Jacques Ellul ou l’impasse de la technique

Pourquoi Jacques Ellul, l’un des principaux penseurs de la technique, précurseur de la décroissance, français, reste-t-il somme toute si mal connu, et notamment en France ? Sans doute, conclut J-P. Jézéquel au terme d’un exposé très éclairant de sa doctrine, parce que cette critique du règne de la technique s’inscrit dans une perspective en dernière instance théologique. Reste à le reprendre en des termes purement laïques. A.C.

Jacques Ellul est un des penseurs français les plus considérables de la seconde moitié du vingtième siècle. C’est aussi l’un des plus méconnus ; méconnu, mais pas tout à fait inconnu. Cette affirmation quelque peu péremptoire repose sur le constat de son travail précurseur, original et visionnaire consacré au phénomène technique dans nos sociétés. On peut dire que, chaque jour, l’actualité économique, socio-politique ou climatique fournit des illustrations de la pertinence de ses analyses prémonitoires. Sans être complètement ignorées, ses analyses sont soit reprises de façon édulcorée dans le meilleur des cas (et sans identification de l’appellation d’origine), soit déformées. La marginalisation de l’œuvre d’Ellul a manifestement plusieurs causes, qu’il est toujours facile d’identifier après coup, mais qu’il aurait été plus difficile de prévoir à l’orée d’une carrière qui s’annonçait brillante.
Indécrottablement provincial, attaché farouchement à sa maison de Pessac et à l’Université de Bordeaux où il enseignait, Ellul s’est toujours refusé de « monter à Paris ». A une époque, des années 50 aux années 70, où existentialisme, marxisme et structuralisme étaient de mode, Ellul a toujours manifesté la plus grande réserve à l’égard de ces mouvements de pensée ; même si son attitude à l’égard de Marx était beaucoup plus complexe comme on sera amené à le voir. Engagé dans la mouvance religieuse du protestantisme, il y était plus craint que soutenu, car là aussi, il s’est révélé trop peu consensuel, en combat ouvert avec la tendance dominante « progressiste » du moment. Ces explications sont pourtant insuffisantes. Elles ne peuvent ainsi expliquer que la mouvance écologique actuelle ignore pratiquement Ellul, alors que son questionnement sur la technique éclaire crûment les graves problèmes environnementaux du moment. S’il est une œuvre, en français, sur laquelle devraient pouvoir s’appuyer naturellement les mouvements écologistes, c’est bien celle de Jacques Ellul.
L’objectif du présent article est de démontrer que l’absence de référence à l’œuvre d’Ellul dans la compréhension de la société d’aujourd’hui tient fondamentalement à son contenu même et à l’impasse à laquelle conduisaient ses conceptions sur l’action de l’homme dans le monde ; ses positions philosophiques serait-on tenté d’écrire, un qualificatif qu’il aurait sûrement réfuté tant il refusait de se considérer comme un philosophe. Ellul avait voulu établir une cloison entre son œuvre « laïque », où la problématique de la technique joue un rôle central, et son œuvre à caractère religieux et théologique [1]. Les réponses à son travail laïque se trouvent dans ses convictions religieuses, ce qui en limite d’autant la portée. Souvent la problématique d’un ouvrage sociologique trouve son pendant dans un livre théologique ; ainsi l’Éthique de la liberté [2]est le contrepoint théologique des livres sur la technique.

La technique : une question centrale, une analyse incontournable

Au cœur d’une production éditoriale prolifique qui comprend une cinquantaine d’ouvrage, Ellul a publié trois ouvrages consacrés exclusivement à la technique.
La technique ou l’enjeu du siècle [3], écrit dès 1950 mais publié seulement quatre ans plus tard est l’ouvrage fondateur. Le système technicien [4] sorti en 1977 systématise sa pensée sur le phénomène. En 1988, le bluff technologique [5] actualise ses réflexions avec en particulier de longs développements sur la généralisation de l’informatique. Il n’est pas question de résumer ici un travail qui s’étale sur les quelque 1220 pages que totalisent ces trois ouvrages, sans compter les articles consacrés directement ou indirectement à ce sujet ni le cours enseigné à l’IEP de Bordeaux tout au long de sa carrière universitaire. Il s’agit d’abord de retracer l’originalité de ses analyses et la permanence de leur portée.

Pour Ellul, la technique ne se définit pas par une accumulation de machines. Il se distingue en cela d’un précédent observateur du phénomène technique, Lewis Mumford [6]. La technique a un rapport étroit avec la rationalité : c’est la recherche du moyen le plus efficace dans tous les domaines. Le développement technique s’exprime donc autant dans le domaine matériel que dans l’immatériel, en particulier dans le domaine de l’organisation sociale. A partir de cette définition large, Ellul a longuement analysé les caractères de la technique. D’abord, la technique est devenue un phénomène autonome : autonomie par rapport à l’économique, le politique, le culturel, la morale et, en fin de compte, autonomie par rapport à l’homme lui-même. Il y a une automaticité du progrès technique : une avancée dans tel domaine en provoque inéluctablement une autre dans un domaine voisin ou plus éloigné. Il s’opère une dissolution des fins (assignables par une collectivité humaine) dans les moyens de la technique : « la technique se développe parce qu’elle se développe » [7]. Cette confusion des moyens et des fins est un des points-clé de l’analyse. La technique est devenue globale, universelle. Cette extension de la technique concerne l’ensemble des domaines d’activités de l’homme ainsi que l’ensemble des sociétés [8]. Ellul a été souvent classé, à tort, dans les technophobes, source de contresens majeur sur ses analyses,. Pour lui, la technique n’est ni bonne, ni mauvaise ; elle est ambivalente. On ne peut dissocier ses effets positifs des effets négatifs, ses effets prévus de ses effets imprévus. Mais surtout, la technique n’est pas neutre : ce n’est pas l’usage qui va être fait de telle ou telle technique qui en définit la caractéristique pour la communauté humaine. Une technique se définit par sa « notice d’utilisation » que l’usager va respecter ou ne pas respecter. Une technique ne peut être utilisée que selon ses propres règles. En retour, elle exige une indispensable conformité du comportement humain à son mode d’emploi. Combien d’accidents d’avions, par exemple, ont pour origine une « erreur humaine ». Enfin, une innovation technique provoque en général des effets indésirables et malencontreux. La seule voie pour résoudre le problème sera, dans le registre de la technique, la recherche d’une autre innovation technique. Ellul énonce la règle : à difficulté technique, remède technique. Cette course sans fin entre maux et remèdes apportés par la technique contribue à cet auto-accroissement déjà signalé du phénomène technicien. Au bout du compte, la technique soulève plus de problèmes qu’elle n’en résout. Ces problèmes sont de plus en plus inextricables, car ils se posent de plus en plus tardivement à la conscience collective, alors qu’ils sont de plus en plus massifs en raison de l’universalité déjà signalée du phénomène [9]. On peut illustrer ces thèses par l’exemple des farines animales aussi bien que par celui de l’amiante, par les problèmes liés à l’énergie nucléaire ou par les dérèglements climatiques consécutifs à l’accroissement du dioxyde de carbone ; la liste pourrait devenir rapidement fastidieuse. Comprendre l’impuissance de la collectivité humaine face à des problèmes susceptibles de mettre en jeu sa survie même ne peut se faire sérieusement sans en passer par les analyses d’Ellul.
A partir de la fin des années soixante, Ellul va développer le concept de « système technicien » qui fournira le titre de son deuxième ouvrage sur le sujet, en 1977. Le développement et l’interaction des techniques entre elles font émerger un tout organisé, le système technicien, qui conditionne la société dans son entier. Décédé en 1994 Jacques Ellul n’a pu assister à l’extension à la planète entière de la « toile » Internet que ses écrits avaient largement anticipée.

Comprendre la démarche d’Ellul

Ce ne sont pas les « dégâts » de la technique, ou les gaspillages qu’elle occasionne, qui intèressent Ellul, même s’il les évoquent régulièrement dans ses démonstrations. C’est la centralité du phénomène technique, sa fonction déterminante, dans notre société qu’il a voulu mettre en évidence. A plusieurs reprises, Ellul s’est expliqué sur sa démarche :
La question que nous nous étions posés à l’époque avec Bernard Charbonneau [10] […] était la suivante : si Marx revenait aujourd’hui, quel phénomène retiendrait-il pour caractériser notre société ? Nous étions convaincus que ce ne serait plus ni le capital ni le capitalisme, mais le développement de la technique, le phénomène de la croissance technicienne [11].
Le parallélisme entre les deux démarches est beaucoup plus important que ne le laisserait supposer un regard rapide sur la biographie d’Ellul. Il est un grand lecteur, un grand admirateur de Marx et a enseigné pendant une trentaine d’années la pensée marxiste à ses élèves de l’IEP de Bordeaux [12]. On relève de nombreuses références à Marx et aux penseurs marxistes qui lui ont succédé dans nombre de ses ouvrages [13].
Dans son approche du paramètre technique Ellul fait preuve d’une grande fidélité au système de pensée de Marx. La technique remplace, terme à terme, le rôle joué par les forces de production dans la description marxiste de la société. Elle en est le facteur d’évolution déterminant. Non sans malice, Ellul aimait rappeler cette réflexion de Marx selon laquelle le moulin à bras avait engendré le féodalisme et la machine à vapeur le capitalisme. Ellul amende Marx sur une des points essentiels de sa théorie. Ce n’est pas l’accumulation de travail (le travail lui même étant considéré, dans la théorie marxiste de la valeur, de façon indifférenciée quel que soit son niveau de technicité) qui est source de richesse pour un système économique et pour la société toute entière. C’est l’innovation technique qui engendre l’enrichissement dans les sociétés « post-industrielles » ; tout dépend donc de la capacité à encourager l’émergence d’idées nouvelles, leur circulation et les opportunités de leur mise en application [14].
Mais, le point le plus essentiel dans ce parallélisme entre Ellul et Marx est certainement celui de l’aliénation. La problématique de l’aliénation chez Marx fait l’objet d’un désaccord profond parmi ceux qui se veulent ses successeurs ou ses commentateurs. Ellul se situe dans la lignée des Lukacs, Rubel, Debord, pour lesquels l’aliénation n’est pas un péché de jeunesse de Marx, avec une nuance de taille : dans la société du vingtième siècle l’aliénation provient du système technicien et non plus du système économique. A la catégorie marxiste de « marchandise » se substitue celle d’ « objet technicisé » [15], beaucoup plus décisive pour expliquer la société d’aujourd’hui. Tout comme Marx reconnaissait des vertus positives au développement du capitalisme, et même sa nécessité historique, Ellul n’hésite pas à évoquer les bienfaits apportés par le progrès technique. Simplement, le développement des technique a obéré la liberté d’action de l’homme, et plus gravement encore sa liberté de jugement. Le « moi » (le sujet, la personne) se construit entre la liberté (le choix, les possibles) et les nécessités, les contraintes. Ce jeu dialectique est détruit par la technique : « tout est possible, ce qui revient à dire, rien n’est possible » [16]. L’œuvre d’Ellul doit d’abord être entendue comme un plaidoyer pour une reconquête de la liberté perdue par l’asservissement à la technique : « la technique ne sert pas l’homme, c’est l’homme qui sert la technique ». A la dénonciation de l’accumulation du capital par Marx fait écho la dénonciation de l’accumulation technique par Ellul.
Face au système technicien qui engendre la servitude de l’homme, Ellul appelle de ses vœux une révolution –et non pas des réformes- au même titre que Marx ne voyait d’issue que dans la révolution pour sortir du système capitaliste. Dans ses trois ouvrages consacrés à la révolution, Ellul a longuement expliqué que la conception marxiste de la révolution, quelles qu’en soit les variantes, ne pouvait plus répondre au défi posé à l’humanité par la technique. Toute révolution réalisée au nom des idéaux se réclamant de Marx finissait toujours par succomber à l’universalisme de la technique ; que l’on pense au slogan de Lénine : « le communisme c’est les soviets plus l’électricité ». Par quoi alors remplacer la révolution socialiste ou communiste, victime d’obsolescence ? C’est un point crucial que nous allons aborder plus loin.

On reste donc confondu par l’écart entre la puissance d’analyse « elullienne » de la technique et de ses caractéristiques et son absence dans les débats d’aujourd’hui, alors que les problèmes soulevés par le phénomène sont encore plus importants que de son vivant et beaucoup plus présents dans le discours public comme dans les préoccupations quotidiennes des gens.

Heidegger et Ellul, un vrai parallélisme

La réflexion d’Ellul est restée, pour nombre d’intellectuels -surtout français-, dans l’ombre de celle de Heidegger sur le même sujet ; on peut ajouter que cette ombre portée s’est même épaissie avec les années. Pour rendre justice à ces deux penseurs il convient de rapprocher, sans les confondre, leurs réflexions sur la technique [17]. Ellul a rédigé son ouvrage précurseur sur la technique vers 1950. A l’époque, il n’avait sûrement pas lu Heidegger, d’une part parce que « la philosophie ne l’intéressait pas » selon une affirmation maintes fois répétée, et d’autre part le texte maître de Heidegger sur la technique, La question de la technique, est paru en 1954 et publié en français en 1958 seulement. Inversement, il est peu crédible que Heidegger ait lu, même tardivement, la moindre ligne de Jacques Ellul [18]. Or il faut bien constater l’étrange parallélisme entre deux démarches situées chacune dans leur sphère propre. La réflexion de Heidegger s’inscrit dans sa philosophie globale de l’être : celle-ci est fondée sur la distinction entre l’être –racine fondamentale et dissimulée de toute chose, de tout étant- et l’étant –réalité à l’existence empirique-. Cette recherche du sens de l’être exprime la volonté de Heidegger de renouer avec la philosophie grecque (pré-socratique essentiellement) et de dépasser 24 siècles de philosophie occidentale. Pour lui, l’histoire de la philosophie et de la métaphysique, depuis Aristote et Platon, est marquée par l’oubli de la recherche de l’être au profit d’une réflexion exclusive sur l’étant.

A l’origine de la technique se trouve la pensée scientifique, la pensée rationnelle, la pensée « calculante ». Dans la technique moderne, l’important ce ne sont pas les machines et les appareils techniques, mais l’essence de la technique. L’essence de la technique est le Ge-stell . Ce concept heideggerien est traduit par « arraisonnement ». La technique arraisonne la nature, elle met la nature « à la raison », en demeure de « donner sa raison ». Il s’agit d’un mode de « dévoilement » :
Le dévoilement qui régit la technique moderne est une pro-vocation par laquelle la nature est mise en demeure de livrer une énergie qui puisse comme telle être extraite et accumulée. […] Ce qui se réalise ainsi est partout commis à être sur le champ au lieu voulu, et à s’y trouver de telle façon qu’il puisse être commis à une commission ultérieure[…]
Obtenir, transformer, accumuler, répartir, commuer sont des modes de dévoilement. [19]
Dans un langage moins heideggerien et plus sociologique, on pourrait remplacer commettre et commission par exploiter et exploitation. Ce qui est commis entre dans la catégorie de Bestand. Ce mot allemand signifie ordinairement stock, ou ce qui est stable ; les traducteurs français de Heidegger ont adopté le mot « fonds ». En d’autres termes, on pourrait dire que la nature entière est exploitée en vue d’une finalité strictement utilitaire. Les produits techniques sont différents des objets traditionnels dans les civilisations précédentes : ils sont dépendants (définis uniquement par leur utilisation), ils ont perdu leur « objectivité ». Le danger pour l’homme est d’être saisi lui aussi par cet arraisonnement et de s’intégrer au Bestand.
Notre attachement aux choses techniques est maintenant devenu si fort que nous sommes, à notre insu, devenus leurs esclaves. [20]
Quand on interprète la technique du point de vue du dévoilement (essentiel aux yeux de Heidegger), elle est ambivalente. Elle présente un danger extrême. La science et la technique offrent une forme particulière de dévoilement qui exclut toutes les autres. L’arraisonnement par la technique occulte un dévoilement plus originel de la nature et de l’étant de l’homme (l’homme concret) et l‘éloigne d’une « vérité plus initiale ». L’homme n’oublie plus seulement l’être en se consacrant à l’étant (ce qui pour Heidegger est l’objet de la philosophie classique), mais il « oublie qu’il oublie ». Avec l’essor de la technique, le seul dévoilement qui progresse est celui du « commettre », de l’exploitation. Là réside le danger pour la destinée humaine. Mais à mesure que ce danger croît, Heidegger perçoit les chemins qui vont nous sauver : la méditation, la redécouverte de l’art et en particulier la parole du poète à laquelle il attribue un rôle essentiel dans le dévoilement de l’être.

A condition de dépasser le vocabulaire propre à Heidegger, il est loisible de trouver des convergences importantes avec la démarche d’Ellul. Pour Heidegger ce ne sont pas les instruments techniques, ni même les dégâts qu’ils provoquent, qui sont essentiels. L’important pour comprendre la technique c’est d’appréhender son essence. De son côté, Ellul met bien l’accent sur le système technicien qui transcende chaque appareil ou chaque domaine technique. Le ressort de la technique est l’efficacité dont on peut dire qu’elle est le fruit d’un calcul pour faire le lien avec la terminologie du philosophe. Le caractère totalisant de la technique est exprimé par les deux auteurs. Le reproche fondamental qu’Ellul adresse à la technique est celui d’entraver la liberté de l’homme ; il aurait pu écrire la phrase ci-dessus où Heidegger déplore l’asservissement des humains par la technique. Face à ce danger, Ellul souhaite l’avènement d’un « homme capable d’utiliser les techniques et en même temps de pas être utilisé par elles, de ne pas être intégré, de ne pas être entièrement subordonné aux techniques » [21]. Illustration concrète : Ellul s’est toujours interdit l’usage de l’automobile. On retrouve chez Heidegger cette idée de mise à distance de la technique.
Nous pouvons faire usage des objets techniques comme il faut qu’on en use. Mais nous pouvons en même temps les laisser à eux-mêmes comme ne nous atteignant pas dans ce que nous avons de plus intime et de plus propre. Nous pouvons dire « oui » à l’emploi inévitable des objets techniques et nous pouvons en même temps lui dire « non » […]Nous admettons les objets techniques dans notre monde quotidien et en même temps nous les laissons dehors. [22]
Par contre les deux penseurs ne sont pas d’accord sur le moyen qu’a l’homme de se sauver de l’emprise totale de la technique. Pour Ellul c’est la seule foi chrétienne qui peut sauver :
[…] parce que l’espérance est au cœur de la vérité chrétienne, je réponds simplement : « ce n’est pas obligé qu’il en soit toujours ainsi ». Nous pouvons commencer à vivre cette réalité nouvelle [la révolution qu’il prône]. L’homme chrétien peut devenir le levier. [23]
Pour Heidegger c’est la pensée méditante guidée en particulier par la parole du poète qui peut sauver. La référence insistante aux vers de Hölderlin : « Mais là où est le danger, là aussi croît ce qui sauve » tient lieu en quelque sorte de démonstration. Pour Heidegger cette pensé méditante se situe hors de toute référence chrétienne ou croyance en un salut divin quelconque. Pourtant, Heidegger et Ellul se rejoignent encore sur l’importance de la parole dans le retour à une humanité authentique. Pour le philosophe, le poète est « l’ami qui porte au langage la maison du monde en vue de la rendre habitable » [24]. Dans La parole humiliée, Ellul plaide pour une réconciliation entre la parole et la vie, la société contemporaine se caractérisant par sa « haine de la parole » (de la parole vraie s’entend) conséquence de l’idolâtrie technicienne [25]. Il ne s’agit pas d’établir des correspondances artificielles entre les propos de ces deux auteurs, mais de bien déceler leurs convergences de vue sur le phénomène technicien, y compris sur l’illusion à vouloir maîtriser la technique « de l’intérieur » par une simple réflexion sur les bons et les mauvais usages. Il y a certes autour de ces questions des divergences entre eux, en particulier sur le rapport de l’art et de la technique dans la société contemporaine, mais elles paraissent secondaires pour notre propos.
Sans vouloir établir de hiérarchie entre deux pensées, si différentes à tous points de vue, il faut cependant admettre que, pour la compréhension des mécanismes fondamentaux de la technique dans notre société, les écrits d’Ellul sont plus éclairants que ceux de Heidegger dont ce n’était d’ailleurs pas l’objectif. A certains égards, l’analyse des différents éléments du système technicien pourrait apparaître à Heidegger comme une concession à la « pensée calculante ». Mais la différence la plus irréductible a trait à leurs démarches respectives. Chez Heidegger la question de la technique se pose, et ne se pose que, dans le cadre d’une ontologie. La question ontologique est résolue pour Ellul dans la révélation de l’homme en Jésus Christ ; ce qu’il recherche ce sont les déterminants de la société contemporaine, ses mécanismes qui, dans leur contingence historique, font obstacle à la transparence de l’homme à lui-même.

Une zone d’ombre : les rapports entre l’économie et la technique

Si à ses yeux le concept de « facteur déterminant » peut faire l’objet de critiques et doit être employé avec des précautions méthodologiques détaillées [26], il ne fait aucun doute pour Ellul que la société contemporaine s’explique par un facteur déterminant : la technique. Ce qu’Ellul reproche à Marx c’est une vision trans-historique, universellement valable, du facteur déterminant avec la production économique. Il faut bien distinguer le facteur technique du facteur économique ce que refusent les marxistes de stricte obédience.
Aussi longtemps que l’on n’aura pas étudié le phénomène technique en dehors de ses implications économiques et des problèmes de système économique ou de lutte de classe, on se condamne à ne rien comprendre de la société contemporaine (et par conséquent à ne rien pouvoir faire non plus comme action révolutionnaire !). [27]
Les techniques (au pluriel) sont le moteur de l’économie ainsi que Marx l’avait observé. Simplement les techniques n’influencent pas seulement la sphère de la production ; c’est l’ensemble de la vie économique et sociale qui est conditionné par des techniques d’organisation de l’économie. Il s’est formé une « technique économique », méthode de connaissance et d’action [28]. En restant fidèle aux concepts de Marx, Ellul déclasse l’économie au rang de superstructure, la véritable infrastructure étant maintenant la technique. Cette dernière, insistons encore sur cet aspect, comprend tout une dimension immatérielle d’organisation sociale et de conditionnement humain. Elle constitue le fondement de toute croissance économique. En donnant la priorité au facteur technique, on n’oserait dire qu’Ellul a remis Marx sur ses pieds…
Mais la question qui se pose est celle de la légitimité et de la pertinence d’un tel déterminisme. Remplacer un déterminisme marxiste fondé sur l’économie par un déterminisme ellulien fondé sur la technique ne revient-il pas à tomber dans des erreurs symétriques ? Et surtout, cela peut-il rendre compte des rapports étroits et complexes qu’entretiennent économie et technique ? Il est difficile de distinguer abruptement la dimension purement technique (mue par sa logique d’efficacité à remplir une fonction) de son contexte économico-financier [29]. Il n’y a pas de technicien sans investisseur (l’inverse étant aussi vrai) et la motivation de ce dernier n’est pas exactement la performance de l’outil mais son rendement financier.
Ellul reste victime d’un dogme marxiste, celui de la présence d’un facteur déterminant dans l’évolution des sociétés. Il a critiqué Marx, mais pour la société occidentale de la deuxième moitié du vingtième siècle il considérait que la théorie du facteur déterminant s’appliquait parfaitement et que celui-ci était la technique. C’est cette obstination à trouver une détermination de dernière instance qui pose problème. Ellul a mis en évidence le rôle de la technique dans nos sociétés, mais ce facteur ne peut être complètement désencastré des autres et en premier lieu du facteur économique. Seule la prise en compte du jeu mutuel des différents facteurs entre eux permet une analyse satisfaisante, sachant que le poids des uns et des autres est variable selon les situations et selon les moments. Les avatars de l’avion supersonique Concorde pourraient illustrer cette interaction de différents facteurs : technique, économique et politique. Une approche plus complexe des choses, fondée sur la rétroaction des différents facteurs, n’aurait pourtant pas affaibli la force de l’analyse ellulienne de la technique. Alors pourquoi Ellul s’est en quelque sorte enfermé dans un déterminisme mécanique, d’un autre âge serait-on tenté de dire ?

La technique, manifestation de domination

A travers l’emprise de la technique, Ellul vise une pulsion de l’homme qui se concrétise par l’intermédiaire de celle-là : c’est la pulsion de puissance, de domination. Au début du Système technicien il écrit :
[…] la Technique est puissance, faite d’instruments de puissance et produit par conséquent des phénomènes et des structures de puissance, ce qui veut dire de domination.
C’est le seul passage dans la trilogie des livres sur la technique où Ellul assimile explicitement technique et recherche de puissance. Par contre, dès que l’on entre dans ses ouvrages théologiques, l’équivalence technique et puissance, ou domination, est largement évoquée et c’est à ce titre que la technique est mise en cause. La volonté exprimée par l’homme, à travers tant le facteur technique que l’économique et le politique, de façonner le monde est constamment stigmatisée par Ellul. Il ne s’agit plus de la proscription d’un phénomène qui s’avère nuisible –globalement et à plus ou moins long terme- pour la société ; il s’agit bien d’une condamnation au nom de la foi chrétienne (ou de l’interprétation qu’il en donne). Dans Politique de Dieu, politiques de l’homme [30], il précise ainsi sa pensée :
Dieu permet tout le délire dionysiaque et l’entreprise de la Tour de Babel ( ce qui concerne aussi la science, la technique, la politique…) parce qu’il respecte l’indépendance de l’homme. Mais Il le juge et brusquement les brise au moment qu’il trouve opportun. Le problème n’est pas les massacres, le gaspillage de la nature, etc. mais c’est l’attaque contre le Seigneur. Le vrai choix, la vraie responsabilité de l’homme c’est de comprendre que tout ce que Dieu permet n’est en réalité pas possible dans le bien et la vérité de Dieu. L’action sociale (politique, économique ou technique) est finalement la plus criante manifestation de la prétention de l’homme à dominer Dieu.
La formulation retranscrite ci-dessus est un peu raccourcie et simplifiée, mais le choix des termes d’Ellul est scrupuleusement respecté.
Parallèlement à ce procès instruit contre la volonté humaine de maîtriser le monde ainsi que son avenir, Ellul a plus d’une fois expliquée le référent à partir duquel il fallait juger la technique.
[…] si la technique est récupératrice, c’est à dire si tous les mouvements révolutionnaires sont finalement récupérés par elle, qu’est-ce qui peut lui échapper ? D’un point de vue humain, rien. Il faut donc une transcendance pour lui échapper. […] S’il existe un transcendant et que ce transcendant est celui qui s’est révélé en Jésus-Christ, celui qui est descendu vers nous, il n’est pas inclus dans notre système […] Cela nous donne le point de vue extérieur qui permet la critique du système. […] Seul le transcendant, dans le système technicien, garantit à l’homme une liberté et garantit pour la société une issue possible. […] Le Dieu biblique est avant tout un Dieu qui libère. [31]
Il répond aussi à ceux qui accusent son analyse d’un pessimisme sans issue. Cette aventure technicienne qui apparaît délirante et tragique débouche en définitive dans le Royaume de Dieu. C’est à nous de faire cette histoire et de la faire avec le courage que donnent l’espérance et la libération [qui nous ont été apportées par Jésus-Christ] [32].
Le pire contresens que l’on pourrait faire sur ce point de bascule entre son analyse sociologique et sa conviction chrétienne serait de croire qu’Ellul milite, plus ou moins implicitement, pour une sorte de société théocratique où les canons de la religion chrétienne fonderaient les principes organisateurs de la société. Dans l’ordre profane des choses, Ellul est un farouche partisan de la laïcité. Tout investissement de la religion dans les affaires du monde est une trahison ; une trahison illustrée par les avatars temporels de l’Église catholique romaine depuis l’Empereur Constantin ; une trahison parce que justement l’authentique foi chrétienne refuse la logique de domination qui est la caractéristique principale de l’organisation politique ou technique. Il ne saurait donc y avoir de morale chrétienne à imposer à l’organisation politique ou juridique de la société. La foi en Jésus Christ est ce qui sauve le croyant tout en guidant son action, mais de manière individuelle. On comprend alors la proximité d’Ellul avec la pensée anarchiste [33]. A la rigueur, l’investissement de l’individu pour changer l’ordre du monde pourra se faire au sein de petites communautés à caractère local. On retrouve la fameuse formule dont Ellul revendique la paternité : penser globalement, agir localement. Et l’action personnelle d’Ellul, en dehors de celle conduite dans l’Eglise réformée, s’est parfaitement inscrite dans ce programme : action militante dans un petit groupe personnaliste dans les années 30, engagement au sein d’une association locale de réinsertion de délinquants dans les années 60, prise de responsabilité dans l’association écologique militant contre l’aménagement du littoral aquitain dans les années 70…

Une aporie centrale

On touche ici au cœur du dilemme insoluble devant lequel nous met Jacques Ellul ; la technique est un phénomène universel qui accroît son emprise sur l’homme et contraint chaque jour plus fortement sa liberté. Le seul point de référence pour juger –et lutter contre- ces débordements de la technique, c’est la foi chrétienne. Mais cette foi qui reste un cheminement individuel ne permet pas une action collective, d’envergure nationale ou internationale, à l’échelle du phénomène, car ce serait s’engager dans une manifestation de puissance. En d’autres termes, face à la puissance (de la technique) seule l’impuissance vaut… On comprend mieux qu’Ellul ait pu apparaître à nombre de lecteurs a priori bien attentionnés comme quelqu’un qui s’arrêtait à une analyse pessimiste, voire désespérante, même si c’était fondamentalement faux… de son point de vue. L’encouragement à des actions locales, certes multiples mais limitées, pour sympathique que soit ce programme, ne semble pas à la hauteur du défi. Et au niveau individuel, que peuvent faire de ses analyses ceux qui n’ont pas la foi, ou pensent simplement que cette foi est insuffisante face aux menaces ? Ellul s’est défendu en se présentant comme celui qui brise les chaînes d’un prisonnier : il libère, mais il n’a pas à dire à la personne ainsi libérée quel doit être son chemin.
A la fin de mes livres, chaque lecteur est appelé à prendre ses initiatives et ses décisions propres et il se dit sûrement : « C’est bien embêtant, je ne vois pas lesquelles je pourrais prendre. » Il préfèrerait un dernier chapitre où on lui dirait : « Vvoilà ce qu’il faut penser et faire. » Ce dernier chapitre, je ne l’écrirai jamais. Mon éthique elle-même ne dit pas au chrétien : « Voilà ce qui est bien, voilà ce qui est mal. » C’est tout le contraire. « Vous êtes libérés, vous êtes appelés à être des hommes devant Dieu. Maintenant décidez par vous-même concrètement ce qu’il y a à faire !  » [34]
Si la technique est le danger majeur qui menace aussi dangereusement la liberté de l’homme, peut-on se contenter d’un « je vous ai montré le danger, débrouillez vous maintenant ! ». Un combat pour la liberté, un combat contre ce qui la corrompt absolument, s’inscrit forcément dans une dimension collective qui outrepasse le cadre communal ou de l’association du coin de la rue.. L’action locale ne peut être complètement déconnectée de l’action « globale », à plus forte raison si cette action globale est enlisée dans une inaction globale. Il ne faut pas se méprendre : ce constat d’impuissance s’applique en priorité aux programmes et pratiques des groupements et partis politiques, toutes tendances confondues. Ce n’est pas sans raison qu’Ellul a consacré tout un livre, L’illusion politique, [35] à l’impuissance du politique face à la logique du système technicien. Mais que vaut cet avertissement si, par avance, toute action politique, c’est à dire sur l’organisation et les choix collectifs d’une société, est condamnée au nom du refus de la puissance ? Il va bien falloir choisir une priorité entre deux manifestations de la puissance : le développement de la logique technicienne sans frein ou bien la possibilité de résistance et de contrôle par la sphère du politique en vertu de sa vocation d’organisation de la société.
La contradiction centrale tourne autour du concept de liberté. Comme on l’a vu, Ellul remet en cause le poids du système technicien au nom de la liberté humaine. Mais cette liberté se situe dans la proximité de Dieu, dans l’exemple de Jésus-Christ. Elle se situe donc dans une transcendance qui, par définition, s’impose à l’homme et bride d’autant son expression. Évoquant la science et la technique dans Sans feu ni lieu, Ellul explicite même cette limite à la liberté de l’homme :
Il s’agit des travaux de l’homme dans le monde matériel et intellectuel […] Jérusalem est là pour nous avertir : sitôt que l’homme prend possession de la justice et de la sainteté par son œuvre, nous devons nous apprêter à quitter cette œuvre, à l’abandonner à la colère, car elle est jugée [par Dieu]. [36]
La conclusion logique s’impose d’elle-même :
Ceux qui n’acceptent pas ce transcendant comme réalité dernière au-delà de notre connaissance et de notre expérience, doivent admettre qu’il n’y a aucun autre avenir que la fin technicienne, dans tous les sens de ce terme et la fin de l’humain dans le seul sens de l’élimination. [37]
Si l’on suit Ellul, la liberté de choix de l’humanité semble singulièrement restreinte : retrouver le chemin du Dieu chrétien ou se résigner à la disparition de l’humanité. Stricto sensu cette conception de la liberté est une négation de l’autonomie, c’est une hétéronomie. Face au dilemme auquel nous condamne Ellul, comment relever le défi, comment retrouver une liberté véritablement autonome, c’est-à-dire trouvant en elle-même ses propres déterminations et ses propres limites ?

Retrouver la liberté de choix et de décision collectifs sans l’aide d’Ellul

Pour prolonger cette réflexion à peine amorcée ici il faut donc chercher ailleurs.
Si une nouvelle culture humaine est créée, après une transformation radicale de la société existante, elle n’aura pas seulement à s’attaquer à la division du travail […]  ; elle ira de pair avec un bouleversement des significations établies, des cadres de rationalité, de la science des derniers siècles et de la technologie qui leur est homogène. [38]
Cornelius Castoriadis, l’auteur de ces propos, militait, comme Jacques Ellul, pour des changements radicaux dans le mode d’organisation de nos sociétés, pour une authentique révolution. Ses analyses recoupaient parfois celles d’Ellul, lequel a cité de nombreuses fois, et de manière élogieuse, ce penseur polyvalent qu’était Castoriadis. Il n’est pas innocent que la citation ci-dessus soit la conclusion d’un texte titré « Technique ». Castoriadis n’allait pas chercher la voie de la révolution dans la Révélation : il a consacré pratiquement les 20 dernières années de sa vie à creuser la question de la démocratie. La seule issue possible pour nos sociétés se trouvait pour lui dans un ressourcement aux fondements mêmes et aux principes, galvaudés entre temps, du concept de démocratie qui avait émergé vers le sixième et cinquième siècle avant Jésus-Christ dans la Grèce ancienne, essentiellement à Athènes. Il n’est pas question de donner ici ne serait-ce qu’un fugitif aperçu de l’œuvre colossale de Castoriadis dans ce registre [39]. Il s’agit simplement d’indiquer la voie qu’il envisageait pour sortir de l’impasse dans laquelle se fourvoie notre société et avec elle l’ensemble de la planète ; parce que cette voie nous semble plus praticable (ou moins impraticable si l’on préfère). Pour Castoriadis, la démocratie –qui n’a pas grand rapport avec les « pseudos-démocraties » contemporaines des régimes parlementaires représentatifs- est la solution trouvée par les hommes pour rendre la vie collective possible, face au chaos originel du monde et à l’absence d’une téléologie de son histoire. Il n’existe pas d’ordre transcendant, naturel ou surnaturel, auquel devrait se conformer les règles de vie en commun. La recherche d’autonomie de la société est la solution qu’ont trouvée les Grecs de l’Antiquité à travers l’invention de la démocratie : démocratie signifie étymologiquement le pouvoir du peuple. La démocratie permet à la collectivité de décider de son propre destin On relève l’écart avec Ellul pour qui cette prétention est une injure faite au Dieu chrétien. Le danger auquel est confrontée en permanence la démocratie est l’irresponsabilité et la démesure. La démocratie est le régime de l’autolimitation […] du risque historique [40]. Elle doit être capable de la recherche empirique du juste et de prudence. C’est pourquoi Castoriadis parlait de la nécessité de gérer la cité « en bon père de famille », expression surprenante dans la bouche d’un révolutionnaire avéré. La tentation de céder à la démesure, à la démagogie d’orateurs populistes est permanente et a d’ailleurs précipité la chute d’Athènes. Comment rendre possible cet idéal démocratique dans les conditions de vie de la société contemporaine : vaste programme ! Encore plus vaste et compliqué si l’on estime que tous les problèmes posés par le développement technique analysés par Ellul ont, pour y faire face de la manière la plus juste et la plus efficace, vocation à entrer dans le champ du débat public de la cité. Or, dans nos démocraties libérales depuis plus de deux siècles, l’activité économique et technique procède pour l’essentiel du domaine privé des citoyens ; on conçoit l’ampleur de la « révolution » au sens étymologique du terme. La régénération, dans le sens indiqué par Castoriadis, de nos démocraties si imparfaites paraît la seule manière de faire reculer l’« expertocratie » et la privatisation par les puissances économiques des choix techniques, deux tares qui ne font que contribuer à l’opacité d’un monde de plus en plus inintelligible, de moins en moins sûr [41].

Pour se libérer de l’aliénation par la technique, Ellul n’envisage que la référence à un transcendant divin pour guider nos choix entre ce que l’on accepte et ce que l’on refuse dans le progrès incessant de la technique. En se réclamant de Castoriadis – qui n’a au demeurant jamais développé une problématique en ces termes – l’auteur de ces lignes soumet à la réflexion l’inclusion des choix techniques dans une organisation démocratique qui reste elle-même à définir et à construire. Non seulement le chemin est difficile, mais il se place explicitement sous l’empire de la dimension tragique du destin de l’homme. L’hubris, la démesure, de la technique peut très bien intégrer et renforcer l’hubris de la voix du peuple qui constitue la menace permanente et génétique de la démocratie. Observons cependant que nous vivons déjà sous l’emprise des outrances et des imprudences techniciennes, sans la démocratie (dans l’acception retenue ici). Mais quelle autre voie que de faire confiance à la sagesse des hommes (dans leur ensemble) pour parer à la folie des hommes (le plus souvent le fait d’une minorité intéressée ou aveuglée par les passions) ?
S’appuyer sur l’incomparable analyse critique de l’univers technicien par Jacques Ellul pour construire la démocratie exigeante puissamment évoquée par Cornelius Castoriadis : un projet d’avenir.

Messages

  • Un article tout à fait clair et interessant sur la pensée de J.Ellul que je ne connaissais que de très loin mais :
    - sur le fond et le thème de l’efficacité, je vois mal la différence avec les analyses de l’école de Francfort( ds les mêmes années) sur l’expansion de la rationalité instrumentale ?
    - sur la conclusion. Je suis d’accord avec vous quant à l’importance de la pensée de Castoriadis dont la méconnaissance me paraît plus dommageable encore que celle d’Ellul telle qu’elle m’apparaît à travers votre exposé. Mais il faut bien reconnaître que le "projet d’avenir’ sur quoi vous concluez est aujourd’hui si improbable que la réflexion sur les facteurs pluriels à l’oeuvre ds la ’clôture’ (Weber parlait je crois de ’cage de fer’) me semble l’une des seules voies intellectuellement envisageables.

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// Article publié le 6 décembre 2010 // 1 commentaire Pour citer cet article : Jean-Pierre Jézéquel, « Jacques Ellul ou l’impasse de la technique », Revue du MAUSS permanente, 6 décembre 2010 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Jacques-Ellul-ou-l-impasse-de-la
Notes

[1« Chaque versant de ce travail devait être […] aussi exempt que possible de contamination par l’autre », Ce que je crois, Grasset 1987, p. 62.

[2l’Éthique de la liberté, Labor et Fides, 3 tomes entre 1973 et 1981.

[3La technique ou l’enjeu du siècle, Armand Colin 1954, réédition Economica 1990

[4Le système technicien, Calmann-Lévy 1977, réédition Le Cherche midi 2004

[5Le bluff technologique, Hachette 1988

[6Lewis Mumford (1895-1990) auteur entre autres du Mythe de la machine (édition française, Fayard, 1974) et de Technique et civilisation (édition française Le Seuil, 1950).

[7Le système technicien, page 274

[8Cette caractéristique de l’universalité géographique de la technique peut sembler une banalité aujourd’hui ; rappelons que les premiers écrits d’Ellul pour caractériser ainsi la technique datent de 1950

[9Je n’ai évoqué ici que les caractéristiques de la technique qui me semblent s’intégrer dans une analyse qui fait système et dont la portée dépasse, et de loin, la période contemporaine d’Ellul. Son œuvre comprend ainsi des développements sur l’absence d’une culture technique et sur le remplacement du bourgeois par le « technicien » ; le pouvoir heuristique de ceux–ci apparaît plus discutable, tout en ouvrant des champs de discussion passionnants mais que je laisse délibérément de côté ici.

[10On ne peut développer ici les liens d’amitié et de complicité intellectuelle qui unissait Jacques Ellul et Bernard Charbonneau. L’œuvre de ce dernier, agnostique, militant écologique de la première heure, enraciné dans la campagne béarnaise et encore plus méconnu qu’Ellul, complète d’une certaine manière celle de l’universitaire bordelais et permet d’approfondir utilement la réflexion sur les rapport de la technique avec la société et la nature.

[11Nouvel Observateur, 17 juillet 1982

[12La pensée marxiste, 2003 et Les successeurs de Marx, 2007, deux cours publiés de manière posthume aux éditions de La Table ronde.

[13En particulier les 3 ouvrages sur la révolution (Autopsie de la révolution, 1969, De la révolution aux révoltes, 1972, Changer de révolution, 1982), La métamorphose du bourgeois, 1967, L’idéologie marxiste chrétienne, 1979.

[14Explicitement Ellul se réfère à Radovan Richta, l’inspirateur théorique du Printemps de Prague de 1968, dont le livre La civilisation au carrefour a été traduit en français en 1969. Ellul a beaucoup loué les travaux de Richta et lui a même consacré tout un cours à l’IEP de Bordeaux, sur les successeurs de Marx (voir Les successeurs de Marx, édition de La table ronde, 2007, chap. 4).

[15Le système technicien, p. 23

[16En particulier : Le bluff technologique, p. 261 à 263

[17Le paragraphe qui suit doit beaucoup à deux textes de deux philosophes belges :
- J. Ellul M. Heidegger, le prophète et le penseur, exposé du professeur Maurice Weyembergh au colloque des 12 et 13 novembre 1993 consacré à Jacques Ellul dans le cadre de l’IEP de Bordeaux ; le texte a été publié dans Jacques Ellul un penseur de notre temps, sous la directions de Patrick Troude-Chastenet, l’Esprit du temps, 1994.
- Ellul et Heidegger : entre oui et non à la technique de Marc van den Bossche dans le numéro spécial de Foi et Vie dédié à Jacques Ellul en décembre 1994

[18Toutefois, on ne saurait écarter l’hypothèse qu’Heidegger ait eu connaissance (éventuellement indirecte) de la version américaine de La technique ou l’enjeu du siècle parue en 1964.

[19La question de la technique, in Essais et conférences, Gallimard collection Les essais 1958, puis Tel 1980

[20Sérénité in Question III Gallimard Tel.

[21Ellul par lui-même, La Table ronde, 2008 (entretien de Jacques Ellul avec W. H. Vanderburg pour la radio canadienne) p. 126

[22Sérénité.

[23Changer de révolution p. 291

[24Hebel l’ami de la maison in Question III

[25La parole humiliée, éditions du Seuil, 1981

[26Le système technicien, p. 63 à 67

[27Le système technicien p. 40

[28La technique ou l‘enjeu du siècle, chapitre III

[29Par exemple, dans des domaines comme l’énergie nucléaire, le développement des moyens de transport ou l’essor de l’informatique et des télécommunications.

[30In Le défi et le nouveau, œuvres théologiques 1948-1992, La Table ronde, 2007 ; p. 481. Politique de Dieu, politiques de l’homme a été édité pour la première fois en 1966 aux Editions Universitaires.

[31Ellul par lui-même, p. 148 à 150

[32Ellul par lui-même, p. 155

[33Anarchie et christianisme, Atelier de création libertaire, 1988, réédition La Table ronde 1998. Il faut préciser qu’Ellul a affirmé, à l’encontre de la plupart des anarchistes, qu’il ne croyait pas à une société sans police, sans justice et même sans État (p. 32).

[34A temps et à contre temps, p. 175

[35L’illusion politique première édition, Robert Laffont, 1965, deuxième réédition, La Table ronde, collection Vermillon, 2004

[36Sans feu ni lieu, Gallimard 1975, réédition La Table ronde, collection Vermillon, p. 261

[37Ce que je crois, p. 248

[38Cornelius Castoriadis, Les carrefours du labyrinthe 1, éditions du Seuil, 1978 ; p. 324 de l’édition Points essais, 1998. Cette partie du livre est une reprise de l’article Technique fourni par l’auteur à l’Encyclopaedia Universalis en 1973.

[39La production intellectuelle de Castoriadis continue d’être alimentée, bien après sa disparition en 1997, d’ouvrages inédits qui mettent à la portée du public en particulier les séminaires qu’il a donnés à l’EHESS de 1980 à 1995. Sur cette question particulière des fondements de la démocratie, citons : Sur le politique de Platon, Ce qui fait la Grèce 1 et Ce qui fait la Grèce 2, ouvrages publiés aux éditions du Seuil. Castoriadis a posé les bases de sa réflexion sur ce thème de l’auto-institution de la société dans la deuxième partie (L’imaginaire social et son institution) de son ouvrage majeur, L’institution imaginaire de la société, Le Seuil, 1975.

[40La polis grecque et la création démocratique in Domaines de l’homme Les carrefours du labyrinthe 2, éditions du Seuil, 1986.

[41Il est assez facile d’illustrer cette vision quelque peu pessimiste par l’exemple des nanotechnologies dont les promoteurs avouent eux-mêmes l’impossibilité de prévoir l’ampleur des conséquences les plus néfastes qui soient pour la planète.

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