Mauss, savant et politique

Pref. Marcel Fournier, Textes à l’appui/La bibliothèque du MAUSS (coll.), MAUSS/La Découverte, 2007, 240 p., 20 €.

Cette note rédigée par Philippe Chanial a paru dans LA QUINZAINE LITTERAIRE, N°962, 1-15/02/2008, P.23-24. Nous remercions La Quinzaine de nous avoir autorisés à la reproduire.

L’œuvre de celui qui ne fut pas seulement le neveu de son oncle, Emile Durkheim, ou le précurseur du structuralisme de son élève, Lévi-Strauss, sort depuis quelques années de l’ombre. Initiée par la Revue du M.A.U.S.S dés les années 1980, la redécouverte de la sociologie et de l’anthropologie de Marcel Mauss (1872-1950) manifeste une reconnaissance de dette des sciences sociales à l’égard de l’auteur du fameux Essai sur le don (1924). Cette dette est immense. En ethnologie en premier lieu, tant ce spécialiste, d’abord, des sciences religieuses, a su, en militant de la discipline qu’il a contribué à institutionnaliser, systématiser le travail ethnographique et former la plupart des ethnologues français du milieu du siècle. En sociologie générale ensuite, tant par sa découverte de l’importance du don et de ce qu’il nommait le « le fait social total », il a su frayer la voie à une intelligence inédite de la nature, indissociablement relationnelle et symbolique, du social qui a marqué tant de grandes figures intellectuelles, notamment Bataille, Caillois ou Lacan.

Mais une face de l’œuvre de Mauss restait encore dans l’ombre, celle du Mauss indissociablement savant et politique, de ce militant socialiste qui n’accepta jamais de dissocier amour de la science et passion du politique. C’est cette part d’ombre que Sylvain Dzimira vient enfin éclairer. Les travaux récents de Marcel Fournier [1], qui préface cet ouvrage, nous avaient déjà permis de découvrir derrière le professeur, le camarade. Néanmoins, personne ne s’était aventuré à lire l’oeuvre du savant à l’aune de celle militant, et celle du militant à l’aune de celle du savant. Tel est le pari ambitieux de cet ouvrage. Sa force réside dans son obstination à chercher dans l’Essai sur le don le fondement anthropologique et moral du socialisme maussien. Cette hypothèse de lecture de l’œuvre militante du camarade Mauss n’avait jamais été tentée avec une telle systématicité et un tel bonheur. Non seulement, l’auteur apporte, en les lisant en clef de don, une contribution décisive à l’intelligence de ses textes politiques mais, en retour, il permet également de saisir combien ses travaux académiques gagnent à ne jamais être détachés de son engagement militant.

La première partie du livre montre combien pour l’anthropologue Mauss le don est plus que le don . Il est l’opérateur symbolique universel, tant matériel que spirituel, de l’alliance entre les hommes. Ce qu’il symbolise, c’est cette volonté des hommes de s’orienter dans leur rapport avec autrui vers la paix et la vie, plutôt que la guerre ou la mort. A ce titre, le don est bien selon Mauss « l’un de ces rocs humains sur lesquels sont bâties les sociétés humaines ». Néanmoins, la morale du don n’a rien de gentillet ou d’angélique. Elle doit être interprétée, comme le suggère l’auteur, comme « une morale de la concorde sur le mode de la discorde ». La générosité qu’elle manifeste, si elle vise bien à transformer les ennemis potentiels en amis, à « s’opposer sans se massacrer », est d’abord celle de « sauvages magnifiques » qui, pour manifester leur grandeur, doivent sans cesse donner plus qu’ils ont reçu. C’est donc en se mettant mutuellement au défi de manifester leur générosité, en luttant à coup de dons, que les hommes nouent solidarité et amitié. Nourrir la cohésion sociale du conflit et la division, rivaliser pour mieux se lier. Tel est le paradoxe du don et de sa morale si singulière.

Pour autant, cette morale du don n’est pas une morale de « gaspilleurs », comme le suggéraient Bataille ou Baudrillard. S’il faut se montrer magnanime, il faut aussi savoir thésauriser pour dépenser et « (se) donner sans se sacrifier ». Elle n’est pas davantage, à l’inverse, une morale de comptables ou d’accumulateurs, comme le soupçonnait Bourdieu. Le don défie toute équivalence au point où personne ne saurait légitimement se croire quitte. Le contre-don est avant tout une marque de reconnaissance qui n’éteint jamais la dette engendrée par le service rendu. De même, personne ne saurait se considérer comme le seul propriétaire des biens qu’il détient : la chose donnée appartient autant au donateur qu’au donateur, autant aux hommes, au clan qu’aux esprits. Et n’est-ce pas justement parce qu’ils refusent de se croire libérés de toute dette et de se considérer comme les propriétaires exclusifs de ce qu’ils possèdent que, dans ses sociétés étudiés par l’anthropologue, les hommes et les femmes sont si « donnants » ?

Pour l’auteur, cette morale du don, découverte par le professeur Mauss, guiderait son engagement politique au sein du mouvement socialiste. Le camarade Mauss nous exhorterait ainsi à devenir plus « donnants » que nous le sommes, invitant l’ « esprit socialiste » à renouer avec « l’esprit du don ». N’est-ce pas d’ailleurs dans cette perspective qu’il considérait, en conclusion de l’Essai sur le don, que le développement des caisses d’assistance et de chômage, des sociétés de secours mutuel, l’essor des syndicats ouvriers et des coopératives de son temps mais aussi du droit social et des premières formes d’assurances sociales consistaient à « revenir à de l’archaïque », à opposer au « constant et glacial calcul utilitaire » les exigences d’une générosité réciproque ? La minutieuse - presque maniaque - reconstruction du socialisme maussien que suggère Sylvain Dzimira dans la seconde partie de l’ouvrage permet ainsi de donner toute leur profondeur anthropologique à des textes militants parfois de circonstances, dont l’intérêt théorique peut apparaître bien ténu. Ainsi de son pacifisme face aux deux conflits mondiaux (« transformer ses ennemis en amis, mais pas à n’importe quel prix »), de sa conception de la lutte des classes et de sa critique précoce – l’année même de la publication de l’essai (1924) - du bolchevisme (« s’opposer sans se massacrer »), des tensions au cœur de son collectivisme et de son rapport, ambivalent, au capitalisme et au marché (« il faut savoir thésauriser pour dépenser »), de sa critique du salariat et son plaidoyer pour la protection sociale ( « ne jamais se croire quitte ») ou de son combat pour les nationalisations et les coopératives (« ne jamais se croire seul propriétaire ») etc.

Cette retraduction en clef de don des principales revendications du mouvement socialiste n’est en rien rhétorique. En effet, qu’est-ce que l’assurance sociale sinon la constitution d’un système de dons mutuels par lequel l’obligation de donner de tous (par la cotisation ouvrière) ouvre les droits de chacun à la protection collective ? Et ne manifeste-t-elle pas également la reconnaissance du fait que l’employeur, par le versement d’un salaire, n’est pas quitte face au travailleur qui a donné une partie de sa vie, une partie de lui-même, et qu’il doit donc lui aussi contribuer à son financement ? Qu’est-ce que la propriété collective sinon la mise en œuvre de cette justice du don selon laquelle la propriété des moyens de production doit revenir à tous ceux qui ont (ou se sont) donnés dans la production ? Qu’est-ce qu’une coopérative sinon cette « forme spontanée et non obligatoire de démocratie » où l’esprit socialiste et l’esprit du don se confondent dans la formule consacrée du « tous pour chacun, chacun pour tous » ?

La profonde originalité et singularité de ce « socialisme par le don », redécouvert et reconstruit par l’auteur, n’en fait pas pour autant un objet idéologique non-identifié dans la galaxie socialiste de son temps. Mauss fut en effet une figure essentielle de cette constellation qui, autour de Benoît Malon, Eugène Fournière, Charles Andler et surtout de son maître Jaurès, su ranimer et réactualiser - en contenant au double sens du terme le marxisme - la longue tradition fédéraliste et républicaine du socialisme français. A la différence des marxistes français de son temps, le socialisme, pour Mauss, n’est pas en effet simplement une « affaire de ventre » ou la résultante mécanique d’une transformation de l’infrastructure économique. Il est bel et bien, à l’instar du don, un « fait social total ». Il désigne avant tout une forme de société, voire de civilisation, indissociable d’une « nouvelle façon de penser, de voir, de sentir et d’agir ». Il suppose donc une morale et un droit nouveaux. Mais plutôt que de les rêver ou de les imposer par la force, le socialisme moral et résolument expérimental de Mauss invite à « vivre tout de suite la vie socialiste, à la créer de toutes parts », tout autant en luttant pour des réformes immédiates qu’en pariant, ici et maintenant, sur la créativité de ces laboratoires et de ces écoles de la solidarité que constituent syndicats et coopératives.

En ce sens, ce « socialisme par le don » de Mauss définit moins un dogme qu’une morale pratique de la solidarité et de l’association. Et le réformisme qu’il défendra progressivement manifeste moins un renoncement que l’exigence d’une expérimentation constante et pluraliste. Et il est peu de dire que ce socialisme, que cet ouvrage ambitieux contribue à faire revivre, nous manque terriblement.


Cliquer sur le lien pour accéder au sommaire, à la préface de Marcel Fournier et à l’introduction en ligne sur www.revuedumauss.com

Ici, trois autres notes . Christian Koulibanov (nonfiction.fr), Guy Dreux (parutions.com) et Denis Clerc (Alternatives économiques)


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// Article publié le 5 février 2008 Pour citer cet article : Philippe Chanial, « Mauss, savant et politique », Revue du MAUSS permanente, 5 février 2008 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Mauss-savant-et-politique
Notes

[1Voir sa biographie, Marcel Fournier, Marcel Mauss (Fayard, 1994) et son édition des Ecrits politiques de Mauss (Fayard, 1997).

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