Penser l’institution et le marché avec Karl Polanyi

Contre la crise (de la pensée) économique

Jérôme Maucourant et Sébastien Plociniczak figurent parmi les meilleurs connaisseurs français de l’œuvre de Karl Polanyi (cf. la réédition toute récente dans la collection Champs, de Flammarion, du livre de J. Maucourant, « Avez-vous lu Polanyi ? », avec une préface par A. Caillé). Nous renvoyons ici à leur article paru dans La Revue de la Régulation, en décembre 2011, qui fait très utilement le point sur le rapport de K. Polanyi à la pensée insitutionnaliste. A. C.

(Résumé) Bien que Karl Polanyi (1886-1964) n’ait jamais eu pour ambition « d’élaborer une théorie complète des institutions économiques », ce texte met en évidence qu’il y a, dans son œuvre, une analyse aussi implicite que profonde du marché appréhendé comme institution ou « processus institutionnalisé ». À l’encontre de la croyance économique conventionnelle, l’œuvre de Polanyi permet de comprendre que le marché, n’est ni spontané ni autorégulateur. Plus encore, à suivre Polanyi, le capitalisme ou « société de marché » se caractérise par un fait culturel spécifique : la croyance utopique en l’autorégulation marchande. Une origine de la crise économique actuelle peut ainsi être mise en évidence. Plus généralement, tout économiste contemporain soucieux des problématiques de l’institution et du marché peut, avec Polanyi, resituer de façon novatrice les marchés au sein des contextes socio-historiques dans lesquels ils se déploient.
Karl Polanyi : Market as an Institution

Karl Polanyi (1886-1964) has not enough developed the concept of institution, but such a concept exists in his work. Analysing “economy as an instituted process”, as Polanyi does it, allows to understand that the market is not a spontaneous phenomenon. This runs counter to conventional wisdom. Therefore, social sciences can correctly put the market in social contexts. Capitalism has to be conceived as a highly specific cultural fact : the utopia of the self-adjusting market. This conception of market society is a foundation of feasible socialism.
Pensar la institución y el mercado con Karl Polanyi. Contra la crisis (del pensamiento) económico

A pesar de que Karl Polanyi (1886-1964) no tuvo jamás la ambición de « elaborar una teoría completa de las instituciones económicas », este texto pone en evidencia que hay, en su obra, un análisis implícito y profundo del mercado concebido como institución o « proceso institucionalizado ». Frente a la creencia económica convencional, la obra de Polanyi permite comprender que el mercado no es ni espontáneo ni autoregulador. Pero además, si se sigue a Polanyi, el capitalismo o sociedad de mercado, se caracteriza por un hecho cultural específico : la creencia utópica en la autoregulación de la economía mercantil. Un origen de la crisis económica actual puede así ponerse en evidencia. De manera mas general, todo economista contemporáneo que haga atención a las problemáticas de la institución y del mercado puede, con Polanyi, resituar de manera novedosa los mercados en el seno de los contextos históricos en los cuales los mismos se despliegan.

}}

Introduction [1]

Depuis les années 1970, certains économistes ont tenté de répondre aux difficultés de plus en plus nombreuses qu’ils rencontraient en réélaborant le concept d’institution. Cette tentative dite « néo-institutionnaliste » fut porteuse de malentendus [2].
L’autonomisation progressive de l’économie comme savoir s’était, en effet, construite sur l’occultation délibérée de toutes sortes de fondements extra-économiques [3]. La quête de tels fondements, dans l’intention d’asseoir scientifiquement la connaissance, pouvait, en effet, être jugée superfétatoire pour une discipline qui ne se voulait plus être l’étude d’un domaine de la réalité mais la compréhension rationnelle du « comportement humain en tant que relation entre des fins et des moyens rares à usages alternatifs » (Robbins, 1932, p. 16 [4]). C’est pourquoi les institutionnalistes américains traditionnels, comme Thortsein Veblen, John R. Commons ou Wesley C. Mitchell, furent considérés par les néoclassiques de l’entre-deux-guerres comme n’étant pas vraiment des économistes. Après la guerre, Karl Polanyi ([1947] 2008b, p. 510 sq.) fut également négligé, lui qui osait mettre en doute la croyance en l’universalité et la spontanéité du comportement économique « rationnel ». Pourtant, Douglass C. North (1977, 1981), l’un des pionniers de l’introduction en histoire de l’approche néo-institutionnaliste, précisait qu’il fallait relever le « défi » que constituaient les thèses de Polanyi. Si, à ce jour, Polanyi a acquis quelque légitimité auprès d’éminents économistes comme Joseph E. Stiglitz, c’est que les économistes ont de plus en plus de mal à prouver le caractère scientifique d’une discipline qui manque singulièrement de contenu empirique. Il suffit de se souvenir, par exemple, de l’échec des politiques recommandées par des références de premier ordre au moment de l’effondrement du bloc soviétique ou la surprise absolue qu’a constitué le début de la crise économique actuelle, autant pour le commun des mortels que pour presque tous les économistes professionnels [5].

Mais, dès lors que la construction sociale des grandes règles structurant les flux économiques est reconnue comme décisive, dès lors qu’on admet que les règles constitutives de l’organisation marchande n’émergent pas spontanément du jeu d’acteurs rationnels dans un monde d’optimalité, dès lors, aussi, que l’autorégulation des marchés est conçue comme un mythe [6], un espace de légitimité s’ouvre pour une authentique analyse institutionnelle. C’est aussi en dehors des constructions néo-institutionnalistes qu’il faut repenser l’institution dans ses rapports avec l’économie. Bien que Polanyi n’ait pas développé de « théorie complète des institutions économiques » (Polanyi, 1960 p. 309), le concept d’institution existe bien dans son œuvre. Plus encore, nous pensons qu’il y a chez Polanyi une profonde analyse du marché appréhendé comme institution, même si celle-ci n’est pas souvent très bien perçue, particulièrement parce que Polanyi ne l’exprime pas d’une manière explicite. Conséquemment, nous allons nous efforcer de rappeler, dans un premier temps, (1) la problématique institutionnelle de Polanyi en la matière. Ensuite, (2) nous tacherons de démontrer la pertinence de la perspective institutionnelle de Polanyi pour tout économiste contemporain soucieux des problématiques de l’institution et du marché à l’heure où nous vivons l’une des plus profondes crises du capitalisme [7].

Lire la suite de cet article paru dans la Revue de la Régulation.

Messages

  • Bonjour

    Dire que l’économie est institutionnalisée, qu’elle doit être « encastrée » n’est pas tout à fait suffisant pour évaluer la contribution de Polanyi au regard de l’émancipation. Le féodalisme, c’est une économie encastrée dans la tradition, dit aussi cet article. Il reste donc à ce que « l’encastrement » relève de l’égalité et non de la hiérarchie. Peut-on dire que le néoencastrement moderne est égalitaire ? Cela resterait à mesurer. A l’échelle planétaire l’économie bénéficie manifestement plus à certains qu’à d’autres. On dira que justement elle n’est pas encastrée. Mais alors à quoi sert de dire que l’économie est instituée, dans ce cas, s’il y a des cas où elle ne l’est pas ? A trop souligner la dimension institutionnelle on oublie peut-être que l’échange économique est tout simplement « gagnant-gagnant », et qu’il n’a pas forcément besoin de l’Etat, même s’il a besoin d’institutions (mais si l’institution est définie de manière si générale qu’elle inclut le marché, alors dire que le marché est institutionnalisé est une tautologie non ?). Il me semble que cet article perd la spécificité de l’économique, au sein des diverses institutions, et donc ne permet pas beaucoup de savoir quoi en faire. Où est le sens, pour autant ? Les crises de l’économie ne sont pas forcément le signe d’un échec de l’autorégulation, quand on prend les sociétés au sens large : pour le marxisme ces crises étaient des « contradictions » génératrices de progrès, et pour les libéraux ce sont des fatalités relevant de la responsabilité individuelle... Et aujourd’hui, avec le changement climatique et l’épuisement du pétrole ? Bref l’opposition marché / institutions est-elle vraiment parlante ?

    Fabrice Flipo

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

// Article publié le 23 janvier 2012 // 1 commentaire Pour citer cet article : Jérôme Maucourant et Sébastien Plociniczak, « Penser l’institution et le marché avec Karl Polanyi, Contre la crise (de la pensée) économique », Revue du MAUSS permanente, 23 janvier 2012 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Penser-l-institution-et-le-marche
Notes

[1Pour citer cet article : Jérôme Maucourant et Sébastien Plociniczak , « Penser l’institution et le marché avec Karl Polanyi », Revue de la régulation [En ligne] , 10 | 2e semestre 2011 , mis en ligne le 21 décembre 2011, Consulté le … URL : http://regulation.revues.org/index9439.html

[2D’ordinaire, le programme de recherche de la Nouvelle Économie institutionnelle (NEI) est présenté comme appréhendant deux objets spécifiques (Coase, 1998 ; Williamson, 2000 ; Nee, 2005 ; Brousseau et Glachant, 2008) : (i) la branche macro-institutionnelle dans la lignée des travaux de Douglass C. North (1977, 1981, 1990, 2005) explore la nature et le rôle des institutions en mettant en relief leur dimension historique et (ii) la branche micro-institutionnelle de la gouvernance dans la lignée des travaux d’Oliver E. Williamson (1975, 1985, 1996) s’intéresse à l’étude des modes d’organisation des échanges, des arbitrages entre ces modes et de leur efficacité comparée. Cela étant, depuis le courant des années 1990, des politologues tels que Peter A. Hall et Rosemary C. R. Taylor (1996) et des historiens économistes comme Avner Greif (2006) auraient profondément amendé la NEI de sorte qu’aujourd’hui, elle ne constitue plus a priori un champ théorique aux bornes aussi claires et distinctes : dans un article récent, Véronique Dutraive (2009) évoque même une « New New Institutional Economics ». L’unité qui peut toutefois se dégager de ces travaux est la référence aux marchés appréhendés comme concurrentiels et dominés par des transactions impersonnelles coordonnées par le système des prix. L’existence du fameux « problème du hold-up » (hold-up problem), sans lequel la NEI n’a pas de raison d’être, dérive directement d’une telle conception du marché conçu non comme une institution mais comme complémentaire aux institutions…

Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Espace privé | SPIP | squelette