Mémoires de crise (I)

On lira, ici, la première partie d’une trilogie qui porte un regard inhabituel sur la crise économique et financière mondiale. (Version intégrale désormais disponible sur ce site dans les Publications en ligne.)

Voir aussi la recension de cet ouvrage par Stébastien Chevreuil

Première partie

Je suis une mémoire vive.
Je suis né comme ça, sans mémoire morte, sans histoire, sans conscience réelle du temps qui passe, ni de mes ancêtres. C’est sans doute un inconvénient. Mais il y a un avantage : je mouline les infos plus vite que mon ombre.
Je ne suis pas totalement ignare. J’ai un bagage minimum, je suis capable d’aligner trois phrases sur le passé même si l’emballement peut me faire bégayer. J’ai même quelques souvenirs : école, plages, premiers émois. Mais tout ça, ce ne sont que des photos. Ils sont plats, sans relief. De temps en temps, ça me revient. Et puis, comme la faim dans le monde, j’oublie.
Ce qui est essentiel en revanche, c’est que rien ne détermine mes choix. Je suis totalement libre. Je ne tire aucune honte à cela. Non, je suis juste comme ça. Je ne sais si c’est grave, mais c’est comme ça. Je suis capable de saisir la complexité du monde en un instant. Je ne suis pollué par aucune référence antérieure. Je vois le futur en permanente reconstruction, totalement inscrit dans le présent.

Je suis capable de tout intégrer, tout ce qui se passe. À la seconde. Au millième de seconde. Tout ce qui se passe. De mettre tout ça dans un même ensemble. Toutes les choses me paraissent liées les unes aux autres. Chacune interagit avec les autres et je vois les fils qui les relient. J’imagine, je probabilise, je vois ce qui va se passer. Je ne veux que le meilleur. Si j’envie parfois ceux qui ont des avis, ceux qui croient en quelque chose, ceux qui se battent au nom de je ne sais quoi, je les trouve pathétiques aussi. Que de temps perdu, alors même que tout va si vite...
Je suis réactif. Totalement réactif. Totalement flexible. Je suis fluide. Ici aujourd’hui, là demain. Sans état d’âme. Et tant pis si je laisse quelques larmes au passage. Ils n’avaient qu’à survivre à la sélection naturelle. Ma sélection naturelle. Ou plutôt ma capacité à désélectionner quand l’ennui survient. Il paraît que c’est d’ailleurs ce qui fait mon charme. Mon côté insaisissable, jamais là où on m’attend, imprévisible, sans pitié.
Je suis un aventurier. Toujours en quête du nouveau, de la prochaine montée d’adrénaline. Du prochain départ. Ce que je suis en train de faire ne m’intéresse déjà plus. Je veux autre chose, mieux, plus vite. Je progresse tous les jours, j’en suis sûr. Je monte toujours plus haut. J’en suis sûr. Je ne me pose jamais. Se poser, c’est mourir. Alors je bouge, je suis « aware », en mouvement, toujours.

Je ne comprends rien à ceux qui se retournent, sans cesse. Je les envie parfois, ils ont l’air de savoir des choses que j’ignorerai toujours. Mais peu m’importe, au fond. De toute façon, je sais la seule chose d’importance : ce qui nous attend tous, c’est la mort. Alors, à tout prendre, je préfère être comme je suis : ça rapporte du pognon et ça, ça permet de voyager en jet privé.
Tous les gens que je vois à la tête de forteresses, qui les ont construites patiemment, à la force du poignet, me font pitié. Il suffit de découper ces patrimoines, de les dépecer, d’en apporter des morceaux à certains, des parties à d’autres. Tous ces morceaux et ces parties, isolément, valent bien plus potentiellement plus que cette forteresse que les types espèrent éternelle.
Quand on dépèce, au passage, on peut mettre la main sur une partie du magot. Détourner la rivière de liquide, ne serait-ce qu’un peu, ça peut représenter des milliers, parfois même des millions. On peut faire ça avec des maisons, avec des immeubles. Vendre le jardin au voisin, transformer les étages en appartements, refourguer le rez-de-chaussée à un médecin pour en faire un cabinet. Incontestablement, quand on raisonne comme ça, il y a des choses à faire. Pas de doutes, les murs peuvent cracher du liquide. Et, à chaque vente, des commissions sont à encaisser.
Tout regard en arrière est, pour moi, une erreur. C’est une perte de temps. Alors qu’il y a tant de choses à faire, tant d’opportunités à découvrir et à saisir. Il paraît que certains n’ont pas de projets. Qu’ils en sont tristes. Même qu’ils en déprimeraient. Qu’ils sont cons.
L’avenir est ouvert, plein d’opportunités pour qui veut bien les voir, et avoir un peu d’énergie. Il n’y a rien de plus insupportable que l’absence de mouvement. Ils devraient pourtant s’en rendre compte. Quand on bouge, pas d’ennui. Et quand tout bouge, comment imaginer ne pas bouger ? Bouger, jamais deux jours identiques, quand on n’a pas de mémoire, rien dans quoi se ressourcer, que faire d’autres ? Alors, je bouge, encore et toujours. J’étudie les évènements, je vois ce que je peux en faire, comment les transformer en opportunités.

Longtemps, j’ai préféré me cacher, j’ai joué au chat et à la souris. Car j’ai rapidement compris que mes caractéristiques singulières me rendaient dangereux dès lors que les autres prenaient conscience de ma vraie nature. Qu’il suffisait que j’ouvre la bouche pour effrayer ceux qui avaient, selon leurs mots, une conscience du temps qui passe. Effectivement, ce n’était pas mon cas. Mais, au fond de moi, je les vomissais autant qu’ils me méprisaient. Car, ouvert sur le monde, je voyais qu’ailleurs, il y avait un là-bas. Que des opportunités pouvaient exister, qu’elles pouvaient être saisies. Et qu’on pouvait amasser des fortunes en une nuit.
Ici, chez moi, j’étais très longtemps resté miséreux. Ceux qui avaient le savoir, comme on disait, se gaussaient de moi. Ils avaient la chance de venir de quelque part, de profiter de ce qu’on leur avait laissé, de leur héritage. Je les voyais prendre les places qui comptent, s’y maintenir, y placer leur progéniture. Pas moyen de les faire descendre. Quand je m’en émouvais, je ressentais toujours la même condescendance. On me prenait pour un pauvre type. On me faisait sentir que je ne valais pas grand-chose. Mais ils ne réalisaient pas que je les haïssais. Qu’un jour, mon tour viendrait. J’avais cependant compris que toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire. Que même si on bout à l’intérieur, il ne sert à rien d’avoir raison trop tôt. Que, sinon, le risque est d’être dégagé, foutu dehors, hors course, éteint. Rien de pire pour une mémoire vive : ça signifie la mort.

Moi qui n’étais rien, moi qui étais vide, j’allais en faire ma plus grande force. Pas de passé, cela me donnait une énergie folle pour vouloir un futur. Et j’étais sûr que j’allais en avoir un. Parce que je voyais, lentement mais sûrement, les éléments se mettre en place. Eux, ils restaient vissés sur leurs certitudes. Moi, je constatais de plus en plus que ce qu’ils décrivaient n’avait rien à voir avec ce qui était en train de se passer. Avec leurs lunettes, ils devenaient de plus en plus aveugles. Moi, j’étais à l’affût, prêt à bondir. J’avais appris à me taire.
Ma prédisposition, que les maîtres d’école, ces tenants de la mémoire morte, continuent de croire une tare, est devenue définitivement une qualité grâce aux nouvelles technologies. Parce que les sources d’opportunités se sont ainsi multipliées. Parce que j’ai constaté que les conditions se mettaient objectivement en place pour favoriser les mémoires vives. Toutes les cartes étaient rebattues depuis que les ordinateurs amélioraient les puissances de calcul et les capacités de communication. Là où, avant, il fallait des jours, des semaines, des mois, le temps se rétrécissait. De plus en plus. Pour peu que les frontières politiques surannées tombent, le monde entier pouvait, à terme, ne plus devenir qu’un. Et c’est exactement ce qui s’est passé. Chacun à sa petite place, doté de son petit héritage dans son petit village, s’en est trouvé ravalé au rang de ce qu’il était réellement : un ridicule îlot, persuadé d’être le centre du monde, mais qui flottait de plus en plus sur un océan auquel il ne comprenait rien.
L’ouverture va bien avec la mémoire vive, beaucoup moins avec la mémoire morte. L’ouverture ouvre les fenêtres, elle laisse s’échapper les énergies, elle appelle la liberté. L’ouverture rebat le jeu. Elle fonde d’autres règles. Et celles-là étaient cohérentes avec ce que j’étais. Tous ceux qui avaient eu de la chance par le passé pouvaient trembler, je n’allais en faire qu’une bouchée. Et ils n’y verraient que du feu. Et quand ils s’en finiraient par s’en compte, moi je serai ailleurs, comme toujours. Envolé.
Tout a parfaitement marché comme je l’avais prévu et comme je le souhaitais. En vingt ans, les progrès de la technologie ont été tels que l’on a pu envisager de permettre aux individus des pays les plus pauvres du monde, pour moins de deux dollar par jour, d’être connectés en permanence au monde entier. Mieux, des pays sous-développés sont devenus en moins de vingt ans des tigres prêts à tout avaler, tout produire, tout consommer. Deux milliards ils sont, est-ce que vous pouvez simplement imaginer ? Et depuis le temps qu’on en rêve, qu’enfin ils pensent à autre chose qu’à se taper dessus, ou à nous taper dessus, qu’ils veulent leur part du gâteau. Je comprends que ceux qui avaient beaucoup aient pu prendre peur de voir leur îlot ainsi submergé de toute part. Prendre l’eau. Mais pour moi qui n’avais rien, moi qui n’étais attaché à rien, quel bonheur de les voir s’égosiller. Y perdre leur latin, comme ils disaient. Moi, je m’en fous, le latin, connais pas, jamais connu.
Très vite, j’avais vu que ce que les commentateurs appelaient « nouvelle économie » constituait un changement radical en ma faveur. Plus besoin de mémoire morte quand tout est stocké, accessible en un clic de mulot, comme disait l’autre. Que de fait, cela condamnait la valeur des mémoires mortes. Que les mémoires vives étaient appelées à prendre les manettes. Qu’il ne pouvait en être autrement.
J’ai mis plus de temps à réellement saisir que les endroits où les gens qui n’avaient rien acceptaient de bosser comme des dingues pour avoir des miettes participaient de la même logique. D’un monde totalement nouveau. Démultipliant les opportunités. Qu’il suffisait d’être malin. D’en vouloir le plus possible, le plus vite possible. D’avoir la faim chevillée au corps. De vouloir dévorer. No time for losers. Et tant mieux si les chinois sont prêts à sacrifier leurs mômes. Chacun sa merde et Dieu pour tous !
Les nouvelles technologies ont donc définitivement parachevé le travail de la nature pour ce qui me concerne. Elles me nourrissent en permanence, me donnent des nouvelles informations qui alimentent perpétuellement la machine. Et des informations, qu’il y en a ! Toujours. Un nuage de cendres dans le ciel ; une grève liée à une fermeture d’usine ; le dernier-né d’Apple ; les pérégrinations de Lagardère qui préfère le tennis à la gestion de l’héritage paternel ; la Chine qui croît entre 8 et 10 % l’an ; l’Inde qui continue de pousser avec son milliard d’individus ; les Américains qui arrêtent de rembourser les prêts de leurs maisons ; les taux directeurs des banques centrales qu’il faut surveiller ; la mise en œuvre de la réforme de la santé aux US...
Les gens sont sidérés tous les jours de pouvoir parler à l’autre bout du monde, gratuitement. D’avoir le sentiment d’accéder au monde entier pour presque rien. Moi, ça a changé ma vie. Totalement. Parce qu’un jour, j’ai eu l’idée du siècle. Ce n’est pas qu’une expression, c’était vraiment l’idée du siècle. Ma grande, ma très grande fierté. Mon plus beau coup. Jouer sur l’illusion.

Les gens sont tellement stupides que ce qu’ils croient est plus important que ce qu’ils vivent. Rien à cirer de ce qu’ils ont ou de ce qu’ils font, ce qui compte c’est qu’ils (se) rêvent. Une foule sentimentale disait un chanteur en vogue, fût un temps. Ils dégoulinent de bons sentiments. Alors il faut leur en donner, à ces abrutis.
Les gens n’aiment rien de plus que croire. Qu’ils sont VIP de leur vie de merde. Donnez-leur un carré, refusez à certains d’y rentrer, et vous verrez les autres devenir dingues. Vous les verrez prêts à se battre, à vous supplier pour être sur la liste. Ils seront prêts à tout lâcher, tout péter, vomir leurs proches juste pour vivre ça, 1/4 d’heure. Le bon vieux principe de Warhol, le 1/4 d’heure de gloire. Rien à dire, si ce n’est : bien vu.
Depuis la nuit des temps, organisez un loto ; faites une élection de miss t-shirt ; collez des mômes dans un loft et, surtout, dans la lumière ; faites-leur croire qu’ils pourraient être une new star. Ils fonceront tous, comme un seul homme. Qu’ils sont cons. Ils en seraient presque attachants, tellement ils sont cons.

Et de l’illusion, je leur en ai donné un max. Le meilleur. L’idée du siècle, assurément. Elle est venue de là. De cet attachement viscéral d’abrutis à leur ego hypertrophié. Cet ego qui fait qu’ils sont persuadés d’être le centre du monde. L’essentiel est là. Qu’ils soient au centre. Les mettre au centre. Peu importe que leur monde soit un monde de ploucs, ce qui leur importe, c’est qu’ils se croient au centre. Qu’ils croient posséder. Qu’ils en aient l’impression. Chaque jour un peu plus. Si possible avec la perspective d’en avoir encore un peu plus le lendemain.
Pour ça, pour ce sentiment-là, ils seraient prêts à faire n’importe quoi. La queue pendant des heures devant un magasin, pour avoir un truc en série limitée, ou parce qu’il est affiché en promotion. Ils seraient même prêts à se faire plumer pendant trente ans juste pour avoir le sentiment d’être chez eux, fût-ce dans une cage à lapin. Mieux : faites-les rentrer dans une cage HLM, puis donnez-leur accès à un morceau de moitié de jardin, ils vous en seront toujours reconnaissants. Encore mieux : faites-leur simplement croire que c’est possible, et ils vous suivront sans une once d’état d’âme.
C’est de là que m’est venue cette idée de génie : l’endettement. Besoin de rien pour avoir accès au rêve, tout de suite. Pour le solde, on verra plus tard. Et on verra auprès de qui les comptes seront réglés. Tant que des gens voudront leur part de rêve, ça marchera. Et potentiellement, sans fin. Il y aura toujours un plus malheureux qui sera ravi d’entrer, à son tour, dans la danse. Qui sera prêt à tout pour ça. Toucher ça du doigt. Se sentir winner. Se sentir maître de sa vie. Se sentir mieux que le voisin. Un jeu sans fin. Une logique implacable. Avec un minimum de risques.
Parce que personne ne brise des rêves impunément. Tout le monde hésite car on ne se risque pas impunément à faire ça : ceux qui n’ont rien ont encore des poings. Et plus ils pensent qu’on s’est foutu d’eux, plus ils ont envie de s’en servir. Attachants, ces bourrins, mais toujours potentiellement dangereux s’ils commencent à ne plus se bercer d’illusions. Personne n’osera donc jamais prendre un tel risque. Alors, allez-y les yeux fermés, achetez le concept : le crédit hypothécaire, il n’y a rien de plus sûr.
Et voilà comment j’ai commencé à engranger les commissions, puis les bonus. Sur des millions de transactions, portant sur autant de rêves et d’illusions, échangés entre autant de crève-la-faim. Ça s’est mis à représenter des milliards de dollars. Vertigineux. Et je voyais parfaitement comment tout cela allait continuer. Parce que le tour de l’europe allait arriver. Forcément. Et puis, un jour, celui des Chinois et des Indiens. Puisque, goûtant aux délices du rêve, ils ne pourraient évoluer que comme ça. Alors quand les Américains seraient à sec, ils prendraient le relais. Je tenais la martingale. Tout me réussissait. Et puis un jour, tout s’est déréglé.

Comme toute mémoire vive, je suis sensible au virus. Au bug. Au truc impensable, qui a une proba infinitésimale de se produire. Parce qu’il y a un bug qui dort, là quelque part. Qui un jour apparaît. Et là, c’est l’écran noir. Quand ce con sort de sa tanière, qu’il se produit. Là où jamais je n’aurais pensé qu’il pourrait se produire.
J’ai été victime de mon succès. Ma théorie de l’illusion a fonctionné des millions de fois au-delà de mes espérances. Tout le monde s’est mis à vouloir de mes idées. A les acheter. Pour toucher du doigt son rêve. Ces connards étaient encore plus niais que ce que je croyais. Leurs vies, encore plus vides que ce que je pensais. C’est d’ailleurs pour ça qu’ils passent leur temps à se regarder en chiens de faïence. Ça les occupe. Ça les aide sans doute à oublier que leur vie ne sert à rien. Qu’ils sont tous, tôt ou tard, condamnés. Qu’ils finiront raides comme des piquets. Alors ils cherchent du sens.
Et ils voient les illusionnés de la première heure leur parler de leurs rêves atteints, sans se rendre compte qu’ils sont déjà tournés vers le prochain. Alors, ils veulent déjà ça, et tout de suite. Vous ne voyez pas ce que je veux dire ? Essayez-vous simplement à laisser tomber un billet, ne serait-ce que de dix, au milieu d’une foule. Vous verrez tout de suite ce que je veux dire. Et ils ont tous voulu acheter. Et ils se sont tous précipités chez Val Mart pour payer moins cher. Et ils ont fait la queue pour s’endetter. Encore et toujours plus nombreux.
Ils ont commencé à faire tourner le moteur à plein régime. Et des tâcherons qui n’étaient pour rien dans la manip’ ont voulu aussi s’en mettre plein les poches. Ils ont poussé à la roue le troupeau, qui ne demandait pas mieux. Et ils ont fait tourner tout ça en 3/8, H-24. Ça a donné une véritable beuverie. Tous bourrés comme des coins, persuadés maintenant d’en être. De faire partie des winners. Ils réalisaient leurs rêves de gosse. Ils riaient de plus en plus fort. Ça faisait de plus en plus de boucan. Et, inévitablement, ça attirait de plus en plus de monde. Tout le monde voulait sa place dans le carré VIP de la propriété d’un côté, des sapes pas chères de l’autre. Du désir de possession, ils sont tous devenus possédés. A la recherche de la drogue dure suivante. Même les mémoires mortes se sont mises à se réveiller, à réclamer des bonus, en voyant ainsi le camp des mémoires vives grossir à vue d’oeil, avoir l’air tellement heureux. Surtout, il y avait tellement de blé, ça ne voulait tellement plus rien dire, que j’ai laissé faire. Après tout, pourquoi pas, tant que je grimpais.

Le problème, c’est que le déluge n’a pas tardé à arriver. Il a suffi que quelques-uns commencent à prendre peur. Comme toujours, ça a démarré par les plus malins. Ceux qui en avaient le plus profité. Ils ont commencé à quitter l’arène. Ils ont senti que ça commençait à tourner à la surchauffe. Que ça allait trop vite. Ils ont commencé à avoir la trouille. Alors ils ont liquéfié le solide, l’immobile, pour le mettre à l’abri. Chapeau les mecs, faut toujours qu’il y ait des p’tits malins. Et comme toujours, la masse, immense, informe, a mis du temps à réagir. Mais comme toujours, elle a fini par le faire. Et dix ans de bourre, de fiesta, de sacrée cuite, ça laisse une sacrée gueule de bois. A la limite du coma si les secours n’arrivent pas à temps.
Alors, quand le premier mort est arrivé, j’ai eu un moment de grand, de très grand, d’énorme stress. J’ai bien cru que ceux que j’avais contribué à mettre aux manettes allaient paniquer. Merde, au prix auquel ils étaient payés, ils n’avaient pas le droit d’être aussi nuls ! J’avais pris des engagements, moi ! Ils voulaient que je me retrouve avec un flingue sur la tempe ou quoi !!?? Ils se rendaient compte que sans réaction, j’allais tomber et entraîner tout le monde avec moi, en enfer. Quoi, le signal n’était pas assez clair ? Ils en voulaient encore ? Mais qu’est-ce qu’il leur fallait, donc ?

Dieu merci, ils sont devenus raisonnables. Ils ont compris qu’ils ne pouvaient pas laisser le monde sombrer, qu’ils seraient les premières victimes, si panique réelle il devait y avoir. Il paraît qu’à l’époque de mon grand-père, ils avaient déjà vécu un truc du même type. J’ai effectivement quelques souvenirs d’enfance où j’entendais les vieux raconter que des types se jetaient par les fenêtres, et puis qu’ils avaient pris les armes. Il n’y a rien de pire que de n’avoir plus rien à perdre, surtout quand on a pris l’habitude de se rêver à avoir beaucoup, d’autant plus si on a cru que l’on allait avoir toujours plus. On appelle ça une dépression, paraît-il. Une dé-pression. Après la pression. Quand un muscle est tendu et qu’il se relâche, il est clair que les crampes peuvent faire mal. A hurler de douleur. Et là vous devenez prêt à avaler n’importe quoi pour que ça s’arrête. Vous êtes prêt à sauter à la gorge de votre voisin. Vous en voulez à la terre entière. C’est, paraît-il, ce qui s’était passé. La haine, comme disent les p’tits jeunes du rap qui me ressemblent tant. De vraies belles mémoires vives, eux aussi.
La seule solution, ils l’ont bien compris, ça a été de me mettre sous perf’. Après l’EPO, que j’avais surconsommé, de m’en redonner, encore. Avec, disaient-ils, l’idée de diminuer la dose progressivement. De faire un atterrissage en douceur. Puisque tout le monde savait maintenant que le charme était rompu, qu’il était inutile de croire que les dealers continueraient à me pourvoir contre mes promesses de les payer un peu plus tard, engagement que j’avais d’ailleurs toujours tenu, ils se sont substitués aux doux rêveurs. Ils ont dit qu’on savait tous maintenant que je ne paierai pas, mais qu’ils règleraient la note.
Ils offraient un open bar, alors on pouvait continuer à approvisionner. Et ils se sont mis effectivement à tout payer, rubis sur l’ongle. Bien sûr, un peu de la magie était cassée, les gens ont commencé à devenir plus méfiants. Ils se sont rendus compte que tout ça était bien fragile, ils ont commencé à avoir peur. Mais par la perfusion massive, l’illusion a pu être en partie recréée et on a réussi à les pousser à revenir dans la danse.
Des bagnoles, par millions, plutôt que des maisons. Je savais bien que le jour où il faudrait régler l’addition, ça allait être salé pour ceux qui faisaient marcher la perf’. Qu’un jour, ils allaient avoir du mal à l’alimenter. Mais peu m’importait. J’étais pour l’instant le plus heureux du monde ; j’en avais profité à plein ; j’avais multiplié les conneries ; et non seulement il n’y avait eu aucune conséquence, mais je reprenais au contraire du poil de la bête comme jamais. Je recommençais à grimper. Déjà presque aussi haut que là où j’étais au sommet de ma forme. Je savais, bien sûr, que tout cela était bien fragile. Qu’ils ne pourraient pas éternellement me soutenir comme ça. Que je ne pouvais pas faire autre chose que retomber. Et que, cette fois-ci, le risque était que ce soit pour de bon.
Mais la bonne nouvelle, c’est que ça n’était pas concevable. Parce que, si ça devait se produire, ce serait le chaos absolu. Tous les repères partiraient en fumée. Les gens se rendraient compte que ce qu’ils ont dans les poches, ce n’est que du papier. Ils se rendraient compte que la seule chose qu’ils possèdent, ce sont des titres, pas des terres, pas des choses. Et que ça, ça tient tant que tout le monde accepte les règles du jeu. Mais qu’il suffit qu’on perdre un peu confiance en la valeur de ce bout de papier qui dit « c’est à moi », et alors tout peut partir en vrille. Depuis les ghettos de south central en passant par les bidonvilles de Rio ou Tremblay-en-France, c’est toujours la même histoire : les barbares sont ceux qui n’ont pas été éduqués aux règles élémentaires de politesse. Qui sont comme moi, qui n’ont pas de passé et qui, surtout, ne se voient aucun avenir. Qui consomment, ici et maintenant, et qui défendent leurs territoires. Vous les cantonnez tant que la force de l’ordre est de votre côté, mais encore faut-il pouvoir payer ceux qui sont censés les repousser en dehors des zones où vivent les gens de bonne compagnie. Mémoire vive, je sentais bien ça venir, que ça pouvait craquer de partout. Qu’il suffisait d’un rien pour mettre le feu aux poudres.

Il n’a pas fallu longtemps pour que les modèles s’affolent. J’ai commencé à avoir des spasmes réguliers. Comme toujours, très vite, les plus faibles, c’est-à-dire les derniers arrivés dans la course, ont été les premiers touchés. Les cochons, les PIGS, comme on les appelle dans mon univers. Ceux qui étaient déjà sous perf, avant même que les plus vaillants ne vacillent. Les portugais, les italiens, les grecs, les espagnols. Une série non plus de gens, mais cette fois-ci de nations subprimées. Et qui ont connu, très vite, exactement les mêmes stress que les familles qu’il fallait virer parce qu’elles ne pouvaient plus payer. Parce qu’on les avait aidées à maquiller leurs bilans, à présenter des recettes en bras d’honneur et des dépenses en chute libre. Pour pouvoir les faire entrer dans la danse. Qu’elles alimentent, elles aussi, les commissions et les bonus encaissés à chaque fois le plus vite possible avant que l’on se rende compte de la supercherie. Sans que ceux qui encaissent n’aient jamais eu un euro, ou presque, à sortir de leurs poches.
Très vite, les PIGS ont commencé à avoir des problèmes de refinancement. Ouais, un big, very big, very, very big stress. Parce que, quand il s’agit de refinancer, vous n’êtes jamais sûr de trouver quelqu’un qui vous prête. Ou alors avec des intérêts dingues, qui vous mettent encore plus dans la mouise que vous n’y étiez, qui ne font que différer le règlement de votre problème. Credit revolving, on ne saurait mieux dire, certains ont vraiment le sens de la formule.
Comme toujours, on m’a promis monts et merveilles. Que plus rien ne serait comme avant. Que les gens allaient se serrer la ceinture, que les recettes allaient partir en flèche. Que, jamais oh grand jamais, ils ne tricheraient à nouveau. Je n’y ai pas cru une seconde. J’étais échaudé par ceux qui se barraient de leur maison quand ils comprenaient qu’ils ne pourraient jamais s’en sortir. En revanche, je savais qu’à côté, juste à côté, il y avait encore quelques pas trop mal portants. Ils promettaient d’aider. Surtout, j’ai fait semblant d’y croire, ça faisait remonter la courbe après qu’elle soit descendue en flèche. A la vitesse du son. Et ça, c’est le meilleur moyen de faire des bénéfices énormes : vendre en haut, achetez en bas, vendre en haut, achetez en bas… Les soubresauts, il n’y a rien de meilleur, c’est ma dope.

J’ai donc continué à faire semblant, en prenant de plus en plus de garanties et en demandant de plus en plus cher, parce que ça ne pouvait que mal finir. Je le vérifiais tous les jours, à chaque feu rouge des grandes villes. Je savais pertinemment que quand les gens se sentent bien, épanouis, heureux, ils sont prêts à lâcher une piécette au clodo qui attend d’avoir de quoi se payer sa bouteille suivante. Mais que quand ils sont tendus, qu’ils ont l’esprit occupé, qu’ils s’inquiètent, le clodo peut être allongé sur la route en train de crever, personne ne lèvera le petit doigt. Personne.
Ceux auxquels il restait quelques moyens hérités du passé, qui s’en étaient mieux sortis que les autres, allaient faire exactement la même chose. Rester dans leurs bagnoles. Ils pouvaient toujours promettre, je n’y croyais pas deux secondes. En revanche, leurs promesses n’étaient pas sans intérêt. Ça permettait de continuer à entretenir l’illusion, à faire vivre des industries de conseil, à engranger des commissions. Ils étaient tous condamnés, je le savais parfaitement. Ils allaient finir par se taper sur la gueule, je le savais aussi. Mais de toute façon, ils comptaient pour du beurre.
Il n’y avait que l’agité de la tour Effel pour croire à des lendemains qui chantent. Il me ressemblait tellement qu’il m’en faisait hurler de rire. Je l’encourageais d’ailleurs, et lui fonçait tête baissée. Faut dire qu’il avait une grande chance : ceux qui l’avaient mis aux manettes ne voyaient rien. Ils se laissaient emmener droit dans le mur sans rien dire pendant que lui continuait à rincer ses copains, à faire exactement comme j’avais fait, avant. Il avait juste trente ans de retard. C’était pas faute d’avoir voulu prendre les commandes avant, mais il faut croire que les gens avaient été plus malins. Et puis comme toujours, comme avec un dragueur trop entreprenant, ils s’étaient laissés emprisonner dans ses rêves de gamin. On verrait bien s’ils allaient continuer, des signes montraient qu’ils commençaient à voir clair. Mais comme personne n’aime les mauvaises nouvelles…
Tout ceci, de toute façon, pour moi, n’avait pas grande importance. Je savais que le continent auquel appartenait la petite campagne qu’il n’avait jamais supportée – trop pleine sans doute de mémoires mortes sans doute - allait sombrer dans le chaos. Il ne pouvait pas en être autrement. Je l’avais acté depuis bien longtemps. La seule chose qui comptait était de savoir quand tout ceci allait s’effondrer. Pour sortir avant la catastrophe, et essayer de gratter un max au passage, de se jouer des soubresauts. Sa mort était inéluctable et la seule question réellement d’importance était d’anticiper quand ça allait se passer, voire de la précipiter.

La seule chose qui m’intéressait vraiment, c’était la patrie qui avait fait de ma philosophie son guide éternel ; et le devenir de l’autre, à l’autre bout du monde, là où le soleil se lève. Celle grâce à laquelle j’avais pu, depuis le milieu des 90’s, grimper au ciel comme jamais.
Et j’avais de la matière. Parce que l’être humain est ainsi fait qu’il peut révéler des surprises, être capable de produire de l’impensable, pur et simple. Comme mettre à la tête et aux jambes du monde entier un type arrivé de nulle part, dont la proba qu’il parvienne au sommet était à peu près aussi forte que, pour le péquin moyen, de gagner le gros lot à la loterie nationale. Ce truc impensable, qui créé ce que je déteste le plus : de l’incertitude. Sur le papier, il se présentait comme mon meilleur allié, prompt à me sauver, disait-il. Dans les faits, j’ai tout de suite compris qu’il allait devenir mon pire ennemi en prétendant avoir raison de ma folie.
Il a commencé par jouer sur la corde sensible : la solidarité. En proposant d’étendre la couverture maladie à certains de ses compatriotes qui n’en bénéficiaient pas. Surtout, il a été plus malin que les autres : plutôt que de faire la morale, de dire que j’étais insensé, il s’est attaqué au cœur du réacteur. Ceux qui tirent les ficelles, ceux qui me font monter et descendre, plutôt que moi-même. La croyance générale en ma vertu intrinsèque avait toujours été leur fonds de commerce pour prendre les places les plus intéressantes et s’en mettre plein les poches. Il a été rusé : il a maintenu et confirmé la croyance, maintenu et sanctifié mon rôle sacré, pour mieux s’attaquer à ceux qui abusaient de la crédulité générale.
Avec une persistance plus forte que tout ce que j’avais vu jusqu’à présent, il s’est entêté. Il n’a pas lâché le morceau. Sacrément déterminé, le guy. J’étais plus habitué à voir les types retourner leurs vestes à la première occase, surtout si on savait bien graisser les pattes là où il fallait. Non, lui, il a persisté et signé. Ce naïf m’aurait presque fait douter de moi-même et de mes postulats. Il semblait avoir une telle foi en ce en quoi il croyait, en ce qu’il pensait, en ce qu’il disait, à la justesse de son combat…. Ça alimentait son fighting spirit. Et il voulait avoir raison de ma foi en moi-même et dans ma propension à la destruction. Il a dit que c’était elle qui créait, sans cesse, sans relâche, le mouvement qui alimentait mes soubresauts. Ces sauts qui pouvaient faire ou défaire en une nuit les types les mieux assis.
Il a dit vouloir commencer à m’obliger à redevenir, progressivement, raisonnable. Il a posé que les crimes ne resteraient pas impunis. Il a désigné les fauteurs de trouble, les grands winners, et il leur a couru après, sans relâche. Partout, il les a traqués. En tous lieux et en tous moments, il a osé ce que je croyais impossible. Il a recrée mon mécanisme de fonctionnement, mais consciencieusement, consciemment, avec une détermination sans faille. Il est allé demander des comptes. Il a réclamé des dédommagements. Il a dit qu’on ne laisserait plus faire les dealers. Qu’on les mettrait en tôle, les uns derrière les autres. Ici encore, il a fait l’exact inverse du gamin français : ce n’est pas à south central qu’il est allé passer le karcher, c’est dans les salons huppés qu’il est allé chercher les types. Qu’il les a nommés. Qu’il les a traînés devant les tribunaux. Qu’il leur a demandé des comptes. Les mecs de la banque de l’homme en or n’en sont toujours pas revenus.
Il venait de nulle part, mais il a su drainer les foules. Il a opposé des valeurs à la mienne. Surtout, il a réussi là où tous les autres avaient échoué, trop faiblards. Lui, il semblait comme invincible. Chacun de ses pas était pensé. Chacun de ses mots était pesé. Rien en lui ne transpirait ce qui est pourtant mon moteur : le cynisme.

Je me suis rebellé. Moi, la perfusion, ça m’allait bien. J’avais même l’impression très nette d’aller mieux que jamais. Il n’y a rien de tel qu’une bonne chute, parce que ça permet de remonter. Ce sont les variations qui m’intéressent, les spéculations. Pas la stabilité. Même au plus haut. Descendre, c’est la promesse de remonter. Tôt ou tard. De parier sur la vitesse, sur la pente de la courbe. A la baisse ou à la hausse, au fond peu importe.
Lui, il s’est mis en tête de soigner ceux qui se retrouvaient saignés à blanc, et de chercher des noises à ceux qui s’en sortaient trop bien. Tout ce qu’il ne me fallait pas. Il a su mobiliser les foules en utilisant ces nouvelles technologies qui m’avaient été tant utiles. Mais il a su les prendre dans un autre sens, pour faire prendre une mayonnaise qui m’était, pourtant, totalement étrangère : il a agité une conscience universelle qui devait faire appel à autre chose que le seul plaisir, la seule jouissance, ici et maintenant, le seul reflet dans le miroir.

Bien sûr, je lui ai déclaré la guerre. Naturellement, j’ai tout tenté pour l’empêcher de grimper. Parce que si je savais que cela allait, à terme, me faire crever. Et je savais combien la vie serait triste si on ne pouvait pas agiter quelques animal spirits. Combien le goût du sang et de la victoire importe pour ne pas crever d’ennui.
Mais, et là encore qu’il a été plus malin que les autres, il a déplacé le terrain de jeu. Mettez-vous en scène, cherchez le respect, dépassez-vous, mais pas comme ça. Autrement qu’en ayant plus, chaque jour plus que la veille, surtout plus que le voisin. Lui, il a dit : oui, voulez plus. Oui, toujours, plus. Mais d’école, de mémoires mortes. Et de ce machin : la culture. Ce truc auquel j’ai toujours été étranger.
Il a pris le pli de les pousser à grandir, à s’émanciper, plutôt que de courir derrière l’obsession du toujours plus. Progressivement, il les a poussés à arrêter de courir après la seule possession, celle qui les faisait courir toute la journée, de ne jamais prendre de repos, et au terme de laquelle ils finissaient épuisés, rincés, surpressés. En lambeaux. Il leur a parlé racines, dépassement de la guerre des races, retour aux fondamentaux. Et il les a emballés, ni une ni deux. C’est comme ça qu’il s’est fait élire.
Il m’a réellement surpris. A travailler au corps les zones sensibles. Il avait l’air de savoir que je n’étais qu’un leurre. Un mythe. Il s’est mis à courir là où il fallait, vers ceux qui en profitaient. J’en ai vu un bon nombre me défendre, l’accuser de vouloir ma peau. Il a été malin. Il a laissé dire. Et il les a démasqués. Au-delà des tricheurs les plus évidents, les assureurs, les hedge, les banques d’affaires et leurs commissions. Tous, convoqués. Tous en accusation, les uns après les autres. Il m’en a presque appris sur moi-même, sur mon mode de fonctionnement. Il était insupportable, faisait constamment référence au passé qui ne passe pas. Je ne comprenais pas bien ce qu’il voulait dire, cet empêcheur de danser en rond.

Mais moi, j’en voulais encore, et il y avait de la matière. Parce que, de l’autre côté, il y avait les chinois. Et ils avaient faim. Très faim. Très, très faim. On ne vous laisse pas crever la dalle et vivre dans la misère pendant des siècles sans attiser quelques envies. Alors, il y avait matière à faire de belles affaires, à s’en mettre encore plein les poches. Et tant pis pour ceux qui restaient sur le carreau à cause des délocs. C’était ça ma force : aller vers le ciel, sans état d’âme. Sans aucun état d’âme.
J’avais parfaitement réussi lorsque le mur était tombé. J’avais parfaitement profité des opportunités que représentaient ces affamés et le business qui allait avec. Des commissions à mort. Ca m’avait nourri, et bien nourri. Et là, ça se profilait à nouveau. Là-bas on disait des choses qui m’allaient bien. Que je pouvais comprendre. Qu’il fallait qu’ils veuillent plus. Plus de biens, plus de « matériel ». Qu’ils consomment. Que c’était essentiel. Je partageais leur avis. Tous les vainqueurs historiques que je rendais richissimes allaient être encore plus valorisés. C’était parfait.
Mais de l’autre côté du monde, le smart guy continuait de m’attaquer. Il demandait le respect des droits. Il leur demandait de faire leur ce mot que j’exècre au-delà de l’individu : la responsabilité vis-à-vis des autres. Mais pourquoi les emmerder comme ça ? Il aurait pu se contenter d’insister sur le fait qu’il fallait qu’ils jouent le jeu, point. Qu’ils consomment, point. Qu’ils arrêtent d’épargner, point. Qu’ils dépensent, point. Inutile d’aller prendre le risque de les froisser en parlant de choses qu’ils ne voulaient visiblement pas comprendre. Une bonne dictature, parfois, il n’y a rien de mieux. Ca tient les gens droits, en place. Inutile de vouloir faire le bien dans le monde. Pas le problème. Ils évolueraient nécessairement puisque, en consommant, ils demanderaient davantage.
C’était ça le bonheur de la propriété. Propriétaire, on se bagarre pour ses droits. C’était ma conviction. Il suffisait de laisser faire. Il n’avait pourtant pas l’air décidé à s’arrêter là. Il a continué à les emmerder. Il leur disait qu’il fallait, effectivement, qu’ils évoluent. Qu’ils prennent leur responsabilité dans le grand jeu mondial. Y compris en termes écolos. Qu’il était impossible que la planète supporte un même niveau de consommation que celui qui avait permis mon épanouissement plein et entier. Mon ultra croissance. Ca a commencé à devenir tendu, très tendu.
De toute façon, il ne pouvait rien leur imposer. Il pouvait juste leur expliquer que tout ça allait mal finir si on ne trouvait pas de solutions alternatives pour envisager l’avenir. Et que son peuple devait garder des emplois. Mais ce n’était pas pour autant que les autres se laisseraient faire. Il pouvait toujours mener sa guerre de tranchées pour créer une conscience universelle, comme il disait. Il semblait persuadé que ce serait par là que l’on s’en sortirait. Que ce serait par là que l’avenir pourrait finir par redevenir rose. Il a même travaillé, en même temps que tout le reste, au désarmement. Il était malin, vraiment malin. Les gamins l’adoraient.

Je ne sais pas s’il va réussir, mais une chose est sûre : en opposant autre chose que le toujours plus, le ici et maintenant, en s’opposant à la consommation débridée, en appelant à la prudence, à l’efficacité et à la vraie, c’est-à-dire à long terme, il se voulait le meilleur ennemi de ce qu’il appelait ma folie. Mais au fond de moi, je savais qu’il était bien naïf. Que depuis la nuit des temps, ça marche comme ça. Que le fort l’emporte toujours sur le faible, qu’il l’exploite. Qu’il avait de moins en moins de capital, et de moins en moins de travail. Que c’était écrit, et que ça allait mal finir pour lui. C’est vrai quoi, pour qui il se prenait, cet arrogant ?

Jean-Philippe DENIS est Professeur de Sciences de Gestion à l’Université Paris Ouest Nanterre la Défense (Paris X)

Contact :
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// Article publié le 9 juin 2010 Pour citer cet article : Jean-Philippe Denis, « Mémoires de crise (I) », Revue du MAUSS permanente, 9 juin 2010 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Memoires-de-crise-I
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