Lafforgue : un travail qui manque de rigueur

Débat sur l’éducation

Dans le n° 28 de la Revue du MAUSS semestrielle (« Penser la crise de l’école »), Laurent Lafforgue mène une critique virulente de l’état actuel du système scolaire, prolongée par une attaque des responsables des réformes de ces trente dernières années. Dans son article constitué de « fragments », il s’explique notamment sur les raisons de sa démission, en novembre 2005, du Haut Conseil de l’Éducation. Il y souligne aussi, avec passion, la nécessité d’un retour à un esprit éducatif qui soit à même de procurer aux élèves une culture solide et un véritable apprentissage des fondamentaux.

Pascal Bouchard, journaliste, agrégé de lettres, auteur de École cherche ministre (ESF éditeur) souligne « l’absence de rigueur » du propos de L. Lafforgue, qui lui répond.


Une bibliographie révèle toujours les partis pris et les biais d’une recherche. Dès les premières pages de son article, l’auteur recommande un certain nombre d’ouvrages, qui tous tendent au même but, dénoncer la situation de l’école contemporaine et plus encore en désigner les responsables. L’auteur nous dit ainsi d’emblée qu’il n’entend pas écouter, même pour les réfuter, les arguments de ses adversaires. Sa démarche est militante. Ce n’est donc pas lui faire injure que de dire que cette série de considérations ne prétend pas à la scientificité.

Ces considérations toute personnelles méritent attention, comme tout témoignage et comme toute contribution de même nature, purement subjective. En ce qui me concerne, j’approuve certaines propositions. « Nous voulons que l’école rende les élève capables de réfléchir par eux-mêmes » : voici un très noble but. Laurent Lafforgue écrit ensuite quelques très belles lignes sur ce professeur qui sait « qu’il a bien fait son travail le jour où il voit certains de ses anciens élèves s’opposer à lui ». Il sera peut-être surpris d’apprendre que Philippe Meirieu écrit à peu près la même chose, à peu près dans les mêmes termes.

C’est un des aspects intéressants de ce texte : bien souvent l’auteur croit inventer ce que des dizaines, des centaines de pédagogues et de philosophes de l’éducation ont écrit avant lui. Il sait qu’en mathématiques, nul ne redécouvre, sinon pour se l’approprier, tout le chemin fait « depuis qu’il y a des hommes, et qui pensent ». Pourquoi la question de l’éducation ne mériterait-elle pas d’être traitée avec les mêmes précautions méthodologiques, et le même sérieux que les autres domaines qu’explore la science ? Même subjective, une prise de position ne suppose pas d’ignorer résolument tout travail de recherche.

D’autres affirmations laissent songeur. Je n’en prends qu’une, parce que je me souviens du grand bidonville de Nanterre : dire que l’école « a su, autrefois, intégrer les enfants d’immigrés », relève au mieux de l’image d’Epinal.

Mais ce texte ne témoigne pas seulement d’une belle, et d’une certaine manière, salutaire naïveté. A-t-on, moralement, le droit d’écrire « des gens », « l’état dans lequel ’ils’ ont mis notre système éducatif… », « leurs théories fumeuses », sans dire qui sont ces gens, quelles sont ces théories ? L’honnêteté intellectuelle veut qu’on cite ses adversaires, qu’on les dénomme, qu’on dise précisément ce qu’on leur reproche, et qu’on les ait lus, faute de quoi les nébuleuses hostiles donnent rapidement lieu à désignation de boucs émissaires. On a vu, avant guerre comment la désignation, comme source du mal, du « cosmopolitisme » a rapidement débouché sur l’antisémitisme. Je me permets d’attirer, respectueusement mais fermement, l’attention de l’auteur sur les risques qu’il prend. Si les personnes visées n’ont rien à voir, les mécanismes psychologiques et intellectuels sont similaires.

Il y a, au plan intellectuel, plus grave encore. Parler de « la nature profonde de l’école », c’est supposer que l’école a une nature, et que celle-ci est profonde. On a le droit d’être platonicien. On n’a pas le droit de l’être sans le dire, peut-être même sans le savoir. C’est peut-être ce qui me choque le plus dans ce texte, venant d’un mathématicien habitué à définir une axiomatique, un cadre de pensée, des concepts et des outils méthodologiques, l’absence de rigueur, l’absence totale de travail sur les cadres de la pensée.

Mais pour terminer sur une note positive, je dirai que j’approuve la proposition ultime de Laurent Lafforgue dans cette contribution, soumettre tous les futurs enseignants à une épreuve de culture générale. J’aimerais que cette épreuve permette de vérifier que tout professeur sait que Shakespeare a vécu avant Hugo, et Kant avant Hegel, mais j’aimerais aussi vérifier qu’il a lu la lettre de Ferry aux instituteurs, qu’il a au moins une vague idée de qui était Freinet, et surtout, plus encore et par dessus tout, de qui était Janusz Korczak.

[|Pascal Bouchard|]


[|Monsieur,|]

Avant de prétendre faire une « analyse », il conviendrait
que vous appreniez à lire et à compter au moins jusqu’à trois.

Le numéro de la revue du MAUSS que vous citez contient
non pas « un article » de moi mais trois contributions différentes et
indépendantes, mises l’une à la suite de l’autre par les éditeurs de la
revue (comme il est expliqué très clairement dans la présentation générale
du volume, page 29).

- La première est la reproduction d’un courriel adressé au président du HCE avec copie aux autres membres. Ce courriel aurait dû rester confidentiel mais il s’est trouvé diffusé dans les bureaux du ministère, nécessairement par un membre du HCE. Il est bien possible que vous sachiez mieux que moi de qui il s’agit ; celui qui l’a fait est nécessairement un familier des hautes sphères du MEN.
Dans la revue du MAUSS, ce courriel est précédé d’une page d’explications sur les circonstances de sa rédaction et de sa diffusion et sur les conséquences de cette diffusion.
La bibliographie que contenait ce courriel était conseillée par moi aux
membres du HCE : il s’agissait de leur faire connaître un son de cloche
différent que celui propre, par exemple, aux dépêches de l’AEF.

- La seconde contribution est un texte posté sur mon site à la fin de 2005, afin de répondre une bonne fois pour toutes à l’accusation de « réactionnaire » constamment portée contre les défenseurs de l’instruction, faute d’autre argument.

- La troisième contribution est le texte d’une courte allocution prononcée lors d’un colloque sur les IUFM organisé en octobre 2005 par l’association « Qualité de la science française ».

[|Laurent Lafforgue|]

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// Article publié le 26 avril 2007 Pour citer cet article : Pascal Bouchard, « Lafforgue : un travail qui manque de rigueur, Débat sur l’éducation », Revue du MAUSS permanente, 26 avril 2007 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Lafforgue-un-travail-qui-manque-de
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