Marcel Mauss, la nation et le devenir historique

Pour la première fois dans l’histoire, au Champ-de-Mars.

Tout écrit, et plus généralement toute pensée, date de son époque. Si je commence par rappeler ce lieu commun historiciste, c’est tout d’abord pour tenter de mieux saisir l’utilisation qu’il peut en être faite. Une interprétation faible amène à condamner les écrits que l’on n’aime pas trop, jugés dépassés ou, au contraire, à sauver ceux que l’on aime en les épurant des passages qui trahissent un regard aujourd’hui irrecevable. A la lecture des pages que Mauss a consacré à la nation, et dont Marcel Fournier et Jean Terrier ont présenté une édition profondément enrichie en 2013 [1], le constat qu’elles datent de leur époque pourrait conduire à les liquider en tant qu’inactuelles ou à attirer sur elles l’attention du public, malgré l’esprit civilisateur qu’elles affichent et dont le caractère colonialiste peut aisément être mis en évidence. Toutefois, il y a aussi une manière forte d’interpréter le constat que tout écrit date de son époque : elle consiste à faire de l’altérité historique la condition nécessaire d’une réflexion sur soi. Dans cette perspective, il n’est pas question de faire le tri entre ce qui nous parle encore et ce qui nous ne parle plus, entre ce qui relève de la vérité égalitaire et ce qui relève du sexisme ou du racisme de nos ancêtres, mais de chercher à saisir la logique d’un discours dans son historicité pour se donner les instruments indispensables à questionner nos propres logiques.

A propos des pages de Mauss sur la nation, Bruno Karsenti a écrit que « Mauss y dégage une idée de la nation qui est difficilement audible pour nous, et probablement déjà pour les lecteurs d’alors » [2]. Mauss achève ces pages très peu de temps après la boucherie de la première guerre mondiale, avec tout ce qu’elle avait représenté à divers niveaux, de l’approfondissement de la rupture culturelle entre France et Allemagne à la dissolution de l’Internationale socialiste suite à l’engagement national, dans leurs parlements, de la plupart des partis adhérents. A l’issue de la guerre, de toute évidence, les tensions nationales en Europe et dans le monde entier ne sont pas apaisées ; au contraire, elles s’imposent par une force de plus en plus patente. En même temps, en posant la nation comme la base incontournable de l’accomplissement de la modernité, l’idée de Mauss ne va non plus à la rencontre d’une partie importante des positions pacifistes envisageant la paix à travers le dépassement des nations. Il peut être utile de s’interroger plus au fond sur les motifs de notre difficulté à nous rapporter à la nation, et les pages de Mauss peuvent nous aider. Dans cette note, je me limiterai à avancer quelques observations à propos d’un aspect particulier : la manière dont Mauss pense l’histoire de la nation. Mieux, la manière de se la représenter, en entendant ici par le fait de se représenter non seulement le moment réflexif, mais encore la dimension inconsciente, relevant des repères socialement institués qui structurent la manière d’apercevoir le temps historique. Je crois en effet que si le discours de Mauss sur la nation est difficilement audible pour nous, c’est aussi parce que notre manière de nous rapporter au devenir historique n’est plus la même que celle de la première moitié du XXe siècle. J’avancerai l’hypothèse que si le discours de Mauss sur la nation avait une cohérence à ses yeux comme à ceux d’au moins une bonne partie de ses lecteurs, c’est parce qu’il reposait sur une conception du devenir historique intrinsèquement liée à la force qui avait fait de la nation une valeur symbolique majeure dans le processus d’institution politique des sociétés démocratiques. D’une manière analogue, le fait que l’on a aujourd’hui du mal à parler de la nation relève aussi de cette transformation de la manière de se rapporter au devenir historique.

La nation comme nationalisation de l’Etat

Face à la première globalisation et après la première guerre mondiale, Mauss entend comprendre la nation comme entité historiquement ouverte aux rapports avec les autres nations, portée par sa tendance historique à former ce qu’il appelle la « civilisation humaine mondiale » (p. 125). Cette civilisation humaine mondiale, Mauss ne la conçoit pas sous l’enseigne du « cosmopolitisme », mais de l’« internationalisme » ou, en d’autres termes, des rapports entre nations.

C’est pourquoi il développe sa thèse en deux mouvements : d’une part pour écarter tout malentendu découlant de la tendance des nations à hypostasier leur fondement, Mauss met en avant les emprunts réciproques et consacre plusieurs pages aux objets d’un « attrait superstitieux » (p. 100) poussant les nations à croire à leurs races, à leurs langues et à leurs civilisations ; de l’autre, il insiste sur une tendance historique profonde des nations à s’individualiser. En regardant les nations les plus avancées, Mauss nous propose une sorte de modèle pour comprendre ce double processus de construction d’un tissu entre les nations (l’inter-nation) et de différentiation des nations : elles s’individualisent « moralement et mentalement », alors qu’elles s’uniformisent « juridiquement et politiquement » (p. 140). Il faut toutefois bien saisir le rôle que joue le politique : si les formes juridico-politiques ont tendance à s’uniformiser (droits égaux et système représentatif), il est par ailleurs vrai que l’autogouvernement, tout aussi commun aux différentes nations, s’avère un élément crucial du processus d’individuation. En effet, l’individualité nationale a une dimension intrinsèquement politique, bien que cela ne soit pas peut-être évident dans la définition explicite que Mauss propose de la nation : « nous entendons par nation une société matériellement et moralement intégrée, à pouvoir central stable, permanent, à frontières déterminées, à relative unité morale, mentale et culturelle des habitants qui adhèrent consciemment à l’Etat et à ses lois » (p. 84). Un passage de quelques pages après peut aider à comprendre la centralité de la dimension politique, l’importance de l’adhésion consciente des citoyens à l’Etat et aux lois : « la société entière est devenue à quelque degré l’Etat, le corps politique souverain ; c’est la totalité des citoyens. C’est précisément ce qu’on appelle la nation, cette chose que l’Anglais s’imagine avoir été créée par la Grande Charte, et qui fut réellement créée aux Etats-Unis en 1777 par le Congrès de Richmond, et au Champ-de-Mars lors de la journée de la Fédération » (p. 97). Au Champ-de-Mars, le 14 juillet 1790, les gardes nationaux fédérés, élus dans la France entière, déclament par la voix de La Fayette le serment à la nation et le public le répète. Ce qui était « hypostasié » par les philosophes du jusnaturalisme à travers le « contrat social » devient d’après Mauss un fait social, « l’œuvre spontanée de générations qui ont étendu au peuple, par le moyen du système de la délégation populaire et parlementaire, le partage de la souveraineté et de la direction » (p. 98).

La nation est démocratique ou elle n’est pas. Dans le sillage de la tradition démocratique française, la démocratie est à entendre comme la mise en forme de la souveraineté du peuple garantissant l’autogouvernement de la société, c’est-à-dire la correspondance de plus en plus immédiate entre société et Etat. Pour reprendre une expression que Mauss utilise à propos de l’appropriation par le gouvernement démocratique des faits économiques, la nation s’accomplit à travers la nationalisation de l’Etat, du passage progressif de son stade premier d’opposition, « la nation contre l’Etat » (p. 53), au stade achevé de coïncidence, « la société, l’Etat » (p. 114). Les révolutions et « l’ivresse révolutionnaire » (p. 69) anticipent la transparence durable de la nation à elle-même, elles marquent la transformation des sociétés où le souverain se renferme au Louvre, à la Tour de Londres ou au Kremlin, en nations qui se reconnaissent en s’intronisant souveraine. C’est le processus de « nationalisation » de l’Etat, de l’appropriation des instruments de l’autogouvernement qui accomplit la nation. Au niveau politique et juridique les nations convergent donc vers la république représentative fondée sur l’égalité des citoyens. L’autogouvernement de la nation engendre alors deux tendances opposées : d’une part, l’autogouvernement de chaque groupe implique une auto-éducation permettant le dépassement des fermetures pathologiques face aux autres nations et par conséquent une augmentation progressive des échanges matériels aussi bien que moraux, d’où un processus d’uniformisation entre les nations ; de l’autre, la division des groupes s’autogouvernant approfondit les différences morales et mentales entre eux, d’où un processus d’individuation de chaque nation. L’analogie n’est pas explicitée, mais elle paraît agissante : de la même manière que l’émancipation des individus dans la nation assure à la fois l’épanouissement des individus et de la nation, l’émergence des nations libres assure l’épanouissement des nations au même degré d’évolution et la construction d’un tissu inter-national. Les emprunts entre nations, les faits internationaux s’accordent avec une tendance à l’uniformisation, l’épanouissement des nations approfondit la tendance à l’individuation.

Auto-institution et mouvement spontané

Les nations s’individualisent, cette idée est tout à fait centrale dans les pages de La Nation maussienne et mérite d’être interrogée. Mauss consacre des pages entières à démontrer que l’idée que les nations se fondent sur une race, une langue ou une civilisation, est fausse et dangereuse ; il en consacre un nombre encore plus important à montrer la tendance des nations à augmenter leurs emprunts réciproques. Toute typologie de faits sociaux semble être concernée par cet accroissement des échanges moraux et matériels. Le monde de nations va de plus en plus connaître une circulation continue des biens, des technologies, des arts, des idées. Toutefois, Mauss ne manque pas d’insister sur un phénomène aussi profond que décisif : les nations tendent à s’individualiser. Il affirme par exemple que « les grandes langues des grandes nations divergent entre elles plus largement, même quand elles sont d’origine commune, que les dialectes et toutes les langues sémitiques » (p. 146). Ou, encore, que « la démarche même d’un Français ressemble moins à la démarche d’un Anglais, que la démarche d’un Algonquin à celle d’un Indien de la Californie » (p. 99). Et il n’hésite pas à constater que « les méthodes de pensée et les façons de sentir d’un Italien sont infiniment plus séparées de celles d’un Espagnol - bien que tous deux soient de civilisation unique - que ne le sont les morales et les imaginations populaires dont l’extraordinaire uniformité dans le monde exprime l’unité de la mentalité humaine primitive » (p. 99). On pourrait discuter la pertinence de chacune de ces trois affirmations, je me limiterai à remarquer que le seul fait de présenter le résultat de cette comparaison douteuse comme des évidences nous parle moins de la question particulière que du besoin de Mauss d’affirmer comme incontestable le processus d’individuation des nations, ou plus en général le passage historique de l’état d’infinies variations superficielles du monde des primitifs à l’état de variations profondes mais limitées du monde des nations. En d’autres termes, l’évolution de l’humanité est une réduction quantitative et une augmentation qualitative des différences entre les sociétés permettant le développement d’une civilisation humaine mondiale. On pourrait observer que ce modèle trouve une correspondance superficielle dans la comparaison avancée par Mauss, tout en la présentant comme dangereuse, entre classement social et classement zoologique : les espèces inférieures sont beaucoup plus nombreuses mais moins différentes que les espèces supérieures. Ce n’est pas à ce niveau superficiel qu’il est plus intéressant de concentrer notre attention. Pour saisir la manière de Mauss de penser l’histoire, il faut interroger sa manière d’articuler le niveau du mouvement d’auto-institution explicite [3] de la nation et le niveau du mouvement pour ainsi dire spontané. Notamment, d’après Mauss, deux éléments sont prioritaires dans la reconstruction historique de l’émergence des nations : « le processus qui a formé les nations était à la fois économique d’une part, de l’autre moral et politique » (p. 92). Et Mauss synthétise l’articulation entre ces deux niveaux : « il fallait que l’idée de nation fût présente à la masse française ou allemande pour qu’elles se donnassent une unité économique ; il fallait réciproquement que l’unité économique fût une nécessité matérielle pour prévaloir sur les intérêts établis dans les économies fermées des villes, petits Etats et des provinces… Non seulement c’est l’histoire moderne qui est résumée ici, mais encore l’histoire économique générale de l’humanité » (p. 92-93). Il n’est pas ici question de s’arrêter sur le fait que, dans la reconstruction de Mauss, les notions d’intérêt économique ou de « nécessité matérielle » ne sont pas interrogées : le processus d’autonomisation de l’économique et l’émergence de sa logique dans la représentation collective et individuelle des intérêts ne trouvent aucun espace. Il est toutefois important de souligner que l’histoire économique proposée par Mauss semble considérer comme allant de soi la nécessité d’un espace économique national au moment où les productions et les échanges étaient polarisés entre échelles tout à fait différentes (du local au mondial) selon la typologie du produit. Chez Mauss, la naissance et la structuration d’une économie nationale paraît comme le fruit d’une convergence spontanée, on pourrait aller jusqu’à dire « naturelle ». La répétition, très probablement involontaire, à propos de la première époque nationale est tout à fait parlante : « La coïncidence du nationalisme et du protectionnisme, l’idée que l’économie nationale doive être fermée, n’est qu’une forme, sans doute pathologique, mais sûrement fréquente, et fort naturelle, une simple exagération du phénomène normal qui, naturellement, unifie économiquement les membres d’une même nation, sans distinction de classe ou d’origine » (p. 94). « Forme naturelle » et « naturellement » sont à lire dans leur signification faible. Peut-être. En tout cas, on ne peut pas ne pas s’interroger sur cette convergence « naturelle » ou spontanée d’éléments d’ordre différent dans l’émergence de la nation, à commencer par les faits économiques.

Pour la première fois dans l’histoire, au Champs-de-Mars

Mais, alors, qu’est-ce qui fait d’une nation une nation ? Son auto-institution politique, la nationalisation de l’Etat, la proclamation de l’autogouvernement ? Pour répondre à cette question, il faut introduire une autre idée qui revient d’une manière continue dans les pages de Mauss consacrées à la nation et à laquelle souvent le lecteur de nos jours ne prête pas l’attention nécessaire : l’idée de conscience. En ce cas, il n’y a pas de doute, il faut la lire dans sa signification forte. D’ailleurs Mauss a une manière saisissante de décrire l’état actuel de l’humanité, où on peut observer les premières « nations conscientes » : « cette humanité d’aujourd’hui, bien différente de l’inconscient et amorphe amalgame ou kaléidoscope des Etats et empires, et tribus [lacune] qu’était l’humanité d’hier, prend consistance. Les groupes politiques commencent à coïncider assez avec les groupements naturels, d’affinité et d’élection » (p. 196). L’essence de la nation n’est alors pas politique ni réductible à une évolution matérielle-morale spontanée : elle est à chercher dans la condition de coïncidence entre l’évolution naturelle et la conscience de cette évolution. A l’esplanade du Champ-de-Mars, il n’y a pas eu la naissance de la nation française ; comme aux « jours mémorables de 1789 », le 14 juillet 1790 « pour la première fois dans l’histoire, une nation tente de prendre conscience d’elle-même, par des rites, par une fête, de se manifester en face du pouvoir de l’Etat » (p. 69). Cette tentative de conscience, ce début d’appropriation progressive de l’Etat par la société entière, crée l’unité, l’homogénéité. Mauss se limite ici à répéter le mythe sans aucunement s’interroger sur les conflits que la fête et l’autel de la patrie cherchaient à apaiser, ce qui l’intéresse est l’unité nationale, les « citoyens animés d’un consensus » (p. 97). Un consensus, un patriotisme qui donne à la nation une homogénéité analogue à celle du clan (p. 98), mais d’un degré évidemment supérieur parce qu’issue de la volonté et de la conscience d’individus égaux, parce que relevant d’un « individualisme théorique » et non « primitif » (p. 113). La nation achève donc un parcours évolutif en créant les conditions d’un libre épanouissement des individus égaux en droits et, donc, en mesure de conduire collectivement la société parmi les autres nations et dans l’histoire.

De quoi la nation est-elle consciente ? Mauss ne l’explique jamais d’une manière explicite : on pourrait croire que la nation prend uniquement conscience de la puissance de son auto-institution politique, de sa souveraineté et sa capacité de se gouverner. Une conscience destinée à s’approfondir jusqu’à étendre la capacité d’autogouvernement aux faits économiques, jusqu’au socialisme auquel est consacré la moitié du livre. Cette manière essentiellement politique d’entendre la conscience que la nation prend d’elle-même me semble incomplète. On peut alors se tourner vers un passage consacré à l’éducation : « le jour où a été fondée l’instruction publique et obligatoire, où l’Etat, la nation, légifèrent efficacement et généralement en cette manière, ce jour-là le caractère collectif de la nation, jusque là inconscient, est devenu l’objet d’un effort de progrès » (p. 114). Ce qu’il faut entendre par caractère collectif ou national, Mauss vient de l’expliquer deux pages plus tôt : « ici nous employons à dessein le mot caractère dans son sens psychologique. Un caractère, c’est l’ensemble intégré des diverses facultés d’un individu, les uns étant plus ou moins sensibles, les autres plus ou moins intelligents, ou volontaires ; les uns plus ou moins bruts ou vifs, forts ou faibles, les uns personnels, les autres dépourvus de toute personnalité. Or, chose remarquable, le développement des nations, la formation surtout des grandes nations ont abouti, non pas à la destruction des caractères collectifs, mais à leur accentuation » (p. 112). Cette accentuation précède historiquement la conscience de la nation et peut la dépasser ; la prise de conscience de la nation permet de rendre conscient son caractère collectif particulier et d’utiliser l’appropriation par la société de l’Etat pour s’autogouverner véritablement (socialisme) et pour s’ouvrir aux autres nations par des prêts et des emprunts continus, garantissant la paix.

Pouvons-nous croire en la contingence ?

J’ai mis en évidence les passages du texte de Mauss où apparaît l’idée d’une sorte de convergence entre évolution naturelle de l’histoire et prise de conscience de groupes sociaux se constituant en nation et réalisant ainsi les conditions du déploiement de l’individualisme théorique et de l’appropriation collective et générale de la puissance de l’Etat. Ce discours ne peut pas se réduire à ce schéma, les éléments et les tensions qui le complexifient ne manquent pas. Toutefois, ce schéma, cette logique tendent à monter à la surface. Cette image de la nation comme, à la fois, unité découlant de « l’Idée qui la mène » (p. 94) et unité souveraine est bien l’image qui, tout en se déclinant de manières différentes, marque l’histoire des mouvements et des discours démocratiques français à partir des années 1830 ; toutefois, Mauss semble renier cette tradition en associant le XIXe siècle en général moins à la nation qu’à la « nationalité » (p. 70) [4]. Ainsi, l’image du progrès de l’humanité comme auto-compréhension structure la naissance, la définition et le sens même de la science sociale française au XIXe siècle, sous ses formes différentes.

On pourrait être surpris de retrouver cette logique, bien que tempérée et complexifiée, chez Mauss. Le même Mauss qui, presqu’en même temps, en 1922, déclarait : « je reste partisan de l’emploi, non métaphysique, de l’idée de progrès », c’est-à-dire d’un « progrès général de la race et de la mentalité humaines », au-delà des ruptures et contradictions historiques, qui ne peut qu’être décrit en termes de « mouvement général vers le plus être et vers quelque chose de plus fort et de plus fin. Je ne dis pas le mieux être » [5]. De façon analogue, le constat d’une tendance des nations à s’individualiser semble s’évanouir au moment où Mauss focalise son attention sur d’autres objets que la nation. Par exemple, l’observation tranchante à propos des degrés de diversité entre les démarches nationales et primitives ne laissera aucune trace dans l’essai sur les Techniques du corps (1934-1936) [6] : s’il insiste sur l’existence d’une « éducation de la marche » et sur la possibilité donc de distinguer un Anglais d’un Français tout simplement par la manière de se promener, il observe aussi chez les femmes françaises la mode d’adopter la manière américaine répandue par le cinéma. Mais surtout, dans cet essai, Mauss n’introduit aucune hiérarchisation des degrés de différence entre les sociétés non nationales et nationales (et à vrai dire, il n’utilise jamais le terme nation ou les adjectifs dérivés).

Il faut alors se questionner sur les raisons de ce décalage et, notamment, si ce n’est pas l’objet même « nation » qui pousse à favoriser l’activation d’une conception du progrès qui tend, malgré tout, à la métaphysique. On peut se poser la question en d’autres termes : est-il possible de penser une nation comme pivot de l’auto-affirmation politique d’un groupe social en réduisant sa particularité à une contingence destinée bientôt à disparaître ? Non sans « détours » et « arrêts » (p. 122), l’histoire tend donc à prendre la forme d’un parcours de convergence entre un mouvement spontané et un mouvement conscient. Je n’utilise pas les termes de « naturel » et « politique » parce qu’ils poseraient une dichotomie tout à fait étrangère à cette manière de se représenter l’histoire : la conscience, son émergence historique et son explicitation politique ne relèvent que de l’évolution naturelle des sociétés.

A bien voir, Mauss ne définit jamais quel est réellement le contenu de l’individuation nationale. La nation consciente s’affirme tout en sachant qu’elle ne se fonde pas sur sa race, sur sa langue, sur sa civilisation. Elle s’ouvre aux autres nations jusqu’à donner et emprunter « tout ce qui est social et qui n’est pas la constitution même de la société » (p. 125), tout ce qui n’est pas ce qui l’individualise. Ce qui individualise la nation se réduit-il à la puissance de son autogouvernement, à son caractère et « l’Idée qui la mène » ? On pourrait alors, finalement, se poser une dernière question : est-ce que cet éloge de la nation tempérée, démocratique et antinationaliste, aurait pu être écrit en gardant le même équilibre par quelqu’un qui n’aurait pas été français ? Y a-t-il d’autres contes nationaux, assez puissants pour permettre de dépasser la terreur et les guerres civiles de juin 1848 et mars-mai 1871, où l’accomplissement de la nation coïncide si aisément avec la déclaration de l’universalité des droits de l’homme, et « l’Idée qui la mène » coïncide parfaitement avec les idéaux universalistes de l’égalité, de la liberté et de la fraternité ?

Peut-être que Mauss avait une réponse à cette question : la prescience d’une nation consciente ne peut que surgir au sein d’une nation qui commence à être consciente. D’ailleurs, aucune philosophie de l’histoire ne peut manquer de justifier sa propre émergence.

// Article publié le 17 février 2014 Pour citer cet article : Andrea Lanza, « Marcel Mauss, la nation et le devenir historique, Pour la première fois dans l’histoire, au Champ-de-Mars.  », Revue du MAUSS permanente, 17 février 2014 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Marcel-Mauss-la-nation-et-le
Notes

[1Marcel Mauss, La Nation, Paris, P.U.F., 2013 - toute indication entre parenthèse se réfère à cette édition.

[2
Bruno Karsenti, « Une autre approche de la nation : Marcel Mauss », Revue du MAUSS 2/2010 (n° 36), p. 283-294, cit. p. 283.

[3Pour l’utilisation de la catégorie d’« auto-institution explicite » à propos du discours de Mauss sur la nation, je revoie à l’article de F. Callegaro, « Le sens de la nation. M. Mauss et le projet inachevé des modernes », publié dans ce même dossier du Journal du MAUSS.

[4Dans un passage de quelques lignes, après avoir écrit que « l’idée de nation subit une éclipse, ou plutôt son esprit changea au XIXe siècle », Mauss repère l’idée de nation en tant que souveraine « chez les doctrinaires libéraux, les philosophes, comme Fichte, puis chez les socialistes », et bien évidement chez ceux qui étaient « sincèrement républicains » mais qui ne semblent pas retenir son attention, alors qu’ils jouent un rôle crucial, au niveau théorique, dans la transformation du socialisme, et au niveau social, dans la « nationalisation » d’une partie importante des classes populaires urbaines. En d’autres termes, son observation à propos de cette éclipse peut se référer, au moins pour se qui concerne la France, plutôt à la seconde moitié du XIXe et notamment au Deuxième Empire.

[5Marcel Mauss, « Débat sur le progrès dans la civilisation », 1922, dans M. Mauss, Œuvres. 2. Représentations collectives et diversité des civilisations, Paris, Editions Minuit, 1974, p. 482-484, cit. p. 483.

[6Marcel
Mauss, « Les Techniques du corps », 1934-1936, dans M. Mauss, Sociologie et anthropologie, Paris, P.U.F., 1950, p. 363-386.

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