L’université française, ses perturbations et ses perturbateurs

Peut-être ce texte sera-t-il jugé politiquement peu correct puisque l’opinion dominante « à gauche » est que les problèmes de l’Université française se ramènent et se réduisent à une question de moyens. C’est ne pas vouloir voir qu’ils sont autant ou plus des problèmes d’orientation, et que si on ne les pose pas comme tels, il ne restera plus à l’Université (hors Droit, Médecine et Pharmacie) que des étudiants parfaitement indifférents à ses valeurs et à sa logique. Et que, symétriquement, nombre de ceux qui devraient y être feront tout – font déjà tout – pour ne pas y aller, préférant se retrouver dans un IUT ou dans n’importe quelle école, grande, moyenne ou petite, quitte à payer des sommes de plus en plus importantes. C’est la raison pour laquelle on assiste depuis plus de dix ans à une privatisation rampante mais massive de tout l’enseignement supérieur. Sans que « la gauche » semble s’en émouvoir le moins du monde. Le témoignage qu’on va lire en première partie de ce texte sur ce qui se passe dans certains Travaux Dirigés de première année de licence est malheureusement loin d’être isolé. Je dois seulement ajouter que, connaissant l’enseignante qui le livre, je peux témoigner qu’elle a toujours été une des plus accueillantes aux étudiants de toutes origines, et notamment les plus modestes et les plus fragiles. A. C.

Ce petit document se compose de deux pièces mises en miroir. La première est une chronique de courriers envoyés par une enseignante au directeur d’une UFR sur ses démêlés avec les étudiants « perturbateurs » d’une université d’Ile-de-France. J’ai repris tel quel ce témoignage, en éliminant seulement tous les noms propres. La seconde reprend les résultats d’une enquête menée par le service statistique de cette même université à partir du suivi d’une cohorte d’étudiants entrés en première année à l’automne 2009. Je tente en conclusion de rapprocher ces deux documents.

Chronique de la vie universitaire

« Je vous adresse la copie des mails adressés à M. [le directeur d’UFR] concernant une toute nouvelle série intitulée Disney-Université. »

Épisode 1 : Le renvoi

« Paris, le 9 novembre 2012

Cher collègue,

Je vous écris au sujet de mes cours TD d’Atelier Lecture de 1re année. Le déroulement d’un de ces cours, le lundi de 13h30 à 17h, est si novateur, si aventureux, que je ne saurais le « suivre ». En voici quelques péripéties, où il sera question de dialogues, de gestion de l’espace, de pédagogie et d’argent.

Il y a un mois, j’ai dû interrompre le cours car il y régnait un climat de cafétéria. Malgré plusieurs rappels à l’ordre lors des séances suivantes, la situation ne s’est pas rétablie : un étudiant à qui j’ai demandé de sortir, par exemple, m’a donné deux fois de suite un faux nom, ce qui a suscité chez son voisin un cri du cœur : « Ah ! le bâtard ! Il donne mon nom ! »
Ce lundi 5 novembre, j’ai organisé un contrôle sur table. Il a été très complexe d’obtenir qu’une « brochette » d’étudiants perturbateurs ne se masse pas au fond de la salle à trois par table, ce qui a occasionné des va-et-vient. Un collègue qui faisait cours à côté est venu demander le silence. Après la distribution des sujets, comme les discussions ne cessaient pas, j’ai sollicité le déplacement d’une étudiante. Celle-ci a refusé. Je lui ai alors dit qu’elle avait le choix d’avoir zéro ou de se déplacer. Elle s’est levée en criant : « Mettez-moi un zéro ! », je lui ai répété qu’elle avait le choix, elle a alors choisi de quitter le cours en claquant violemment la porte et en hurlant : « Ça, c’est du chantage » et a refusé de donner son nom. À la fin du contrôle, un étudiant, consterné, s’est aperçu qu’il lui manquait son portefeuille.
Quand j’ai corrigé les copies, j’ai constaté que les étudiants perturbateurs, tous et sans exception, obtenaient des notes comprises entre 0 et 2, sachant qu’ils devaient relire quatre textes et qu’ils avaient le droit d’utiliser leurs fiches de lecture
.

Je tiens à votre disposition ces travaux et vous adresse ici les noms des étudiants qui, sait-on jamais, préparent peut-être, à l’instar des clusters, une fertilisation croisée des savoirs avec Disney :

[…]

(Cette étudiante [la dernière de la liste] ne figurait pas sur ma liste d’appel, mais elle est venue lors du contrôle en soutenant qu’elle avait toujours été présente. Elle a rendu une copie qui obtient 1).

Dans ces conditions, vous comprendrez que je n’ai d’autre solution que de renvoyer ces étudiants du cours. Je suis dès lors prête à accepter six ou huit étudiants qui n’ont pu être inscrits en TD en raison de délais administratifs.

Je préviens également le service des bourses que je ne signerai pas les papiers d’assiduité des étudiants concernés.

Je vous prie, cher collègue, de recevoir l’expression de mes meilleurs sentiments. »

Épisode 2 : c’est trop, trop, fort


« Cher collègue
,

Jeudi 15 novembre 2012,

Ce lundi, à 13h30, j’annonce aux sept étudiants concernés qu’ils sont exclus de mon cours d’atelier de lecture pour défaut d’assiduité (comportements insupportables associés à une totale absence de travail), j’y ajoute M. X. »

« Échantillon de phrases dadaïstes :

— C’est trop, trop fort, vous n’avez pas le droit de nous renvoyer du cours comme ça !!!

— On va porter plainte, ça non, on ne va pas laisser ça… Pourquoi nous, nous on a rien fait ! (sans nul doute), c’est qui, au fait, qu’on peut aller voir ?

— Si vous avez une plainte à formuler, adressez-vous à M. Y, le directeur de l’UFR ou à Mme Z, la responsable des L1.

— (Vague de rire. Cf. la série Hélène et les garçons) M. Y [Le directeur de l’UFR], c’est qui celui- là ?!!!

— Nous, on a payé nos droits universitaire, on a le droit de rester là.

— D’abord, moi, je n’ai pas mis de bordel, comme vous dites, parce que d’abord, j’étais pas là !! j’étais à l’étranger et je peux le prouver ! Et puis les textes, je les ai même pas lus puisque je les ai pas eus (il s’agit de Mlle T. qui, le jour du contrôle, affirmait sereinement qu’elle était présente en cours depuis début octobre mais aurait juste oublié de se signaler lors des appels.)

— (Re-vague de rire…) Nous, on va rester, on ne va pas se laisser faire (recherche du regard un soutien dans la salle).

— Et elle ? Pourquoi vous la renvoyez pas ? Hein, c’est pas juste, pourquoi nous !! (l’étudiante soit disant coupable est arrivée très discrètement en retard).

— C’est qui ces deux-là qui nous regardent ? — C’est pas vrai que c’est pas juste ? — Hein, c’est pas vrai ? — Pourquoi nous ?
Une des étudiantes interpellées : — Cela n’a rien de comparable…
Un étudiant me suggère de faire appel à la sécurité, je lui réponds qu’il n’est pas dans la tradition universitaire de demander aux appariteurs de se transformer en gorilles.
— On a le droit d’avoir des difficultés, il faut comprendre qu’on peut avoir des difficultés. On va faire signer une pétition.

— À l’école primaire, j’avais des 3 et pourtant j’ai eu mon bac… j’ai jamais vu ça !! J’ai le droit d’avoir des cours et d’avoir ma bourse, je l’ai eu mon bac !

— On va faire quelque chose ! C’est incroyable, je vais pas me laisser faire je vais porter plainte à la police (sic). Nous, on a payé, je veux qu’on me rembourse !
Enfin, au bout de vingt minutes, faute d’écho.

— Bon on se casse, on va pas laisser ça comme ça, c’est trop fort !! Vous allez voir !!! »
« Dans les dix minutes qui ont suivi, j’ai dû encore renvoyer provisoirement quatre étudiantes satellites qui s’agitaient. »

Le mardi 14 novembre (autre TD atelier de lecture) 13h30-15h


« Le cours est très chargé mais l’ambiance reste acceptable ; cependant, M. X entend faire respecter l’ordre
.

Il apparaît en cours pour la première fois le 26 octobre. La salle étant pleine à craquer, il lance un regard circulaire de désapprobation puis s’installe tranquillement à ma table située en retrait. Debout, je lui demande d’avoir l’obligeance de me laisser la table et de prendre une chaise. »

« — Alors, moi, je n’ai pas de table ?

— Je suis désolée, mais je n’ai pas le moyen d’agrandir cette salle.

— Pourquoi, moi, je dois me déplacer ?

— (Avec le sourire et très doucement) Il y a à cela trois raisons : je suis une femme, ainsi le veut la courtoisie ; je suis nettement plus âgée, je nécessite plus de confort ; enfin j’ai l’outrecuidance d’enseigner et j’ai le privilège de mon statut.

— Dans ce cas, je vais partir…

— Ce n’est pas votre intérêt, il y aura un contrôle dans peu de temps.
Il est donc resté a pris une chaise et je l’ai installé en souriant à une table face à deux étudiantes.
M. X n’est pas venu le jour du contrôle (il est donc défaillant). Il réapparait ce mardi 13 novembre avec retard, s’installe bruyamment.

— Vous pourriez arriver plus gentiment. (Ma remarque l’irrite, il repousse d’un air dégouté un gobelet à café vide. Tandis que j’évoque le cours de la veille, il s’exclame) : — Vous, vous n’êtes pas ici pour raconter votre vie, on s’en fout de vos salades et de vos histoires !!! Cette connerie ; Vous êtes là pour nous faire cours et puis c’est tout…
(Je le prie de sortir en lui rappelant le premier incident). — Je m’en fous, de toute façon je suis inscris en terminal, j’en ai rien à foutre. (Il sort en claquant violemment la porte.) »
« J’ai ainsi quelques occasions de me distraire tout en plaignant les chargés de cours et le personnel administratif dont le statut professionnel est plus fragile que le mien. Je vous rappelle que, selon Mme Y [la responsable des L1], il y aurait eu des plaintes d’historiens concernant des étudiants en sociologie.
N’ayant pas de conclusion, je ne peux que souhaiter pouvoir vous épargner la lecture de l’épisode 3 de Disney-Université.
Bien amicalement
, »

Épisode 3 : L’haleine du dragon


« Cher collègue,

Le cours du lundi (13h30-15h) s’est déroulé très normalement malgré l’exclusion d’une étudiante (walkman sur les oreilles, séance maquillage et refus de donner son nom). Le mardi 20 novembre au matin, j’avais cours d’enquête en L2, quand vers 11h30 un jet de gaz lacrymogène est venu rappeler la souffrance des étudiants mal orientés. Il a suffi d’aérer. Personne n’a vu le responsable de cette haleine fétide, mais je suppute un lien avec la présence de certains exclus du lundi que j’ai croisés à 10h30 dans l’ascenseur.
Bien amicalement. »

Épisode 4 : Vous allez voir !

« Cher collègue,

Je vous précise par mail ce dont je vous ai parlé lundi 3 décembre, ma boîte aux lettres a été fracturée, mon courrier dérobé ; joyeuse ambiance. »


Réussite des étudiants en licence selon leur série de baccalauréat et leur mention au baccalauréat.

Cette enquête repose sur un suivi de cohorte d’étudiants entrés en 2009 dans cette même université. J’ai retenu trois filières : sociologie, administration économique et sociale et histoire. On compare les étudiants diplômés en 2012 à ceux inscrits trois ans plus tôt dans le même cursus. Une telle enquête ne prend pas en considération les réorientations, ni les étudiants qui ont mis plus de trois ans à obtenir leur licence. Elle ne prend donc pas en considération tous les licenciés de 2012, mais seulement, parmi eux, ceux qui s’étaient inscrits en première année trois ans plus tôt dans cette université. (Les données fournies comportent aussi des éléments sur l’ensemble des licenciés 2012, mais on ne connait plus alors leur parcours ; je ne les ai donc pas retenus dans cette brève note).
Les résultats sont tout aussi édifiants que la chronique précédente. Le taux global de réussite en trois ans est de 17 % en sociologie, de 21 % en AES et de 31 % en histoire. Ce taux apparaît corrélé avec la part des bacheliers généraux parmi les inscrits 2009. In fine, nous ne diplômons en trois ans quasi-exclusivement des bacheliers généraux 86 % en sociologie, 90 % en AES, 91 % en histoire. Mais surtout, pour les trois filières, le taux de diplômés en trois ans parmi les bacheliers professionnels est absolument nul.
Très naturellement, la mention au baccalauréat constitue la seconde variable explicative de la réussite. Le taux de réussite croît avec la mention. Toutefois, en raison de la faiblesse des effectifs concernés, elle ne peut être considérée que pour les titulaires d’un baccalauréat économique et social.

Télécharger ici les tableaux :

Word - 167 ko

Conclusion : politique de la jeunesse et politique universitaire

Ces données mises en regard conduisent à une réflexion analogue à celle qui porte sur les problèmes de « sécurité » dans les banlieues. On peut se contenter de dénoncer les éléments « perturbateurs », minoritaires et penser en conséquence que la solution serait sécuritaire : plus de policiers ou d’appariteurs. Mais les données statistiques nous imposent de comprendre le problème autrement. Les « minorités agissantes » constituent la manifestation apparente d’un malaise social plus général.

En effet, les résultats statistiques montrent que les étudiants arrivés à l’université sans la formation préalable nécessaire n’ont tout simplement aucune chance d’obtenir leur licence. Leur révolte n’est donc pas infondée. Mais la réponse actuellement donnée à ce problème est absurde. Il faudrait mieux encadrer ces étudiants et leur faciliter l’obtention des diplômes. Cette politique est à l’œuvre depuis vingt-cinq ans et a conduit à une dégradation continue des exigences académiques sans que pour autant le taux de réussite s’améliore. On a donc déplacé le problème, initialement limité au DEUG, à l’ensemble du cursus, avec des taux d’échec consternants, y compris au niveau du master.

Il faut donc entendre ce que disent les perturbateurs, étonnant écho du discours des responsables politiques comme des responsables universitaires :

  • « Nous, on a payé nos droits universitaires, on a le droit de rester là. »
  • « On a le droit d’avoir des difficultés, il faut comprendre qu’on peut avoir des difficultés. On va faire signer une pétition. »
  • « À l’école primaire, j’avais des 3 et pourtant j’ai eu mon bac… j’ai jamais vu ça !! J’ai le droit d’avoir des cours et d’avoir ma bourse, je l’ai eu mon bac ! »
  • « On va faire quelque chose ! C’est incroyable, je vais pas me laisser faire, je vais porter plainte à la police [sic]. Nous on a payé, je veux qu’on me rembourse ! »
  • « Vous, vous n’êtes pas ici pour raconter votre vie, on s’en fout de vos salades et de vos histoires !!! Cette connerie ; Vous êtes là pour nous faire cours et puis c’est tout… »

Ils expriment un « droit », celui d’utiliser l’université comme l’espace social qui leur est accordé au motif de la réussite au baccalauréat (comme d’autres disposent des halls d’immeubles). Mieux, ils ont payé ce service, pas seulement de leur personne (le bac), mais aussi de leur poche (les droits d’inscription). L’enseignant est donc à leur service, non pour les former, encore moins pour les diplômer (ils sont sans espoir en la matière), mais pour occuper leur temps. Tout ceci est bien conforme au rôle que la société française assigne à ses universités. Comment s’étonner d’en voir le reflet dans le discours de cette jeunesse sans espoir ?

On a, depuis près de quarante ans, depuis que le chômage a commencé à croître, utilisé l’université française comme instrument de politique sociale. C’était une grave erreur, dont on n’a pas immédiatement mesuré les conséquences, tant on était convaincu du caractère conjoncturel de la situation sur le marché de l’emploi. Le résultat en a été le développement de formations d’enseignement supérieur sélectives extra-universitaires, qui ont fait de l’université la « voiture-balai » du dispositif [1]. Cette politique de Gribouille a paradoxalement bénéficié du soutien du corps universitaire car, dans un premier temps tout au moins, elle a conduit à une augmentation considérable des effectifs étudiants, et, en conséquence, des postes universitaires. Quand les flux de bacheliers ont cessé de croître, au milieu des années 1990, les universités ont vu leurs effectifs chuter. C’est alors que la crise universitaire s’est manifestée de façon ouverte, avec, comme symptôme de celle-ci, le mouvement du corps enseignant de 2009. Depuis 2009, les effectifs ont recommencé à croître dans les universités françaises. Le ministère a voulu faire croire à un retournement de tendance due à la LRU qui aurait redonné de l’attrait aux universités françaises. La réalité était plus crue : la remontée rapide du chômage drainait vers les universités un public en déshérence, celui-là même qui nous est décrit dans la chronique ci-dessus.

Il faut prendre au sérieux la demande de cette jeunesse et penser aux modalités de son accès à l’emploi à moyen terme, et, à court terme, à l’autonomie minimale financière et sociale. Mais il est plus que temps de dire que l’université ne saurait être l’instrument d’une telle politique. Ce subterfuge a pu faire illusion un temps. Il a arrangé tout le monde. Les uns et les autres ont « fait avec », se masquant la montée des périls, pourtant de plus en plus manifestes. Mais on a manifestement atteint aujourd’hui un niveau de tension maximal. Faudra-t-il des drames pour que l’on se décide à changer de politique et à s’interroger sur le sens et la mission d’une université publique dans un grand pays démocratique ?

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

// Article publié le 17 décembre 2012 Pour citer cet article : François Vatin, « L’université française, ses perturbations et ses perturbateurs », Revue du MAUSS permanente, 17 décembre 2012 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?L-universite-francaise-ses
Notes

[1François Vatin, « Expansion et crise de l’université française. Essai d’interprétation historique et statistique », Commentaire, n° 139, automne 2012, p. 823-838.