Le temps des passerelles, suivi d’Apologie du marché

Nous reprenons ici, avec son amicale autorisation, ce court texte de Dominique Temple, suivi d’un bien plus long, qui se présente sous la forme, provocatrice, d’une apologie du marché. Du moins du marché de réciprocité. Un fin (et rare) travail de distinction et de clarification conceptuelles. Histoire, notamment, de ne pas se tromper d’adversaires...
Cette publication dans le Journal du MAUSS vaut aussi hommage à la qualité du site de l’auteur (http://dominique.temple.free.fr)

Ceux qui croyaient infaillible le système capitaliste désespèrent de son avenir à long terme. Déprimés-enragés-indignés-atterrés-désespérés-résignés-encolérisés et autres désœuvrés multiplient les critiques de l’intérieur du système, qui se rapprochent des critiques de ceux qui dénoncent le système capitaliste dès son principe. Cependant, les catégories des uns et des autres ne sont pas les mêmes, et il est difficile d’accorder leurs analyses. De plus, la critique interne oscille : un jour elle espère sauver le navire, un autre jour elle annonce le naufrage.

Lorsque la critique interne présente la crise financière comme la cause d’un effondrement possible du capitalisme, c’est le plus souvent comme d’un spectre pour mieux parer à cet effondrement et dans l’espoir de revitaliser un capitalisme triomphant. Elle espère que l’arrêt de la spéculation réhabilitera une économie d’échange dans le cadre de la propriété privée et se rassure en invoquant la prise de conscience des effets délétères de la spéculation. Elle fait alors des propositions pour enrayer la spéculation et non pour supprimer la privatisation des moyens de production ni l’exploitation du travail d’autrui. Néanmoins, pour ceux qui croient encore dans la social-démocratie ou dans le capitalisme à visage humain ou qui espèrent d’une éthique à venir, les questions de la privatisation de la propriété, de l’accumulation sans limite du capital, de l’échange sans réciprocité, du travail sans statut, de l’exclusion, d’une définition de la valeur dans une logique inappropriée se posent de façon de plus en plus dramatique parce qu’il y va de la survie de la population qui dépend de leur système. Leur désarroi est programmé : dès
qu’en effet le seuil de la commune est franchi dans la hiérarchie des responsabilités politiques, le pouvoir attaché aux responsabilités oblige à l’action immédiate en fonction de la logique du système : c’est en relations de force que se comptent les effets de toute initiative, relations de force dominées par ceux qui détiennent le capital. Comment la conscience pourrait-elle l’emporter sur ces actualisations qui la dénaturent ? La critique interne mobilise tout le monde. Mais enlisée dans la compromission elle n’ose imaginer un autre système !

Pour la critique externe la crise financière qui s’approfondit n’est pas le signe de l’effondrement du système capitaliste. La cause réelle de la fin du capitalisme est dans son principe : la propriété privée qui dès l’origine fut la condition de l’accumulation sans limites (chrématistique) du capital avant d’être celle de l’exploitation du travail d’autrui ! Mais cette critique ne mobilise plus personne car tout le monde est partie prenante du système capitaliste.

Pourtant l’alternative est sous nos yeux : la fonction publique est un système de réciprocité ; qu’elle soit encore analysée comme un système d’échange est d’autant plus étrange que les partisans du libre-échange demandent qu’elle soit privatisée et livrée à la concurrence (sauf l’armée !). Il en est de même de l’économie sociale alors que toutes les tentatives pour l’interpréter avec les catégories de libre-échange la conduisent à l’échec, et pourtant c’est à partir de ces catégories qu’elle est toujours analysée.

Mais tout le monde s’accorde sur un constat : aujourd’hui la contradiction entre les exigences du capital et les normes de production imposées par les limites de la planète n’a pas de solution. La robotisation d’un côté, la diminution des énergies non renouvelables ont effet de ciseau de plus en plus redoutable : ici le chômage, là l’exclusion voire l’implosion et le suicide collectif que l’on appelle aussi terrorisme. L’abandon du profit comme critère du développement économique est une condition sine qua non de l’avenir de l’humanité. Il faudra bien un jour décider des structures sociales qui engendrent la puissance éthique au lieu de pérenniser celles qui ne produisent que ses contre-valeurs. N’est ce pas là le combat de la démocratie ?

Nous sommes tous sur le même bateau : les matelots entendent des craquements qui leur paraissent sinistres, et les marins signalent des fissures dans les charpentes qui donnent raison à ceux qui soutiennent que le navire a été construit sur une erreur de principe. Aussi le temps est-il venu d’établir des relais entre les analyses internes qui dénoncent les dysfonctionnements fatals du capitalisme et les analyses externes. Vient donc le temps des passerelles !

La suite : c’est ici Apologie du marché.

http://dominique.temple.free.fr/reciprocite.php?page=reciprocite_2&id_article=108

// Article publié le 21 octobre 2014 Pour citer cet article : Dominique Temple, « Le temps des passerelles, suivi d’Apologie du marché », Revue du MAUSS permanente, 21 octobre 2014 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Le-temps-des-passerelles-suivi-d
Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Espace privé | SPIP | squelette