La règle d’or et le don

Il semble exister une certaine universalité de la règle d’or, qui stipule : « Do as you would be done by ». Ou encore, selon l’évangile selon Mathieu (VII, 12) : « Tout ce que vous voudriez que les hommes vous fassent, faites-le vous-même pour eux ». Quel rapport entre la règle d’or, la réciprocité et le don, ce roc de la morale éternelle selon Mauss ?

Extrait de Olivier Duroy, La règle d’or face à quelques problématiques récentes, à paraître au Cerf fin 2010 et correspondant au Tome 2 de son Histoire de la Règle d’or.

Le don et le contre-don : une réciprocité obligée ?

La règle d’or doit se défendre par rapport au soupçon de projection indue de mes propres appréhensions et désirs. C’est ce que nous avons fait au chapitre précédent. Mais elle doit également se positionner par rapport à une problématique de simple réciprocité, ce à quoi Ricœur risque de la réduire en la nommant « règle d’équivalence ». Cette tentation est ancienne puisqu’on la trouvait déjà chez Hobbes, lorsqu’il l’interprétait comme une sorte de pacte de non-agression, l’application de la maxime étant subordonnée chez lui au fait que l’autre en accepte simultanément l’obligation. Est-elle un « impératif hypothétique », sous condition de réciprocité, ou un « impératif catégorique », au sens kantien, c’est-à-dire inconditionnel ?

La problématique du don et du contre-don que Marcel Mauss introduit en anthropologie à partir des descriptions ethnologiques de Boas et de Malinowski (1923-1924) a suscité tout un courant de pensée, illustré par la Revue du MAUSS (Mouvement Anti-Utilitariste dans les Sciences Sociales), revue de recherche et de débat, soucieuse de développer une science sociale en rupture avec les seuls principes de l’utilitarisme économique, cherchant dans l’intérêt le seul moteur explicatif du fonctionnement social. Mauss a établi que, dans de nombreuses sociétés archaïques, et peut-être dans toutes, les échanges s’opèrent non pas sur le mode du donnant-donnant mais sous la forme de cadeaux obligatoirement faits, acceptés et rendus. Ceci pose la question de savoir si ce paradigme du don et du contre-don n’est pas ce qui sous-tend la morale préconisée par la règle d’or et si celle-ci n’est pas tout simplement une morale de la réciprocité [1].

Au fond la règle d’or n’est-elle pas l’expression d’une solidarité réciproque entre les humains, solidarité où chacun trouve son intérêt ? Cela reviendrait d’ailleurs à la thèse de Dihle que nous avons fortement combattue à la suite de Reiner : la règle d’or ne serait rien d’autre qu’un dérivé évolué du talion, une version positive de cette réciprocité des relations sociales. Ceci est d’autant plus important que certains mettent ce type de réciprocité au fondement de la vie en société au même titre que l’interdit de l’inceste comme le suggère A.W. Gouldner (1920-1980) :
« Une norme de réciprocité est, je le pressens, un élément de la culture non moins universelle et importante que le tabou de l’inceste, même si ses formulations concrètes peuvent varier selon les temps et les lieux » [2].

Cependant Gouldner lui-même va plus loin et entend dépasser la réciprocité dans un texte intitulé : « Pourquoi donner quelque chose contre rien ? » [3]. Il y montre que nous ne pouvons être guidés par la seule norme de réciprocité, comme le montre en particulier notre relation d’aide envers les personnes malades ou dépendantes. Aussi croit-il devoir compléter cette première norme sociale par une norme dite de « bienfaisance ». Et il dresse le portrait « du soi centré sur la réciprocité », comparé « au soi qui veut quelque chose contre rien » :
« Le soi centré sur la réciprocité n’atteint sa maturité qu’à condition de faire non pas ce qu’il veut, mais ce que veulent les autres (…) Le soi qui veut quelque chose contre rien cherche quant à lui à mener une vie non aliénée…Il ne veut pas être aimé ou accepté parce qu’il est utile, il veut être aimé ‘pour lui-même’ » [4].

Mais au-delà de cette complémentarité, c’est le concept même de don qui fait énigme ou qui comporte un paradoxe. Paul Ricœur a mené une analyse très serrée de ce caractère énigmatique dans un de ses derniers livres [5], sous l’intitulé : « les paradoxes du don et du contre-don et la logique de la réciprocité » [6]. Mauss lui-même inaugure ce questionnement, dans sa problématisation du don. Il place le don sous la catégorie générale des échanges et il le considère comme la forme archaïque de l’échange marchand, ce qui pose les termes de l’énigme : comment expliquer, dit Ricœur, le caractère volontaire, apparemment libre et gratuit, et pourtant contraint et intéressé de ces prestations ? Qu’est-ce qui fait le lien entre les trois obligations : donner, recevoir, rendre ? Car c’est là le paradoxe ou l’énigme du don, c’est qu’il s’articule dans ces sociétés archaïques sur un système social qui crée l’obligation d’un retour. Et pourtant ce « retour » n’est pas celui de l’échange marchand. Car pour fonctionner dans son rôle initiateur, il faut que le don soit véritablement un don non intéressé.
« Pour susciter l’envie de donner, dit J.T.Godbout, il faut avoir la réputation de générosité – il faut qu’on considère que le don n’a pas été fait dans le but de recevoir un retour. C’est à cette condition que le don enclenche la spirale du don, que le don appelle le don […]. Bref le don est réaliste parce qu’il y a retour, mais il existe parce que, pour qu’il y ait retour, il ne doit pas être fait pour cela » [7].

Il y a dans le don un pari qui est le risque de donner sans retour. Comme le dit Alain Caillé : « Le pari du don est en effet intrinsèquement paradoxal puisque seule la gratuité déployée, l’inconditionnalité sont susceptibles de sceller l’alliance qui profitera à tous et donc au bout du compte à celui qui aura pris l’initiative du désintéressement » [8]. Quelle est alors cette force qui « oblige » le donataire. Mauss, on le sait, reprend l’explication des Maoris eux-mêmes, qui voient une sorte de puissance magique investie dans l’objet donné, le hau  : la chose reçue n’est pas inerte, le donataire est « poussé (à rendre) par le hau de mon cadeau » [9]. Mais au-delà de cette représentation des acteurs, dénoncée par Levi-Strauss parce qu’elle masquerait à leurs yeux comme aux nôtres les règles d’échange sous-jacentes, Ricoeur cherche l’élucidation de l’énigme en direction de la « reconnaissance ». Et il cite, contre l’interprétation de Levi-Strauss, celle de Claude Lefort, rapportée par Luc Boltanski [10] :
« L’idée que le don doit être retourné suppose qu’autrui est un autre moi qui doit agir comme moi ; et ce geste en retour doit me confirmer la vérité de mon propre geste, c’est-à-dire ma subjectivité (…) les hommes confirmant les uns aux autres qu’ils ne sont pas des choses » [11].

Paul Ricœur suggère alors, à la suite de Marcel Henaff [12], de « chercher la clé de l’énigme dans la mutualité même de l’échange entre protagonistes et d’appeler reconnaissance cette opération partagée. L’énigme initiale de la force supposée résider dans la chose se dissipe si l’on tient la chose donnée et rendue pour le gage et le substitut du processus de reconnaissance… » [13].

On trouve une excellente analyse de ce paradoxe éthique du don en rapport avec la réciprocité dans l’article consacré à ce sujet dans le Dictionnaire d’éthique et de Philosophie morale, sous la plume de Maria M. Marzano. Le don, rappelle-t-elle, est destiné à créer des correspondances libres : il ne peut se manifester sans réciprocité, mais cette réciprocité est toujours libre et jamais une réponse nécessaires aux dons reçus [14].
« Le don existe aussitôt que la possibilité d’un défaut de la réciprocité est acceptée. Mais, en même temps, le don reste toujours impensable sans l’espoir d’une réciprocité et sans supposer une réception de ce qui est donné. Donner sans attendre de retour est la condition même de la donation, mais donner sans supposer que le don va être reçu n’a pas de sens » [15].

Cette discussion sur le don et la réciprocité ne fait guère appel à la règle d’or. Mais en dépassant le paradigme qui veut que tout comportement humain soit régi par l’intérêt et se ramène à l’amour de soi, elle ouvre à la compréhension plus correcte de la règle d’or qui, comme nous l’avons plusieurs fois montré, n’est pas une recherche de soi par projection sur l’autre, mais un principe inconditionnel de prise en compte de l’autre comme un autre moi. Il est donc particulièrement intéressant de voir comment ce débat mène à une relecture des « Lumières écossaises » : Hume, Adam Smith, Reid,…pour en redécouvrir les analyses de la sympathie [16]. En particulier l’explicitation du mécanisme sous-jacent à la sympathie qui consiste à se mettre à la place de l’autre [17], ce qui est, on le sait, la clé du fonctionnement de la règle d’or. On lira, à ce propos, les deux remarquables numéros de la Revue du Mauss de 2008 :n°31, L’homme est-il un animal sympathique ? et n° 32, L’amour des autres : Care, compassion et humanitarisme. Ils contribuent tous deux à renouveler la connaissance et la compréhension du courant de pensée des Lumières écossaises ou du « sentimentalisme moral » des anglais, défendant la primauté des sentiments sociaux et de sympathie sur les thèses de la lutte primordiale de Hobbes. Nous allons voir comment ce mouvement de pensée s’inscrit dans un autre plus large : celui de l’empathie.

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// Article publié le 4 février 2010 Pour citer cet article : Olivier du Roy, « La règle d’or et le don », Revue du MAUSS permanente, 4 février 2010 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?La-regle-d-or-et-le-don
Notes

[1Témoin de cette confusion : Philippe CHANIAL, Générosité, réciprocité, pouvoir et violence, dans la Revue du Mauss, n°321, 2008, p.110, note 22 : « La règle d’or ne formule-t-elle pas parfaitement la norme de réciprocité et cette exigence de réversibilité ? La loi du talion aussi… ».

[2Alvin W.GOULDNER, The Norm of Reciprocity : a Preliminary Statement, dans American Sociological Review, 25,1960, p.171.

[3A.W.GOULDNER, For Sociology, Allen Lane, Londres, 1973, chap .9, traduit dans la Revue du Mauss, n°32, 2008, p.65-86.

[4Trad. franç.,p.77-78.

[5Paul RICOEUR, Parcours de la Reconnaissance. Trois Études, Paris, Stock, 2004.

[6Troisième étude : la reconnaissance mutuelle, V,2, p.327-337.

[7Jacques T. GODBOUT, Le Don, la dette, l’identité, Paris, 2000,La Découverte/MAUSS, p.169.

[8Alain CAILLÉ, Anthropologie du don, Paris, 2000, Desclée de Brouwer, p.51. Cité dans Philippe CHANIAL, Le free rider et le confidenceman. Intérêt, confiance et sympathie dans la Revue du Mauss, n°31,2008, p.287.

[9Marcel MAUSS, Essai sur le don, Paris, PUF, éd. 2007, p.84.

[10Luc BOLTANSKI, L’Amour et la Justice comme compétences, Paris, Métailié, 1990, p.216.

[11Claude LEFORT, L’échange et la lutte des hommes (1951), dans Formes de l’histoire. Essai d’anthropologie politique, Paris, Gallimard, 1978 ; cité dans Paul RICOEUR, Parcours de la reconnaissance, Paris, Stock, 2004, p.329.

[12Marcel HENAFF, Le prix de la vérité. Le don, l’argent, la philosophie, deuxième partie : « L’univers du don », Paris, Seuil, 2002.

[13Paul RICOEUR, op.cit.,p.342. Voir, dans le même sens, Philippe CHANIAL et Alain CAILLÉ, Présentation du n° 31 de La Revue du Mauss, 2008 : L’homme est-il un animal sympathique ? Le contr’Hobbes, p.7-8 : « Il est permis de discuter à l’infini des ressorts du don archaïque, exhumé par Marcel Mauss sous le registre de ce qu’il a appelé la triple obligation de donner, recevoir et rendre. Mais il est peu douteux que ce don cérémoniel n’ait eu pour visée d’affirmer qu’il est à la fois possible et infiniment souhaitable de substituer l’alliance et l’amitié au conflit et, pour cela, de subordonner les considérations d’utilité à l’obligation d’afficher de la générosité ».

[14Maria M.MARZANO, art. Don et réciprocité, dans Dictionnaire d’éthique et de Philosophie morale,t.I, Paris, PUF, 1996, p.562.

[15Ibid.,p.553.

[16Lire à ce sujet le numéro 31 de la Revue du Mauss : L’Homme est-il un animal sympathique ? Le contr’Hobbes, 2008 et particulièrement l’article de J.P.DUPUY, Individous Sympathy in The Theory of Moral Sentiments, p.81-112.

[17« Parce que nous n’avons pas une expérience immédiate de ce que les autres hommes sentent, nous ne pouvons former une idée de la manière dont ils sont affectés qu’en concevant ce que nous devrions nous-même sentir dans la même situation (what we ourselves should feel in the like situation) » (Adam SMITH, The Theory of Moral Sentiments, I,1,1, 1-2, Cambridge University Press, 2002 ; trad.franç., p.23-24). Texte cité et commenté par J.P.Dupuy, art.cit., p.89.

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