Le libéralisme est la philosophie spontanée du milieu des affaires

Nous remercions Paul Jorion qui nous envoie son entretien avec Adrien de Tricornot paru dans Le Monde - Economie, édition du mardi 3 juillet : « Le libéralisme est la philosophie spontanée du milieu des affaires ».

Qu’est-ce qu’un modèle libéral, en économie ?

Historiquement, la question du libéralisme ne se pose jamais à l’intérieur d’un vide. Il s’agit toujours de supprimer des réglementations en place, dans un contexte où existent déjà des règles écrites, ou tacites. Si l’on supprime certaines règles écrites, on se retrouve dans le contexte des règles restantes et des principes tacites, c’est-à-dire que l’on renforce les pouvoirs de ceux qui en disposent déjà.

Déjà en 1776, dans La Richesse des nations, Adam Smith faisait remarquer qu’il y a énormément de réglementations qui interdisent aux travailleurs de se concerter et très peu qui interdisent aux patrons d’en faire de même. La raison en est, disait-il, qu’il est beaucoup plus simple pour les patrons, qui sont en nombre réduit, de se rencontrer secrètement que ça ne l’est pour les ouvriers, qui doivent nécessairement se concerter en très grand nombre et dans des lieux publics. Ainsi, tout effort de déréglementation, de privatisation, revient à renforcer le pouvoir de ceux qui le possèdent en réalité déjà, en l’occurrence, pour reprendre Adam Smith, les patrons. Les débats sur le libéralisme ont toujours eu lieu à des moments historiques où la suppression de certaines lois conduit à éliminer les barrières mises en place pour contenir les excès de ceux qui disposent déjà du pouvoir.

A quelles époques faites-vous référence pour les Etats-Unis ?

Après vingt-cinq ans de “reaganisme” et de déréglementation à tout-va, le système financier américain s’est énormément fragilisé, les hedge funds, les private equity (fonds d’investissements) et certains des établissements financiers de Wall Street ont découvert l’ensemble des failles et s’y sont installés pour y trouver leur profit.

Le libéralisme vise-t-il à supprimer toutes les régulations ?

Non, car s’il intervient toujours après un effort de réglementation dont l’application est ressentie par l’opinion comme excessive, afin d’en éliminer certaines, la conception selon laquelle on pourrait supprimer toutes les règles ou même leur majorité, est illusoire. Une fois instaurées, les règles sont rapidement intériorisées, deviennent tacites, voire une seconde nature, et, à ce titre, invisibles. C’est ce qui permet, malgré les vagues de déréglementations et de privatisations, un certain progrès : un retour au statu quo ante serait toujours perçu comme excessif et insupportable.

Quelles réglementations le libéralisme choisit-il de garder et pourquoi ?

Il faut appeler un chat un chat, le libéralisme est la philosophie spontanée du milieu des affaires : laissez-moi poursuivre mon intérêt particulier et l’intérêt général en bénéficiera. De fait, paradoxalement, cela marche toujours, jusqu’à un certain degré, parce que même l’exercice d’une avidité égoïste oblige celui qu’elle motive à consacrer une partie de ses efforts à maintenir en état de marche le contexte général au sein duquel elle s’exerce. C’est ce qu’évoque Adam Smith avec la “main invisible”. Si l’on veut jouer au football avec l’intention ferme de gagner, il convient quand même de se mettre d’accord avec les autres joueurs pour savoir qui louera le terrain, qui s’occupera d’entretenir le gazon. L’être humain est social, quoi qu’il en pense, et même son intérêt égoïste exige la collaboration, la coopération. Peut-on laisser aux seuls hommes d’affaires le soin de définir l’intérêt général ? Non, parce que quand les affaires marchent, ils sont bien trop occupés !

Paul Jorion est l’auteur de : Vers la crise du capitalisme américain, MAUSS/La Découverte, 2006. L’introduction est disponible sur le site de la revue du MAUSS semestrielle www.revuedumauss.com. Dans le sommaire, cliquer sur « Vient de paraître »

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// Article publié le 2 juillet 2007 Pour citer cet article : Paul Jorion, « Le libéralisme est la philosophie spontanée du milieu des affaires », Revue du MAUSS permanente, 2 juillet 2007 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Le-liberalisme-est-la-philosophie
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