Les rémunérations obscènes

« La nouvelle est tombée au début du mois de mai : hors stock options et autres actions gratuites, le salaire moyen des P-DG du CAC 40 s’est fixé en 2010 à 2,4 millions d’euros. Soit 150 fois le salaire minimum. En hausse de 20% par rapport à l’année précédente, année de « vaches amincies », destinée à montrer que les patrons, eux-aussi, souffraient dans leur chair suite à la crise financière et économique ». Où l’auteur conclut à la nécessité d’instaurer conjointement un revenu maximum et un revenu minimum.

La nouvelle est tombée au début du mois de mai : hors stock options et autres actions gratuites, le salaire moyen des patrons des P-DG du CAC 40 s’est fixé en 2010 à 2,4 millions d’euros. 150 fois le salaire minimum. En hausse de 20% par rapport à l’année précédente, année de « vaches amincies », destinée à montrer que les patrons, eux-aussi souffraient dans leur chair suite à la crise financière et économique [1]. « Profits et bonus obscènes » avait déclaré Barak Obama dans son discours de l’Union en janvier 2010 pour s’offusquer des pratiques de Wall Street. Les rémunérations obscènes sont devenues le vecteur emblématique de la crise idéologique ouverte par la crise de 2008. L’enrichissement extrême permis par la libéralisation financière est devenue la passion dominante de la finance et de la banque bien sûr, mais aussi de la direction des grandes entreprises. On la trouve également dans l’industrie du spectacle, sportif ou non.

Ce monde flamboyant et son principe de disproportion alimenté par la recherche d’un statut que seules semblent pouvoir satisfaire des rémunérations toujours plus élevées, et que les codes de bonne conduite du MEDEF ne sauraient restreindre. Les rémunérations obscènes stupéfient le mode économique ordinaire. Tout en croyant que les grands patrons ne gagnent que 850 000 euros (Olivier Galland et Michel Forsé, Les Français et l’inégalité, 2011) 65% des français trouvent ce revenu (sous évalué de presque 300% !) trop élevé et proposent de le ramener à 320 000 euros.
Va-t-on voir se reconstituer une fine couche de très riches, ce 1% de ménages qui percevaient à eux seuls presque 20% de la richesse produite en 1928 ? Il est temps de mettre en place un revenu maximum d’existence, comme il existe un revenu minimum d’existence. La ruine du lien d’égalité symbolique entre les individus inégaux que magnifient les rémunérations obscènes fait surgir une crainte devant les possibilités de domination arbitraire. Quand on mesure les bonus en années de vie-salaire, minimum ou médian, on peut aussi dire que les détenteurs de ces rémunérations obscènes peuvent commander, pour chaque million d’euros perçus, le travail de plusieurs dizaines de personnes.

Les effets sociaux de l’inégalité produite par les rémunérations obscènes ne s’arrêtent pas là. De même qu’il existe des activités sociales qui détruisent les ressources naturelles (la qualité de l’air, la reproduction de l’environnement, etc.), des activités sociales peuvent détruire les ressources sociales (les sentiments de justice, la confiance, etc.). Les rémunérations obscènes sont une forme de pollution dont la diminution améliorerait l’environnement social et politique. Deux épidémiologistes anglais (Richard Wilkinson et Kate Pickett, The Spirit Level. Why Equality is Better for Every One, 2009) en ont récemment apporté une belle démonstration en indiquant que l’inégalité économique était le facteur qui expliquait le mieux la manière dont une vaste gamme de pathologies sociales étaient distribuées dans un ensemble de pays riches ainsi qu’entre les différents Etats américains. L’anxiété chez les adolescents, les pathologies mentales, l’usage des drogues illégales, l’obésité chez les adolescents comme chez les adultes, la maternité chez les adolescentes, les homicides, le nombre de personnes mises en prison croissent avec les inégalités de revenus. À l’inverse, la confiance dans les autres, l’espérance de vie des hommes à la naissance diminuent avec les inégalités. Lorsque les données sont disponibles, comme c’est le cas pour les performances scolaires des enfants ou pour les taux de mortalité, la comparaison entre deux pays très inégalitaires (les Etats-Unis et le Royaume-Uni) montre que la situation est pire dans le plus inégal des deux pays y compris pour les plus riches. La pollution sociale atteint même ceux qui sont sensés en profiter !

La solution est politique. Il faut traduire les intérêts du plus grand nombre en une force politique capable de réduire les rémunérations obscènes en raison de ses effets sociaux négatifs sur l’esprit public et le bon fonctionnement des sociétés. L’arme traditionnelle, dont Thomas Piketty a montré l’efficacité dans la période 1945-1980, est celle de la politique fiscale : des taux marginaux progressifs peuvent limiter l’attrait des très hauts revenus puisqu’une part croissante de ceux-ci va dans les caisses publiques. Dans un récent ouvrage, développant une proposition très argumentée et très habilement mise à disposition de tous, ils montrent comment une réforme fiscale de grande ampleur peut être réalisée, assurant une progressivité effective de la fiscalité prise dans son ensemble [2]. Il est intéressant de remarquer que la réforme proposée repose sur un taux de prélèvement effectif de 60% sur les revenus des détenteurs des rémunérations obscènes, ceux qui reçoivent plus de 100 000 euros mensuels. Et rien n’empêche, ainsi qu’ils le suggèrent, d’aller au-delà.

On peut aussi chercher à réduire l’émission de cette pollution sociale comme on a taché de réduire la pollution atmosphérique. Une première option serait celle d’un impôt qui ferait porter une partie du coût social de la pollution par le pollueur, selon le principe de pollueur-payeur. Une deuxième option consisterait à créer un marché de droits à polluer socialement. Une fois définie une limite politiquement acceptable des pollutions sociales, les entreprises voulant verser à leurs dirigeants des rémunérations obscènes seraient obligées de racheter les droits non utilisés par les entreprises plus « vertueuses ». Une autre possibilité consisterait à réserver la vente de ces droits à une institution dont les revenus ainsi créés abonderaient des fonds destinés à améliorer la vie des plus démunis. Ce serait un second pas essentiel pour lutter contre les effets politiquement et socialement dévastateurs des rémunérations obscènes.

Philippe Steiner, Paris IV-Sorbonne

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// Article publié le 7 juin 2011 Pour citer cet article : Philippe Steiner, « Les rémunérations obscènes », Revue du MAUSS permanente, 7 juin 2011 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Les-remunerations-obscenes
Notes

[1Une version légèrement réduite de ce texte a paru dans la rubrique « rebonds » de Libération (vendredi 13 mai 2011) ; par ailleurs, ce texte prend appui sur les conclusions d’un ouvrage, Les rémunérations obscènes. Sociologie d’une injustice, à paraître en octobre 2011 à La Découverte.

[2Camille Landais, Thomas Piketty et Emmanuel Saez, Pour une révolution fiscale. Un impôt sur le revenu pour le XXIe siècle, 2011. L’ouvrage est couplé à un site internet (www.revolution-fiscale.fr) permettant de réaliser des simulations correspondant à différents scénarios de réforme.

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