La crise de Sciences-Po : quelques leçons

Suite à deux tribunes diamétralement opposées publiées dans le journal Le Monde sur la crise de Sciences-Po, François Vatin a rédigé cette réponse à leurs deux auteurs, Bruno Latour et Nicolas Jounin, pour insister sur le fait que, trop polarisées sur le seul cas de Sciences-Po, ces tribunes ont en commun d’ignorer le problème fondamental révélé par cette crise : l’invraisemblable inégalité de traitement entre l’Université et les Grandes Écoles. Aussi longtemps que ce problème ne sera pas abordé de front, la défense du modèle Descoing au nom du modèle anglo-saxon ne pourra passer que pour l’apologie d’une rente de situation, et sa critique au nom de l’égal droit d’accès de tous au savoir pour une solution démocratique imaginaire. A.C.

P.S. Les tribunes de Bruno Latour et Nicolas Jounin peuvent être consultées aux adresses suivantes :
http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/11/28/il-est-temps-d-en-finir-avec-sciences-po_1797068_3232.html

http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/11/28/richard-descoings-est-mort-pour-la-seconde-fois_1797069_3232.html

Chers collègues,

Vos tribunes sur la crise de Science-Po mises en regard dans le journal Le Monde du 28 novembre 2012 méritent je crois un commentaire croisé, car, à mon sens, la pertinence de l’analyse de chacun d’entre vous marque la faiblesse de l’analyse de l’autre et réciproquement.
Oui, Bruno Latour, vous avez raison de critiquer le blocage de l’université française et de la haute fonction publique française et de saluer l’imagination qui fut celle de Richard Descoing. Je ne vous suis pas en revanche sur l’idée, fort répandue dans les élites, que tout ce qui serait anglo-saxon serait par nature plus « progressiste » et qu’il vaudrait donc mieux des « university » que des « universités ». La France a une tradition qui en vaut une autre, où le mécénat est public et non privé et Science-Po profite de ce mécénat public plus qu’à son tour, comme le rappelle Nicolas Jounin. Le financement des entreprises, via les fondations ou toute autre procédure, constitue tout autant de l’argent social que celui qui vient par l’impôt. Je continue quant à moi à croire, sans excès d’illusions, en la vertu de principe d’institutions démocratiques (le Parlement) en charge de la répartition de l’argent public prélevé par l’impôt. On voudrait passer aujourd’hui en France à un modèle anglo-saxon de financement des études supérieures dont nous n’avons pas les bases. Que les grandes entreprises commencent à mettre sérieusement de l’argent avant de critiquer l’étatisme. En France, en matière d’éducation, les entreprises n’ont cessé de se reposer sur l’Etat tout en le critiquant et en lui « savonnant la planche ». On pense ici à la configuration qui préside au débat sur le financement des retraites : le lobbying entrepreunarial demande l’allongement du temps d’activité, la diminution des cotisations sociales et, dans le même temps, les entreprises, individuellement, mettent à la porte leurs salariés âgés en comptant sur l’argent public pour les financer !

Mais surtout, votre argumentaire serait plus crédible si vous preniez en considération la question fondamentale du modèle « Science-Po » que rappelle Nicolas Jounin. Vous évoquez ces chercheurs qui enseignent et ces professeurs qui cherchent … ce qui n’est quand même pas le cas qu’à Science-Po ! Mais vous avez raison de dire que, les uns et les autres, le font dans des conditions autrement plus favorables qu’à l’Université. Mais à quel prix ? Le point fondamental pour moi du rapport de la Cour des comptes, n’est pas la mise en cause du salaire, assurément élevé, de Richard Descoings ou des autres avantages, éventuellement indus, dont ont pu bénéficier certains ; le point fondamental est ce terrible rapport : les vacations représentent 93 % des heures d’enseignement et 20 % des frais salariaux ! C’est ce qui me fait dire que le modèle de Science-Po, comme celui, généralement de la plupart des « grandes écoles » françaises, est construit sur du sable, car de nature « parasitaire ». Le « vrai » financement public de Science-Po, comme celui d’autres écoles, est, de ce fait, bien supérieur à celui qui est calculé, y compris par Nicolas Jounin dans sa propre tribune. Car, au financement direct, il faut ajouter les salaires des universitaires qui interviennent comme « maîtres de conférences » à Science-Po et dont l’école ne paie, en fait, que ce que les économistes appellent le « coût marginal ». Ils ne peuvent assurer cet enseignement que parce qu’ils sont, pour beaucoup, déjà payés par leurs universités à un coût de l’heure bien supérieur (salaire annuel chargé divisé par l’obligation de service annuelle de 192 heures « équivalent travaux dirigés »).

La situation actuelle est infernale, car elle conduit la collectivité à dépenser deux fois : en continuant à payer à grand frais (quoi qu’on en dise) des enseignants-chercheurs en grand nombre dans les universités publiques, lesquels sont chargés d’y accueillir une population qui, pour une large part, n’a ni les moyens, ni même le désir, de mener des études universitaires, et à, parallèlement, financer de multiples manières la constitution d’une autre « université » (« university », selon votre formule) où se mêlent, de façon complexe et opaque, intérêts publics et privés.

C’est à ce stade de mon analyse que j’en viens à la tribune de Nicolas Jounin. Oui, vous avez raison de dire, que, en dépit de ses professions de foi et de l’action médiatisée de Richard Descoing, Science-Po est restée une école vouée à la reproduction des élites françaises. Mais comment pourrait-il en être autrement ? Faut-il vraiment considérer pour autant que toute l’action de Richard Descoing pour une plus grande diversité sociale pour l’internationalisation de cette école n’a été que « paillettes » ? Ce que je voudrais surtout vous dire, c’est que, en concluant que Science-Po n’est pas un cas isolé, mais seulement un cas exemplaire, vous contournez le vrai problème, celui de la structuration générale de l’enseignement supérieur français, marqué par la dualité entre un secteur « sélectif » (bien plus large que les seules « grandes écoles » historiques) et un secteur « non sélectif », c’est-à-dire les universités. On ne pourra sortir de cette configuration qu’en donnant aux universités les mêmes droits qu’aux autres établissements de choisir leur public à l’entrée. Sans quoi, l’Université publique est, en France, destinée à devenir l’enseignement supérieur des pauvres, comme c’est le cas dans bien des pays du tiers-monde. Une telle configuration ouvre de belles perspectives pour Science-Po et toutes les « university » à la française.

Je me permets une anecdote à ce sujet. Il y a quelques années, j’ai été invité par la gauche de la gauche de Science-Po (c’est ainsi qu’ils se définissaient) à faire une conférence sur l’enseignement supérieur. J’ai répondu à la personne qui m’invitait que j’étais à sa disposition, mais que ce que j’allais dire ne leur plairait pas, car j’étais favorable à la sélection à l’entrée à l’université. Mon interlocuteur m’a répondu, qu’en effet, ce n’était pas leur ligne ... car ils militaient au contraire pour la suppression de la sélection à l’entrée dans les grandes écoles ! Je lui ai répondu que nous étions d’accord, que c’était le même programme vu de l’autre côté. L’échange s’est arrêté là et je n’ai pas été invité.

Plus généralement la gauche française ne sera crédible dans sa critique des institutions supérieures d’élite que quand elle s’attaquera à ce problème. Je ne peux que vous renvoyer à l’article que j’ai récemment publié dans la revue Commentaire [1], où je montre que le refus de la sélection à l’université produit de l’injustice sociale, car elle favorise le développement de l’enseignement supérieur privé. Ce constat, facile à faire, est pourtant rejeté, dans une curieuse alliance entre la gauche radicale qui affirme absurdement que la solution serait la suppression de la sélection dans les grandes écoles et les pouvoirs publics, de gauche comme de droite, qui utilisent l’université comme un instrument bon marché de gestion du chômage des jeunes, sous le regard bien sûr des intérêts privés qui ont trouvé dans l’enseignement supérieur un nouvel espace de profit marchand. Cela m’amène à un point de détail, mais hautement symbolique. Science-Po, par sa dimension semi-privée et ses liens avec l’appareil d’Etat, est une cible facile. Mais pourquoi la gauche française n’a-t-elle jamais discuté du privilège exorbitant que constitue les salaires offerts aux normaliens ? De ce fait, la formation d’un normalien coûte beaucoup plus cher encore que celle d’un élève de Science-Po, alors que plus rien ne saurait aujourd’hui justifier ces pré-salaires qui profitent, comme le montre les statistiques, aux étudiants les plus fortunés.

Le « scandale » Science-Po a de mon point de vue l’intérêt de mettre en lumière la perversion de l’ensemble de notre enseignement supérieur. Il mérite donc à mon sens un débat qui aille au-delà des indignations morales et qui ne se focalise pas sur cette seule institution. C’est ce qui a motivé la présente réponse à vos deux tribunes.

Croyez, chers collègues, à mes sentiments les meilleurs.

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// Article publié le 14 décembre 2012 Pour citer cet article : François Vatin, « La crise de Sciences-Po : quelques leçons », Revue du MAUSS permanente, 14 décembre 2012 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?La-crise-de-Sciences-Po-quelques
Notes

[1François Vatin, « Expansion et crise de l’université française. Essai d’interprétation historique et statistique », Commentaire, n° 139, automne 2012, p. 823-838.

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