaque forme. Polanyi nous suggère enfin que même le déclenchement global de la « liberté » économique, en tant que nouvelle forme de « régulation » de la société capitaliste, est aussi le résultat d’un projet politique. Le nouveau libéralisme, d’ailleurs, a perdu son ancienne solidarité avec la démocratie et – Polanyi le souligne dans les dernières pages de La grande transformation [14] dégénère en un « plaidoyer pour la libre entreprise », qui n’est qu’une « fiction », la réalité étant celle « des trusts géants et du pouvoir princier des monopoles ». En outre, la condition plus ou moins larvée de crise, non exclusivement économique, dont le système néo-libéral semble incapable de sortir, mine la démocratie [15] et compromet la paix, comme cela s’était produit pendant les années 1920.

Les diverses phases d’un développement qui reste en tous cas capitaliste se déroulent, selon Polanyi, dans le cadre d’un conflit entre tendances alternatives plus générales. Dans un article de janvier 1945 [16], il souhaite que la Grande Bretagne et l’Europe puissent prendre la route d’une « planification régionale », en opposition avec le néo-libéralisme, avec le « capitalisme universel » personnifié par les États-Unis d’Amérique, qui, à l’occasion de la guerre, ont décidé d’assumer consciemment et activement leur rôle hégémonique mondial. En 1947 Polanyi parle encore de « deux tendances » : l’une vers une société « adaptée de façon plus étroite au système économique », dirigée par des élites managériales principalement dans l’intérêt des grandes firmes, l’autre vers une société dans laquelle on devrait résoudre le problème de la production par une « action réfléchie et responsable », par « une intervention planifiée des producteurs et des consommateurs eux-mêmes » [17].

Il est facile de deviner laquelle de ces tendances avait la préférence de Polanyi. Il est aussi aisé de constater que loin de s’être réalisée, elle s’est considérablement affaiblie au point, quasiment, de disparaître.


Michele Cangiani a rassemblé avec Jérôme Maucourant un ensemble de textes inédits de Karl Polanyi, où la dimension indissociablement savante et politique de son œuvre apparaît au grand jour. Ces textes ont paru dans un ouvrage intitulé : Essais de Karl Polanyi, avec une préface de Michele Cangiani et de Jérôme Maucourant et une postface d’Alain Caillé et de Jean-Louis Laville.

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// Article publié le 2 août 2008 Pour citer cet article : Michele Cangiani, « Polanyi : une voix du siècle passé ? », Revue du MAUSS permanente, 2 août 2008 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Polanyi-une-voix-du-siecle-passe
Notes

[1K. Polanyi, « La mentalité de marché est obsolète ! », in id., Essais, sous la dir. de M. Cangiani et J. Maucourant, Paris, Seuil, 2008, p. 505 (« Our Obsolete Market Mentality », 1947).

[2Voir l’essai « L’économie comme procès institutionnalisé », in K. Polanyi, Essais, op. cit. Publié originairement in K. Polanyi, C. M. Arensberg, H. W. Pearson, eds., Trade and Market in the Early Empires, New York & London, The Free Press, 1957.

[3K. Polanyi, La grande transformation, Paris, Gallimard, 1983, p. 221 (The Great Transformation, 1944).

[4« L’économie comme procès institutionnalisé », op. cit., p. 57.

[5K. Marx, Grundrisse der Kritik der politischen Ökonomie, Berlin, Dietz Verlag, 1974, p. 9.

[6Voir R. Tawney, Religion and the Rise of Capitalism, 1926.

[7Voir R. Tawney, The Acquisitive Society, 1920.

[8K. Polanyi, « La comptabilité socialiste », in Essais, op. cit., p. 293 (« Sozialistische Rechnungslegung », Archiv für Sozialwissenschaft und Sozialpolitik, 2, 1922).

[9Voir R. Heidenreich, Ökonomie und Institutionen. Eine Rekonstruktion des wirtschafts- und sozialwissenschaftlichen Werks von K. William Kapp, Frankfurt a. M., Lang, 1994. M. Cangiani, « Freedom to plan : on Kapp’s institutional outlook », in W. Elsner, P. Frigato, P. Ramazzotti, eds., Social Costs and Public Action in Modern Capitalism, Abington, Oxon & New York, Routledge, 2006.

[10« Neue Erwägungen zu unserer Theorie und Praxis », Der Kampf ; trad. fr. « Nouvelles considérations sur notre théorie et pratique », in K. Polanyi, Essais, op. cit.

[11« L’essence du fascisme », in Essais, op. cit. , p. 393 (« The Essence of Fascism », 1935).

[12Voir Age of Extremes. The Short Twentieth Century, London, 1994.

[13Voir Der europäische Burgerkrieg, 1917-1945 : Nationalsozialismus und Bolschewismus, Stuttgart, 1987.

[14Op. cit., p. 330.

[15On parle, par exemple, de « post-démocratie » : voir C. Crouch, Postdemocrazia, Bari, Laterza, 2003.

[16« Universal Capitalism or Regional Planning ? », trad. fr. « Capitalisme universel ou planification régionale ? », in Essais, op. cit.

[17« La mentalité de marché est obsolète ! », art. cit., pp. 518-19.

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