Laclau : À la recherche du politique perdu.

Un bel hommage à Ernesto Laclau, décédé en avril dernier, et à son oeuvre, par Federico Tarragoni, Maître de conférences en sociologie à l’Université Paris 7-Denis Diderot (Laboratoire du changement social et politique – LCSP).

Le 13 avril dernier s’est éteint à Séville le philosophe argentin Ernesto Laclau (1935-2014). Ce penseur du politique, qui aura marqué de son influence toute une génération de théoriciens de l’action collective et du conflit, entre l’Amérique Latine et l’Europe, a placé sa trajectoire sous le soleil d’une interrogation majeure : comment penser le politique au-delà des cadres étriqués du marxisme orthodoxe, d’un côté, et du néolibéralisme, de l’autre ? Argentin de naissance, anglais d’adoption pour son parcours intellectuel et universitaire, Laclau a marqué l’Université d’Essex, dont il est devenu l’un des philosophes les plus en vue, du sceau de ce questionnement épistémologique et méthodologique sur la nature du politique. Afin d’y répondre, il a mobilisé les outils d’un ensemble de disciplines que le structuralisme a reliées dans les années 1960 : la philosophie, l’histoire, la sociologie, la psychanalyse, les sciences du langage.

L’origine du questionnement sur la nature du politique lui vient de cet « ovni conceptuel » qu’est le péronisme, avatar du populisme. Le jeune Laclau relit la confusion dans laquelle se meuvent les théoriciens latino-américains du populisme à l’incapacité de la pensée marxiste à conférer une intelligence au politique, entendu comme manifestation d’une conflictualité au cœur de la vie sociale, au milieu des différents dispositifs de pouvoir composant la politique. L’interrogation historique sur le péronisme se transforme ainsi en questionnement général sur le politique à l’intérieur du cadre marxiste. C’est ici que l’apport de Laclau à la philosophie politique est le plus connu : l’auteur de Politics and Ideology in Marxist Theory aura répondu à la question cruciale de la saisine du politique dans un système de relations de production, de rapports sociaux de pouvoir, de structures historiques.

Mais ce n’est peut-être pas ici que sa pensée politique aura le plus de résonance : toujours tendue vers la normativité, comme toute philosophie politique, la pensée de Laclau nous offre aujourd’hui un cadre utile pour penser une alternative à l’hégémonie néo-libérale. C’est ici que, tout en s’inscrivant dans son temps, la trajectoire de Laclau épouse celle du savant politique.

De la compréhension du péronisme argentin à la politique populaire

Le péronisme est le déclencheur de la réflexion philosophique de Laclau. D’une part, il livre un ensemble d’interrogations nouvelles à l’observateur des phénomènes politiques, en raison de son nouage à une crise historique majeure et, de façon apparemment contradictoire, à la modernisation de la structure sociale argentine au XXe siècle. De l’autre, le péronisme dialogue, par des échos politiques et des résonances idéologiques, avec une tradition populiste qui se déploie dans d’autres temps et d’autres espaces que l’Argentine des années 1940-50. C’est l’agencement de ces deux problématiques qui explique l’intérêt que le jeune étudiant d’histoire de l’Université de Buenos Aires, proche du sociologue G. Germani, porte au péronisme dans les années 1960. Aussi le péronisme déploie-t-il des affinités électives, qu’il s’agit de retracer et décrypter, avec des phénomènes aussi hétéroclites que le mouvement étatsunien des Grangers à la fin du XIXe siècle, la politique du Parti communiste italien dans le deuxième après-guerre ou le nassérisme égyptien. Comment définir ces différentes expériences politiques ? Et surtout que nous apprennent-elles sur le fonctionnement du politique lui-même ?

Laclau fait l’hypothèse que la définition du péronisme comme populisme témoigne, en premier lieu, d’une incapacité à situer spécifiquement son idéologie [1]. De l’autre, il assume que cette indétermination idéologique guettant la catégorie de populisme livre à l’observateur une information fondamentale : le péronisme en tant que populisme se situe dans un horizon de construction du politique, d’où l’impossibilité de l’inscrire dans une configuration idéologique connue.

La spécificité du populisme tient ainsi à la construction, par un certain type de politique, d’un sujet populaire, donc d’un sujet politique qui tient le populaire comme matrice structurante de ses différents rôles sociaux et identités politiques. Or, ce « populaire » est le produit d’une interpellation politique (l’« appel au peuple »), que le jeune Laclau, se formant avec Althusser et Gramsci, pense dans le cadre de la théorie althussérienne de l’interpellation idéologique. En inscrivant ses analyses sur le péronisme dans la constellation marxiste, le philosophe se voit toutefois astreint à un double exercice : d’une part, il se doit d’expliquer les rapports entre peuple et classe dans la formation des subjectivités politiques ; de l’autre, il se doit de trouver une méthode cohérente, à l’instar du marxisme orthodoxe qu’il critique, d’analyse de l’empirie sociale et historique.

Il répond à la première question avec une distinction analytique centrale de Politics and Ideology in Marxist Theory : les subjectivités politiques se forgeant dans le travail répondent au cadre de la « lutte de classes » ; les subjectivités politiques populaires se forgeant dans l’opposition au « bloc de pouvoir » (l’oligarchie), ainsi qu’à son contenu idéologique (l’« idéologie dominante »), répondent au cadre de la lutte populaire-démocratique. Ces deux cadres sont complémentaires et non mutuellement exclusifs, et se présentent souvent sous la forme d’une imbrication dans les manifestations de la politique populaire, dont le populisme est une matrice générative [2].

Laclau répond à la deuxième question par l’analyse discursive de l’idéologie : en tant que pur produit de la créativité idéologique, le populisme émerge dans des configurations historiques où les différentes options politiques (autoritaire, nationaliste, social-démocrate, libérale, communiste etc.) peinent à trouver une assise stable. Le populisme bricole ainsi des discours politiques incapables de trouver, tous seuls, une légitimation durable. Le péronisme offre un exemple clair de ce « bricolage idéologique ». Il émerge dans une situation de modernisation de la structure socio-productive argentine (industrialisation substitutive des importations et nouveaux antagonismes entre bourgeoisie industrielle et aristocratie latifundiste) freinée par une crise économique sans précédents, la crise de 1929, qui paupérise la classe ouvrière et les classes moyennes. Il suture une crise politique majeure, les différentes options idéologiques disponibles (radicaux, libéraux, nationalistes et socialistes-communistes) ne réussissant plus à produire des repères stables pour comprendre la réalité. Afin de donner une voix au conflit porté par un prolétariat mixte (formé par l’exode rural), de répondre aux exigences nationales d’une bourgeoisie convertie à l’industrialisation, de fidéliser une oligarchie traditionnelle attachée au maintien de l’ordre social, de cristalliser les rêves modernisateurs d’une classe moyenne fragilisée, le péronisme procède ainsi à un bricolage idéologique original. Son idéologie articule, dans un projet démocratisant et national-populaire, mais toutefois porté par une bourgeoisie nationale, des brins d’autoritarisme, de socialisme, de nationalisme [3].

Comme le synthétise efficacement E. de Ipola dans un compte-rendu de Politics and Ideology in Marxist Theory dans la Revista mexicana de sociología :

« Le péronisme réussit l’effet hégémonisateur dans le champ idéologique, en réarticulant dans un nouveau tout relativement solide l’« élément » populaire-démocratique avec les « éléments » nationalistes autoritaires, antilibéraux, antioligarchiques et anti-impérialistes dispersés dans le champ lui-même, sur la base d’un projet classiste correspondant aux intérêts du capitalisme national » [4].

Aussi le péronisme a-t-il conféré une identité politique aux masses, dans des conditions sociales où les différentes options idéologiques échouaient à les intégrer durablement. C’est, symétriquement, la richesse de sa politique populaire et plébéienne [5] qui, en comparaison avec d’autres idéologies comme le nationalisme et le fascisme, mérite d’être fouillée avec les lunettes de la théorie politique. C’est cette même richesse qui, irréductible à l’évolution des rapports sociaux de production et aux étapes de développement historique, amène le jeune Laclau à tordre à l’extrême l’outillage théorico-méthodologique marxiste. Comme le souligne E. de Ipola, Laclau réussit le tour de force de nouer étroitement, dans une même démonstration, une analyse nouvelle de la réalité sociopolitique argentine, et une investigation ambitieuse sur la nature du politique et sur le regard le plus adapté à le saisir à l’intérieur du schéma marxiste.

En parallèle de l’enquête « politique » de Laclau, le péronisme suscite par ailleurs l’intérêt d’une nouvelle génération d’historiens, se penchant sur la pluralité interne de cette politique populaire activée par le nouvel « appel au peuple » du général Perón. Le péronisme est réinscrit dans un processus de démocratisation traversant la société argentine au XXe siècle, processus qu’il contribue à approfondir tant du point de vue social, par la formalisation d’un ensemble de droits liés au travail, que du point de vue symbolique des représentations sur les classes populaires et les formes de la marginalité [6]. Ce prototype de populisme pour la tradition latino-américaine n’a pas assis son pouvoir sur un vide social et un assentiment total des classes populaires. Au contraire, le rapport du prolétariat argentin au péronisme est marqué d’une ambivalence radicale : d’un côté, l’on observe une mise sous tutelle de l’organisation populaire de la part du pouvoir péroniste, de l’autre une quête permanente d’indépendance, porté par le Partido Laborista jusqu’à 1945, puis par la Confederación general del Trabajo. Ces institutions, au cœur d’un ensemble de processus de socialisation politique en milieu populaire, codéfinissent la nouvelle subjectivité politique instituée par le péronisme, sur laquelle insiste Laclau [7].

Mais le péronisme n’offre pas seulement à Laclau le modèle d’une configuration historique où la politique populaire joue un rôle de premier plan. Il lui livre, comme cela avait été relevé par les théoriciens fonctionnalistes (Germani ou Di Tella) [8], l’exemple d’une crise politique en cours : en surgissant sur les ruines d’une politique libérale largement délégitimée, le péronisme est lui-même miné par des contradictions internes qui engendrent son implosion dès le retour de Perón en 1973-74. Les subjectivités populaires instituées par le populisme sont donc foncièrement instables, en suivant les évolutions de l’idéologie au pouvoir. Elles évoluent entre une période instituante, une période de « mise en attente » suivant la destitution de Perón, qui les double en puissance en les liant à d’autres subjectivités politiques (de classe, intellectuelles, estudiantines, de genre), et une période de guerre civile entre les « ailes » du péronisme, au moment du retour éphémère du Général à la politique. Ce point montre le lien, au cœur du péronisme comme populisme, entre les subjectivités politiques populaires et les évolutions de ce que Laclau appelle, dès Politics and Ideology in Marxist Theory, « hégémonie ». C’est à la clarification de ce concept central qu’il faut donc procéder maintenant.

Vers une définition post-marxiste du politique

L’horizon théorique de Laclau dans l’analyse du péronisme et d’autres manifestations de la politique populaire – comme les Grangers nord-américains – est le marxisme. Son interrogation profonde porte sur l’intelligence du politique à l’intérieur d’un prisme marxien (et marxiste) d’observation de la dynamique sociale et historique. Ici théorique ne veut pas dire « abstrait » : il ne s’agit pas de tendre vers une définition abstraite du politique, mais de construire un protocole d’enquête à même de le faire surgir dans les pratiques sociales et dans la réalité historique.

La tradition marxiste s’avère, dans cette perspective, un piège à détourner et une mine à exploiter. « Piège » car son orientation croissante vers un matérialisme dialectique simplificateur a pour désavantage de nouer le politique sous une masse de déterminations structurelles. « Mine d’or » car le marxisme comme tradition intellectuelle témoigne d’une extraordinaire richesse d’outils, d’approches, de conceptualités, à même de contrecarrer le caractère monolithique du matérialisme dialectique, avec son cortège de réductionnismes, de tropismes et de simplifications abusives. En plongeant dans les débats de la IIe Internationale, en revisitant R. Luxembourg, le révisionnisme, l’austro-marxisme, l’anarcho-syndicalisme sorélien et Gramsci, Laclau construit peu à peu un outillage cohérent pour lire le politique à l’intérieur de la tradition marxiste. Ces « régions » de la théorie marxiste sont mobilisées car elles éclairent, contre l’économisme, le déterminisme et l’évolutionnisme du marxisme orthodoxe, l’autonomie du politique.

C’est d’ailleurs ce même éclairage qui constitue le point de discorde et de déchirure de la théorie marxiste après la IIe internationale (1889). Aussi les différentes réactions internes à la crise de la théorie marxiste posent-elles, différemment mais avec une même problématique de fond, la question de la formation d’un sujet politique, conflictuel et révolutionnaire, par-delà les découpages sociaux en classes. Derrière la grève de masse et le spontanéisme de l’action collective de R. Luxembourg, la critique de l’isolement corporatif de la classe ouvrière allemande d’E. Bernstein, l’insistance sur les processus politiques permettant à plusieurs fractions de classe de former un sujet politique unifié chez O. Bauer, ou encore la définition sorélienne de la « grève générale » comme point idéologique de condensation d’une identité prolétarienne constituée à partir d’une dispersion de positions de classe (le « mélange » social), l’on décèle ainsi une même intention profonde. Celle-ci sera portée à son apogée, et développée dans le cadre d’une approche théorique originale, par Gramsci avec sa théorie de l’hégémonie.

Il existe, par conséquent, un lien fort entre l’interrogation épistémologique sur le politique à partir du marxisme et la découverte de la politique populaire « cachée » dans le populisme péroniste : si l’apparition dans l’histoire de la politique populaire relève de la production même du politique, comment lui conférer l’autonomie nécessaire pour en saisir les frontières et les limites ? Comment ne pas la nouer, à l’instar du marxisme analytique, dans la détermination structurelle ou dans un économisme mortifère ? De la même manière dont, dans l’Argentine des années 1970 et 1980, l’interrogation historique sur le péronisme pointe le réductionnisme de la synthèse structuro-fonctionnaliste d’un Germani ou d’un Di Tella, celle philosophique s’oppose aux chemins tracés du matérialisme dialectique. C’est la raison pour laquelle les deux interrogations ont pu se nourrir l’une de l’autre et s’auto-alimenter rétrospectivement [9].

Afin de dépasser les pièges du marxisme analytique, Laclau se sert d’une intuition de Luxembourg et d’un ensemble d’analyses de Gramsci. De la comparaison luxembourgeoise entre le prolétariat russe révolutionnaire de 1905 et la classe ouvrière allemande, Laclau reprend un point de méthode : l’unité de la classe ouvrière, loin d’être le produit d’un ensemble de conditions sociales et historiques (la maturité des intérêts de classe), est une unité symbolique. Elle a trait à la représentation de chaque lutte particulière comme une lutte universelle et fait signe donc vers la transformation d’une activité sociale quelconque en acte politique.

Des Cahiers de prison de Gramsci, Laclau tire la double critique, contenue dans le concept d’hégémonie, de l’articulation mécanique entre structure socio-économique et superstructure symbolico-culturelle, et de la catégorie de nécessité historique, liant évolution de la structure et évolution de l’histoire [10]. Comme l’indique Gramsci, c’est le politique en tant que construction collective qui permet à ces différents échafaudages de l’analyse marxiste de fonctionner ensemble. Or, qui dit politique, dit conflit et contingence : le politique ne découle, stricto sensu, de rien. Il procède d’un ensemble de pratiques conflictuelles et de scènes dissensuelles, inscrites dans l’ordre, contingent, de l’irruption [11]. Il importe de souligner d’emblée le statut de cette valorisation par Laclau de la contingence à l’intérieur même de la théorie marxiste : proche de la critique interne opérée par Castoriadis sur les catégories de la pensée marxiste, Laclau souhaite délester l’appréhension du politique des schémas de la détermination, pour lui restituer la part d’indétermination radicale dans l’histoire [12].

Entre Politics and ideology in Marxist Theory (1977) et Hegemony and socialist strategy, co-écrit avec Ch. Mouffe (1985), Laclau systématise ainsi une théorie du conflit démocratique à partir de la notion d’hégémonie. Qu’indique exactement cette notion ? Entre sa formulation embryonnaire par Trotski et Lénine, et sa reconceptualisation par Gramsci, la notion d’hégémonie permet de restituer une intelligence aux types et aux modalités d’apparition du conflit dans les sociétés modernes. Ce conflit ne se réduit pas pour autant à un ensemble d’intérêts sociaux et économiques prédéfinis par la structure des rapports de production. Il présuppose une agrégation discursive et pratique de différentes luttes, revendications et perceptions de l’injustice parsemant l’espace social, réorientées dans le cadre d’un approfondissement des droits et des acquis démocratiques [13]. Il opère, en ce sens, une transformation de différentes identités sociales et politiques en une subjectivité politique nouvelle qui, épiphénomène même du politique, travaille la politique entendue comme ensemble d’assignations, d’institutions, de régimes de domination donnés [14]. On voit comment cette définition de l’hégémonie rapproche la définition laclausienne du conflit de celles qui, en France, sont produites par Abensour, Balibar et Rancière au cours des années 1980 et 1990. Ces trajectoires philosophiques partagent un même infléchissement analytique : la recherche du « politique perdu » dans la tradition marxiste, dans un dialogue constant avec le matérialisme dialectique et la traduction althussérienne, débouche vers une redéfinition de la portée conflictuelle du mouvement ouvrier dans le cadre d’une nouvelle pensée du politique et de la démocratie [15]. C’est cette imbrication profonde qui, profondément caractéristique de la trajectoire de Laclau, confère à la notion d’hégémonie une place centrale dans l’horizon de la nouvelle philosophie politique critique issue du marxisme [16].

La théorie de l’hégémonie : articulation, conflit et dislocation

L’hégémonie répond, dans l’analyse gramscienne, à des questions laissées en suspens par le cadre marxiste orthodoxe, au sujet de la formation d’un sujet politique révolutionnaire : comment cela se fait-il que dans la réalité sociale et historique, l’on n’observe guère d’adéquation entre la structure de classe et les identités politiques conflictuelles ? Pourquoi, dans le passage à l’acte de la classe ouvrière, l’on observe des fragmentations internes que la structure des intérêts « réels » du prolétariat ne permet pas d’expliquer et, au contraire, des élargissements tout à fait imprévisibles de la « cause ouvrière » à d’autres acteurs conflictuels ? Comment expliquer des cas socio-historiques, comme le fascisme italien, où un mouvement réactionnaire agrège une coalition tout à fait improbable de classes potentiellement révolutionnaires ? Ces phénomènes relèvent de la production du politique à partir d’une structure de rapports sociaux de production donnée, structure qui en constitue une variable explicative, mais non la seule, et surtout non la principale [17].

La réponse de Gramsci ouvre un champ d’interrogations nouvelles : la révolution politique s’accomplit en fournissant à des groupes sociaux dont les positions sociales diffèrent et les intérêts de classe divergent, des référents et une grammaire émancipateurs communs. Ces référents, cette grammaire, cet entrelacs de mythes, de discours et de symboles permettant d’unir là où les intérêts de classe différencient et polarisent, c’est l’hégémonie. L’hégémonie unit et universalise, là où l’histoire du capitalisme, notamment à l’ère du « développement inégal et combiné », fragmente, parcellarise et particularise ; dit autrement, elle produit des identités politiques conflictuelles à partir d’une situation donnée de rapports de classe. En ce sens, comme le souligne Laclau, le premier apport de Gramsci au marxisme analytique est la dissociation du problème des identités politiques de celui de l’évolution des structures socio-historiques. Gramsci remplace les identités de classe comme pur produit de la configuration des rapports sociaux capitalistes, par des « identités hégémoniques construites à travers des médiations non-dialectiques » [18]. En d’autres termes, il construit les identités (politiques) de classe comme problème de l’analyse, et non comme variable dépendante de la dialectique des rapports de production (par le biais des « intérêts de classe ») ; les identités ne sont pas déjà-là, mais elles restent toujours à faire [19].

Mais comment nait une hégémonie ? Qui en sont les acteurs ? Comment caractériser le processus de construction d’un ensemble d’identités politiques conflictuelles, tendant à se constituer en hégémonie ?

Tout d’abord, la seule instance à même d’unir symboliquement là où la structure sociale peut éloigner, diviser et polariser, est selon Laclau le langage [20]. Le langage créé des fronts de bataille communs, malgré des intérêts de classe divergents, et fournit une grammaire pour passer d’une demande individuelle à un conflit collectif [21]. Une fois cette grammaire cristallisée dans l’action collective et dans la politique (partisane ou syndicale), elle aura acquis le statut d’hégémonie, c’est-à-dire le statut de grammaire générale de codification d’autres demandes (potentiellement concurrentes de celles déjà exprimées et codifiées dans l’état présent de la lutte sociale). Le décalage entre les nouvelles demandes (ou certaines demandes anciennement exprimées) et la grammaire conflictuelle codifiée (devenue hégémonie) est le ressort de la tension qui traverse toute hégémonie. Celle-ci est toujours fêlée par le conflit porté par des demandes non codifiables et institutrices d’un nouveau langage et d’une nouvelle grammaire conflictuelle [22]. L’organisation de ces demandes peut ainsi entraîner une refonte des fronts de bataille discursifs et, par-là, une dislocation de l’hégémonie. En d’autres termes, si le conflit traverse toute hégémonie, c’est qu’aucune formation discursive ne peut épuiser la signification du « social », sans cesse clivée et recrée par les acteurs sociaux, clôturer la société (à l’instar du totalitarisme) et atteindre l’état que Laclau appelle de « plénitude absente » [23].

Aussi trois moments peuvent-ils être clairement distingués dans le processus de constitution hégémonique : l’articulation, la mise en tension et la dislocation. L’articulation hégémonique désigne le processus de conversion d’un ensemble de demandes, de discours et de pratiques particulières (sociales), en universalité symbolique (politique), mouvement d’universalisation qui suppose un passage de nature, une transformation ontologique. Dans l’articulation hégémonique, différentes positions de sujet sont ainsi agrégées dans une identité politique qui les comprend sans les annihiler dans leurs particularités. Or, afin que le processus d’articulation puisse s’accomplir, il faut, comme le souligne Gramsci, un « leadership intellectuel et moral » : en d’autres termes, l’articulation hégémonique ne doit pas être comprise comme la simple agrégation d’intérêts situés, mais plutôt comme la constitution d’une ligne axiologique, morale et intellectuelle et d’un clivage qui oppose ceux qui sont « dedans » et ceux qui sont « dehors » [24]. C’est cette ligne qui, instituant un système de différences et de polarités dans le monde social [25], peut agréger des demandes politiques situées et, via sa conversion en idéologie, devenir une hégémonie.

Les exemples du péronisme argentin entre 1945 et 1973-4, des Front populaires européens dans les années 1930, de la politique du Parti communiste italien sous Togliatti ou Berlinguer, ou encore des populismes latino-américains des années 1940-60, montrent les ressorts de cette articulation hégémonique : face à une pluralité de demandes démocratiques des subalternes, irréductibles à des simples positions de classe, on assiste à la structuration d’une identité supérieure, fondée sur l’équivalence de « national », « populaire » et « rural » (comme dans la position du communisme italien face à la question du Mezzogiorno), ou encore de politiques de protection du travail, de résorption de l’exclusion sociale et d’élargissement des droits civiques (comme dans les Front populaires européens ou dans les populismes latino-américains). C’est cette mise en équivalence de différentes demandes démocratiques, de différentes identités politiques et de différentes positions de sujet, et leur opposition commune à un bloc de pouvoir, à une oligarchie et une idéologie dominante, que l’on trouve dans les exemples cités.

Le processus d’articulation ne supprime jamais, comme nous l’avons dit, la conflictualité potentielle entre les différentes demandes que l’hégémonie met en équivalence, et ce d’autant plus que les polarités et les différences instituées par l’articulation n’épuisent pas les significations conflictuelles traversant l’espace social. Le discours et le langage, matrices génératives de l’hégémonie, maintiennent toujours en ce sens une partie d’indétermination qui peut être réactivée dans de nouvelles pratiques d’articulation hégémonique.

Ainsi, dès lors que l’une des demandes ou des sujets politiques agrégés dans l’hégémonie s’en sépare, en aspirant, sous une forme nouvelle, à l’universalisation, l’on assiste à un processus de dislocation. Des porteurs de nouvelles demandes incompatibles avec l’ordre hégémonique antérieur s’attellent ainsi à déconstruire l’ordre politique dominant en le resémantisant, en proposant un nouvel ordonnancement de son architecture. Les revendications contemporaines liées à la question post-coloniale, au genre et aux sexualités, aux discriminations raciales à l’intérieur de nos démocraties libérales, à la question écologique comme question politique, témoignent d’un ensemble de processus de dislocation hégémonique. Ce qui est commun à ces revendications contemporaines est précisément d’isoler une nouvelle particularité dans la définition traditionnelle des « dominants » et des « opprimés ». À l’intérieur de la définition dominante de l’« opprimé », on rend visible la particularité d’une domination de classe, sexuelle, post-coloniale, raciale, précaire, animale etc. Dès lors que ces particularités, par une nouvelle construction discursive aspirant à fonder de nouveaux droits, sont converties en universels, elles minent l’hégémonie dominante, avec sa définition, désormais périmée, de l’« opprimé ». Il s’ensuit un déplacement sensible de la frontière qui, à l’intérieur de l’hégémonie, sépare ceux qui sont « dedans » et ceux qui sont » dehors », ceux dont les demandes sont visibles et ceux dont les demandes, par le fait de ne pas avoir été exprimées, ont été annexées (et dénaturées dans leur spécificité) par d’autres.

Cette greffe de la théorie de l’hégémonie (de classe) aux discours contre-hégémoniques des années 1970 et 1980 marque un infléchissement dans la trajectoire de Laclau. C’est à partir de celui-ci qu’il en viendra à définir le cadre de la « démocratie radicale », dans son opposition à la démocratie néolibérale.

Pour une nouvelle hégémonie opposée au consensus néolibéral : there is an alternative !

Nous avons dit que la théorie de l’hégémonie résulte d’un ensemble d’interrogations critiques sur le péronisme et les expressions de la politique populaire, selon un chemin qui de l’histoire aboutit à la théorie politique post-marxiste. En décelant toutes les implications normatives de la théorie de l’hégémonie, et en l’appliquant à la définition d’une alternative idéologique et politique pour la gauche, Laclau (en duo avec Mouffe) opère un infléchissement dans sa trajectoire philosophique. Tout comme Politics and Ideology in Marxist Theory témoignait d’un parcours de l’histoire à la théorie politique post-marxiste, Hegemony and Socialist Strategy résulte d’un infléchissement de la théorie politique à la philosophie politique normative, infléchissement synonyme d’actualisation et de positionnement dans les débats sur la démocratie et le néolibéralisme. Cet infléchissement est prolongé dans New Reflections on the Revolution of our Time (1990) dans lequel Laclau interroge l’idée révolutionnaire et son actualité, notamment dans le cadre d’un débat avec la théorie de F. Fukuyama, dépouillant le concept de révolution de toute pertinence dans le cadre de l’hégémonie néolibérale [26].

Mais c’est surtout l’apparition de nouveaux mouvements sociaux, et notamment les mouvements féministes, post-colonial, queer, écologistes, ainsi que les différentes luttes des « exclus, précaires et discriminés » [27], qui expliquent le geste théorique de Hegemony and Socialist Strategy. Il s’agit, en premier lieu, de réviser la jonction entre cadre théorique marxiste, mouvements politiques émancipateurs et idéologie de gauche. Loin de pouvoir être lus à travers le prisme marxiste, les nouveaux mouvements sociaux [28] traversant la scène politique globale entre 1970 et aujourd’hui nécessitent une grille de lecture politique nouvelle, posant de manière inédite l’articulation entre domination, résistance et émancipation.

En deuxième lieu, il s’agit de prendre correctement la mesure d’une pluralisation des subjectivités politiques en lien avec un changement du capitalisme lui-même : lorsque l’« ancien » capitalisme était structuré autour d’une frontière politique majeure (la lutte des classes), le capitalisme « tardif » est traversé par de multiples formes d’identification conflictuelle, tenant au genre, aux préférences sexuelles, à la classe, à la race, à la colonialité, au rapport à la nature [29]. Aussi un changement de prisme analytique s’impose-t-il, afin de prendre la mesure des types de conflictualité qui traversent nos sociétés contemporaines, et de codifier l’alternative politique qu’ils recèlent :

« Le dépassement d’une grande tradition intellectuelle [le marxisme] n’opère jamais sous la forme impromptue d’un collapse, mais plutôt à l’instar de ces rivières qui, procédant à l’origine d’un même fleuve, empruntent une variété de directions et se mélangent avec d’autres sources venant d’ailleurs. C’est de cette façon que ces mêmes discours qui ont constitué jadis le champ du marxisme classique peuvent contribuer à la formation de la pensée d’une nouvelle gauche : en léguant part de leurs concepts, en en transformant et en abandonnant d’autres, et en se diluant dans l’intertextualité infinie des discours émancipateurs, dans lesquels la pluralité du social se réalise » [30].

C’est cet horizon, rendu dans l’extrait avec le concept d’« intertextualité », qui arc-boute Hegemony and Socialist Strategy, et qui marque de son sceau la trajectoire intellectuelle et personnelle d’E. Laclau à partir des années 1990. Loin de proposer une nouvelle idéologie « toute faite » pour la gauche, il s’agit d’organiser un déplacement de perspective à partir duquel prendre la mesure des conflits déjà là, afin de leur donner une visibilité, une signification et une intelligence politique, et opposer leur contenu à celui, devenu vide et réactionnaire, du néolibéralisme. Ce déplacement de perspective opère à partir d’un cadre post-marxiste et anti-essentialiste, récusant l’équivalence entre essence identitaire, subjectivité politique et position sociale, et gardant à l’esprit le caractère toujours construit et performé des identités politiques [31]. En étoffant le cadre gramscien à l’aide des nouvelles luttes sociales des années 1970, Laclau et Mouffe affirment clairement que si les luttes, anciennes et nouvelles, sont porteuses d’une hégémonie, celle-ci doit être formulée en récusant les pis-aller théoriques du marxisme orthodoxe et de l’essentialisme.

En quoi ces luttes permettent-elles de qualifier une nouvelle hégémonie, et dans quelle mesure celle-ci s’oppose-t-elle à l’idéologie néo-libérale ? Le projet de Laclau et Mouffe est celui de conférer une intelligence d’ensemble à des luttes éparses qui, abordées singulièrement, perdraient une partie de leur signification politique. Si une telle opération s’avère cruciale aujourd’hui, c’est également dans la mesure où l’on tend à penser le néolibéralisme comme un attribut nécessaire de la démocratie. Or, le concept d’hégémonie éduque l’œil de l’analyste à l’observation des phénomènes d’articulation, de conflictualité et de dislocation qui peuplent les espaces publics de nos sociétés contemporaines, en constituant ce que l’on pourrait appeler avec O. Negt des « espaces publics oppositionnels » [32]. Ce point implique deux corollaires : 1) La signification du monde social n’étant jamais totalisable ni clôturable par une hégémonie spécifique, le destin de l’hégémonie néolibérale est d’être traversée par des conflits et de se prêter à des formes multiples de dislocation ; 2) Les différents conflits qui s’opposent à l’hégémonie ne peuvent le faire qu’en vertu de leur traduction contre-hégémonique. En ce sens, il faut veiller à distinguer demandes démocratiques et demandes anti-système, d’une part, et insister sur la nécessaire activité de traduction des demandes en hégémonie. Ceci dans la mesure où l’on assiste aujourd’hui à une véritable prolifération des opérations d’instrumentalisation ou de détournement de la signification politique des demandes, des contestations et finalement des mots eux-mêmes (comme « liberté », « égalité », « justice » ou « démocratie ») [33].

La tâche de l’analyste, ici au plus près de Gramsci, est donc celle de rendre visible la signification politique des différents conflits qui traversent l’espace social, tout en accompagnant le processus de traduction d’une contre-hégémonie. En d’autres termes, le cœur de la bataille de la gauche à l’âge de l’hégémonie néo-libérale est, en lien étroit avec des minorités actives [34], de donner un centre de gravité sémantique aux différentes luttes s’inscrivant dans l’horizon de l’élargissements des droits, de constituer un nouveau discours politique et de lui donner une projection utopique. C’est la signification profonde de l’idée, qui devrait structurer le discours de toute gauche (réellement) opposée à l’hégémonie néo-libérale, et en quête d’une nouvelle articulation hégémonique : there is an alternative !

Il reste à examiner deux questions soulevées par cette « nouvelle hégémonie ». D’une part, qui en seraient les acteurs concrets  ? C’est à dire, en adoptant une perspective sociologique, quelles pratiques politiques concrètes la composeraient-elles ? Des pratiques de mobilisation, d’engagement ou de militantisme ? Des pratiques intellectuelles ? Des pratiques relevant des différentes institutions d’encadrement et de socialisation politique, comme les organisations partisanes ou l’État ? À suivre l’argumentation de Laclau et Mouffe, la question reste quelque peu en suspens, les auteurs empruntant à la facilité « tropologique » du langage pour éviter de poser le problème crucial des acteurs sociaux concrets auxquels imputer l’activité de réarticulation hégémonique [35]. Cependant, un constat fort demeure pour toute sociologie se penchant sur la construction d’une contre-hégémonie « déjà-là » et pourtant toujours « à-faire » : afin de lui donner les meilleurs conditions de réalisation, il convient de renforcer les espaces de publicité politique et de resserrer les liens entre différentes revendications situées [36].

La deuxième question a trait à la dimension proprement « socialiste » du projet contre-hégémonique dessiné. Le projet socialiste, dépouillé de ses connotations autoritaires et anti-démocratiques, demeure selon Laclau et Mouffe un repère fondamental pour résister à la neutralisation idéologique imposée par ce que Rancière appelle dans La haine de la démocratie la « démocratie du consensus » [37], ou par ce qu’É. Fassin désigne comme la « politique du nécessaire » (there is no alternative) [38], autant de noyaux idéologiques de l’hégémonie néolibérale. Là où la démocratie néolibérale privilégie l’expression d’intérêts à l’intérieur d’une société civile préconstituée, une stratégie socialiste devrait élargir, conformément à la théorie de l’hégémonie, l’expression politique à l’ensemble des demandes démocratiques parsemant l’espace social. Là où la démocratie néolibérale présélectionne les demandes de justice selon qu’elles accèdent ou non à la représentation (syndicale, catégorielle ou partisane), une stratégie socialiste devrait repenser les procédures de représentation (et notamment l’idée de transparence représentative) à l’aune de la conflictualité portée par les demandes démocratiques elles-mêmes. Là où, enfin, la démocratie néolibérale se confond avec le lieu de réalisation d’une idéologie économique structurée, la stratégie socialiste devrait opposer frontalement la démocratie à la confusion du politique et de l’économique.

C’est à partir de ces présupposés de la théorie de l’hégémonie, appliqués à la redéfinition d’une stratégie socialiste en phase avec notre temps, que la gauche peut repenser sa mission politique aujourd’hui : celle-ci est unifiée par le référent-cadre de la « démocratie radicale ».

La démocratie radicale présuppose le nouage de deux conditions ontologiques de nécessité du politique, la « loi de la pluralité » (formulée par Arendt) et la « loi de l’antagonisme » (ou de l’agonisme) :

« Pour nous, le but était l’établissement d’une nouvelle hégémonie, ce qui requiert la création de nouvelles frontières politiques, et non leur disparition. Sans doute est-ce quelque chose de positif que la gauche ait enfin compris l’importance du pluralisme et des institutions libérales démocratiques, mais le problème est que cette compréhension est allée de pair avec la croyance erronée qu’il faille abandonner toute tentative de transformation de l’ordre hégémonique présent. D’où la sacralisation du consensus, le brouillage des frontières entre la gauche et la droite, et le nouveau mouvement vers le centre » [39].

En ce sens la démocratie radicale présuppose une « radicalisation de la démocratie », à savoir un prolongement de la révolution démocratique de l’égaliberté (Balibar) et un modèle d’articulation conflictuelle de demandes démocratiques foncièrement hétéroclites, comme les luttes contre le sexisme, celles contre la discrimination homosexuelle ou transsexuelle, celles pour la défense de l’environnement (mouvement antinucléaire), celles contre la précarisation du travail, etc. En conclusion, si la gauche peut apprendre de ces différentes revendications, c’est en réorientant son regard et son discours, afin de leur ménager un accès dans l’espace public institutionnel.

Laclau, savant politique ?

S’il fallait trouver une unité fondamentale dans la pensée de Laclau, ce serait sans doute du côté de l’articulation de deux définitions fondamentales du politique. D’un côté, le politique comme focale du regard analytique, comme loupe permettant au savant marxiste de restituer une intelligence à des pans de réalité ignorés, mis sous silence, torturés par le matérialisme dialectique. De l’autre côté, le politique comme horizon normatif de l’analyse et comme horizon utopique du discours philosophique : le politique renvoie ici à l’amélioration des rapports sociaux existants, à l’aide de tactiques, de stratégies, de manières de conduire la bataille qui sont théoriquement appropriées. En repensant de l’intérieur l’outillage marxiste, Laclau a cette double perspective à l’esprit : le matérialisme dialectique, tout en invisibilisant le politique « déjà-là », a rendu les hommes politiques aveugles quant aux bonnes stratégies, aux bons choix à entreprendre pour agir sur les rapports sociaux existants. En ce sens, le marxisme-léninisme est un ensemble d’erreurs, tant théoriques que pratiques.

C’est l’articulation de ces deux perspectives sur le politique, l’une positive, l’autre normative, qui définit en profondeur la trajectoire intellectuelle de Laclau. A fortiori : ce n’est pas simplement le fait de posséder les deux « volets », mais de réfléchir systématiquement à leurs imbrications, à leurs passerelles, à leurs écarts, qui fait la singularité de Laclau dans le paysage intellectuel anglo-saxon et latino-américain. Le concept d’hégémonie vient, en un certain sens, suturer la brèche entre une approche positive du politique et une approche normative qui en fait une idée régulatrice de l’enquête. C’est en ce sens très particulier que Laclau peut être défini, à juste titre, comme un « intellectuel engagé » ; n’ayant jamais renié son indépendance au profit de l’adhésion à un parti ou à un mouvement, il a témoigné, toute sa vie durant, d’une unité fondamentale entre la réflexion et l’engagement.

C’est cette unité fondamentale qui apparaît dans le souvenir personnel d’une conférence qu’il donna à l’Université d’Essex en juillet 2007, lors des 7e Essex Conferences in Critical Political Theory, auxquelles j’avais participé en tant que jeune mastérant de l’EHESS. À la fin de son intervention, extrêmement ému par le décès de son collègue et « contradicteur » préféré, R. Rorty, Laclau décida de commenter l’événement avec ces mots simples, la voix rompue par l’émotion : « R. Rorty était un intellectuel précieux pour le monde dans lequel nous vivons. Son engagement ne lui appartenait pas seulement ; c’était une manière pour penser la vie et la guerre, les relations internationales et l’hégémonie américaine, ce que peut faire la parole philosophique dans le monde contemporain ». Je pense que ces paroles conviennent parfaitement à ce que représente Laclau pour une partie de la sociologie et de la philosophie politique contemporaines.

// Article publié le 10 décembre 2014 Pour citer cet article : Federico Tarragoni, « Laclau : À la recherche du politique perdu. », Revue du MAUSS permanente, 10 décembre 2014 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Laclau-A-la-recherche-du-politique
Notes

[1E. Laclau, Politics and Ideology in Marxist Theory, London-New York, Verso, 2011 (1977), p. 143-144. Cf., pour une systématisation de l’argument, E. Laclau, La raison populiste, Paris, Seuil, 2008 (2005), p. 15-30.

[2E. Laclau, Politics and Ideology, op. cit., p. 100-111 et 172-173.

[3Ibid., p. 178-194.

[4E. de Ipola, « Populismo e ideología (a propósito de Ernesto Laclau : ’Política e ideología en la teoría marxista’ »), Revista Mexicana de Sociología, vol. 41, n° 3, juillet-septembre 1979, p. 945.

[5Cf. dans une perspective proche M. Breaugh, L’expérience plébéienne. Une histoire discontinue de la liberté politique, Paris, Payot, 2007.

[6E. de Ipola et J. C. Portantiero, « Lo nacional-popular y los populismos realmente existentes », in E. de Ipola, Investigaciones politicas, Buenos Aires, Nueva Visión, 1989, p. 21-36. Les historiens du péronisme se sont saisis, plus particulièrement, de la distinction analytique que Laclau introduit, suite à Gramsci, entre un « populisme des classes dominantes » et un « populisme des classes dominées », distinction qui recoupe partiellement celle entre « populisme national-populaire » (le péronisme comme réalisation historique d’une idéologie de classe bourgeoisie et nationale) et « populisme ouvrier » (porté par les syndicats, progressivement marginalisé et transformé en conflictualité interne). Cf. Ipola, « Populismo e ideología”, op. cit., p. 946-947.

[7M. Murmis Miguel et J-C. Portantiero, Estudios sobre los origines del peronismo, Buenos Aires, Siglo XXI Editores Argentina, 2004 (1971). J-C. Torre, La vieja guardia sindical y Perón : Sobre los orígenes del peronismo. Buenos Aires, Ediciones Razón y Revolución, 2011 (1988).

[8Il convient de souligner pourtant l’attention, par rapport à l’analyse fonctionnaliste du phénomène populiste, consignée dans l’ouvrage de 1965 de G. Germani, Authoritarianism, Fascism, and National Populism, que Laclau porte au conflit. Le populisme ne supprime jamais le conflit porté par les sujets populaires ; au contraire, en le rendant possible, il l’aiguise, ce qui rend toute formation populiste foncièrement instable. Cf. F. Tarragoni, Le peuple et le caudillo. La question populiste en Amérique latine contemporaine, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2015 (à paraître).

[9Ipola, « Populismo e ideología » op. cit.

[10Cf. Ch. Mouffe (dir.), Gramsci and Marxist Theory, London, Routledge and Kegan Paul, 1979.

[11Il est possible de relier le positionnement post-marxiste de Laclau et celui de Rancière à partir de cette définition de l’« autonomie du politique » et de la catégorie d’« irruption ». Cf. J. Rancière, Aux bords du politique, Paris, Gallimard, 2004 (1998).

[12Cf. C. Castoriadis, L’institution imaginaire de la société, Paris, Seuil, 1975.

[13Cette définition des rapports entre hégémonie et conflictualité démocratique est proche de la définition, que M. Abensour compose avec Marx et Lefort, de « démocratie insurgeante ». Cf. M. Abensour, La démocratie contre l’État. Marx et le moment machiavélien, Paris, PUF, 1997.

[14Pour la distinction analytique entre le politique et la politique, ainsi qu’entre la politique et la police, l’on verra J. Rancière, op. cit., p. 21-125.

[15Cf. Abensour, La démocratie contre l’État, op. cit. Balibar et Rancière participent à l’entreprise d’actualisation de Marx à l’intérieur des différentes approches du marxisme analytique, dans Lire le capital (1965). Les leçons tirées d’Althusser et de la relecture de Marx, systématisées par les deux auteurs respectivement dans Écrits pour Althusser et La leçon d’Althusser, ont ainsi une place centrale pour la définition d’une nouvelle approche du politique et de la démocratie. Balibar formalise une nouvelle approche du politique à partir du concept d’égaliberté, et Rancière à partir de celui de « tort » et de « part ».

[16Voir la préface d’É. Balibar dans E. Laclau et Ch. Mouffe, Hégémonie et stratégie socialiste. Vers une politique démocratique radicale, Paris, Les solitaires intempestifs, 2009 (1985).

[17On retrouve cette même critique du « monisme causal », que Laclau emprunte à Gramsci, dans l’épistémologie wébérienne. Cf. M. Weber, « L’objectivité de la connaissance dans les sciences et la politique sociales », in Essais sur la théorie de la science, Paris, Plon, 1992 (1904), p. 189.

[18E. Laclau et Ch. Mouffe, Hegemonia y estrategia socialista, México DF, Fondo de cultura económica, 2004, p. 12. Nous traduisons.

[19Laclau repère l’émergence de cette problématique chez R. Luxembourg qui, en commentant la révolution russe de 1905, évoque une agrégation imprévisible de luttes sociales autour de la lutte contre la tyrannie tsariste : en font partie toutes les professions petites-bourgeoises et libérales, les serviteurs domestiques, les petits et moyens officiers de police et (même) le lumpenprolétariat. La lutte révolutionnaire transcende la frontière ville-campagne et inclut autant des civiles que des militaires (cit. in Laclau et Mouffe, op. cit. p. 37).

[20D’ailleurs, cette hypothèse théorico-méthodologique conduit progressivement Laclau à élargir le cadre gramscien, peu apte à restituer le lien entre langage, symbolique et politique, à la tradition intellectuelle de la French Theory. À partir d’Hegemony and socialist strategy, et surtout entre The Making of Political Identites (1994) et Emancipation(s) (1996), Laclau élargit progressivement le spectre gramscien à la linguistique post-structurale, au déconstructionnisme derridien et foucaldien, à théorie lacanienne et aux cultural studies. La raison de cet élargissement tient à la structure langagière de l’hégémonie, mais surtout à une définition du monde social comme « espace discursif » ou comme ensemble de « formations discursives ». Pour une analyse de la théorie du discours (discourse analysis) maniée par Laclau, l’on verra la mise au point d’E. Sommerer, « L’École d’Essex et la théorie politique du discours » : une lecture ’post-marxiste’ de Foucault », Raisons politiques, 2005, n°19, p. 193-209. Le caractère profondément hétéroclite des références théoriques mobilisées dans la théorie de l’hégémonie, conséquence de la définition purement langagière du politique, a été sans doute le principal obstacle à la réception française de Laclau. La tradition philosophique française est réticente, pour des raisons ayant trait au fonctionnement du « champ philosophique » lui-même, à ce maelström de références, où Wittgenstein côtoie Derrida et Gramsci, Husserl est le voisin de Saussure et Lacan. Les sciences sociales et politiques s’opposent, pour des raisons théorico-méthodologiques, à la réduction des différentes sphères d’action sociale à des pures dynamiques langagières. Ces obstacles réels ont confiné la réception de Laclau aux études américanistes et aux sciences de la communication et du langage, maniant avec plus de liberté la « discours analysis ».

[21Cf. E. Laclau, La guerre des identités : grammaire de l’émancipation, Paris, La découverte, 2000 (1994-6). Nous approfondissons ce point dans F. Tarragoni, « Vers une logique générale du politique : identités, subjectivations et émancipations chez Laclau », Revue du Mauss permanente, à paraître (2015).

[22Malgré les critiques que Laclau adresse au « post-modernisme politique », cette approche des liens entre langage et conflit peut être approchée de la théorie du différend de J-F. Lyotard. Cf. J-F. Lyotard, Le différend, Paris, Minuit, 1983.

[23E. Laclau, La guerre des identités, op. cit., p. 102-103.

[24Afin de rendre intelligible cette opposition polémique qui caractérise l’hégémonie, Laclau recourt à la pensée de Schmitt, à partir de la célèbre opposition ami-ennemi. Plus généralement, le décisionnisme schmittien apporte, dans la théorie politique de Laclau, une nuance au cadre marxiste, dans la mesure où la politique est définie comme une construction conflictuelle et ne découle pas causalement ou mécaniquement d’un ensemble de raisons objectives. Cf. également Ch. Mouffe (dir.), The Challenge of Carl Schmitt, London, Verso, 1999.

[25En empruntant à la linguistique structurale de Saussure et Benveniste (fondée sur le concept de relation entre les éléments) et au déconstructionnisme derridien (fondé sur la catégorie de différence), Laclau et Mouffe définissent l’articulation hégémonique dans les termes suivants : « l’articulation désigne le processus d’institution de points nodaux qui figent partiellement la signification du social en un système organisé de différences ». Laclau et Mouffe, op. cit., p. 179.

[26Cf. également F. Tarragoni, Politiques d’une révolution en cours. Le cas de la « révolution bolivarienne » au Venezuela, Paris, Prairies ordinaires, 2015 (à paraître).

[27Laclau et Mouffe, op. cit., p. 238.

[28Il convient d’insister sur la centralité du référent des « nouveaux mouvements sociaux » dans la pensée post-marxiste de Laclau et Mouffe. Des analogies peuvent être construites en ce sens entre la philosophie de Laclau et la sociologie de Touraine, bien qu’elles partent de deux présupposés analytiques opposés : l’un insiste sur le primat du collectif dans la production du conflit social, l’autre sur la forme-sujet qui caractériserait les évolutions post-capitalistes et post-marxistes des nouveaux mouvements sociaux. Laclau et Mouffe évoquent le cadre analytique de la sociologie des « nouveaux mouvements sociaux » dans une note d’Hegemonia y estrategia socialista, op. cit., p. 213.

[29Il est possible de mettre en perspective ce constat analytique avec celui de la théorie de l’intersectionnalité. Cf. E. Dorlin (dir.), Sexe, race, classe. Pour une épistémologie de la domination, Paris, PUF/Actuel Marx confrontation, 2009.

[30Laclau et Mouffe, op. cit., p. 29. Nous traduisons.

[31L’un des mérites de Laclau a été précisément de soulever, à l’intérieur du paradigme marxiste, l’écueil essentialiste : l’idée, en d’autres termes, qu’il y aurait une essence prolétaire due à la position de l’individu dans la structure des rapports de production, dont découlerait une subjectivité politique donnée. Par ailleurs, la critique de Laclau est contemporaine de la généralisation de la raison anti-essentialiste dans les cultural studies, les gender studies et les postcolonial studies. En ce sens, l’on peut rapprocher la critique laclausienne de l’essentialisme marxiste et celle de J. Butler. Cf. Butler, Trouble dans le genre, Paris, La Découverte, 2005 (1990).

[32O. Negt, L’espace public oppositionnel, Paris, Payot, 2007.

[33Laclau et Mouffe reprennent les exemples de la « nouvelle droite », du « populisme de droite » et de la reconceptualisation d’ensemble d’une « philosophie politique de droite » par A. de Benoist, dans un sens ouvertement réactionnaire et anti-démocratique. Cf. également L. Boltanski et A. Esquerre, Vers l’extrême. Extensions du domaine de la droite, Paris, Éditions Dehors, 2014. É. Balibar critique, de manière plus générale, le caractère foncièrement indéterminé du politique dans l’articulation hégémonique, les mêmes mots et les mêmes opérations discursives se prêtant tant à une traduction progressiste que réactionnaire : « C’est pourquoi je posais la question, volontairement provocatrice naturellement, de savoir à quelle marque distingue-t-on les constructions hégémoniques progressistes ou libératrices des constructions hégémoniques pour ne pas dire fascisantes ? ». Balibar et Laclau, « Entretien avec et entre Étienne Balibar et Ernesto Laclau », Rue Descartes, n°67, 2010, p. 79.

[34E. Fassin déploie une perspective largement comparable qui finit par interroger, à l’instar de Laclau et Mouffe, l’idée de « peuple ». É. Fassin, Gauche : l’avenir d’une désillusion, Textuel, Paris, 2014.

[35C’est ici que la critique de R. Rorty est particulièrement bienvenue. À Laclau, le philosophe pragmatiste reproche autant la hiérarchie postulée entre le savoir philosophique et les mouvements sociaux (les intellectuels seraient les principaux « articulateurs » de l’hégémonie), que l’instrument intellectuel légitimant cette hiérarchie : la théorie du langage. Trop abstraite et formaliste, la stratégie socialiste de Laclau relèverait essentiellement du « gauchisme universitaire ». Cf. Rorty, « Response to Ernesto Laclau », in Ch. Mouffe (dir.), Deconstruction and Pragmatism, Londres, Routledge, 1996, p. 69-79.

[36Ce plaidoyer pour le renforcement des espaces de liaison et de publicité politiques rappelle celui d’Arendt pour l’inter-esse. Cf. H. Arendt, La condition de l’homme moderne, Paris, Plon/Agora, 1983 (1958), p. 231-268.

[37J. Rancière définit la « démocratie du consensus » comme « cette idéologie dominante qui relie oligarchie et techno-expertocratie » et qui aspire à « gouverner sans le peuple, c’est à dire sans division du peuple », en d’autres termes à « gouverner par la police sans la politique ». J. Rancière, La haine de la démocratie, Paris, La fabrique, 2005, p. 88-89.

[38É. Fassin définit la « politique du nécessaire » (également appelée « illusion réaliste ») comme l’un des écueils actuels de la gauche social-libérale, procédant de l’hybridation entre social-démocratie et idéologie néo-libérale, d’une part, et d’une mésentente au sujet de la définition même de la politique : « ce qui caractérise la politique aujourd’hui menée, quel que soit le nom qu’on lui donne, c’est qu’elle ne se donne pas comme un choix. En un mot, elle n’aurait rien de politique : elle découlerait tout simplement de la réalité. Autrement dit, la réalité serait de droite ». Fassin, op. cit., p. 20. Entre les deux écueils, la « démocratie du consensus » et la « politique du nécessaire », l’on trouve, autant chez Rancière que chez Fassin, une valorisation de l’opérativité politique du peuple. La gauche doit renouer avec le peuple, entendu comme le nom du conflit, et le reconstituer contre toute dérive essentialiste, nationaliste ou xénophobe. La reconceptualisation du populisme à laquelle procède Laclau dans On populist reason est une raison de plus de comparer le constat de Rancière dans La haine de la démocratie, celui de Fassin dans Gauche : l’avenir d’une désillusion et celui de Laclau et Mouffe dans Hegemony and socialist strategy.

[39Laclau et Mouffe, op. cit., p. 16. Nous traduisons.

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