Marcel Mauss aujourd’hui

Une communication de Pierre Bourdieu sous forme d’hommage à Marcel Mauss prononcée à l’occasion du colloque sur « L’héritage de Marcel Mauss », organisé au Collège de France, à Paris, le 15 mai 1997.

Je ne suis pas à mon aise généralement dans les actions de célébration, que j’en sois « l’objet, comme cela m’arrive de plus en plus souvent avec l’âge ou, comme aujourd’hui, le sujet [1]. Que faire dans le cas où, comme ici, je suis appelé avec d’autres que j’estime beaucoup, à célébrer la mémoire d’un penseur que je respecte infiniment ? Un penseur dont j’estime qu’il n’a pas eu, en dépit de tout, la reconnaissance qu’il mérite et cela, il faut le dire, bien que la postérité, académique ou autre, ait été infiniment moins injuste pour lui — et je suis sûr qu’il l’aurait déploré — que pour son maître et oncle tant admiré Émile Durkheim, ce paria que la philosophie et la science françaises, la philosophie surtout, ont traité et traitent encore en « chien crevé », comme disait Marx à propos de Spinoza. Je me souviens du succès en d’autres temps du livre intitulé Les faits sociaux ne sont pas des choses, encore célébré tout récemment par la revue Critique, dont l’auteur, Jules Monnerot, est membre du conseil scientifique du Front national, ce qui donne à réfléchir sur ce que signifie souvent la haine de la sociologie.

« Citer, disent les Kabyles, c’est ressusciter. » J’ai donc pensé à vous proposer, plutôt qu’un témoignage sur mon rapport à Marcel Mauss, genre éprouvé où l’autocélébration se dissimule souvent sous une célébration annexionniste ou plutôt qu’un commentaire plus ou moins académique sur tel ou tel aspect de l’œuvre de Mauss, la lecture d’un certain nombre de phrases ou de paragraphes de Marcel Mauss, parfois sans commentaire, parfois accompagnés d’un bref discours. Je sais que ce projet pourra apparaître comme une dérobade, ou une démission—ce qui serait sans doute excusable tant il est difficile d’être à la hauteur d’une œuvre aussi immense—, et cela bien que l’exercice auquel je vais me livrer puisse s’autoriser des exemples littéraires glorieux, à commencer par celui de Montaigne.

J’ai conscience de l’arbitraire du choix de textes que j’ai fait et qui fait se côtoyer des pensées que j’ai retenues et rangées depuis longtemps, à côté des éclats et des éclairs des grands moralistes ou mémorialistes, comme une part de mon trésor personnel, et des textes plus triviaux, plus prosaïques, mais directement ajustés au monde qui est le nôtre et qu’il faut essayer de réactiver. En isolant des phrases, je voudrais appeler à une lecture qu’on accorde très souvent aux philosophes et très rarement aux sociologues. Si on lisait Mauss comme je vais essayer de le faire aujourd’hui, c’est-à-dire un peu comme on lit Wittgenstein ou Heidegger, peut-être qu’on découvrirait une profondeur chez les auteurs de sciences sociales qu’on accorde dérisoirement aux auteurs de philosophie qui ne la méritent pas toujours.

Sur la méthode et l’objet de la sociologie

« Tout phénomène social a en effet un attribut essentiel, qu’il soit un symbole, un mot, un instrument, une institution, qu’il soit même la langue, même la science la mieux faite, qu’il soit l’instrument le mieux adapté aux meilleures et aux nombreuses fins, qu’il soit le plus rationnel possible, le plus humain, il est encore arbitraire » (Mauss, 1929 [1968], p. 244).

« Tout en elle [la société] n’est que relation. Tout dans la société, même les choses les plus spéciales, est avant tout fonction et fonctionnement. Rien ne se comprend si ce n’est par rapport au tout. » Je n’ai pas besoin de souligner la modernité et la rigueur de cette formule. « Une institution n’est pas une unité indivisible distincte des faits qui la manifestent, elle n’est que leur système » (Mauss, 1909 [1968], p. 401).

Autre formule : « Le personnel ne se conçoit que par rapport à l’impersonnel » (Mauss, 1906 [1968], p. 34).

Et ici un texte que je trouve tout à fait splendide et que je vais lire lentement : « Ce caractère de pénétration intime et de séparation, d’immanence et de transcendance est, au plus haut degré, distinctif des choses sociales. Elles aussi existent, à la fois selon le point de vue auquel on se place, dans et hors de l’individu » (Hubert et Mauss, 1899 [1968], p. 306, tome 1, p. 66). C’est un point sur lequel, à mon sens, Mauss s’est arraché à des difficultés dans lesquelles s’est enfermé Durkheim, et que Durkheim a essayé de résoudre par des concepts comme celui de conscience collective, etc. Je pense qu’une formule comme celle-là, dans laquelle l’institution est décrite dans sa double inscription dans les choses et dans les corps, est extrêmement moderne et, pourrait-on dire, post-structuraliste.

Et pour en finir avec ce préambule sur la méthode, c’est-à-dire sur ce qui est le plus connu d’ordinaire de l’œuvre des durkheimiens, une phrase que je vous livrerai sans commentaire : « En réalité, tout ce qui est social est à la fois simple et complexe » (Mauss, 1909 [1968], p. 358).

Les durkheimiens n’ont pas reçu la lecture qu’ils méritaient. Comme les marxistes, ils n’ont pas été gâtés par l’histoire (ni, pour Marx, par les marxistes), Si on avait lu Mauss comme on a lu Bergson, dont cette maison célèbre le culte, il est probable que la science et la philosophie françaises auraient échappé à un certain nombre d’erreurs. Mais ils ont été victimes aussi de leur écriture, même Mauss, qui a eu un destin posthume plus favorable au fait qu’il échappait le plus souvent à la lourdeur du style durkheimien (style qui était sans doute imposé à Durkheim par son travail et son statut de fondateur d’école), n’échappe pas complètement à la vieillerie stylistique. (Cela dit, si Mauss avait écrit en allemand, si nous avions des traductions de Mauss avec des mots allemands entre parenthèses, il est probable qu’il aurait été beaucoup mieux lu.) La lecture que je vais faire, même si elle est contraire à ce que j’ai l’habitude de demander d’une lecture de textes, à savoir qu’elle réhistoricise, est faite, je pense, pour appeler une autre compréhension de la sociologie, même si, pour actualiser, pour rendre vivants et actifs les textes de Mauss, cette lecture déshistoricise délibérément par le simple fait de mettre en exergue, d’extraire de l’œuvre et d’isoler des phrases et des formules.

Évidemment, actualiser, réactiver, c’est inévitablement, même si on s’en garde, rappeler au présent et rappeler à soi, tirer à soi. Il est évident que si les phrases que je vais citer m’ont paru, non seulement intéressantes, mais éminentes, extraordinaires, c’est qu’elles étaient évidemment très proches de ce que je crois être la vérité sur la question considérée comme vous allez le voir dans un passage que je vais citer et que j’aurais pu mettre en exergue de tel ou tel de mes travaux.

« Ces principes de jugement et de raisonnement sans lesquels on ne les croit pas possibles, c’est ce qu’on appelle en philosophie les catégories. Constamment présentes dans le langage, sans qu’elles y soient de toute nécessité explicites, elles existent d’ordinaire sous la forme d’habitudes directrices de la conscience elles-mêmes inconscientes. » Sans commentaire.

Sur le langage, une phrase qui aurait dû être utilisée à titre prophylactique dans la période de sémiologie aiguë, par laquelle la science française est passée : « Les gens ont surtout parlé “pour agir” et pas seulement pour communiquer » (Mauss, 1925b [1969], p.260).

Sur la pratique et la logique pratique

Sur la croyance, la foi, ou la mauvaise foi (au sens de Sartre), qui est au fondement des sociétés : « La société se paie toujours elle-même de la fausse monnaie de son rêve » (Mauss, 1925a [1966]). Mauss avait fait un voyage au Maroc, qui est une sorte d’enquête de terrain un petit peu rapide, mais beaucoup d’autres ethnologues n’ont pas fait mieux depuis. Il avait fait des entretiens très approfondis avec des cheikhs et toutes sortes de gens. Il avait notamment observé des artisans et, à leur propos, avait écrit ceci : « L’enfant marocain est technicien et travaille bien plus tôt que l’enfant de chez nous. Sur certains points, il raisonne donc plus tôt et plus vite et autrement—manuellement—que les enfants de nos bonnes familles bourgeoises. Même dans nos jardins d’enfants, les enfants ne font pas de travail manuel proprement dit, mais seulement des jeux » (Mauss, 1933 [1969], p. 300). Réflexion sur la logique pratique et la logique scolastique qui me paraît extrêmement importante.

Et il est remarquable que quelques pages plus loin, dans le même tome, Mauss fasse un grand éloge de Dewey, le philosophe américain, qu’il est de bon ton en France de mépriser (dans ma jeunesse, il suffisait de prononcer le nom de Dewey pour être jeté aux enfers de la philosophie, mais comme il va revenir prochainement à la mode aux États-Unis, le chic du chic sera d’être deweyien si on peut dire). « Du côté des moralistes et des philosophes, il est certain que le professeur Dewey est celui qui se rapproche le plus des sociologues » (Mauss, 1930 [1969], p. 500). Dans un autre texte, Mauss rappelle le contenu d’un cours sur le pragmatisme, cours disparu et inconnu jusqu’à ce jour, dans lequel Durkheim avait consacré une place très importante aux philosophes pragmatistes. On comprend pourquoi avec la phrase que j’ai citée sur l’intelligence manuelle, sur la dimension manuelle de la compréhension pratique, de la pensée comme handwork (quand c’est Heidegger qui le dit, on l’écoute autrement). Mauss se rapproche évidemment de Dewey, qui est un grand penseur des logiques pratiques.

Sur la conscience et la pratique et encore une fois sur la logique de la pratique : « Il nous arrive sans cesse d’accomplir un acte dont il nous est impossible de percevoir les raisons, le sens, la portée, la nature véritable. Souvent nos efforts pour être conscients n’arrivent qu’à nous tromper nous-mêmes, à nous tromper sur nous-mêmes. L’idée que nous pouvons nous faire même d’une pratique qui nous est habituelle n’en est qu’une expression tout à fait inadéquate » (Mauss, 1909 [1968], p. 376).

Cet ensemble de textes que je viens de citer trouve sa cohérence, me semble-t-il, dans une référence très originale à une philosophie de la pratique que Mauss a esquissée dans Les Techniques du corps mais qu’il n’a jamais complètement développée, sans doute parce qu’il balançait entre une philosophie de la conscience de type kantien, dans laquelle les durkheimiens ont été formés et ont baigné, et une philosophie que développaient à la même époque de manière beaucoup plus explicite les pragmatistes anglo-saxons.

En hommage à Françoise Héritier et pour vous faire moins regretter son absence, une phrase très belle de Mauss qui est à la fois un bilan et un programme : « Notre sociologie sur ce point [c’est-à-dire en ce qui concerne la division par sexe] est très inférieure à ce qu’elle devrait être. Nous n’avons fait que la sociologie des hommes et non pas la sociologie des femmes ou des deux sexes » (Mauss, 1932 [1969], p. 15).

L’homo academicus

Dernier point, dans le prolongement de la référence aux petits Marocains, une phrase qui me paraît être une anticipation quasi explicite des analyses d’Austin, que j’ai pro-longées, sur l’illusion scolastique : « L’une des erreurs communes de la sociologie est de croire à l’uniformité d’une mentalité qu’on se figure, en somme, à partir d’une mentalité —je dirai académique —du genre de la nôtre » (Mauss, 1924a [1966], p. 306). Autrement dit, Mauss pour moi, dans cette phrase, montre du doigt, sans vraiment l’analyser, cette forme radicale d’ethnocentrisme qu’est l’épistémocentrisme, l’illusion qui consiste à appliquer aux autres non seulement les catégories de pensée que nous devons à notre nation, à notre classe, à notre ethnie, etc., mais les catégories de pensée qui sont constitutives de notre « mentalité » académique. Et on pourrait trouver dans cette phrase une incitation à une sociologie de l’homo academicus comme préalable à toute sociologie. Mauss n’était pas un homme polémique. On est tellement bien dans l’académie, quand on est un homo academicus, que si on n’est pas un petit peu de mauvaise humeur, on n’a rien à en dire. Les peuples heureux n’ont pas d’histoire, les universitaires heureux n’ont pas de sociologie de l’université.

Mauss, qui était un universitaire heureux, bien qu’il ait beaucoup souffert pour des causes externes, a cependant esquissé une sociologie de l’homo academicus (Durkheim, en tant que fondateur, l’a fait beaucoup plus et si j’avais eu à faire cet exercice avec Durkheim, cela aurait été beaucoup plus facile de trouver des citations parce qu’il a dit beaucoup de choses, et des choses très dures, sur les limites de l’entendement académique). Mauss, donc, dit très vite, en passant (dans une évocation des morts, des disparus) quelque chose qui pour moi est absolument capital : « Sans compter que nous montrerons ce que peut, même dans notre pays, si peu habitué au travail en commun, être une société de jeunes savants animés du sincère désir de coopérer » (Mauss, 1925c [1969], p. 474). D’une incise, Mauss évoque cette répugnance particulière, spéciale, du monde français pour le travail en commun. Et chez Durkheim, on trouve des éléments d’explication historique fondés sur la comparaison entre la France et l’Allemagne par exemple, qui a hanté Durkheim. La France est une nation littéraire, qui, parce qu’elle place au-dessus de tout la littérature, répugne particulière-ment au travail collectif, antinomique à la représentation du créateur inspiré, seule acceptable, etc. qui fait que l’existence même d’une école, d’un collectif est difficile. Marcel Fournier a fait allusion au courage d’être disciple ; il faut un courage particulier pour être disciple en France parce qu’il faut abdiquer sa singularité, et son originalité, valeur des valeurs. Il y a eu, dans les années 1960, des textes de Lazarsfeld, grand fondateur d’empire scientifique, des pages absolument terribles sur les durkheimiens qui revenaient à décrire Durkheim comme une sorte de chef de bande mettant en carte, en quelque sorte, la France savante à travers les instituteurs fantassins du durkheimisme. Cette image est permanente, et tous ces textes sont très actuels.

Autre formule, qui est une manière de décrire aussi en négatif la tradition française : « Les vraiment grands ethnologues ont été aussi éclectiques dans le choix de leurs problèmes que dans celui de leurs méthodes (...) » (Mauss, 1929 [1968], p. 457). Autre tare impardonnable du point de vue de la tradition nationale : l’éclectisme est le pauvre brouet lamentable des professeurs, des lectores. Les auctores, les créateurs, les écrivains sont singuliers et n’empruntent qu’à eux-mêmes, ils sont fils de leurs œuvres, etc. On voit à quel point l’éloge de l’éclectisme est aussi un éloge de la science. Dans les éloges que Mauss fait de Durkheim, il insiste toujours sur le fait que Durkheim a pris partout et à tout le monde et que ce n’est que parce qu’il a pris à tout le monde qu’il était unique, particulièrement dans un pays comme la France où, dans l’espoir d’être unique, on ne prend nulle part, ce qui fait qu’on est souvent très ignorant.

« Notre pays ne sut jamais bien utiliser ses hommes » (Mauss, 1925c [1969], p. 485). C’est une phrase à propos de Durkheim. Ici Mauss fait allusion à la vieille façon française de dire qu’il n’est pas possible de faire la science de l’homme et il conclut : « La résistance continue » (Mauss, 1927 [1969], p. 290), cette résistance à la science que les durkheimiens ont éprouvée de manière particulièrement aiguë.

La sociologie : une science rigoureuse et engagée

La sociologie française a toujours été en difficulté avec son univers social. Cela parce qu’elle se donnait des fonctions qui finalement ne lui étaient pas accordées. Dans un texte assez long que je ne le lirai pas, Mauss fait une description de ce qu’il appelle les enthousiasmes excessifs pour la science, pour la sociologie (Mauss, 1927b [1969], p. 293). Il développe un paradoxe qui est toujours actuel. La sociologie est l’objet d’une attitude formidablement ambivalente, qui est très funeste pour elle : d’une part, elle est l’objet d’enthousiasmes excessifs, d’attentes extraordinaires (il n’est pas de jour qu’on ne me demande mon avis sur les choses les plus extraordinaires de l’ordre social et qu’on s’étonne que je dise que je ne peux pas répondre, ni en bonne science ni en bonne conscience), et en même temps, on lui refuse ce qu’elle est capable de donner, à savoir des réponses scientifiques aux problèmes qu’elle est en mesure de se poser. Les mauvais sociologues (Mauss ne le dit pas comme ça ; par un effet d’époque ou d’habitus, je n’en sais rien, il est beaucoup plus courtois que moi : il ne dirait pas ce que je dis aussi brutalement mais je crois qu’il serait assez content de me l’entendre dire) profitent formidablement de cette ambiguïté de l’image de la sociologie ; les mauvais sociologues qui prolifèrent (il dit qu’il y en a partout) répondent à tout, à tort et à travers, et discréditent la science dont il veut défendre l’intégrité.

Autre exigence, Mauss insiste sur le fait que la sociologie doit être appliquée et appliquée rigoureusement ; il va même jusqu’à dire —je dédie cette proposition aux responsables de l’éna (École nationale d’administration) —que la sociologie devrait être obligatoire pour les fonctionnaires (Mauss, 1927a [1969], p. 240). Cela dit, le sociologue est voué à décevoir les attentes démesurées qu’il suscite. Dans « Divisions etproportions des divisions de la sociologie », Mauss conclut : « La sociologie n’est que lemoyen principal d’éducation de la société, elle n’est pas le moyen de rendre les hommesheureux. Même l’art social et la politique en sont incapables quoiqu’ils poursuivent ce but illusoire (...) » (Mauss, 1927a [1969], p. 245). (Il continue, mais ce serait trop long.) Ce qui ne veut pas dire que le sociologue se retire du monde social et de l’action politique : « L’histoire et l’ethnographie ne doivent servir qu’à mieux comprendre le présent, afin d’aider l’humanité à prendre conscience de son avenir » (Mauss, 1904 [1968], p. 194). Autrement dit, contrairement à une vision qui s’est développée dans l’après-guerre sous l’influence de sociologues américains invoquant l’autorité de Max Weber avec ses topos sur la « neutralité axiologique », etc., et contre la représentation de la sociologie comme science neutre, les durkheimiens voulaient une science rigoureuse mais également engagée dans la pratique. Cela conduit Mauss à lancer un appel assez magnifique aux intellectuels :

« Pourquoi les philosophes désespéreraient-ils [c’est un sociologue qui parle], il y a déjà une étape de franchie ? S’il n’existe pas encore de droit humain (...), il existe déjà des choses, des groupes, des intérêts humains, et derrière ceux-ci il peut y avoir toute la masse de l’humanité capable de sanctions autrement dures que la simple désapprobation (...). Enfin, pourquoi les philosophes ne prendraient-ils pas une position d’avant-garde dans cette marche ? Ils l’ont bien prise quand il s’est agi de fonder la doctrine de la démocratie et celle des nationalités. Anglais et Français furent en avance sur leur temps, il ne faut oublier ni Kant, ni Fichte. Pourquoi choisiraient-ils de rester à l’arrière-garde au service des intérêts acquis ? Leur voix n’eut jamais plus de chance d’être écoutée si elle est sincère et trouve les formules sages et nécessaires. Tout comme au temps de la guerre du Péloponnèse ou à celui des formations des premières dynasties chinoises, à celui de Confucius et à celui de Socrate, les peuples se tournent vers ceux qu’ils appellent leurs sages et que les réactionnaires appellent des “sophistes”. » (Mauss, 1920 [1969], p. 633-634)

Mauss appelait un chat un chat. Dans un débat avec Aftalion, à propos de la rentabilité économique du système socialiste, il commence : « C’est comme sociologue d’une part et comme socialiste d’autre part que je me permettrai de vous répondre », et, après une longue intervention, il conclut : « La différence entre vous, Aftalion, et moi est que vous avez a priori, peur d’un changement, et qu’en principe, au contraire, je n’ai peur d’aucun changement, aussi radical soit-il, pourvu qu’il soit sagement décidé et sagement réalisé » (Mauss, 1924[1969], p. 638). Il y a de magnifiques éloges du réformisme rationnel chez Mauss.

« J’irai donc, s’il le faut et s’il se peut, jusqu’au collectivisme. Mais, encore une fois, je n’attribue aucune importance à ces questions de mots. Si vous admettez la définition que Durkheim a donnée du socialisme, et si vous admettez qu’il consiste dans “le contrôle par la nation du pouvoir économique”, alors, à mon sens, vous êtes socialiste, et je suis d’accord avec vous. » (Mauss, 1924 [1969], p. 638)

Encore une dernière citation, que je dois à Marcel Fournier. C’est un très beau texte de Marcel Mauss qui m’a donné beaucoup de joie parce qu’il fait voir qu’il y a des constances structurales dans l’histoire. Marcel Mauss, dont j’occupe aujourd’hui la chaire d’une certaine façon, a écrit en 1938 une lettre adressée à Roger Caillois pour le rappeler un petit peu à l’ordre, parce qu’il trouvait que Caillois s’aventurait sur le terrain de l’irrationalisme (vous mettez postmodernisme à la place d’irrationalisme et vous verrez que cette lettre est d’une actualité extrême) :

« Ce que je crois un déraillement général dont vous êtes vous-même victime, c’est cet espèce d’irrationalisme absolu par lequel vous terminez au nom du labyrinthe et de Paris, mythe moderne, mais je crois que vous l’êtes tous en ce moment, probablement sous l’influence de Heidegger, bergsonien attardé dans l’hitlérisme, légitimant l’hitlérisme, entiché d’irrationalisme et surtout cette espèce de philosophie politique que vous essayez d’en sortir au nom de la poésie et d’une vague sentimentalité. Autant je suis persuadé que les poètes et les hommes de grande influence peuvent quelquefois rythmer une vie sociale, autant je suis sceptique sur les capacités d’une philosophie quelconque et surtout d’une philosophie de Paris, à rythmer quoi que ce soit. » (Mauss, 1938)

C’est la conclusion de Marcel Mauss. Je la fais mienne.


Bibliographie

Hubert, Henri et Mauss, Marcel (1899), « Essai sur la nature et la fonction du sacrifice », in Marcel Mauss, Œuvres, t. 1, Paris, Éditions de Minuit, 1968, p. 193-307.

Mauss, Marcel (1904), « Philosophie religieuse, conceptions générales », L’Année sociologique, 7, in Marcel Mauss, Œuvres, t. 1, Paris, Éditions de Minuit, 1968, p. 93-94.

Mauss, Marcel (1906), « Introduction à l’analyse de quelques phénomènes religieux », in Marcel Mauss, Œuvres, t. 1, Paris, Éditions de Minuit, 1968, p. 3-39.

Mauss Marcel (1909), « La Prière », in Marcel Mauss, Œuvres, t. l, Paris, Éditions de Minuit, 1968, p. 357-477.

Mauss, Marcel (1920), « The Problem ofNationality », communication en français, in Marcel Mauss, Œuvres, t. 3, Paris, Éditions de Minuit, 1969, p. 626-634.

Mauss, Marcel (1924a), « Rapports réels et pratiques de la psychologie et de la sociologie », Journal de psychologie normale et pathologique, in Marcel Mauss, Sociologie et anthropologie, Paris, PUF, 1966, p. 283-310.

Mauss, Marcel (1924b), Intervention à la suite de la communication d’A. Aftalion, « Les fondements du socialisme », in Marcel Mauss, Œuvres, t. 3, Paris, Éditions de Minuit, 1969, p. 634-638.

Mauss, Marcel (1925a), « Essai sur le don », L’Année sociologique, n.s., in Marcel Mauss, Sociologie et anthropologie, Paris, PUF, 1966, p. 145-279.

Mauss, Marcel (1925b), compte rendu de C. K, Ogden et I. A. Richards, The Meanings ofMeaning, L’Année sociologique, n.s., in Marcel Mauss, Œuvres, t. 3, Paris, Éditions de Minuit, 1969, p. 258-261.

Mauss, Marcel (1925c), « L’œuvre inédite de Durkheim et de ses collaborateurs », L’Année sociologique, n.s., in Marcel Mauss, Œuvres, t. 3, Paris, Éditions de Minuit, 1969, p. 473-499.

Mauss, Marcel (1927b), « Divisions et proportions des divisions de la sociologie », L’Année sociologique, n.s., in Marcel Mauss, Œuvres, t. 3, Paris, Éditions de Minuit, 1969, p. 178-245.

Mauss, Marcel (1927b), « Notes de méthode sur l’extension de la sociologie, énoncé de quelques principes à propos d’un livre récent », L’Année sociologique, n.s., in Marcel Mauss, Œuvres, t. 3, Paris, Éditions de Minuit, 1969, p. 283-297.

Mauss, Marcel (1929), « La civilisation. Éléments et formes », in Marcel Mauss, Essais de sociologie, Paris, « Points » Éditions de Minuit, 1968, p. 231-252.

Mauss, Marcel (1930), Intervention à la suite d’une communication de J. Dewey, « Trois facteurs indépendants en matière de morale », in Marcel Mauss, Œuvres, t.3, Paris, Éditions de Minuit, 1969, p.500.

Mauss, Marcel (1932), « La cohésion sociale dans les sociétés polysegmentaires », in Marcel Mauss, Œuvres, t.3, Paris, Éditions de Minuit, 1969, p. 11-26.

Mauss, Marcel (1933), Interventions à la suite de communications de P. Janet et de J. Piaget, « L’individualité », in Marcel Mauss, Œuvres, t. 3, Paris, Éditions de Minuit, 1969, p. 298-302.

Mauss, Marcel (1938), Lettre à Roger Caillois, in Marcel Fournier, « Marcel Mauss et Heidegger : une lettre inédite de Marcel Mauss à Roger Caillois », Actes de la recherche en sciences sociales, 1990, p. 86-87.

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// Article publié le 16 mai 2007 Pour citer cet article : Pierre Bourdieu, « Marcel Mauss aujourd’hui », Revue du MAUSS permanente, 16 mai 2007 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Marcel-Mauss-aujourd-hui
Notes

[1Séance d’ouverture, colloque sur « L’héritage de Marcel Mauss », Collège de France, Paris, 15 mai 1997. Pierre Bourdieu (1930-2002) a été, à partir de 1964, directeur d’études à l’École pratique des hautes études (ultérieurement, l’École des hautes études en sciences sociales) avant d’être élu, en 1981, au Collège de France où il devient titulaire de la chaire de sociologie. Il a aussi fondé en 1975 la revue Actes de la recherche en sciences sociales.
Cette communication a été publiée initialement dans la revue Sociologie et sociétés, dirigée par Marcel Fournier, dans un numéro consacré à Marcel Mauss : Présences de Marcel Mauss, Volume 36, numéro 2, Automne 2004. Numéro sous la direction de : Marcel Fournier et Jean-Christophe Marcel.

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